//img.uscri.be/pth/4203c32dce8185627ba5c8e8d1271aac6fd32ac7
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

La traversée

De
95 pages
La Traversée est un livre composé d'une vingtaine de contes et récits où se déploie librement une imagination aussi riche qu'originale. Le fantastique et le familier accompagnent ici le destin de chaque personnage. Quant au sens du merveilleux, souvent lié aux sortilèges de l'enfance, il oriente toute la "traversée". Le lecteur est entraîné dans cette traversée d'un univers où réel et rêve ne cessent de s'entrecroiser.
Voir plus Voir moins

La Traversée

Du même auteur

Ouvrages Parents sans difauts, en collaboration Hachette, 1971. avec Roland Jaccard, Paris,

P!Jchanafyseet critiquelittéraire,Toulouse, Privat, 1973. Le Paradoxe de Winnicott, en collaboration avec Janine Kalmanovitch, Paris, Payot, 1984 et Paris, Éd. ln Press, 1999. Raymond Queneau et lap!Jchanafyse,Paris, Éd. Du Limon, 1994. Noël Arnaud, C'est tout cequej'ai à direpour l'instant, entretiensavecAnne Clancier,Patrick Fréchet, éditeur, 2004. Guillaume Apollinaire, Les incertitudes de l'identité, Préface de Michel Décaudin, Paris, L'Harmattan, 2006.

Travaux sur: Guillaume Apollinaire, Pierre Béarn, Boulgakov, Blaise Cendrars, Jean Cocteau, Noël Devaux, Louis-René des Forets, André Frénaud, Louis Guillou, Patrick Modiano, Vladimir Nabokov, Claude Roy, Jean-Paul Sartre, Jean Tortel, Boris Vian, Claude Vigée.

Œuvres de fiction Nouvelles publiées dans les revues Corps écrit,Le Croquant, Cahiers de
p!Jchologie de l'art et de la culture de l'École des Beaux-Arts.

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-08386-8 EAN:9782296083868

Anne CLANCIER

La Traversée
Contes et récits

L'Httmattan

À Georges-Emmanuel

La traversée

À Edith Markel, i.m. J'ai fait un voyage à travers le temps. La nuit était tombée, j'entrais dans un couloir, quelqu'un me banda les yeux et me prit par la main. C'est inquiétant de marcher dans l'obscurité surtout si l'on ne peut pas s'accrocher par le regard à quelques aspérités. L'imagination se met en route. D'abord j'hésitais, je tâtonnais, j'avais peur de me heurter à des obstacles, de tomber dans des gouffres, car peu à peu j'eus l'impression d'être dans une caverne. On me fit pénétrer dans une anfractuosité, on me guida vers une chaise sur laquelle j'eus du mal à m'asseoir et à allonger un peu les jambes tant le local était exigu. On enleva le bandeau en disant: "Ne sortez pas. Je reviendrai vous chercher". La pièce était un peu éclairée par une lampe-bougie. J'examinais le lieu. Des gravures dont l'une représentait un crâne incitaient à méditer. Je pensais à la mort, à un tombeau dans lequel on ne pourrait pas bouger, mais sans angoisse. Il y avait de l'air, l'atmosphère n'était pas désagréable et je commençais à voir mentalement des images. D'abord un tableau de Georges de la Tour: MarieMadeleine en méditation devant un crâne, la lueur de la bougie, les ombres, puis je vis d'autres tableaux et gravures que j'avais aimés, le philosophe de Rembrandt. J'ai évoqué les lieux religieux où j'aime aller m'asseoir et réfléchir lors de mes voyages: synagogues, églises, temples protestants et bouddhistes. Le temps passait.

Puis mes morts sont venus me voir. D'abord, celle qui croyait au ciel, Germaine, mon amie que j'avais prise sous ma protection parce que l'on se moquait d'elle, morte de la fièvre typhoïde à quinze ans... mon grand-père mort un an plus tard, lorsque je venais de passer le baccalauréat de philosophie... mon amie Simone, la patriote, dont le père avait péri pendant la guerre de 1914-1918, et qui disparut à la fin de la guerre suivante... ma grand-mère, la couturière qui faisait de si belles robes, puis la grand-mère de mon mari, la petite bergère, à laquelle il apprit à lire lorsqu'elle eut quarante ans; Alice, celle qui militait pour les "lendemains qui chantent", elle repose dans le cimetière de Montrouge depuis quarante ans ; puis Edith, l'amie du lycée puis de l'université qui m'a initiée à la musique classique et que j'ai vue périodiquement durant des années bien que nous n'habitions pas dans les mêmes régions, disparue il y a quatre ans, elle avait tant parlé de moi à sa fille que celle-ci a réussi à me trouver et nous sommes devenues amies. Enfin l'autre Simone, celle qui ne croyait pas au ciel, elle était la dernière de mes amies vivantes, veuve à quarante ans, elle a élevé courageusement ses quatre garçons que j'ai accompagnés dans leurs études, elle nous a quittés l'an dernier, nous étions tous dans son village, nous avons jeté, selon son voeu, des roses rouges dans sa tombe. Depuis des années ils m'entourent, ils ne pouvaient pas me laisser seule. Le temps de nouveau se déroula. Je me vis alors dans une de ces grottes de la préhistoire que j'ai tant aimé visiter avec mon groupe de recherche composé de psychanalystes et de préhistoriens, ces derniers nous ayant demandé si notre connaissance de l'inconscient pouvait les aider à interpréter les peintures rupestres. Dans ces 6

cavernes, les hommes de Cros-Magnan ont laissé des fresques représentant des animaux, très rarement des figures humaines et, parfois, des silhouettes de leurs mams. Dans la grotte de la Madeleine, les hommes qui vivaient entre quatorze et vingt mille ans avant notre ère ont laissé des traces de leurs pas dans le sol argileux: un pied d'enfant et un pied d'adulte. Les archéologues pensent qu'il s'agissait d'un trajet à faire lors d'un rituel religieux pour l'initiation des enfants à la vie d'adulte, aux dangers qu'il leur faudrait affronter pour assurer leur survie et celle de l'humanité. Le jour où j'ai vu ces empreintes, j'ai été très émue. En suivant ce trajet on débouchait dans un vaste espace aux murs couverts de fresques: des chevaux, des bisons, des bouquetins. C'est sans doute là qu'avaient lieu les cérémonies. Un peu plus tard, on vint me délivrer, on me remit le bandeau, on me prit par la main et je sortis comme le petit enfant de la préhistoire. Je parcourus un long trajet. Je sentais des souffles autour de moi, du vent sur mon visage, j'entendais des bruits insolites, des musiques que j'essayais d'identifier. L'enfant des temps anciens devait, lui aussi, être accompagné par la musique, car on a retrouvé, dans ces grottes, des flutes. Il est probable qu'il y avait aussi des tambours qui ont dû se détériorer étant donné les matières périssables dont ils étaient faits, bois et peaux d'animaux. Je continuais ma rêverie, c'était peut-être un de mes ancêtres qui avait parcouru ce trajet, la grotte était proche de la région d'origine de ma famille. Puis j'ai entendu des voix, des phrases, on m'a donné l'ordre de boire un liquide très amer, ce fut le seul moment pénible car j'ai éprouvé ensuite des douleurs. Il y eut des chants, j'essayais de 7