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La vie en laisse

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112 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 40
EAN13 : 9782296301238
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La vie en laisse

Collection Ecritures Arabes Dirigée par Gérard da Silva

Dernières parutions:

N°91 Myriam Ben, Ainsi naquit un homme. N°92 Rabia Abdessemed, La voyante du Hodna. N°93 Leïla Barakat, Sous les vignes du pays druze. N°94 Messaoud Djemaï, Le lapsus de Djedda Aicha et autres histoires à Ure à haute voix. N°95 Maya Arriz- Tarnza, Quelque part en Barbarie. N°96 Leïla Houari, Les Cases basses (théâtre). N°97 Albert Bensoussan, L'échelle séfarade. N°98 Salah Benamara, Sous les pierres mon cœur. N°99 Lyne Tywa, La liaison. N°lOO Nabile Fares, Le miroir de Cordoue. N°IOI Layla Nabulsi, Debout les morts! N°I02 Taïeb Sbouai, Le rêve suspendu. N°I03 Mohd Karou, Le retour inachevé. N°I04 Hadjira Mouhoub, La guetteuse. N°I05 Sami Al Sharif, L'Eternel perdant, de Bagdad à Jérusalem. N°I06 Anouar Benmalek, L'amour loup. N°lO? Mohed Altrad, Badawi. N°I08 Aymen A. Jebali, Justice pour tous. N°I09 Leïla Barakat, Le chagrin de l'Arabie heureuse. N°IIO Albert Bensoussan, Le Félipou (contes de la sixième heure). N°III Henri-Michel Boccara, L'ombre... et autres balivernes. N°112 Jacqueline Sudaka-Bénazéraf,La secrète. N°113 Hassina, Les chants sacrés du vent et de l'olivier. N°114 Mustapha El Hachemi, Les minuits de la terre battue. N°115 Fatima Bakhaï, La lézarde. N°116 Mohammed El Hassani, Lafraude. N°ll? Habib Mazini, La vie en laisse. N°118 Jeanne Benguigui, Le déménagement. N°119 Ghita El Khayat, Les sept jardins.

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3162-3

Habib MAZINI

La vie en laisse
l:eomA?e1

Editions l'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

Le vieux Maybine n'avait vraiment pas
besoin de cette rude épreuve. A quatre-vingt-

quatre ans ou quatre-vingt..six, il ne songeait qu'à s'éteindre en paix. Un âge certes imprécis mais ces années étaient si pleines qu'il les énumérait comme autant de trophées dûment gagnés. TIeut un malheur - la mort de sa femme Tichka - qui l'avait tellement affecté qu'il se refusât à tout nouveau mariage. Pourtant les prétendantes étaient légion: jeunes et moins jeunes y croyaient, certaines n'avaient d' yeux que pour sa richesse, d'autres bien intentionnées, mais toutes finirent par renoncer. Cette fidélité au souvenir
de Tichka lui valut l'admiration des hommes

qui saluèrent son courage de rester célibataire sous ces cieux chauds et austères, et l'esti-

me des femmes ravies de ressasser son exemple à des maris volages. Maybine était 5

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juge; il avait érigé la justice en religion qu'il appliquait sans faille. D'un procès à l'autre, Maybine étonnait et rassurait. Riches et pauvres se pliaient à ses verdicts, tous lui reconnaissaient une sagesse. Maybine en était fier et la revendiquait tout haut. « J'ai deux richesses: ma sagesse et mes enfants, avait-il coutume de dire. Un jour, on lui rapporta l'inqualifiable conduite de Salif, son fils adoptif. Cette nouvelle le secoua violemment et le laissa sans réaction. Seul un sentiment confus mêlant l'étonnement et la tristesse l'animait. Lui, le redresseur de tort, le donneur de leçons se surprenait... père d'un voleur. Il ne comprenait pas et s' interro-

geait : quel diable s ' était-il emparé de son
fils pour troquer son intégrité et s'adonnait à cette vile pratique qu'est le vol? Pourtant, toute sa vie durant, Maybine était à l'écoute de ses enfants, jamais il n'eut le moindre geste laissant croire à une quelconque différence entre Salif et les deux autres qu'il eut avec sa regrettée Tichka... 6

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- Il a tout volé! à ce rythme-là il va piller la maison, rugit Papir, l'aîné de ses enfants. - Je sais, répondit mollement Maybine qui était toujours sous le coup de l'étonnement. - Dis-lui Glar, dis-lui qu'il ne cesse de vider la maison, insista Papir prenant son cadet à témoin. - Père le sait, se contenta de répondre celui -ci. Glar était certes intrigué par l'attitude de son père mais s'interdisait d'intervenir. Le vieux n'était pas aveugle et Glar le savait capable de mettre fin à de pareilles et fâcheuses situations. Tout autre était le cas de Papir, plutôt excédé par ce laxisme. Le loup sommeillant en lui enrageait de voir l'héritage fondre comme neige au soleil: habits, argenterie, meubles... tous acquis âprement et dont chacun témoignait des instants d'une vie disparaissaient ne laissant derrière eux que regrets et poussière. L'effronté Salif ne prenait plus la peine, comme au début, de camoufler ses vols. Au 7

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fil de jours, son vil activisme se poursuivait sans relâche et gagnait les biens jusque-là épargnés. La maison se vidait, on eut dit inhabitée. Maybine avait fini par admettre cette navrante réalité. Curieusement, il s'abstint d'agir, à dessein. Par le passé, il avait arbitré des litiges, apaisé des colères et trouvé fin à d'inextricables situations au grand ravissement des plaignants, fins devenues légendaires et sans cesse contées à des enfants pour égailler leurs longues soirées d'hiver. Mais jamais il n'était concerné de si près. Pour la première fois, il était partie prenante. Il s'en ouvrit à Glar. - Toi aussi tu t'interroges... - Je ne suis pas le seul. - Je te sais moins impulsif que ton aîné et plus enclin à la l'écoute. Ne trouves-tu pas surprenant qu'un membre de la famille ampute celle-ci de ses biens et lui cause préjudice? Il ne devrait pas le faire, et même s'il a succombé une fois ou deux, sa raison ou bien la considération qu'il nous porte devrait l'en dissuader. Or Salif persiste et 8

La vie ell laisse

nous ignore. Au début, j'étais étonné puis furieux, mais ces deux sentiments se muèrent en curiosité; eh oui! je suis curieux de savoir jusqu'où irait-il. Je pourrais sévir immédiatement mais un tel choix me priverait d'une réponse, que dis-je, d'une lumière que. j'ai longtemps quêtée dans ma fonction de juge. - J'avoue ne pas comprendre. - Quand on rend la justice, on ne peut s'empêcher de s'interroger sur les motivations qui poussent aux mauvais agissements. Dans tout homme, il y a de vils instincts, certains les maîtrisent, d'autres y cèdent peut-être sous la pression de circonstances particulières, d'autres encore s'y complaisent et semblent ignorer toute limite. Ceux-là m'ont toujours interpellé. Or la conduite de
.

Salif tombe à point pour répondre à mon
interrogation. Va-t-il s'arrêter un jour? Prendra-t-il conscience? Je veux savoir... -TI s'arrêtera quand,il n'y aura plus rien à voler, quand la maison sera dépouillée de tous ses biens. 9

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-Les pertes sont inhérentes à toute quête de connaissance, elles en sont le prix. Maybine était conscient des risques. Sa conduite s'apparentait à un jeu aux fâcheuses 'conséquences. Déjà, son fils aîné osait un ton inhabituel et spéculait sur ses facultés mentales. Un seul désir l'animait: assouvir sa curiosité. Avec cette patience que procure l'âge, Maybine laissait faire et y veillait, n 'hésitant pas à écarter toute entrave . . ., 'A a sa quete : « tant que Je SUISen VIe, c est

moi qui décide du sort de mes biens » avertit-il Papir pour avoir manifesté des intentions belliqueuses à l'égard de Salif. Réprimé comme un malfrat, l'aîné de ses enfants en tira conclusion et s'en alla vaquer à ses occupation. Empêtré dans de longues et tumultueuses soirées ponctuées de paris, de jeux, d'alcool et de chair, des soirées si cha-udes qu'elles feraient vaciller la plus stricte des moralités, Salif avait sans cesse besoin d'argent et osait toute combine pour s'en procurer. Puis un jour, après que tout ce qui pouvait être vendu le fut 10

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Salif se rabattit sur une vieille muselière gisant dans un coin depuis des lustres, et l'embarqua au souk. Hélas, il ne trouva preneur. Qui en voudrait? Dans ce pays, les chiens, rendus responsables d'une épidémie ayant autrefois décimé une population entière, avaient été pourchassé sans pitié. Les survivants, devenus d'incurables cynophobes, bannirent cet animal de leur territoire et ne l'évoquèrent, dans les contes surtout, que pour l'accabler de tous les maux de la terre. Il avait cessé d'être le compagnon fidèle pour devenir tantôt l'ogre qu'on citait pour impressionner des enfants, tantôt la suprême insulte digne des conduites exécrables. Salif en revint tout excité, et, tel un drogué en manque, il se répandit dans la maison à la recherche d'un quelconque objet à vendre. Il arpentait les pièces, tout enfiévré et sans la moindre attention pour son père qui l'observait tranquillement. - Que cherches-tu, je peux t'aider? lui lança-t-il malicieusement. Son offre n'eut aucun écho. Inféodé à ses désirs dont I'heure approchait, Salif était autre, comme possédé,
Il