La Valette

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Jean Parisot de La Valette raconte comment, à moins de 20 ans, en 1513, il refuse les guerres fratricides européennes et part vers l'Orient pour devenir un de ces rudes chevaliers traquant sans relâche en mer les ennemis de la chrétienté, sur les galères de l'Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem. Elu Grand Maître de l'Ordre après 40 ans de combats acharnés, il siège à l'île de Malte. Il va résister en 1565 au terrible assaut de Soliman le Magnifique et sortira vainqueur de la gigantesque bataille du Grand Siège de Malte. La capitale de la République de Malte porte aujourd'hui son nom.
Publié le : lundi 1 mai 2006
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EAN13 : 9782336264332
Nombre de pages : 235
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La Valette

Roman historique Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus Daniel GREVOZ, Tombouctou 1894, 2006. Claude LEffiENSON, Jonathan, des steppes d'Ukraine aux portes de Jérusalem, la cité bleue, 2006. Annie CORSINI KARAGOUNI, L'Autre Minotaure, 2005. Isabelle PAPIEAU, Les cloches de brume, 2005. Pierre MEYNADIER, Le dernier totem. Le roman du Che, 2005. Daniel BRIENNE, Gautier et le secret cathare, 2005. Le portrait double. Julie Candeille et Madeleine LASSÈRE, Girodet,2005.

Robert CARINI, L'archer de l'écuelle, 2005. Luce STIERS, Et laisse-moi l'ivresse..., Rabia ABDESSEMED, 2005. papesse du Wellâda, princesse andalouse, 2005.

Guido ARALDO, L'épouse de Toutânkhamon, soleil et les papyrus sacrés, 2005. Loup d'OSORIO, Daniel BLERIOT, Paul DELORME,

Hypathia, arpenteur d'absolu, 2005. Galla Placidia. Otage et Reine, 2005. Musa, esclave, reine et déesse, 2005. avec Jean-Pierre

Daniel VASSEUR (en collaboration POPELIER), Les soldats de mars, 2005. Claude BÉGAT, Clotilde, reine pieuse, 2004.

Marcel BARAFFE, Poussière et santal. Chronique des années Ming. Roman, 2004 Rachida TEYMOUR, Mévan Khâné, 2004. Les tambours de l'an X; 2004. du diable, 2004. et Hadrien: histoire d'une François LEBOUTEUX,

René MAURY, Prodigieux Hannibal, 2004. Paul DUNEZ, Les crépitements Roselyne DUPRAT, passion, 2004. Antinoüs

Christophe GROSDIDIER, Djoumbe Fatima. reine de Mohéli, 2004.

JEAN

MAUMY

La Valette
Grand Maître de la victoire
Préface d'Alain Blondy

L'HARMATTAN

cg L'HARMATTAN,

2006

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN, ITALIA s.r.1. Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino Kônyvesbolt; L'HARMATTAN HONGRIE Kossuth 1. u. 14-16; 1053 Budapest

L'HARMATTAN BURKINA FASO 1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12 ESPACE L'HARMATTAN KINSHASA Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN Xl; Université de Kinshasa- ROC

http://www.Iibrairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr hannattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 2-296-00130-0 EAN: 9782296001305

A ma femme Marie-Christine
A mes filles

Hélène Catherine Isabelle Cécile

Avec ma profonde reconnaissance

pour leur aide à :

S. Exc. Monseigneur François Bacqué Nonce Apostolique Chapelain Grand Croix conventuel ad honorem de l'Ordre de Malte

Alain Blondy Professeur d'histoire à l'Université de la Sorbonne-ParisIV Professeur à l'Université de Malte Michel Frezel Doyen de la Faculté des sciences humaines à l'Université Victor Segalen-BordeauxII Huges Lépolard Conservateur des Archives et de la Bibliothéque de l 'Histoire et du patrimoine de l'Ordre de Malte à Paris Claude Petiet Ecrivain Ancien ambassadeur de l'Ordre de Malte

Préface

Jean Maumy m'a fait l'amitié de me permettre de lire son manuscrit en avant-première. Il a usé dans sa démarche de toutes les précautions possibles, craignant que le romancier ne fasse sursauter l'historien. Eh bien! Disons-le tout de suite, ce ne furent que des scrupules qui l'honorent mais qui étaient superfétatoires. Parler de Jean de La Valette n'était pas chose aisée. Il appartenait à cette époque dont les historiens ont fait une charnière entre le Moyen Age et les Temps Modernes. Le gothique flamboyant s'était fait Renaissance et l'Europe, meurtrie par les guerres sociales d'Allemagne et par celles d'Italie où la France et les Habsbourg s'affrontaient, se trouvait amputée de son Orient après la chute de Constantinople, mais riche d'espoirs et de terres inconnues après les Grandes Découvertes. La Valette entra dans l'Ordre à l'époque où les Hospitaliers de SaintJean de Jérusalem vivaient leurs derniers grands instants à Rhodes. Il devint un chevalier important alors qu'ils échouaient à se maintenir en Afrique et devaient lâcher prise à Tripoli. Elu enfin Grand Maître, il était devenu le chef de cette milice sacrée quand le rocher de Malte, que Charles Quint leur avait octroyé après la perte de Rhodes, vit déferler sur lui la gigantesque coalition des Turcs et des Barbaresques qui risqua de faire basculer l'Occident dans la catastrophe. Que Malte tombât et l'ordre donné sur son lit de mort par le sultan Mehmet II à son fils Soliman: « Il faut prendre Rhodes et Rome! » pouvait se réaliser. Mais ceci n'est qu'une vision d'historien. A l'époque, les guerres civiles qui avaient la religion pour prétexte, ruinaient et la France et l'Empire germanique. La papauté devait à la fois se garder des appétits des princes, ravis de s'emparer de riches terres de l'Eglise au nom d'une Réforme dont le débat théologique les dépassait assurément, et de la déferlante musulmane aussi impressionnante, sinon plus, que celle du Ville siècle. C'est là que La Valette intervint. A Malte, il magnétisa ses troupes: une poignée de chevaliers, quelques soldats espagnols et un gros millier de Maltais. En face il avait trente mille Turcs et Barbaresques menés par deux grands chefs de guerre, l'amiral Piali Pacha et le corsaire Dragut. Il fut un roc. Rien n'ébranla sa force, ni l'horreur de la prise du fort Saint-Elme, ni ses blessures, ni même l'égoïsme des princes chrétiens qui ne répondirent à ses appels au secours que par l'envoi d'une poignée de volontaires. Ce caractère inébranlable (gascon dirait l'auteur) finit par donner mauvaise

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conscience au roi Philippe II d'Espagne. Le Grand Secours du 7 septembre 1565 trompa l'ennemi qui se rembarqua en totalité. La Valette sauva alors l'Europe chrétienne. On a dit, à juste titre, que le Grand Siège de Malte fut le « Verdun du XVIe siècle ». En effet, à Malte en 1565, comme à Verdun en 1916, aucun pouce de terrain ne fut gagné et bien des hommes périrent pour rien, mais à l'issue du combat la dynamique avait changé de camp. Jusqu'alors, les Ottomans avaient l'offensive et les chrétiens étaient sur la défensive. Désormais, ce fut l'inverse, et la victoire de Don Juan d'Autriche à Lépante fut la fille de celle du Grand Siège. Le rôle de Jean Parisot de La Valette y fut essentiel, galvanisant ses chevaliers et ses troupes, forçant les rois catholiques (et Philippe II au premier chef) à se désengluer de leurs sanglantes querelles en leur faisant comprendre que si Malte tombait, la Sicile ne vaudrait alors pas cher et, avec elle, le reste de l'Italie. La Valette permit aussi à la noblesse de retrouver un nouveau souffle. La généralisation de l'utilisation de la poudre avait relégué la cavalerie au second rang, derrière l'artillerie. Alors qu'elle s'était arrogée le monopole de la chevalerie, elle se voyait détrônée par des arquebusiers roturiers tandis que les souverains qui s'appuyaient désormais sur une bourgeoisie marchande, de plus en plus puissante, lui mesuraient leur considération! Deux hommes incarnèrent alors le renouveau chevaleresque: le premier, Bayard, le chevalier «sans peur et sans reproche », mais de façon dramatique, et le second, La Valette, de façon triomphante. Il offrit ainsi à l'Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem une chance inouïe. Après son expulsion de Rhodes en 1522, après son installation sur le minuscule rocher sicilien de Malte en 1530 et ses défaites successives en Afrique, son avenir était des plus noirs. Or voici que La Valette offrait à l'imaginaire chevaleresque d'une noblesse européenne désœuvrée et désenchantée un but bien réel: la défense d'une île qui était devenue le boulevard de l'Europe. Alors que les possessions africaines des Habsbourg s'effilochaient entre les mains des Barbaresques, que les Ottomans régnaient sur tous les Balkans et la Hongrie, presque aux portes de Vienne, et qu'il n'était pas de terre musulmane qui ne leur appartînt, le petit îlot de l'archipel sicilien était devenu, grâce à La Valette, la frontière de la chrétienté, selon l'expression d'Anne Brogini. La Valette, enfin, donna sa plus grande chance à Malte. Poussière sicilienne, au même titre que Pantellaria et Lampédouse, Malte sortit se son anonymat en raison de ce haut fait d'armes. Les Hospitaliers perdirent leur nom et devinrent désormais les chevaliers de Malte, enrichissant l'île d'un écho prestigieux. Plus jamais inconnue, l'île ne fut jamais plus entièrement une dépendance. Son renom lui permit de prendre ses distances, lentement, longuement, mais sûrement, de son imposante voisine et de ses souverains.

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Mais La Valette n'imaginait alors pas tant de choses et il cherchait surtout à prémunir Malte, mais aussi l'Europe, d'une nouvelle offensive ottomane qu'il estimait probable. Il mourut en 1568 sans que les événements eussent pu le détromper. Lui, comme tous les autres, croyait alors que les Turcs allaient revenir et il voulut que la cité nouvelle qu'il fit construire, et qui porte son nom, fut imprenable. Si elle le fut réellement, elle ne s'avéra être que le fort du Désert des Tartares, toujours veillant, mais jamais attaqué, du moins par ceux qu'on attendait. Il ne put voir s'installer en Méditerranée un nouvel équilibre, sorte de modus vivendi entre chrétiens et musulmans pour le plus grand bénéfice des nations marchandes. Il ne vit pas non plus l'Ordre, paladin de la croisade anti-ottomane, transformé en une gendarmerie supplétive chargée de lutter contre les vassaux barbaresques de la Porte. A l'inverse de l'un des siens, Cervantès, héros de Lépante, qui sut rédiger sur le mode ironique un requiem pour la chevalerie morte, il ne vit pas l'idéal chevaleresque se déliter progressivement pour ne plus être, en deux siècles, qu'une foire aux vanités pour des nobles tétanisés sur des privilèges désormais dépourvus de sens. « Hagiographié », comme tant d'autres chevaliers, au XIXe siècle, La Valette prit une teinte saint-sulpicienne qui convenait à ce « médiévisme » qui inventa totalement un Moyen-Âge peuplé de Parsifal et de Lohengrin émasculés. Rendons donc grâce à Jean Maumy d'avoir compris La Valette. Homme de guerre, il sut se battre et le fit bien. Homme de foi et de piété, il ne fut pas homme de sacristie, en ce sens qu'il mena son combat pour Dieu comme il le menait pour les hommes, sans affèteries, sans mièvreries, sans soumission excessive au pouvoir ecclésiastique. Jean Maumy nous livre un homme de son temps. Sa jeunesse, sa famille ne sont pas enluminées; l'Ordre, avec ses luttes d'influences, ses jalousies et ses trahisons, nous est dépeint sans complaisance mais non sans quelque attachement. Plusieurs fois l'auteur m'a répété sa crainte de voir le romancier trahir l'Histoire. Eh diantre! Qui dans le public sait aujourd'hui que d'Artagnan vivait en réalité sous Louis XN ? Qui sait que Cyrano de Bergerac était un écrivain de talent? Qui ne jette pas un coup d'œil au trou de l'abbé Faria en visitant le château d'If? Qu'il se rassure, face au romancier la défaite de l'historien, de toute façon, est assurée! Mais quand, comme dans son cas, ce romancier met autant de soin à respecter la vérité historique et que la plume se fait autant académique que littéraire, il convient de ne pas bouder le plaisir qu'il nous offte, ce qui est, me semble-t-il, la meilleure façon de l'en remercier. Alain Blondy Professeur d'histoire à l'Université de Paris IV-Sorbonne Professeur à l'Université de Malte

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Les pèlerins

lie de Rhodes, le 17 juin 1520

Depuis trois semaines qu'elle avait quitté l'île de Rhodes pour sa campagne de chasse du printemps, l'eau bleue filait sans fin, interminable, le long de la coque de la Sainte-Isabelle. La galère, peinte en rouge comme toutes celles de l'Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem et de Rhodes (la couleur du sang qu'allaient verser ses ennemis) avait déjà écumé la mer Egée et les îles du Dodécanèse à traquer les mahométans. Mais, pour l'heure, elle était bredouille dans cette mer toujours vide. Oh ! elle avait bien trouvé quelques barcasses de pêche de ci de là, mais avait laissé tranquilles les quelques Turcs qui les montaient, de toute façon trop frêles pour aller ramer comme esclaves dans la chiourme des galères de l'Ordre. Finalement, sa seule compagnie, au long de ces longues journées monotones, était celle des dauphins qui, avec des yeux moqueurs entre deux plongeons, lui faisaient moult courbettes pour l'inviter à aller toujours plus avant dans cette étendue large, immense, striée de crêtes d'écume sans cesse renouvelées... Elle y allait, la Sainte-Isabelle, penchée au vent de travers bâbord amure, sous sa grande voile latine, ses avirons rentrés, son équipage, ses soldats, ses chevaliers debout sur les coursives, regardant monter vers eux un horizon toujours lisse. Bien d'autres, avant eux, avaient fendu les mêmes flots bleus avec la même force et les mêmes terribles résolutions, tels Jason et les Argonautes allant chercher la Toison d'Or, les Hellènes fonçant vers Troie ou Octave pourchassant Antoine et Cléopâtre. Mais hélas ces malheureux ne pensaient qu'à servir leur ambition du pouvoir et un panthéon de faux dieux, et il ne restait d'eux que des légendes et des histoires perdues. L'Ordre, lui, ne cherchait pas de richesse à accumuler ni de vengeance à assouvir, mais seulement le triomphe des Evangiles et de la vraie Foi. Et de cela, il resterait quelque chose dans les siècles à venir!... Et puis subitement vers midi, comme souvent dans ces parages, le vent tourna à l'est. Fort, puis vite très fort. La galère ne pouvait poursuivre sa route au vent devenu debout, et se mettre à voguer à la rame dans cette mer hachée aurait fatigué inutilement les hommes pour un gain sans objet. La côte turque étant en vue, mieux valait abattre au vent pour l'atteindre et se mettre à l'abri sous le cap Geldouya. Elle y trouva un mouillage d'autant 13

plus providentiel sur cette côte déserte que, dès l'ancre jetée, se distingua un ravin plein de verdure indiquant une source bienvenue pour aller faire une aiguade* et remplir les barillets d'une eau qui commençait à manquer à bord. Dans le délassement de l'escale, les langues se délièrent pour évoquer un rapide retour sur Rhodes tant pour s'y ravitailler que pour obtenir des renseignements indispensables si on voulait rendre enfin fructueux un nouveau départ dans cette « caravane» de printemps. Quand soudain, alors qu'on rentrait la chaloupe revenue de son aiguade, retentit dans le vent un coup de canon parti de derrière une pointe rocheuse à quelques encablures de là. L'affaire était claire. Dans cette région, comme ce ne pouvait être des Turcs qui se battaient entre eux c'était, à l'évidence, un chrétien qu'on attaquait. Aussitôt, sans que le capitaine eut à donner le branle-bas de combat, car tous avaient compris de quoi il retournait, marins, soldats et chevaliers se mirent en armes et gagnèrent leurs postes pour un combat qu'ils désiraient après l'avoir tant attendu. L'approche devait se faire aux avirons pour ne pas risquer d'être repéré par la voile hissée dépassant des rochers et profiter ainsi de l'effet de surprise dans la manœuvre. Dans un même temps, les 250 rameurs de la chiourme prirent à 5 leur grand aviron et, au rythme du sifflet du comite * et de son argousin * se mirent à souquer toujours plus fort et de plus en plus vite pour arriver à la cadence de combat. Rapidement, sous une telle force, la galère se mit à voler sur la mer, soulevant de grandes gerbes d'eau que le vent debout rabattait mais que personne ne ressentait, le regard tendu vers la lutte à venir. Les archers, la première flèche entre les dents, les arquebusiers avec leur mèche à enflammer, les soldats la pique empoignée, les lansquenets la masse d'arme à la main, les chevaliers, avec leur surveste rouge à croix blanche passée sur leur armure, l'épée tirée. Dès la pointe rocheuse doublée, apparut une caraque * acculée au font de la crique par deux galères ottomanes déjà en train de tuer les marins et de se lancer dans le pillage au milieu des cris balayés par les embruns. Répondant à la colère qui les saisit tous de voir ainsi assaillie une nef sans défense, arborant, qui plus était, la croix pacifique des pèlerins, le Capitaine, Don Juan de Almeida, brandit son épée et la pointa vers les infidèles. A deux contre un? Qu'importait! Et il hurla: «A l'attaque par Saint-Jean! »... Les Turcs, dès qu'ils virent la Sainte-Isabelle essayèrent bien de virer pour se dégager, se doutant qu'elle ne tirerait pas avec ses 5 canons* sur leurs flancs pour ne pas tuer leurs rameurs, esclaves chrétiens enchaînés à leurs bancs. Mais ils étaient empêtrés avec la caraque, ivres de carnage, si bien qu'elle put profiter de sa vitesse pour les tourner et prendre en mire leurs deux arrières. Feu!... Feu 1... Puis, poursuivant sa course, dans la fumée, les sifflements des bordées de flèches,

* Les mots avec un astérisque sont expliqués au chapitre des notes.

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les explosions des arquebuses, elle éperonna la deuxième galère turque dans le fracas affreux des coques et l'odeur brûlante de leurs bois éclatés. Aussitôt des janissaires bondirent pour s'opposer aux chevaliers qui sautaient de leur rambarde avant sur la poupe de l'ennemi. Le premier arrivé, un homme grand et vigoureux à la barbe noire fournie, reçut un coup de cimeterre sur la tête dont le sauva son morion. Il roula sur le pont et en se relevant embrocha le Turc qui voulait l'achever et qui, de plus, lui fit un bouclier contre les deux flèches qui lui étaient destinées. Il bondit sur les deux archers et les sabra avant qu'ils ne réarment. Rejoint par les autres chevaliers, il vit s'avancer vers lui la masse des janissaires regroupés pour faire meilleur front. Etant au pied du mât, il trancha d'un coup d'épée la drisse qui y maintenait la bannière verte de l'islam. Elle s'abattit sur les Turcs en renversant un grand nombre, les offrant ainsi aux coups d'épée des chevaliers qui les mirent aussitôt dans un désarroi d'autant plus grand qu'ils devaient aussi reculer sur tribord y recueillir les leurs montant de la deuxième galère turque en train de couler, percée par les boulets! ... Le combat continua, intense, dans les jaillissements tournoyants des épées et des cimeterres ensanglantés, alors que retentissaient les appels déchirants des rameurs chrétiens qui se noyaient enchaînés à leurs bancs et qui ne pouvaient être secourus qu'en décimant les derniers rangs des Turcs. Pour cette course de vitesse, la rage redoubla l'ardeur des attaquants jusqu'à ce que le découragement saisisse les mahométans qui finirent par céder en se jetant à l'eau ou en se rendant. Mais il était trop tard pour aller sur l'autre galère qui s'enfonça vite dans les flots avec des remous affreux et des hurlements qui s'éteignirent un à un ... Le silence se fit soudain terrible et libérateur à la fois. Les regards se détachèrent lentement des tourbillons pour se relever hagards, freinés par les halètements sourds des poitrines, puis pour se détendre sous la caresse du vent et la vue de la mer, des rochers et du ciel alentour, impassibles. Surgit alors le capitaine de Almeida armé d'un grand fouet dont il se mit à cingler les Turcs restants pour les faire mettre à genoux. Il était suivi du charpentier qui, avec sa masse et ses tenailles, descendit briser les chevillères de fer des rameurs. Ils émergèrent un à un sur le pont, crachant au passage sur le visage des Turcs agenouillés, pour s'affaler ensuite pâles, maigres, sales, au milieu des flaques gluantes des sangs mêlés des blessés et des morts, rendre grâce à Dieu et remercier leurs libérateurs, pleurant de joie en grec, en provençal, en castillan, en russe... Quand tous furent sortis, le capitaine donna des fouets aux plus vaillants d'entre eux pour qu'ils conduisent leurs tortionnaires sur les bancs de nage qu'ils venaient de quitter et les y enchaînent à leur tour avec force jurons et coups de garcette. Dans tout ce tohu-bohu s'entendirent enfin des appels étouffés venant de la caraque quelque peu oubliée. Le grand chevalier y alla et finit par 15

trouver dans une cambuse une vingtaine de pèlerins que les Turcs y avaient enfermés. Le premier à sortir dit s'appeler Etienne de Gourgues et avoir en charge ses compagnons de Poitou et de Guyenne pour aller en Terre Sainte sur le tombeau du Christ. Il pleurait de peur et d'émotion effrayé tant par les bruits du combat que par l'apparition du chevalier avec sa grande croix blanche sur l'armure, l'épée à la main encore couverte du sang de l'ennemi. - Ne craignez plus rien et calmez-vous, lui dit-il. Je ne suis ni un diable ni un ange, mais un chevalier de Saint-Jean de Jérusalem qui vient de vous délivrer des Turcs... Maintenant dites à vos compagnons de sortir de la cale où on les a enfermés et de monter sur le pont de la nef. Ils arrivèrent en se tenant les uns aux autres, d'abord éblouis par la lumière, puis terrorisés par le spectacle du massacre sur le pont avec des corps enchevêtrés des agonisants, des blessés gémissants et des morts. - Dieu du Ciel, balbutia Etienne, pourquoi avons-nous été épargnés et nos marins tués? A l'évidence seule la Providence du Saint-Esprit pouvait en décider ainsi, n'est-ce pas? - La Providence n'y est pour rien, répondit le chevalier, et le SaintEsprit ne nous a rien soufflé. Nous avons seulement mené un rude combat et si vous n'avez rien vu, enfermés comme vous l'étiez, vous l'avez bien entendu sur le pont au-dessus de vos têtes. Les Turcs vous ont épargnés parce que vous n'avez pas tenté de leur résister et qu'ils préféraient vous garder intacts pour vous vendre sur un marché aux esclaves avec le plus de profit. Tiens!... Blessés, vous ne valiez que peu, et morts rien du tout. Surtout qu'un pèlerin devenu esclave peut être racheté et qu'une rançon demande ménagement! Pour l'heure vous allez tous nous aider à débarrasser le pont de tous ces cadavres d'infidèles. Jetez-les à l'eau. Ensuite vous le brosserez pour le laver de tout ce sang impur. Je me charge des blessés. Pendant que chacun s'activait à ce ménage funèbre, Etienne parla par bribes de son itinéraire. Ses compagnons et lui avaient marché de Bordeaux à Marseille où ils avaient trouvé, il y a deux mois à s'embarquer sur cette caraque à destination de Saint-Jean-d'Acre en Palestine. Après être passés à Messine, ils avaient fait une escale en pays encore chrétien, à Candie en l'île de Crête, qui obéit à la République de Venise. Ils venaient de partir pour la Terre Sainte, quand le même coup de vent les avait contraints à se réfugier aussi sous le cap Geldouya. - Si ce n'est la Providence, comment pouvons-nous imaginer ce qui vous a poussé à venir dans cette mer aussi lointaine? finit par demander Etienne. - Comment? s'exclama le chevalier. Vous pensez que seul le hasard nous a menés à vous! Alors que notre mission sacrée est de patrouiller cette mer pour sauver des gens tels que vous et combattre les musulmans! ... Vous qui êtes de Guyenne, connaissez-vous au moins le nom des Hospitaliers de Saint-Jean?

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- Oh oui! Ils ont de nombreuses et riches Commanderies dans notre proVInce. - Et pourquoi? .... - Doux Jésus, Marie, Joseph, retenez-moi pour ne pas jurer contre la candeur et l'ignorance de ceux qui viennent à présent de l'Occident chrétien... C'est grâce aux bénéfices de ces Commanderies*, entendez-vous, que nous avons des finances pour armer ces nefs, tous ces soldats et bâtir nos hôpitaux. Sachez bien que depuis la perte de la Terre Sainte, il y a plus de deux siècles, nous sommes le dernier rempart de la chrétienté et les seuls à protéger et soigner des pèlerins comme vous. Ah ! Je m'arrête pour ne pas m'égarer dans la colère... Finissez de remettre ce pont en état. » Le temps que s'écoule un sablier, les pèlerins finirent leur travail de propreté et purent enfin souffler, rassemblés au pied du grand mât de la caraque. Leur terreur passée, leurs langues se déliaient. Ils voulaient mieux comprendre qui étaient leurs libérateurs, comme ce qui leur arrivait, et ils bourdonnaient de questions impatientes dont ils assaillaient les chevaliers à chacun de leurs passages. Pour les calmer, le capitaine les fit asseoir, manda le chapelain de la Sainte-Isabelle et leur annonça: - Remercions le Seigneur de vous avoir gardé la liberté et la vie sauve. Avec l'aide du Père Anselme, vous allez pouvoir faire action de grâces et Lui demander de vous mener à Jérusalem. Que vous y parveniez sera la vraie récompense de l'Ordre. Puis une messe d'absoute sera dite pour l'adieu aux chevaliers, aux marins et aux soldats morts dans ce combat. A la suite de quoi les chevaliers iront avec le médecin panser et soigner les blessés. C'est seulement leurs tâches faites qu'ils vous rejoindront et que vous pourrez les questionner à votre guise. » Ainsi fut fait et pendant l'office, devant l'équipage, tous les esclaves chrétiens libérés, qui pouvaient enfin exprimer leur foi, chantèrent les cantiques avec une si admirable ferveur qu'ils arrachèrent des larmes d'émotion à toute l'assistance... Puis, sans avoir bourse à délier, le comite et son argousin ouvrirent leur taverne pour régaler de vin et délasser ces esprits enfiévrés. La fête fut joyeuse jusqu'au moment du repos. Le vent était tombé, la paix du soir planait dans un air doux et apaisé sur la caraque qui se dandinait sous ses fanaux, faisant déjà oublier les horreurs du jour et les cadavres qui flottaient alentour. Rapidement d'ailleurs, l'attention des pèlerins s'en détournait, comme de la vaillance des chevaliers au combat, pour se porter plutôt sur la science et la diligence que ceux-ci montraient à manipuler, panser et conforter ceux dont le sang, comme la douleur, s'épanchaient. Dès qu'il le put, Etienne manifesta son étonnement à son ami chevalier qui lui répondit: - Vous vous étonnez que des guerriers sachent donner de tels soins... Puisque vous semblez ignorer cela aussi, sachez qu'avant d'être des soldats du Christ, nous avons été et sommes restés des soignants, les serveurs de nos 17

seigneurs les malades et de tous ceux qui souffrent dans leur chair pour approcher les Lieux Saints. Il en est ainsi depuis que Raymond du Puy a donné les règles de saint Augustin aux soignants de l'Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem en 1135. Voyez, ce n'est pas nouveau I... S'ils ont pris plus tard les armes, ce fut pour défendre les pèlerins des infidèles sur tous les chemins menant à la Ville Sainte. Et rien n'a changé depuis, vous en êtes la preuve! La règle veut que lorsque je ne suis pas en mer à pourchasser le Turc, je passe tout un jour chaque semaine à soigner les malades. Le Christ n' a-t-il pas lavé les pieds du mendiant?... Ainsi font tous les chevaliers. Nous sommes avant tous des Hospitaliers. Notre dévouement et une forte partie de nos biens vont au soulagement des malades, des blessés et de tous les souffrants. Ne vous méprenez pas, Etienne, c'est seulement au Paradis qu'il n'y a plus de malades I... - Est-ce cette vocation hospitalière qui vous différenciait des Templiers? - Oui, l'Ordre du Temple était seulement militaire et ses servants des moines-soldats. Après la perte de Saint-Jean-d'Acre, les Hospitaliers sont restés au Levant pour agir comme vous le voyez à Rhodes. Alors qu'eux sont rentrés en Occident où, ne sachant plus que faire de leurs énormes revenus, ils sont devenus des moines-banquiers et de là les moines du Mal et de l'hérésie. Ils ont disparu dans les bûchers et l'ignominie. L'argent pourrit les âmes, n'est-ce pas, Etienne? - Oui, il détourne de toute charité et altère l'esprit chrétien tous les jours d'avantage. - C'est pour ces raisons, sans doute, que se perpétue ici cet esprit de chevalerie dont on se déprend chaque année un peu plus en Occident. Tous ceux qui sentent bouillir en eux un sang noble et généreux affluent dans cette île de Rhodes de tous les pays, de Provence, d'Auvergne, de France, de Castille et Portugal, d'Italie, d'Allemagne, d'Angleterre pour devenir chevalier* de l'Ordre des Hospitaliers et se vouer à la défense de la Foi et des souffrants. Mélangeant nos langues et nos coutumes, nous avons choisi de vivre, sans rien posséder en propre hors l'ardeur à notre mission dans une république, la seule d'Occident, car celle de Venise n'a pour fondement que le commerce. - Mais étant un ordre religieux, n'avez-vous pas à prononcer des vœux? - Tout juste, mais c'est seulement après quatre campagnes en mer, après quatre « caravanes» comme nous les appelons, et après avoir appris à panser les blessés et donner des soins aux malades, que nous sommes admis dans l'Ordre en prononçant les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. En plus nous faisons sermon de ne jamais tirer l'épée contre une nation chrétienne, d'accepter en toute circonstance le combat contre l'islam, de ne jamais abaisser la bannière, de ne jamais reculer, de vaincre ou de mourir pour la défense de notre sainte Religion et de l'Eglise... Ah ! 18

Vous voilà bouche bée! Mais je ne m'en étonne point car le renom de notre Ordre a fondu depuis que nos princes, soi-disant très chrétiens, ne sentent plus le souffle divin des Croisades. - Ce n'est pourtant pas faute de le clamer dans les rassemblements de pèlerinage! Et nos évêques aussi! Enfin peut-être pas tous... - Je vais vous dire, Etienne, ce que vous savez mais ne voyez pas, vous qui, à Bordeaux, ne reniflez que l'Atlantique! Nos princes ont oublié Jérusalem tant ils sont occupés à dépecer l'Europe comme chiens à la curée. De plus, dans leur sarabande, tout en se mangeant le nez, ils lorgnent vers le Ponant, vers l'or des Amériques et les épices des Indes Orientales. Mais en tournant le dos au Levant, ils ne voient plus derrière eux le monde musulman qui les encercle peu à peu. Du fond de l'Orient le Croissant grandit, ouvre ses mâchoires, de la Hongrie et des Balkans jusqu'en Afrique à Alger, et peut briser les branches de la Croix. Le sultan, le Grand Seigneur de la Sublime Porte, a conquis les terres mais n'a pu encore avaler le fond de la Méditerranée parce que depuis deux siècles nous sommes toujours à Rhodes, au débouché de la mer Egée entre Constantinople et l'Egypte comme entre la Crête et la Palestine. Nos galères attaquent sans répit les infidèles, empêchent leur navigation, délivrent les pèlerins capturés d'un esclavage dégradant ou d'une mort infâme, contiennent l'islam dans la mer du Levant et protègent celle du Ponant de leur invasion. Sans attendre, bien sûr, que ces princes très chrétiens nous baillent aides, renforts ni finance. Notre raison est faite là-dessus... Mais sachez notre amertume et combien il en coûte à notre Grand Maître de devoir prêcher et quémander dans les cours d'Europe... Allons, je cesse mes jérémiades! - Avec tout ce que vous me dites, comment ne pourrais-je pas croire dur comme fer que c'est le Saint-Esprit qui vous a installés à Rhodes et vous donne la flamme de mener votre mission. Ah! voilà Robert Lejuge de Poitiers qui me cherche, il m'inquiète... Voyez comme son comportement est étrange! Depuis qu'il a été estourbi d'un coup sur la tête par un Turc, il est égaré et semble avoir perdu la mémoire. - Je m'en occuperai et le ferai hospitaliser à la Sacrée Infirmerie* de Rhodes s'il en est besoin. Nous partirons demain. La galère turque, aux couleurs de l'Ordre à son antenne et les janissaires à sa chiourme, sera encadrée devant par la Sainte-Isabelle et derrière par votre caraque. Tout sera bien ainsi et grâce en soit rendue à Dieu. Je retourne panser les blessés. - Avant le sommeil de cette nuit, nous allons, avec mes compagnons, mener une prière commune pour remercier l'Ordre de ses bontés. Puis-je la faire en votre nom? Mais je ne le connais pas... - Je me suis courroucé de votre innocence et de votre candeur, Etienne. Mais j'ai eu tort, car si nos princes ont oublié l'esprit des Croisades, vos compagnons et vous avez gardé celui de la vraie foi. Vous ne réclamez rien, aussi avez-vous droit à tout. Jésus n'a-t-il pas dit « les derniers seront les premiers »? Aux innocents les mains pleines. C'est vous qui êtes dans le vrai 19

et c'est par votre venue que nous avons pu montrer notre valeur au service de cette Foi. Oui, priez Dieu de garder l'Ordre, il vous en sera gré, et priez aussi pour moi, Jean Parisot de La Valette* qui, en dépit de ce que vous pensez, ne suis pas exempt de pêchés. Tout se déroula comme il avait été dit et, deuxjours après, le 20èmede juin, le convoi arriva à Rhodes deux sabliers avant le coucher du soleil. En prévision du triomphe qui lui serait fait, la Sainte-Isabelle s'était ornée de tous ses grands pavois flottants au bout des mâts et fit une salve générale de toute son artillerie en passant devant la bannière de l'Ordre, dite aussi de la Religion, qui s'étirait au sommet de la tour du palais du Grand Maître. La place, pour lui faire honneur et témoigner sa joie, répondit par vingt coups de canon et orna tous les remparts d'un grand nombre de boites où l'on donna feu jusque tard dans la nuit. Les bastions du port qui aboutissaient à la Tour des Moulins à Vent, fourmillaient de peuple témoignant son allégresse et criant sans cesse: « Vive et prospère la sacrée Religion du glorieux saint Jean- Baptiste!... Vive son Grand Maître!... Et vive le victorieux Almeida et sa galère triomphante!... » Il y eut grand festin, ce soir-là à l'Auberge de Castille. Le lendemain, après le Te Deum d'action de grâce, Robert Lejuge fut présenté à l'admission de l'Hôpital dont il avait grand besoin. Suivant la règle, il lui fallut passer aux étuves pour subir un bain qui le débarrassât de ses humeurs pécantes susceptibles d'introduire dans la Sacrée Infirmerie une quelconque pestilence. Le pauvre homme était bien touché, tremblant de tous ses membres et bredouillant sans pouvoir s'arrêter des mots incompréhensibles. Le chevalier de La Valette était là, de service. Ille prit, le dévêtit, et alla avec lui dans l'eau pour le conduire, comme il l'eut fait d'un enfant. - D'évidence, Robert, votre corps avait grand besoin de ce bain chaud et de vous étendre ensuite au hammam. Les Turcs disent l'avoir inventé, mais je pense qu'ils l'ont plutôt emprunté aux Romains, comme tant de choses. Pour une fois qu'une turquerie procure un bienfait, profitez-en, Robert... Mais ne me regardez pas avec cet air extasié! Je ne suis pas un séraphin et vous n'êtes pas au Paradis. Auriez-vous la berlue? Vous êtes ici à l'Hôpital et il était grand temps qu'on s'y occupe de vous. Votre discours est haché menu, mon pauvre ami. Vous ne savez pas ce que vous faites là et encore moins ce qui vous arrive. Asseyez-vous là maintenant que je vois mieux cette énorme bosse que vous avez à la tête... Elle vous fait mal... Je vais m'en occuper. » La Valette le sortit de l'eau, le sécha et l'étendit sur une table. Il lui massa longuement le corps avec des onguents balsamiques pour dénouer ses muscles contracturés puis, quand il fut bien relâché, il oignit sa bosse d'un baume à l'arnica en la pressant doucement. - A la bonne heure, Robert, le calme vous revient. Vous avez eu une grande chance qu'après ce coup, le sang vous soit sorti en dehors et non en 20

dedans du crâne... Dieu soit loué! Vous allez guérir et votre mémoire revemr. » Il l'habilla d'une longue chemise propre et l'escorta dans les étapes qu'imposait le protocole de toute entrée à l'Hôpital. D'abord à la chapelle pour un simulacre de confession, ensuite chez le notaire pour signer un testament léguant à l'Ordre les biens qu'il portait à son arrivée s'il venait à mourir. Il put enfin le faire entrer dans la Sacrée Infirmerie, le conduire à son lit personnel, parler au médecin des effets de son traumatisme crânien et convenir des thérapeutiques qu'on demanderait à l'apothicaire de lui fournir.

La semaine suivante, au jour de son service de soignant, le chevalier retrouva Robert, debout près de son lit, qui le reconnut avec joie. - Diantre, lui dit-il, en quelques jours vous paraissez avoir repris un bel aplomb! Si le sang caillé vous a descendu colorer le visage, vos yeux et votre sourire me disent que votre esprit s'est bien repris. Et votre mémoire? - Est-elle en défaut ou n'ai-je pas fait plutôt un rêve merveilleux ?.. Ecoutez, mon dernier souvenir est à Messine sur une nef ballottée par des vents tempétueux et voilà que soudain, par je ne sais quel miracle du SaintEsprit, je me retrouve en l'île de Rhodes dans un lit pour moi tout seul, entouré de rideaux, avec des draps propres changés déjà deux fois. C'est merveille! Dites-moi maintenant que je ne suis pas au Paradis!... Et le médecin, matin et soir, vient à mon chevet, s'enquiert aimablement de mon teint, me fait ouvrir la bouche, me tâte le ventre et regarde mes urines... J'étais faible, il est vrai, mais je me ragaillardis avec toutes les purées, les pâtés, les tisanes et les médecines dont on me gave. Et chaque matin, un chevalier soignant vient me défaire et refaire mes pansements. Et ce n'est pas tout! Savez-vous que pour le souper comme pour le dîner, j'ai hanap et assiette en argent le plus fin. N'est-ce pas somptueux? Avec tout cela, vous ne me forcerez pas à croire que je ne suis pas au Paradis... Votre enchantement me ravit, mais n'y voyez pas là un goût immodéré du faste. C'est le choix de nos médecins. Ils trouvent cette vaisselle plus aisée à laver que tout autre car elle ne retient aucune souillure ni impureté. Et il est bien vrai qu'il n'y a plus de flux de ventre général depuis qu'on en fait usage. - Je n'ai jamais ouï dire qu'en Occident on traitât ainsi chaque malade, comme un prince, avec tant de magnificence et d'honneur. - Je vous l'avais annoncé, mon ami, l'Ordre consacre sa fortune et l'art de sa médecine à soulager d'abord les enfants de Dieu, quels qu'ils soient, et à leur rendre ensuite leur dignité... Ah ! Comme tous les vendredis après Vêpres, notre Grand Maître, tête nue et l'épée au côté, viendra visiter et réconforter tous les malades de la Sacrée Infirmerie. Remerciez- le, bien sûr, de tous les bienfaits dont vous jouissez, il en sera content, surtout après notre combat libérateur. Mais ne vous tracassez pas de ce sujet où votre mémoire 21

vous fait défaut. Notre Grand Maître est informé de tout et sait que vous avez été le seul pèlerin à vouloir lutter contre les Turcs!... - L'Ordre a payé ma liberté de la vie de ses hommes puis m'a rendu la santé sans lésiner sur la dépense et, de plus, avec science et faste. Une telle dette me dépasse. - Ah! Il n'est pas bon que trop d'émotion vous envahisse. Elle vous empêche de vous déprendre des tourments peut-être encore figés sous votre bosse à la tête!... Quant à votre reconnaissance, elle m'assure de votre guérison et du souvenir que vous aurez de vos récits. Vous allez pouvoir bientôt reprendre votre chemin. Mais ne vous laissez pas tromper par les fausses promesses de ce coquin de Marseillais! Seuls les nefs vénitiennes peuvent aborder en Palestine où, pour garder les privilèges de leurs trafics, leurs commerçants savent mettre rapidement, et quand il le faut, le Coran sur leur cœur et l'Evangile dans le dos. Hélas! Les Génois s'y mettent aussi à ce qu'on m'a dit... Oh! la la! Robert, ce flot de paroles, la vie vous a bien repris! Mais oui, à votre retour en Poitou, vous pourrez proclamer les mérites et les actions de Saint-Jean, les crier sur les places des marchés, je vous y encourage même, comme de remercier sainte Radegonde d'avoir su vous confier à nous. - Je le ferai jusqu'à la fm de mes jours et même au Ciel si le Seigneur m'y accepte, et je lui parlerai notamment de vous... Mais dites-moi, chevalier, puisque nous causons tous deux le provençal, faites-moi la confidence de me dire de quel pays vous venez! - Je suis le troisième fils de Guilhot Parisot de la Valette. Mon père est le seigneur de Pari sot où je suis né en son château de Labro voilà 25 ans. C'est dans le Rouergue à mi-chemin entre Rodez et Montauban, laquelle est déjà dans le Quercy. Et pourquoi j'ai voulu venir à Rhodes? Simplement parce qu'à 15 ans j'étais déjà un révolté contre l'ordre de ce monde et ne pouvais admettre que le métier des armes ne soit pas au service d'une cause noble et juste. Je refusai d'aller dans les armées du roi occire d'autres chrétiens pour sa gloire. Mon père sentit vite que ma place était à Saint-Jean et, me trouvant la gaillardise du corps et la vivacité de l'esprit convenables au service d'un Ordre si célèbre, il m'y envoya dès que je sus tenir l'épée, et je lui en rends grâce. Quand vous aurez trouvé votre Vénitien, Robert, mandez-moi à l'Auberge* de la Langue* de Provence que je vienne saluer votre départ! »

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En pays de Rouergue

Forêt de la Grésigne, le 20 mai 1526

Dans ses grandes chevauchées en Italie ou en Provence, il avait traversé maintes forêts, mais toutes avaient avec leurs arbres, cette odeur, cette lumière propres aux pays de la Méditerranée. Aussi depuis son retour chez lui en Rouergue, à Parisot au château de Labro, Jean de La Valette aspirait à se replonger dans ces grandes futaies de France où l'on respire autrement dans des ombres fraîches en écoutant les signes de la vie cachée dans les sentes touffues. Après une si longue absence, il éprouvait une curiosité profonde de retrouver les sensations de son enfance afin de se débarrasser le corps et l'esprit de celles d'Orient qui les avaient tant imprégnés. Son oncle Pons avait compris son besoin et, bien que la saison en fût passée, avait pensé qu'une pleine journée de chasse à courre le comblerait. Elle ne pouvait se faire que dans cette forêt de la Grésigne, immense et si diverse, qui va de Puycelsi jusqu'à Pari sot et donc familière à Jean depuis toujours. Tôt, le matin choisi, le piqueux avait trouvé les brisées d'un cerf et y avait lâché la meute des chiens. L'oncle et le neveu, chevauchant tout le jour, avaient suivi les péripéties de la traque jusque dans les zones les plus profondes de la forêt, là où l'on croise les charbonniers fabriquant leur meule grâce à l'abondance des chênes et des hêtres. Ils avaient aussi retrouvé les verriers qui réussissent à donner à leurs pièces un bleu inimitable à partir d'un sable d'une extrême finesse trouvé au pied des falaises. Mais la chevauchée avait été difficile car les arbres étaient en feuillage et les branches basses leur fouettaient le visage, leur cachaient les éboulis rocheux et fatiguaient les chevaux, blancs d'écume. Aussi à la mi-journée, comme la meute hésitante se dispersait, l'oncle Pons descendit de cheval: - La bête a trompé le flair des chiens en suivant l'eau au fond de la ravine, et ils ont perdu sa trace. Nos chevaux sont fourbus... Faisons halte le temps qu'ils la retrouvent. - Ah ! Quel plaisir vous me donnez avec cette première chasse depuis mon retour à Parisot il y a une semaine, mon oncle! Après 15 ans si loin je retrouve intactes les odeurs de cette forêt, de ses feuilles moisies, de cette meute excitée et jappante comme cette passion de la chasse que m'avait 23

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