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Sarrasine

de nouvelles.et.contes-ys

La trace du vent

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2004.
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Maurice BENHAMOU

La trace du vent
Roman

L'HARMATTAN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kosuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE L'Harmattan ItaIia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

@L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-7795-3 EAN : 9782747577953

Un moment quelconque, au milieu de cette vie, quand tu m'y apparais.
Stéphane Mallarmé

I

Temps pluvieux. Ciel bas. Lumière pauvre. Le sans mesure de la monotonie. Le sans mesure qui affame de mort. Je pousse la porte à tambour de ce café enfumé où je me réfugie souvent. Aux murs, les grands miroirs piqués, ternis, couverts de buée reflètent les barres de cuivre rouge et, en halos, les lumières des plafonniers. Les voix montent comme une vapeur, circulent avec des intensités diverses, se mêlent. Mots vides, plus réels pourtant que les formes flottantes des gens assis partout sur les banquettes de moleskine rouge boutonnée, ou sur les chaises noires laquées. Je m'interdis d'évoquer ses yeux verts pailletés d'or. Je repousse les images qui m'assaillent, qui tentent de m'envahir, aspirées par le vide tourbillonnant de ma solitude. Des mots reviennent que je croyais enterrés avec elle. Des mots ressortent de terre avec leur charge fantomatique. Des morts aussi. Tout un peuple de mots et de morts. Une chanson maternelle.
« Te

d'enfance

surgit,

balbutiante,

fraîche,

lerras-tu, te lerras-tu, te lerras-tu mouri ? »
9

(Mars, Mars, Mars, ma voix berce ton nom, l'apaise, le console. Mars, pourquoi t'es-tu séparée de ton nom ?). De ces flux de voix et de reflets ne se dégage aucun rythme, aucun ordre. Il n'y a que confusion. Mais peutêtre ce désordre me soutient-il. S'il s'interrompait brusquement, rien ne me retiendrait de tomber tout entier dans ledit vide tourbillonnant. Un œil s'ouvre. Un seul. Déjà vitreux. Les lèvres retiennent à jamais un mot. La morte navigue avec moi sur cette marée de reflets, d'échos de voix, de cliquetis de verres, de plateaux qui traversent la salle, dans le fracas des soucoupes qu'on lave et empile sans précaution derrière le comptoir, dans les sifflements étranglés des percolateurs. Elle navigue avec moi, silencieuse, tendre.

« Tout

cela, dit Jean, assis sur le ponton, les jambes dans

le vide, au ras de l'eau, tout cela est fragile ». Son corps mince et vigoureux contraste avec son visage ascétique

de moine zen. « Si je ne suis plus là pour soutenir ces
choses, elles ne se défendront pas d' elles-mêmes. Il faudra qu'une ou deux générations passent, que l'œil se fasse à d'autres façons de voir ». - À condition que les tableaux soient encore là, dit Lars de la cabine où il lit le journal. Il y a de l'amertume dans sa voix. S'il n'y a personne pour les recueillir, pour s'en occuper à fonds perdus pendant une ou deux générations, il y a peu de chance qu'ils abordent « aux rivages du futur », ajoute-t-il en ricanant et désignant la berge du fleuve sur lequel nous faisons une promenade, je ne sais en quelles circonstances. Toutes les voix vides autour de moi se mêlent aux voix disparues. Palimpsestes de conversations insignifiantes 10

bien moins réelles que ces voix éteintes. En sorte, me dis-je, que rien n'existe. Elle existe. Elle est là, sous sa pierre rose, rayonnant du soleil noir de la mort.

Nos routes avaient convergé près de la Marne, dans un château de légende au milieu d'une forêt sauvage. Une centaine d'enfants y avaient été rassemblés. Orphelins sortis de l'ombre ou d'autres au regard de vieillards difficilement rescapés des camps nazis. Si terrifiés encore, que nous croyions entrevoir parmi eux les mufles noirs d'animaux d'apocalypse. Nous étions venus presque enfants nous-mêmes, le cœur plein de pitié, prêts à nous dévouer de toute notre âme pour dire à ces êtres dont certains n'allaient pas survivre, qu'il restait quelques traces d'humanité dans cet enfer. Nous avions, avant notre arrivée, mobilisé toutes nos forces pour affronter la souffrance. Au lieu de cela, amoureux éperdus l'un de l'autre dès le premier regard, nous passâmes deux années de bonheur. Le monde était transfiguré. Nous apportions à ces créatures que l'on pouvait à peine, du moins au début, appeler des enfants, l'image d'une joie parfois contagieuse qui les aida peut-être plus que toutes les stratégies du jeune psychiatre qui nous dirigeait. L'élan qui nous avait lancés l'un contre l'autre, au-delà de l'amour, était aussi une revendication de l'amour, une révolte, une forme de protestation radicale contre ce que la cruauté des hommes avait pu faire endurer à des enfants. Du fond de ce demi-siècle qui a été moins qu'un instant, elle vient encore à moi dans la fumée et le désordre Il

bruyant de ce café avec ses yeux miraculeux et son casque de boucles brunes. Ce qu'elle dit se mêle au bruit confus. J'essaye de lire sur ses lèvres. Je crois comprendre: Embrasse-moi.

Étranges images du passé, précieuses comme des photographies anciennes sur papier argentique. Et d'abord celle de notre éblouissement parmi l'activité un peu inquiétante des jeunes humains hâves qui nous entouraient et s'éveillaient à la vie sans naïveté. Un petit Daniel nous suivait comme une ombre, Mars et moi. Un garçon de 14 ans au visage de petit vieux, pâle, ridé. Son développement physique semblait s'être interrompu à l'âge de dix ou onze ans. Il nous accompagnait dans presque toutes nos promenades, silencieux, le plus souvent se mettant entre nous, prenant la main de l'un et de l'autre. Puis les temps changèrent. Les enfants s'apaisaient un peu. Le château bourdonnait de visiteurs venus du monde entier. Les enfants, adoptés, s'égaillaient sur la planète. Nous nous trouvions désœuvrés. Nous marchions de longues heures dans la forêt, en nous récitant des poèmes parmi les couleurs d'automne prises d'une folie insoupçonnable. Dans un vacarme doux, les voix s'annulent. Reste l'affleurement de leur existence vide au fond d'un cosmos mutique. Miracle permanent, à jamais incompréhensible qui vient nourrir mon effroi devant

l'abîme. « La situation, me dis-je, est la suivante: nous
avons une réponse (la vie) qui précède une question (la mort). C'est-à-dire une réponse à rien et une question sans réponse. Réponse et question également orphelines.

Mystère à tous les étages. » Je parle. Depuis sa mort, une sorte de mécanique 12

langagière s'est mise en route, sans contrôle, sans frein, comme ayant entrepris de combler le vide abyssal qui, en moi, s'est ouvert. Les mots sont faits pour désigner ce qui est absent ou pourrait être absent ou qui a disparu. En l'occurrence, ils s'emballent, s'affolent, se multiplient, sans doute par impuissance à saisir l'univers qui s'est effondré. Car elle n'est pas absente, elle n'a pas disparu, elle est morte.

Dans cette forêt hors du temps, nous nous demandions comment orienter notre vie. Ce que nous venions de vivre durant deux années avait été complexe et intense. Aussi ne trouvions-nous rien qui ne nous parût médiocre. Nous finîmes par tomber d'accord pour nous installer au Sahara. Désir, sans doute, de lieux vides, indéfinis sinon vagues, où notre amour pût se dilater, se découvrir dans son extension infinie. Quand cette idée nous vint, nous la trouvâmes si naturelle, si évidente, que nous ne parvenions pas, fût-ce par souci de réalisme, à soulever la moindre objection. D'ailleurs les choses se firent avec une facilité de conte. Nous reçûmes bientôt l'affectation, dont sans doute personne ne voulait, d'une école à double poste dans une oasis de ce que l'on appelait alors la région des confins, dans l'extrême sud marocain près d'une enclave espagnole.

Ce corps prodigue de trésors, traversé de pensées inouïes, le voici réduit soudain à un déchet abandonné dans le silence, promis à la poussière.

Mon voisin téléphone. Sa voix couvre la rumeur de ma vie puis elle est submergée par une série de chuintements d'un siphon de vapeur. 13

Deux femmes éclatent d'un rire léger à gorge déployée. Je pense à ton rire Mars, ton rire sans précaution. Qui faisait toujours fi des convenances.
Nous avions reçu des amis, peintres, écrivains. Parmi eux l'épouse d'un homme politique, invitée, je ne sais pourquoi. Edmond s'était assis par terre adossé au mur. Il nous

faisait la lecture d'un long poème, intitulé « Récit »,qu'il
avait récemment composé. Très mallarméen par ses

silences et son atmosphère de blancheur... « Il et son féminin île... » Tout le monde était ému quand il eut
achevé. Après quelques minutes, les conversations reprirent. C'est alors que la dame se pencha vers Edmond qui

n'avait pas encore bougé. « Nous donnons, lui dit-elle
avec un sourire avenant, une petite réception Jeudi,

accepteriez-vous de venir lire quelques poèmes? »
Edmond encore troublé par sa lecture demeura interdit. Arlette qui n'était jamais loin intervint brutalement:
«

Sans doute pensez-vous que nous faisons les noces

et banquets ». Mars partit d'un fou rire si éclatant, si inattendu, que les conversations s'interrompirent. La dame ne savait plus où se mettre. Elle venait de comprendre sa bévue. Après un instant de flottement, Edmond prit le parti de rire. Finalement, Arlette et la dame aussi. Les fous rires de Mars résonnent du fond de la mort comme une énigme indéchiffrable.

L'orage a éclaté. Des charges de pluie s'écrasent contre les vitres et couvrent la rumeur du café. Elles redoublent. Un frisson passe dans la salle.

(Le train s'éloigna puis disparut. Ses phrases douces jonchaient maintenant le quai désert. Ce fut un arrachement fibre à fibre. Je ne parviens pas à me rappeler

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les circonstances qui avaient rendu ce voyage nécessaire. Je ne me souviens - et pour la première fois - que de ma souffrance, comme, atteints d'une maladie mortelle, nous nous ressouvenons inopinément que trente ou quarante ans plus tôt nous avions eu une première attaque demeurée mystérieuse en laquelle nous reconnaissons aujourd'hui le premier symptôme de notre mal).
L'itinéraire régressif de mon chagrin s'apparente à une quête. Celle peut-être d'un visage. Paradoxalement, ce n'est pas sa disparition qui rend ce dernier inatteignable. Elle ne fait qu'en rendre la quête désespérée. Vivant, il était déjà hors d'atteinte à cause de son mystère.

Maîtresse, Maîtresse! ils couraient, pieds nus, de toute part, gais, vivants, garçons etfilles en longues chemises blanches ou indigo. Ils attrapaient en les assommant avec leur bonnet de gros criquets pèlerins dont un vol exténué s'était abattu dans la cour. Puis ils se plantaient devant leur maîtresse, non par défi mais pour susciter son admiration et dévoraient tout crus les gros acridiens d'une seule bouchée. Puis ils riaient, riaient devant les grimaces d'horreur qu'elle accentuait encore pour leur faire plaisir.

Des gens surgissent, nombreux, chassés par la pluie. Ils ruissellent. Ils s'ébrouent en grognant. J'attends de te voir apparaître dans le quart vide du tambour, ruisselante, toi, de ta mort. Et quelque chose d'immense alors, en moi, va se délivrer. La digue d'un fleuve en crue va céder. Mais rien ne m'a submergé. Je me détourne. Le fleuve en crue, je le ravale tout entier. Je prête l'oreille à des propos insignifiants, des mots creux qui flottent.
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Ce qui m'agite, ce ne sont pas des mots creux. Non seulement tu n'as pas perdu toute existence, mais cette existence que tu n'es plus là pour retenir ensemble se répand au contraire. Elle déborde. Elle colore le monde. Elle infuse la vie. Liée au vide? Sans doute. Mais ce qui est vide, l'essentiel le remplit. Ce petit bol blanc chinois que tu gardais à ton chevet recueillait l'univers. Tout ce qui est creux ou concave. Les maisons où nous avons vécu. La maison nue de l'oasis, construite autour d'un oranger amer si odorant qu'il a parfumé non seulement l'espace mais aussi le temps. En y pensant je me rappelle l'alexandrin de Valéry que nous déclamions parfois le matin en riant:
« Ma

narine se joint au vent de l'oranger ».

Plus tard la maison de la côte, ouverte comme un coquillage qui conserve jusque dans le souvenir, mêlé au babil des enfants, le vacarme silencieux de la mer. J'ai joint en coupe mes deux mains. Notre vie tout entière s'y rassemble. J'y plonge mon visage. En moi se fait un grand silence. Vertige. L'odeur de ta chair me pénètre. Avons-nous connu de plus parfaite intimité?

Sous l'ombre très verte de la palmeraie touffue, la « Source bleue ». Mystérieusement bleue puisque le ciel ne pouvait sy refléter. En hémicycle, de larges dalles de pierre très anciennes, usées par le pas des chameaux et venues d'on ne sait où puisqu'il ny a pas de pierre dans ces régions où même les maisons des caïds sont faites de terre et de paille. Étrange cathédrale. Son silence favorable aux échos, sa lumière sans faisceaux qui traverse la canopée. Nous allions tremper nos pieds dans cette eau toujours fraîche, parfois, accompagnés de nos élèves, que nous appelions nos enfants, dont les plus hardis grimpaient pour nous cueillir des dattes.

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