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La vie en loques

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112 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 36
EAN13 : 9782296314122
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LA VIE EN LOQUES

Collection Lettres de l'Océan Indien

BOYER Monique, Métisse, 1992. GUÉNEAU Agnès, Le chant des Kayanms, 1993. RAFENOMANJA TO Charlotte-Arrisoa, Sceau, 1993. Le Cinquième

AGENOR Monique, L'aïeule de l'isle Bourbon, 1993. SOILHABOUD Hamza, Un coin de voile sur les Comores, 1994. BECKETT Carole, Anthologie d'introduction à la poésie comorienne d'expression française, 1995. DAMBREVILLE Danielle, L'écho du silence, 1995. BLANCHARD-GLASS Pascale, Correspondance du Nouveau Monde, 1995.

1996 ISBN: 2-7384-3966-7

@ L'Harmattan,

Marie-Andrée TALL

LA VIE EN LOQUES

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Chapitre 1

"Elle n'a jamais su retenir un homme!", chuchotaient certaines, avec un brin de commisération. "Tu ne vaux rien, aucun homme n'a jamais voulu de toi", lui a lancé durement une de ses congénères, lors d'une de ces querelles de voisinage qu'un rien déclenchait. Ne pas savoir retenir un homme, ne pas appartenir à un homme, telles étaient les fautes reprochées constamment à Mam'zelle par des femmes élevées à la dignité de "madame" par la grâce d'un homme seigneur et maître qu'elles savaient, elles, retenir. Ma mère, d'après les commérages, n'excellait pas dans l'art de conserver un homme. Que penser d'une femme à laquelle aucun homme ne s'attache? Que penser d'une femme qu'aucun homme n'attache? De quelles insuffisances souffrait-elle? Qu'avaient-elles de plus qu'elle toutes les femmes que les hommes conduisent à l'église et devant Monsieur le maire pour en faire des femmes honnêtes? Issue d'une famille de la petite bourgeoisie locale terrienne, instruite, titulaire du brevet - diplôme qui vous ouvrait les portes de l'enseignement et de l'Administration - ma mère a dû élever seule ses cinq 5

bâtards en travaillant la terre. "C'est mon destin", disait-elle comme pour expliquer en s'excusant. Il est arrivé qu'elle consente à me livrer quelques bribes de son histoire, peu banale, suscitant en moi le désir d'en savoir plus mais à peine la parole échappée, elle se murait dans le silence, la main bâillonnant sa bouche comme pour marquer sa stupeur d'avoir osé parler, comme pour s'interdire d'en dire plus. Je finis par construire une version certainement très éloignée de la vérité mais qui, au fil des années, s'imposa à ma mémoire comme la seule possible. La voici telle que je me la raconte à moi-même. Séduite par un homme qui lui a offert des chocolats ensorcelés, elle a quitté, elle, la jeune fille de bonne naissance, à l'insu de ses parents, le domicile familial pour le suivre. Après quelques jours de vie clandestine, elle est revenue chez elle pour être chassée et reniée par une famille qui s'est sentie bafouée, déshonorée. Ayant perdu son poste d'institutrice de la fonction publique pour cause de mauvaise morali~ té, son père s'est ensuite acharné à lui faire interdire l'accès à quelque poste que ce fût dans l'administration. Héritière d'un lopin de terre, elle s'y installa, de guerre lasse, et entreprit alors de le faire fructifier. "Ensorcelée", "séduite", un début trop romanesque pour une simple histoire de jeune fille innocente abusée par un homme irresponsable! Elle était belle, elle avait de l'instruction, elle avait tout pour réussir ou pour tenter le diable. Elle n'a jamais parlé de lui. Où l'avait-t-elle rencontré? Comment s'était-elle laissé entraîner dans une voie sans issue, elle, la fille connue pour avoir la tête bien sur les épaules? Qui était cet homme? Je le vois comme une ombre maléfique venue ternir à jamais un avenir prometteur. Je n'ai pas tout de suite, je l'avoue, adhéré à la version des chocolats ensorcelés, mais au fil du temps, elle est devenue la seule explication plausible. Et de plus, l'idée de l'existence des philtres d'amour parlait à mon imagination. Il me plaisait de penser que ma mère ait pu y succomber. Ou était-ce une histoire qu'elle m'avait suggérée, sachant très bien~qu'elle m'accrocherait? D'ailleurs, elle ne l'a évoquée qu'une fois, l'air de rien, au détour d'une de ces rares conversations entre mère et fille, où, la nuit tombée, assises sur le perron de la porte, le coeur s'épanche. Plus précisément, elle me dictait des règles de conduite parmi lesquelles figurait l'interdiction de recevoir des cadeaux de qui que ce soit et surtout pas d'un homme et "surtout pas de chocolats", a-t-elle ajouté. Et à mon 6

interrogation muette, elle répondit: "C'est ce qui m'a perdue." Et elle se leva brutalement, arguant du temps perdu à bavarder et à raconter des sottises alors qu'il y avait tant à faire dans la maison, me laissant avec un bout de vie à caser dans un puzzle, véritable cassetête chinois. Et s'il s'agissait d'une formidable histoire d'amour? Ma mère, folle d'amour au point de tout abandonner pour vivre l'espace de quelques jours un impossible amour! Avec un homme marié, qui sait? Un grain de folie! La révolte d'une jeune fille étouffant dans le corset des interdits et des obligations! Une femme déjà, passionnée par ce qu'elle découvre de l'amour! Je ne veux exploiter ce filon. Non! mon imagination flanche. Ses cheveux blancs, son visage sillonné de rides m'interdisent vraiment toute investigation dans ce sens. Mais pourquoi mon désir de faire d'elle une victime? Que s'est-il passé au cours de cette parenthèse vagabonde? Pourquoi est-elle revenue, seule, quêter un pardon qu'elle savait qu'on lui refuserait? Séduite et abandonnée, ma mère, comme une de ces héroïnes éphémères de la Presse du coeur? Elle n'a jamais raconté à personne comment les choses se sont réellement déroulées, les gardant secrètes, faisant de son silence une armure. Elle avait vingt ans. Elle a trouvé refuge pendant un certain temps chez une vieille tantine qu'aucun homme, selon ses dires, n'a approchée, insensible depuis longtemps aux ladi-Iafés, qui a accepté de l'accueillir, elle, la honte de la famille, non pas seulement par charité chrétienne mais parce qu'elle se sentait proche de cette enfant si pure qui, pour avoir pris un chemin de traverse, se retrouvait mise au ban de la société, pestiférée sans rémission. De plus, matrone dans le temps, elle était là au moment de la naissance de la petite et se sentait ainsi toute désignée pour lui venir en aide alors que ses proches se détournaient d'elle. Plus de frères ni de soeurs, plus de mère ni de père, pour une faute considérée comme impardonnable! "Comme s'ils n'avaient rien à se reprocher..., maugréait-elle. Ils ont vraiment la mémoire courte! Tous des hypocrites sans foi ni loi, qui n'ont qu'une pierre à la place du coeur!" Après quelques semaines de prostration honteuse, repentante ou rien de tout cela, je ne saurais le dire, ma mère décida d'affronter son destin. "A nous deux, la vie!" 7

Dans sa recherche d'un emploi, elle ne rencontra que mines renfrognées, regards-en-dessous d'éventuels employeurs ayant reçu des consignes pour la traiter sans ménagement et lui refuser toute compassion. "Il faut qu'elle comprenne", disait le père-tout-puissant. Il l'aurait préférée morte, enterrée, et chacune de ses tentatives pour s'en sortir, pour vivre malgré tout, retentissait en lui comme un défi, claque magistrale que lui administrait cette fille indigne qui n'était déjà plus sa fille, puisqu'il l'avait reniée. Mais après avoir suivi, de loin, les années de galère de cette enfant perdue, à la tête dure, qui ne demandait rien à personne et en qui il se reconnaissait tout de même un peu, il se résolut à lui donner un bout de terre en friches, - sa part d'héritage, en vérité - qu'elle s'empressa avec acharnement de mettre en valeur. Elle défricha, laboura, travailla nuit et jour par besoin de prouver qu'elle était capable de s'assumer, de gagner son indépendance, pour forcer l'estime de cet homme blessé dans son amour-propre, malheureux en fait de ne pouvoir pardonner un crime aussi inexcusable. Le père décéda quelques années plus tard sans avoir revu cette fille dénaturée qui, selon lui, s'était obstinée dans l'erreur et n'avait été conçue que pour lui faire perdre la face. Mam' zelle mit au monde cinq bâtards, non légitimés par leurs géniteurs respectifs trop soucieux de leur réputation de maris et de bons pères de famille, pour oser braver l'opinion publique en avouant leurs frasques. Et, de toute façon, comment reconnaître l'enfant d'une femme seule, d'une femme facile, d'une femme publique en fait, puisque n'appartenant à personne, sans paraître ridicule? Ils étaient tous très sérieux, responsables, ces messieurs qui ne pouvaient risquer leur situation professionnelle ou conjugale pour un simple écart de conduite! Après tout, qui leur jetterait la pierre? Elle les recevait en toute discrétion et complicité! Aucun ne s'est senti concerné par l' enfant à naître de la fille-mère. Ma mère ne m'a jamais parlé de l'un ou de l'autre d'entre eux. Mes frères aînés n'ont aucun souvenir d'une présence étrangère mâle dans la maison. A nos rares interrogations, elle opposait un silence hostile, comme si nous doutions de ses capacités à remplir à la fois les rôles de père et de mère. "Vous mangez à votre faim, ronchonnait-elle. Qu'avez-vous à vouloir d'un père?" 8

J'aurais pu, en interrogeant des membres de la famille et du voisinage, recueillir quelques détails sur ces hommes qui ont traversé sa vie sournoisement, furtivement, mais je choisis de ne pas soulever ce voile jeté pudiquement sur les détails insignifiants d'une chienne de vie. Après tout, son mutisme les réduisait à rien. Il n'y avait rien à en dire. Inconsistants. Nuls. Enfant "bâtarde", je suis ainsi née d'un père mythique d'origine indienne, dit-on, que personne n'a jamais vu et qui ne s'est pas donné la peine de me reconnaître et d'une mère qu'on a toujours appelée "Mam'zelle". Ce qualificatif "bâtarde", je l'ai toujours ressenti comme une insulte et l'ai vécu comme une malédiction. Une bâtarde, un enfant sans père, non reconnu, un enfant illégitime, dont personne n'a voulu. Je suis la seule fille de Mam'zelle, la benjamine, le dernier espoir de retenir une ombre chinoise? Non, elle ne se faisait déjà plus d'illusions, Mam'zelle, et considérait sa marmaille nombreuse comme un don de Dieu! Quatre garçons pour l'aider, la protéger, lui donner goût à la vie! La venue de la fille, c'était comme le couronnement de ses efforts pour fonder une famille, son unique famille! Peu démonstrative, elle exprimait rarement ses sentiments et se montrait dure, si dure, mais elle ne vivait que pour ses enfants et nous le savions.