La vie assassinée

De
Publié par

Louanne, l'héroïne, confrontée à la barbarie d'un homme, n'a jamais pu surmonter son traumatisme. Passée de l'état de victime à celui de bourreau, elle entraîne son fils, en quête d'une mère et d'un bonheur perdu, dans la spirale infernale du huis clos. Du silence à l'insoupçonnable vérité, Louanne et Yann finiront par se retrouver dans l'oubli et la folie. Vie assassinées, vies détruites pour le seul plaisir fugace d'un homme animé par un sentiment de puissance et d'impunité.
Publié le : dimanche 5 octobre 2014
Lecture(s) : 30
EAN13 : 9782336359045
Nombre de pages : 266
Prix de location à la page : 0,0127€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

Jean-Marc de CacquerayLa vie assassinée
Ce roman relate l’histoire d’une rencontre impossible entre
une mère et son fls déchirés par la vie. Il décrit les parcours
parallèles d’une femme emmurée dans le souvenir tragique
de l’agression dont elle a été victime et d’un fls en quête
de sa mère et d’un bonheur perdu. La vie assassinéeLouanne, l’héroïne, confrontée à la barbarie d’un homme,
n’a jamais pu surmonter son traumatisme. Passée de l’état
de victime à celui de bourreau, elle entraîne son fls dans la roman
spirale infernale du silence et du huis clos.
Ces deux destins entrecroisés restent ainsi suspendus au
bord du précipice, retenus par la vision toute proche d’une
vie apaisée, avant de basculer dans le néant.
Du silence à l’insoupçonnable vérité, du rêve et du
cauchemar à la réalité, Louanne et Yann fniront par se
retrouver dans l’oubli et la folie.
Vies assassinées, vies détruites pour le seul plaisir fugace
d’un homme animé par un sentiment de puissance et
d’impunité.
La vie assassinée est une fction mais une fction ancrée
sur la réelle détresse de milliers et de milliers de femmes
victimes des mêmes bourreaux et du même silence.
Jean Marc de Cacqueray est né en 1948 en Bretagne
où il possède toujours ses attaches. Après des études
de droit à Nantes et Aix-en-Provence, il a exercé en
métropole et outre-mer les fonctions d’inspecteur
du travail, de directeur régional de l’ANPE puis de
directeur régional du travail, de l’emploi et de la
formation professionnelle.
Souvent confronté au cours de sa carrière aux femmes
victimes de harcèlement moral, de harcèlement sexuel et de violences,
il a puisé dans ces rencontres l’inspiration de ce premier roman.
Illustration de couverture : Visage d’une
femme brisée (peinture originale)
ISBN : 978-2-343-03597-0
23 e
Jean-Marc de Cacqueray
La vie assassinée ©L’Harmattan,2014
5 7,ruedel’Écolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978 2 343 03597 0
EAN:9782343035970
11,1111111111111111,11,11111111111111111,1,11111111111111Lavieassassinée
1111Écritures
CollectionfondéeparMaguy Albet
Cuenot(Patrick), Dieuau Brésil,2014.
Maurel Khonsou etlepapillon,2014.
D’Aloise(Umberto), Mélaodies,2014.
Muselier(Julien), Leslunaisonsnaïves,2014.
Delvaux(Thierry), L’orphelindeCoimbra,2014.
Brai(Catherine), UneenfanceàSaigon,2014.
Bosc(Michel),Marie Louise. L’Or etla Ressource,2014.
Hériche(Marie Claire),LaVilla,2014.
Musso(Frédéric),Lepetit Bouddhadebronze,2014.
Guillard(Noël), Entreleslignes,2014.
Paulet(Marion), Lapetitefileusedesoie,2014.
Louarn(Myriam),Latendressedeséléphants,2014.
Redon(Michel), L’heureexacte,2014.
Plaisance(Daniel), Unpapillonàl’âme,2014.
Baldes(Myriam), Où tu vas, Eva?,2014.
*
**
Ces quinzederniers titresde lacollectionsont classéspar ordre
chronologiqueen commençantpar leplus récent. Lalistecomplètedes
parutions,avecunecourteprésentationducontenudesouvrages,
peut être consultéesurle sitewww.harmattan.fr
11
111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111Jean MarcdeCacqueray
Lavieassassinée
roman
L’Harmattan
111111111,11111111111Àtouteslesfemmes
victimesdelaviolenceetdelabarbariedeshommes
Àtoutescellesquin’ontpaseulaforcedeserelever
11111111111111111111111111111
11Àmonpèrequim’aapprislamusiquedesmots.
Àbonnemamandontlessouvenirss’ensontallésaufildutemps
etdelamaladie.
ÀmamuseCorsesanslaquellecelivreneseraitpas.
ÀChristianePasquiniquienaillustrélacouverture.
Àmafamilleetàtoutescellesetceuxquiontacceptédeliremonmanuscrit
etd’yapporterleurscritiques.
1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111
11
11Endépitd’uneroutepresquedéserteYannBerthionralentitencore.Unepluie
druequirendaitlavisionopaquetombaitsansdiscontinuerdepuissondépart
deBrest.Lesessuie glacespeinaientàchasserl’eauetdepuisqu’ilportaitdes
lunettes il avait l’impression de moins bien y voir. Il avait toujours détesté
conduirelanuitpartempsdepluie.
Alorsqu’ils’apprêtaitànégocierunvirageilfreinabrutalementaurisque
defaireuntête à queueetdeseretrouveraufossé.Ilvenaitdereconnaîtresa
mère, figée sous la pluie au bord de la route. Son cœur cognait dans sa poi
trine.Ilsortitprécipitammentdelavoiture,lagorgenouéeetcourutendirec
tion de la forme entrevue un instant à travers le rideau d’eau mais à peine
était il parvenu à la hauteur de celle ci qu’il s’avisa de son erreur. Il avait
confondulasilhouette desa mèreavecunpanneau designalisation«chaus
sée glissante» qui avait été tagué. Quel con dit il tout haut. Il était furibond
contre le tagueur suffisamment bon artiste pour fondre habilement réalisme
etillusionetfurieuxsurtoutcontrelui même.Commentavait ilpupenserun
instantquesamèrepouvaitsetrouverlàauborddelaroutealorsqu’ilvenait
de la quitter quelques minutes auparavant? Elle était allongée dans son lit.
Avant de la laisser il avait mis le requiem de Mozart qu’elle aimait tant et le
disquen’étaitsansdoutepasencoreterminé.
Accroché au panneau de signalisation comme à une bouée de sauvetage,
dégoulinantd’eauetdesueurmêlées,YannBerthionfutprisdetremblements
etdeviolentesnausées.Ils’accroupitdansl’herbehauteenessayantderespi
rerprofondémentcomme ill’avaitapprisjadisà sescoursde yoga. Lorsqu’il
parvint enfin à se calmer, il se releva avec difficulté et prit à nouveau appui
sur le panneau. Il devinait le regard de sa mère derrière lui et n’osait pas se
retourner.Soudain,malgrélevacarmeduventilentenditdistinctementleson
desavoix.Ellechuchotaitàsonoreille,toutprès,tellementprèsqu’ilsentait
sonsoufflesursanuque.
Que fais tu là Yann en pleine nuit? Pourquoi m’as tu laissée? Ne restons
pasdanscettetourmente,emmène moi,j’aifroid,j’aipeur.Yann,non,nepars
pas,nemelaissepasseule,jet’ensupplie.Nem’abandonnepas,tusaiscom
bienlanuitm’effraye.
Yannn’entendplusrien,ilne veutplusentendreetcourtseréfugierdans
lavoiture oùilresteprostré,lenezsurlevolant.Lepassage d’unevoiturele
ramène à la réalité. Après s’être changé il remet le moteur en marche,
11
11111111111111111111111111,111111111111111,11111111,11111111,1,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11,111111111,11111111,1111111111111111111111111111111111111111111,111111111111,11111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111,1enclenchelavitesseetredémarre.Soncœurbattoujourslachamade.Quelcon
répète t ilenaffrontantànouveaularouteetlatempête.Nonseulementiln’y
voyaitrienmaisvoilàqu’ilavaitunefoisencoredesvisions.Samaman,seule
désormaispouraffronterlalonguenuitdanslaquelleellevenaitd’entrer,cette
tempêtequin’enfinissaitpasetlecontraignaitàralentir,larouteinterminable
qui l’attendait jusqu’à Toulon et maintenant cette vision stupide alors qu’il
venaittoutjustedequitterBrest:ilsesentaitdécouragéetprêtàrenoncer.
Àcetteheuretardive,lesoirdeNoëletavecunteltempslesgensrestaient
calfeutrésbienàl’abri.Berthionlesenviait;sonespritvagabondacommetou
joursàtraverssessouvenirs.IlpensaitàsesNoëlsd’enfant,àlamaisondeson
enfance dans sa Corrèze natale, une maison dont il avait été chassé à douze
ansparsamère.Plustardlorsqu’onluidemandait:c’estquoilebonheurpour
toi? Il ne répondait pas. Il savait au fond de lui que l’image du bonheur se
confondaitaveccettemaisonmaisilserefusaitàleformuler.Sondépartavait
ététropdouloureuxetiln’avaitjamais faitledeuil decepèrequ’ilavaittant
aimé. Il ne l’avait plus revu. À aucun moment sa mère n’avait voulu lui dire
pourquoi elle l’avait quitté n’emportant avec elle que ce fils déchiré dont les
pleursjamaisn’avaientvraimentcessé.
Non,lechagrin,quaranteansaprès,étaittoujourslà.
Malgrésesincessantsquestionnements,samèrerestaitmuréedanssonsi
lence.Ellen’ensortaitquetrèsrarement.
Cejour là,unpeuplusdecinqmoisaprèsleurdépart,ilarrivaitdel’école
etn’avait pasencoreenlevéson blousonlorsqu’ilentenditlavoixdesa mère
autéléphone:
«Il est mort quand? Comment est ce arrivé?L’infirmière était elle à ses
côtés?»
Le reste n’avait plus d’importance. Il avait tout de suite compris qu’il
s’agissaitdesonpère.
Il s’affaissa sur place dans le couloir obscur et se mit à hurler comme un
enfant surpris dans son sommeil par un cauchemar.C’était un hurlement de
terreurqu’ilnemaîtrisaitpasetdontiln’avaitpasmêmeconscience.Lehur
lement ne s’arrêtait pas. Sa mère affolée appela le médecin. Berthion n’avait
repris connaissance que le lendemain à l’hôpital. Sa mère le berçait dans ses
bras:«monpetitYann,monpetit Yann».
Le petit Yann ne se souvenait pas d’avoir été bercé une seule fois par sa
mère.
Ilserappelalesparolesterriblesqu’ilavaitentenduesprononcerlaveille.
Papa,cria t il,papa,papaetilfonditenlarmes.Plusriennepouvaitarrêter
ces larmes. C’était les larmes de son enfance brisée, c’était les larmes de son
pèredisparu,c’étaitleslarmesdesamèresansamour.Niunchagrind’enfant,
niladouleurd’unadolescent,iln’étaitplusquedouleuretchagrin,endehors
12
111111111111111111,11111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111,1,1111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1,1111111111111111111111du temps, en dehors de la vie, accroché à cette seule idée de la mort de son
père.Sonhurlementrepritenvahissanttoutl’étage.
Iln’assistapasàl’enterrementdesonpère.Unpsychologuepassaitlevoir
chaquejour.Lesmédecinsarrêtèrentleslarmesmaisnieuxnipersonnen’ont
pueffacerlechagrin.
Yannavaitalorsdouzeans.
13
111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111
11CHAPITREI
Depuiscejouroù,dufonddesasouffrance,ilacriépapaethurlésondéses
poir,ilestrentréenlui même,semettantenretraitdesautresetdelavie.La
solitude est devenue sa seule compagne et son refuge. Il n’a pas d’amis, tout
juste un camarade plus âgé, pas très bavard non plus, qu’il voit à l’école. Ils
nesontpasdanslamêmeclasse.C’estsamèrequileluiaprésenté.
VoicilefilsdeKatellmonamie,luia t elledit,vousvousvoyiezdetemps
àautreàlasortiedel’écolelorsquenoushabitionsà Tulle. Yannnesesouve
naitpasquesamèreaiteuuneamieetn’avaitjamaisentenduparlerdecette
Katell.Justeavantlamortdesonpapa,ilapasséunpeuplusd’unesemaine
chezcecopain.
Sa mère avait dû s’absenter précipitamment. Elle paraissait bouleversée
lorsqu’elleestvenuel’interrompreenpleineclasse.Sansautreexplication,elle
lui a dit qu’elle devait impérativement se rendre à Paris mais qu’elle revien
draitlechercherrapidementetelleluiadonnélechoixentrelapensionetle
copain.Tuparlesd’unchoix!Ilsevoyaitmaldevoirpartagerundortoiravec
d’autres enfants. Alors, contraint et forcé, il a opté pour le copain et cela ne
s’estpastropmalpassé.
Pourcomblerlasolitudedesonadolescence,ils’estréfugiédansleslivres
avalant tout ce qui lui tombait sous la main: classiques, modernes, bandes
dessinées.Dévoréparcetteseulepassionilestdevenuunpilierdelamédia
thèque.Labibliothécaireleguidaitdansseschoix,luiindiquanttelleoutelle
nouveauté et le limitant sans le heurter aux livres correspondant à son âge.
Passée la période «livres d’aventures» il s’est rapidement plongé dans les
classiques. Il a particulièrement apprécié Maupassant, Zola, Mauriac, Bazin,
Cesbron, Montherlant, Fournier, Nimier, Sagan, Dorgelès, Vian, Saint
Exupéry, Daniel Robs et bien d’autres… mais aussi Racine, Brecht, Ronsard,
Lamartine, Verlaine, Rimbaud et Mallarmé. Il s’identifie aux personnages
sombres et romantiques qu’il croise ainsi au hasard de ses lectures et
15
1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111,1111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111
11s’imagine un futur tragique. Sur le mur au dessus de son lit, il a affiché la
premièrestrophedupoème«Levallon»deLamartine:
Moncœurlassédetout,mêmedel’espérance,
N’iraplusdesesvœuximportunerlesort.
Prêtezmoiseulement,vallondemonenfance,
Unasiled’unjourpourattendrelamort.
Cen’estpastantl’idéedelamortquilehantequel’idéed’avoiràsupporter
la vie. Celle ci lui pèse. Il n’a pas envie de vivre parce que rien ni personne,
depuisladisparitiondesonpère,n’apuluiredonnerlegoûtdeselever,matin
aprèsmatin.Ilserefuseàparticiperàdesactivitésextrascolairesouàfairedu
sport et encore moins à s’engager dans un mouvement de jeunesse. Parfois
aux beaux jours, il enfourche son vélo et part le long du rivage pour de
longueschevauchéessolitairesdontilrevientfourbu.D’autresfoisils’envaà
piedets’assoitsurunbancfaceàlaradedeBrest.Ilrestelàdelonguesheures
tel un vieillard à contempler le spectacle du port en écoutant le lancinant cri
desmouettes.L’étéquandilfaitbeauilreprendsonvéloetgagnelaplagela
plusproche.Ilpassealorslajournéedansl’eauetsousl’eaurevenantàinter
vallesréguliersseréchauffersurlesable.
L’annéedesesquatorzeans,ilestarrivéunévénementquiluiavalu,àson
corps défendant, les honneurs du journal. Il s’était acheté une combinaison
quiluipermettaitdésormaisdepasserbeaucoupplusdetempsenmeretdonc
des’éloignerdelacôte.Unventdeforcetroissoufflaitavecquelquesrafales.
Unjeunegarçontiraitdesbordssurunoptimistenonloindel’endroitoùYann
Berthion s’était aventuré lorsqu’une rafale de vent violente et inattendue fit
passer le garçon qui s’était imprudemment levé pour décoincer un bout sur
l’avant,par dessusbord.Lebateau,livréàlui même,futtrèsvitehorsdepor
téedujeunenavigateurquisemitàhurler.Munidesongiletdesauvetage,il
nerisquaitpasdecoulermaisl’eauétaitfroideetl’hypothermiepouvaitrapi
dementsurvenir.Berthionalertéparlescrisrepéralejeunegarçonàquelques
centainesdemètresdelui.Ilnemitpaslongtempsàlerejoindreetcommença
parlecalmerpuis,toutencontinuantàluiparlerill’attrapaparlehautdesa
brassièreetletiraàlanagejusquesurlaplage.Unattroupements’étaitformé
sur le chemin côtier et les pompiers alertés par un promeneur arrivèrent à
tempspours’occuperdel’enfant.Berthion,essouffléettrèsfatiguérécupérait
allongé sur le sable. Devant son état d’épuisement et malgré ses dénégations
ils l’emmenèrent lui aussi à l’hôpital. Il s’y reposait encore lorsqu’un journa
liste alerté par il ne savait qui vint faire des photos de lui. C’est ainsi que les
parentsdunaufragé,propriétairesd’unclubdevoiles,purentleretrouverle
lendemain. Pour le remercier ils lui offrirent une belle somme d’argent dont
16
11111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111Berthion ne voulut pas. Devant leur insistance il finit par accepter des cours
gratuits de voile et la possibilité d’utiliser par la suite, aussi souvent qu’il le
souhaitaitl’undesdériveursduclub.
Dubateau?Pourquoipas?Cettepropositionlecomblaitcarellerépondait
à son désir secret de vivre avec la mer. Il ne sera pas officier de marine mais
commecelailpourraaumoinsnaviguersedit il.
Hormiscerêvejusqu’alorsrefoulé,Berthionn’avraimentpasd’autrespas
sionsquelalecture.Ilpasseunegrandepartiedesesjournéesetdesesnuits
à lire ne se résignant pas à abandonner l’histoire en milieu de livre. Cinq ro
mans l’ont marqué et bouleversé plus encore que les autres: «le grand
Meaulnes, l’étranger, le Horla, le petit chose et Mort où est ta victoire». La
dernièrepagerefermée,iln’arrivepasvéritablementàs’abstrairedel’histoire.
Plusrienalorsnecomptequelasouffrancedel’héroïneouduhéros.Ellede
vientsapropresouffranceetpendantquelquetempsilflotteainsientrefiction
etréalité.
Pendantsalecture,siquelqu’unouquelquechosevientperturbercettein
tense communion avec le roman, il s’emporte, devient même méchant ou au
contrairetombeenprostration,insensiblesoudainàtouteintrusionétrangère.
C’estsafaçondeseprotéger.Dequi?Dequoi?Iln’ensaittroprien.
Àcetteépoqueilrêvaiteffectivementdedevenirofficierdemarine,s’ima
ginant seul à la passerelle, faisant corps avec son navire ballotté par les
vagues.Trèsviteildéchantaendécouvrantqu’ilfallaitêtretrèsbonenmath
et en physique. Dès la sixième ses différents professeurs de mathématiques
s’étaient battus pour faire rentrer dans cette tête cabocharde quelques bases
essentielles.Envain,rienn’yafait.Arithmétique,algèbre,géométrie,trigono
métrieetbiensûrphysique:riennerentrait,toutluiparaissaitdéfinitivement
hermétique et barbare et ses notes dans ces matières étaient à l’opposé de ce
qu’il obtenait dans les disciplines littéraires: «Élève moyen, trop en retrait,
neparticipepasassez»tellefutl’appréciationgénéralequilepoursuivittout
aulongdesascolarité.
Ah, si! Il y avait eu une exception: la classe de quatrième. Le professeur
principalquileurenseignaitlefrançais,lelatinetlegrecavaittoutdesuitesu
percerlacuirassedecetélèvesauvage.Berthionl’appréciaitpourlafougueet
lapassionqu’ilmettaitàleurtransmettresonamourdelalittérature.Ilavait
même réussi à l’entraîner à l’atelier théâtre et à lui faire jouer le rôle de
ChimènedansleCiddevantlesparentsd’élève,lesprofesseursetl’ensemble
des élèves. Malgré ses treize ans, il n’avait pas encore mué et c’est tout natu
rellementquece rôleluifutdévolu.LejourdelareprésentationBerthionau
rait voulu être à cent lieues de là. Sa mère elle même qui pourtant évitait au
maximum le monde et les sorties était présente. Cette présence le comblait
maisellel’angoissaitencoreplus.Ilavaitprisl’habitudedenesurtoutpas se
17
111,11111111111111111111,111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111mettre en avant, de rester dans l’ombre des autres et là… Comment avait il
pu s’engager dans cette galère? Le pire pour lui fut d’accepter de jouer, dé
guisé en femme, maquillé, affublé d’une fausse poitrine et de chaussures à
légers talons. La mère d’un parent d’élève l’avait pris en main pour opérer
cettetransformation.Lorsqu’ilsevitdanslaglace,iln’encroyaitpassesyeux.
Habillé ainsi toute appréhension disparaissait. Ce déguisement fut son ar
mure. Une fois en scène le trac disparut et il prit énormément de plaisir à
jouer.Ilcomptaitbeaucoupsurlejugementdesamère.Ileuttoutjustedroit
à«tuasbienjoué».Parcontresonprofesseurlefélicitachaudementdemême
quecertainsparentsd’élèvesainsiquesescamaradesdeclasse.Soncopainlui
ditqu’ilavaitétéimpressionné.
Pourquoi retournersurses pas? Pourquoi retournersur des tracesqui se
sontvraisemblablementeffacées?Berthiony pensedepuissilongtemps,de
puis ce jour où avec sa mère ils ont franchi pour la dernière fois le seuil de
cettemaison.Il veutcomprendre,il veutsavoirpourquoicepèreattentionné
qui leprenaitdansses brastouslessoirsenrentrantdu travail,quijouaitau
footaveclui,quiluiracontaitdetrèsbelleshistoireslesoirpourl’endormirl’a
tout à coup abandonné. Ce n’est d’ailleurs pas tant cet abandon qu’il lui re
proche car il avait la certitude que celui ci rétablirait un jour le contact avec
lui.Non,illuireprochesamortoccultantlefaitqu’onnelachoisitpas.Adix
huit ans Berthion ne sait toujours pas pourquoi il a dû quitter sa maison et
comment est mort son père. Il veut retrouver le havre de son enfance et en
mêmetempsilcraintcesretrouvaillesaupointdetoujoursrepoussersondé
part.
Il l’a revue l’année de ses vingt ans. Pour mettre son projet à exécution, il
lui fallait une voiture. Sa mère lui avait appris que son père avait placé de
l’argentàsonattentionetilavaitpuendisposerlibrementdèsl’âgedesesdix
huit ans. Aussitôt le permis en poche il s’est acheté une 2CV d’occasion, la
voiturelaplusàlaportéedesabourse.Sadécisionestprise,ilpartirapendant
lesprochaines vacancesdePâques.Iln’arienditdesonprojetàsamèrel’in
formant simplement qu’il partirait passer les vacances dans le sud de la
France.Celle ciaaccueillicettenouvelleavecindifférence.Ahbon,trèsbien.
Tuparsavectavoiture?Tuferasattentionsurlaroute.Cefutsaseuleréaction
et sa seule question, ce qui ne l’étonna pas. Elle n’a jamais été très bavarde
maisdepuislamortdesonpère,elleestdevenueencoreplustaciturneetl’es
sentieldeleurséchangesseborneauxsujetsdomestiques.Ellequinemettait
jamais les pieds à l’église s’était mise à fréquenter de temps à autre celle du
quartierpuiscefuttouslesdimanchesetparfoismêmeensemaine.
Cette situation lui pèse et le torture. Souvent lorsqu’il rentrait du lycée il
trouvait sa mère assise dans le noir sur le canapé du salon. Il allumait mais
18
11111111111111111,1111111111111,11111111111111111111111111,111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111cette lumière soudaine ne provoquait aucune réaction. Elle pleurait, elle
pleurait sans bruit et seules les larmes qu’il voyait couler sur ses joues révé
laient sa peine. Quelle peine? Il s’alarmait, la questionnait mais elle restait
murée dans le silence lui disant simplement de ne pas s’inquiéter. Le silence
de sa mère était comme un long cri de souffrance qui résonnait en écho à sa
propre tristesse. Pourquoi ces larmes maman? Pourquoi ces hurlements de
peur qui parfois la nuit traversent les murs de ta chambre? Pourquoi ce si
lence?Pourquoinem’as tupaslaisséavecmonpère?Pourquoim’avoirem
menéavectoi?Enréponseàcesquestionselleavaitd’abordditqu’unemère
ne se sépare pas de son enfant puis que son père ne pouvait pas le garder à
cause desontravail. Maisces réponsesne lesatisfaisaient pas. Ilaurait telle
mentvouluentendresimplementqu’ellel’avaitamenéavecelleparcequ’elle
l’aimait.
SonvoyageàTullen’apasétédetoutrepos.Ilesttombéenpanneprèsde
Bressuire eta dû dormir dans la voiture en attendant qu’elle soit réparée. La
pannes’estheureusementrévéléebénignemaisiln’yconnaissaitrienàlamé
canique et il n’a pas compris les explications du garagiste qui lui parlait de
charbonsdéfectueux.Ilasimplementconstaté,àsongrandsoulagement,que
lafacturen’étaitpastropélevéeetareprislaroutelecœurplusléger.
Yann Berthion a retrouvé facilement sa maison: la Barrière. Ceux qui
l’avaient fait construire avaient ainsi baptisé la propriété de son enfance. Ce
nom figurait sur un panneau de signalisation. Située sur les hauteurs de la
villeaulieu dit«lacroixdeBar»,elleestenfouieaupiedd’unboisdesapin.
En arrivant près de la grille, il a reconnu instantanément la tourelle qui dé
passe du toit et donne à la maison l’allure d’un petit manoir. Son père avait
installé son bureau dans cette petite tour. La vigne vierge qui couvrait les
mursetdonnaitàlamaisontoutsoncharmeadisparu.Ellepermettaitàbon
nombred’oiseauxdenicherauprintempsàl’abridesregards.Samèrevoulait
la faire tomber assurant qu’elle abîmait les murs et abritait des nuées d’in
sectes qui, dès la fin du printemps, s’infiltraient dans toutes les pièces mais
son père s’y était toujours opposé. Le cèdre qui lui servait d’observatoire, de
balançoire etde refugediffusait commeavantun parfum enivrantde résine.
La haie d’aubépine commençait tout juste à bourgeonner. La grille était fer
méemaislespropriétairesnedevaientpasêtretrèsloincarlevoletdelasalle
à manger, mal accroché, battait contre la tonnelle et la fenêtre de la chambre
desonpèreétaitrestéeouverte.L’herbedelapelouseavaitététonduerécem
ment.
Berthion s’approche de la grille; il y appuie son front comme il le faisait
jadislorsqu’ilguettaitleretourdutravaildesonpèreetfermelesyeux.
19
111111,11111,111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11,1111111111111111111111,1111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111Yann,Yann…C’estsonpèrequil’appelledepuissachambre. Yann?Viens
vite, nous partons en virée.Oui papa, j’arrive.En virée,quellechance pense
t il en se dépêchant d’obéir. La descente est rapidement expédiée tant il
connaîtparcœurlesendroitsoùposerlespiedsetlesprisespourlesmains.
—Oùva t on?
— Tuvasvoir,jet’emmèneàladécouvertedumondedansunendroitma
gique.Jet’emmèneaupaysdemesrêves.
—Qu’est cequec’est?Oùest ce?
—C’estunendroitsecret,unecontréeoùlecielsemélangeàlaterre;c’est
mon refuge, c’est le pays de mon enfance. C’est un pays merveilleux qui a le
goût du lait que j’allais boire sous le pis des vaches et du miel que mon père
récoltait au printemps lorsque la montagne se parait d’un seul coup de mil
liers de fleurs qui parsemaient à l’infini ses flancs verdoyants. C’est un pays
de farandoles peuplé de diablotins qui, la nuit, dansaient près de mon lit et
me tiraient de mon sommeil. C’est un pays qui résonne sans fin du son des
cloches accrochées au cou des vaches. C’est un pays au climat rude fait de
neige,deverglas,debrumesetdebrouillards,depluiesetdesoleil.C’estmon
jardinsecretetj’aidécidédetelefairedécouvrir.
C’est bien papa pense Yann. Il ne sait pas répondre simplement. Le plus
souventilmêlehumour,poésie,rêveetréalitétantetsibienqueYannnecom
prendpastoujourscequ’ilveutdire.
Tiens,làparexemple,ilnesaittoujourspasoùonva.
—Oui,maisoùest ce?C’estloin?Quandpartons nous?Etmaman?
—Toutdesuite,letempsdepréparerunevaliseetunsacàdosetonsaute
dans la voiture. C’est le Cantal, le département qui jouxte la Corrèze mais la
routeesttouteenvirages. Tamèreestfatiguée;elleadécidéderesterici.
Au moins ça c’était clair.Super pense t il en montant quatreà quatre l’es
calier jusqu’à sa chambrepour récupérer ses affaires. Super, sans maman on
s’amuseradeuxfoisplus.
Papa était le champion de l’improvisation. Jamais les vacances n’étaient
préparéesàl’avance.Dèslafermeturepourcongésannuelsdel’usined’arme
mentqu’ildirigeaitàTulle,ilarrivaitencriantàlamaisonnée:«vacances,on
partdemain».
—Où, demandait maman à la fois amusée et exaspérée par ce comporte
mentsiopposéàsonproprecaractère.
—Àl’aventureetàladécouverterépondaitinvariablementpapa.
C’étaitengénéraluneaventurebientranquille:voitureethôtelsdansles
quelsonséjournaitdeuxoutroisjourspourrepartirailleursàlaquêtedechâ
teaux, de monuments, de galeries de peinture, de forêts, de montagnes, de
plages. Il recherchait en général des petites criques isolées à l’écart des tou
ristes pour lesquels l’accès par des chemins truffés d’ornières servait de
20
11111111111111111111111111111111111111,111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111,111111111111111111111111111,111,111111111111111111111111111111111,1111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111,11111111111111111,11111111,11111111,11111111111,1,1111111111111111111111111111111111111111111,1,111111111,11111111111111111111111111111111
11repoussoir. Lors de ces escapades maritimes, il lui avait appris à nager et à
plonger.Yannpassaitainsidesheuresentremeretsoleil,gorgédenature,ivre
deliberté,heureuxdepossédersonpèrepourluitoutseul.
Sans doute s’agissait il de vacances d’adultes. Ils croisaient peu d’enfants
et Yann prit ainsi l’habitude de n’avoir d’autres compagnons de jeu que son
père. Pendant ce temps, Louanne, sa mère restait en général allongée sur le
sable, sommeillant,lisantou écoutantauloinleurs riresetleurscris. Parfois,
ellevenaitjusqu’àeux,glissantsurl’eaudansunenagecrawléeéblouissante.
Papa lui même n’arrivait pas à la battre lorsque, en de rares occasions, elle
acceptaitdeparticiperàleursébatsaquatiquesetfaisaitavecluilacoursesur
centoudeuxcentsmètres. Yannl’avaitmêmevurireuneoudeuxfoisdevant
l’airfaussementdépitédesonpère.
Yann tu es prêt? Sors de ton nuage, je voudrais arriver à Beaulieu sur
Dordogne avant la nuit. Ce sera notre première étape. Papa est habitué aux
fréquentes rêveries de son fils qu’il appelle ses rêves éveillés. Et c’est vrai
qu’unmot,lepassaged’unoiseaudanslecieloulalassituded’uneconversa
tionennuyeuseoutroplonguelefontvitebasculerdansunautremonde.Une
idéechassantl’autre,ilestainsicapabledenaviguerpendantdesheuresdans
unmondevirtuelpeuplédesouvenirsoud’aventuresimaginaires.
***
Monsieur? Monsieur?… Un léger coup de klaxon tire Berthion de sa rê
verie, le faisant sursauter. Il se retourne surpris, le front marqué par les bar
reaux de la grille. Une femme qui semble jeune encore sort d’une élégante
voiturenoire.
—Quefaites vousdevantchezmoi?Vousdésirez?
Berthion bredouille intimidé par l’arrivée de cette femme seule qui a l’air
sisûred’elle.Ilsesentperdutoutàcoup,plustrèscertaindepouvoirjustifier
sadémarche.
—Je…jesuis YannBerthion,j’aivécuiciet…
—Ah, c’est vous Yann! C’est vous! Cela fait des années que j’espérais
votre visite mais je n’y croyais plus vraiment. Je suis Catherine Therot, la
demi sœurdePierreBerthionvotrepère.
Sonpère,unesœur!Jamaisl’existencedecettedemi sœurn’aétéévoquée.
Yann n’en revient pas. Il sent son cœur battre avec force. Est ce l’émotion ou
cettelongueattente?Ilfrissonneenmêmetempsqu’iléprouveunesensation
de chaleur. Yann connaît bien ces symptômes car il a déjà par le passé, très
exactement depuis l’année où il a appris la mort de son père, subi des crises
despasmophilieàrépétition.
21
1111111111,111111111111111111111111,111111111111111111111111,,111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111C’est stupide, pas maintenant se dit il mais il a de plus en plus de mal à
respirer et sans pouvoir prononcer une parole il s’écroule sur le gravier.
Catherine Therot s’affole. Elle colle son oreille sur la poitrine de Yann et en
entendantlecœurbattreellecomprendqu’ils’agitsansdouted’unévanouis
sementmaiscelui ciparaitdureruntempsinfini.Ellenesaittropquefaireet
se contente de tapoter les joues du jeune homme en l’appelant. Celui ci finit
par revenir à lui se demandant ce qu’il fait là, allongé sur une allée, et pour
quoi cette femme qu’il ne connaît pas est penchée au dessus de son visage.
Trèsvitelamémoireluirevient:lamaison,lademi sœur,saénièmecrisede
spasmophilieauplusmauvaismoment.Ilessayedesereleversentantlesgra
vierss’enfoncerdouloureusementdanssondos.
Mais, vous saignez! Berthion ressent effectivement une douleur sur le
hautducrâne.Ilpassesamainsursescheveuxetlaretirepleinedesang.
—Cen’estrien,j’aidûtoucherlagrilleentombant.Nevousinquiétezpas,
je suis sujet à ces crises. C’est de la spasmophilie; c’est impressionnant mais
pasdangereuxetengénéralilsuffitdememettrelatêtedansunsacpourque
jepuissereveniràmoi.
—Dansunsac!Maispourquoi?N’êtes vouspasentraindevousmoquer
demoi?
—Non, non, je vous assure, ces crises sont dues à l’angoisse; elles se tra
duisentparunehyperventilationetlefaitdemettrelatêtedansunsacapour
effet de bloquer temporairement l’arrivée d’air ce qui permet de rétablir une
ventilationetunerespirationnormale.
—C’esttoutdemêmetrèsbizarre!Jen’avaisjamais entenduparlerdeça
et j’avoue que j’ai eu vraiment peur. Bien, on ne va pas rester plantés devant
lagrilledit elleenouvrantcelle ci.Prenezvotrevoiture,ellebouchelechemin
etgarez vousdevantlamaison,jevoussuis.
Berthion crut que sa deudeuche n’arriverait pas à redémarrer. Ouf, le bruit
caractéristiquedumoteurfinitparsefaitentendreauboutducinquième es
sai. Il se gare à l’angle de la maison laissant à Catherine Therot une place au
plusprèsduperron.
Venez dit elle en sortant de sa voiture une grosse sacoche, je veux examiner
cetteblessureetappelermonmédecin.
Berthionabeauprotesterdisantqu’ilneveutpasladéranger,qu’iln’apas
besoindevoirunmédecin,rienn’yfait.Elleneprendpaslapeinederépondre
secontentantdel’inviteràrentrer.
Entrezdit elleenleprécédantdanslevestibule.Berthionhésitesurlepas
de la porte. L’émotion est trop violente. Il se revoit huit années auparavant,
franchissant cette même porte dans l’autre sens, hurlant, trépignant, tiré par
samèrechezlaquelleilnesoupçonnaitpasunetelleforceetunetellevolonté.
Catherine Thérot s’est retournée. Elle l’observe et devine à la pâleur encore
22
11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111,1111,11111111111111111111111111111111,11111111,11111111111111111,1111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111,11111111,1111111111111,11111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111
11
11accentuédel’adolescentqu’ilsepasseànouveauquelquechose.Ellelâchesa
sacocheetsonsacàmainetleprenddoucementparlamain.
—Ne craignez rien, je devine combien ce retour doit être difficile pour
vous. Ne vous inquiétez pas, venez vous asseoir au salon. Nous aurons tout
le temps de faire connaissance. Pour l’instant, laissez vous faire, vous allez
vous reposer et vous soigner. Vous avez du sang partout.Asseyez vous que
jepuisseregardercetteblessure. Cedisant,ellel’installedansunfauteuilface
au jardin, farfouille quelques instants dans son sac, en extrait une paire de
lunettesetexamineattentivementlaplaie.
—Bon,jenepensepasqu’ilfailledepointsdesuture.Jevaisdanslasalle
debaincherchercequ’ilfaut.
Berthion ne dit plus rien. Il a véritablement l’impression de flotter et re
trouveunesensationqu’iladéjàressentieilyaquelquesannées.Où,quand?
Illuiarrivesisouventd’éprouverdanstelleoutellesituationuneimpression
de déjà vu. Mais non cette fois il en est certain, il a déjà connu par le passé
cette atmosphère. Ah oui, c’était lorsque la mère d’un de ses camarades de
classel’avaitprisenmainpour jouer«le Cid» etle transformer en une véri
tableChimène.Cettemêmeintimitésoudaineavecunefemmeinconnue,cette
proximité, ce sentiment d’être sans volonté entre ses mains, oui, c’est bien la
même sensation qu’il ressent aujourd’hui plus intensément encore, d’abord
parce qu’il est enfin de retour chez lui, ensuite parce qu’il a perçu chez son
hôtesseunedouceuretuneattentionàsonégardauxquellesiln’estpashabi
tué.
Voilà, j’ai tout le nécessaire de secourisme dit Catherine en revenant
quelques minutes après. J’ai obtenu mon diplôme il y a cinq ans. Nous
sommes restés une année entière sans infirmière dans l’école privée où j’en
seigne et il fallait bien que quelqu’un se dévoue pour panser les inévitables
bobos.Depuis,ilm’arrived’assurerdespermanencesaveclacroixrougelors
decertainesmanifestationsfestives.
Ne vous en faites pas, ce ne sera pas douloureux. La tête ça saigne beau
coup mais il y a en général plus de peur que de mal. Je nettoie d’abord avec
del’eauoxygénée.Berthionfermelesyeuxetselaisseemporterparladouceur
decesmainsquis’appliquentcommeautantdecaressessursoncuirchevelu.
Ilvoudraittantquecelanes’arrêtejamais.
Lorsqu’elleeutfinidenettoyerlaplaie,sonhôtesses’assitenfacedelui.
—Biendit elle,jevousproposeleprogrammesuivant:vousallezdormir
icietdemainonavisera.Decombiendetempsdisposez vous?
—JedoisreprendrelescourslasemaineprochainerépondBerthioninter
loquéparcettequestion.
—Parfait,icinoussommesenzoneBetlesvacancesdeprintempsnefont
que commencer. J’arrivais tout juste du lycée lorsque je vous ai trouvé à la
23
1111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111,11111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111,111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111,111111111111111111,11,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111
11
11
11
1
11
11grille.Ilestdix huitheures;nousdîneronsversvingtetuneheureetd’icilà,
vousprenezunbain,vousvousreposezdansvotrechambreenattendantl’ar
rivée du médecin et après le dîner ou demain dans la matinée si vous n’êtes
pastropfatiguéoncommencevraimentàfaireconnaissance.D’accord?11
Berthion refusa poliment prétextant qu’il avait prévu de dormir dans un
hôtelducentre ville.Catherinen’eutpasbesoindebeaucoupinsister.Sensible
à l’idée de coucher dans cette maison dont il avait tant rêvé et comme anes
thésié par la chaleur de l’accueil qui lui est fait, il se laisse vite convaincre.
Jamais depuis toutes ces années il n’avait espéré ou seulement pensé qu’il
pourrait un jour dormir à nouveau dans «sa maison» et cette proposition
faitesispontanémentetsigentimentletouchaitbeaucoup.Ilreditqu’iln’avait
pas besoin de médecin mais Catherine Thérot fut inflexible et il dut céder à
nouveau.
Bon, allez chercher votre sac ou votre valise dans votre voiture et je vous
montrevotrechambre.Pendantcetempsjefaiscoulervotrebain.
Catherine regarde le garçon sortir de la pièce. En arrivant tout à l’heure
elleavraimentétésurprisedetrouvercetadolescentmaigreletetmuscléàla
fois, accroché à sa grille. Elle n’avait eu que peu de contacts avec son demi
frère de vingt deux ans son aîné mais connaissait néanmoins l’existence de
sonfils Yanndontelleavaittrouvéquelques photos enreprenantpossession
de la Barrière après le décès de Pierre. La Barrière appartenait en effet à la
familleducôtédesamèreetelleenavaithéritéeaprèsledécèsdesesparents.
Pierre lui avait demandé de la louer lorsqu’il avait été nommé à Tulle et elle
avait accepté avec plaisir de la mettre gracieusement à sa disposition. Tu es
monfrèreetlamaisonsedégraderamoinssituyvisquesiellerestevide. Tu
merendsmêmevraimentserviceenl’habitantavectafamille.C’estcequ’elle
avaitréponduàlalettrequePierreluiavaitécrite.
Pourquoi n’étaient ils pas présents lors des obsèques de Pierre célébrés à
Tulleenprésencedetouslesouvriersdel’usine,demilitairesgalonnés,d’un
représentant du ministre de la défense, du ministre des anciens combattants
etdupréfetdeCorrèze?Elleétaitlaseulepersonnedelafamilleet,trèsgênée,
avait dû expliquer en recevant des condoléances qui n’en finissaient pas que
lafemmeetlefilsdePierren’avaientpuêtrejointsàtemps.Enfait,elleigno
rait jusqu’à leur adresse. Elle avait passé plusieurs jours à fouiller dans les
affaires de son demi frère mais n’avait rien trouvé, ni adresse, ni le moindre
indice pouvant lui permettre de prendre contact. La femme de ménage qui
travaillaitprécédemmentàlaBarrières’étaitfaitconnaîtreàlasortiedelaca
thédraleetluiavaitindiquéquelecoupleavaiteuundifférentetquemadame
Berthion avait quitté Tulle avec son fils depuis huit mois. Elle non plus ne
connaissaitpasleuradresse.Catherineavaittéléphonéàplusieursnotairesde
la villeavantde trouver celui qui géraitles affaires deson demi frère. Celui
24
1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111,1,111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111,ciluiindiquaseulementqu’ilpossédaitlescoordonnéesdeLouanneBerthion,
qu’ill’avaitavertiedudécèsdesonépouxmaisqu’ilavaitinterdictiondedon
nersonadresseàquiquecesoitycomprisàsonmariouàtoutautremembre
delafamille.Cettevolontéluiavaitétéexpriméeparunécritreçuàsonétude
ilyaplusieursmoiset,lorsdesarécenteconversationtéléphoniqueavecelle,
cettedernièreluiavaitreconfirmécetteexigencesansenexpliquerlesmotifs.
Catherine avait raccroché très surprise de ce qu’elle venait d’entendre. Lors
durendez vousfixéchezcemêmenotairequelquessemainesplustardpour
l’ouverturedutestament,LouanneBerthionn’étaitpaslà;elleavaitdemandé
que ces formalités soient faites pour elle chez un notaire de son domicile. La
lecture fut rapide; Pierre laissait à sa femme le fruit d’une assurance vie qui
luipermettraitdevivresanstravaillerpendantdetrèslonguesannées.Illais
saità YannlesecrétaireettouteslesaffairespersonnelleslaisséesàlaBarrière
ainsiqu’uneimportante sommed’argentdontil pourraitdisposerà sa majo
rité. Son père avait pris soin de souscrire également pour lui une assurance
scolarité qui devait lui assurer une autonomie financière jusqu’à l’obtention
d’un diplôme d’études supérieures et au plus tard jusqu’à vingt cinq ans. Il
léguaitégalementàsafemmeetàsonfilslapartdelamaisondeSalersdont
ilétaitcopropriétaireenindivisionavecsademi sœurdepuislamortdeleur
père.Choseplussurprenante,illéguaitàlafondationAbbéPierresonappar
tement parisien. Enfin, il demandait à Catherine, sachant l’attachement de
Yann pour la Barrière, d’y recevoir de temps à autre ce dernier si celui ci en
exprimaitledésiretsielleenétaitd’accord.Étantmalheureusementsansen
fants, Catherine avait fait des pieds et des mains pour retrouver la trace de
YannetdeLouanne.Elleavaitàplusieursreprisesrelancélenotairequiavait
fini par accepter de transmettre une lettre qu’elle écrivait à Yann et dans la
quelleelleluidisaitsondésirdefaire saconnaissanceenlui précisantque la
Barrière lui était ouverte. Elle avait également écrit à Louanne pour lui dire
qu’elle la conviait à Tulle et qu’elle serait heureuse de la connaître et de la
recevoir.Ceslettresdontelleétaitpourtantcertainequ’ellesétaientbienpar
venuesaumoinsentrelesmainsdeLouannen’avaientjamaisreçuderéponse
etelleavaitfiniparrenoncer,condamnéeàfaireledeuild’unefamillequ’elle
neconnaîtraitsansdoutejamaisetquipourtantétaitsaseulefamille.
LeretourdeYannchargéd’unsacàdosquiconvenaitmieuxqu’unevalise
àsonâgeetaulook2CVl’arracheàsesréflexions.
—Ah,trèsbien,venez,jevaisvousmontrervotrechambremaisàpropos
quellechambreoccupiez vouslorsquevousétiezenfant?
—Celledudeuxièmeétagejusteenfacedubureaudepapa.
—Je m’en doutais, lorsque je suis venue habiter dans la maison après le
décèsdePierre,j’aiconstatéaupapierpeintquecettechambreétaitcelled’un
enfant. Il n’y avait ni jeux, ni vêtements mais quelques dessins,
25
1111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111,111111,1111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111,111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.