La vie ne tient qu'à un fils

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C'est un petit peu de toute la condition humaine qui ressort de l'histoire de Catherine et de Guillaume. De cette femme qui souffre en douceur, étreignant un cadavre et défiant la mort d'un homme, son fils, car elle vient de perdre la propre chair de sa chair. Comment ressusciter son souvenir? Comment réaliser désormais ses rêves? Le grand départ du Fils est aussi un nouveau départ pour la Mère: il rêvait d'Amérique du Sud, elle l'y emmènera. Parce qu'il faut aller au bout et que la vie ne tient parfaois qu'à un fils.
Publié le : samedi 1 février 2014
Lecture(s) : 15
EAN13 : 9782336336725
Nombre de pages : 227
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Sébastien Boussois

LA VIE NE TIENT QU’À UN FILS

Roman




































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ02631Ȭ2
EAN : 9782343026312

La vie ne tient quȇà un fils

Sébastien Boussois

La vie ne tient quȇà un fils


roman


















L’Harmattan

À toi, dont la mort s’est étrangement
emparée de mon âme
pendant de longues semaines.

“Vite, estȬil dȇautres vies ?”

“Et si, lȇayant surpris à des pitiés
immondes.
Sa mère sȇeffrayait, les tendresses
profondes
De lȇenfant se jetaient sur cet
étonnement.
Cȇétait bon. Elle avait le regard bleu,
qui ment. »


Arthur Rimbaud,
Une saison en enfer

“On n’est jamais content là où on
est »

Antoine de Saint Exupéry,
Le Petit Prince


« Ce monde où la mère contemple son fils mort »

André Malraux, La Métamorphose des Dieux

Si le roman est une destination, son tissage
est un périple. Mon premier commence à HanȬ
surȬLesse dans les Ardennes en novembre 2007
par lȇun des plus beaux weekends de lȇannée.
Mon second s’est poursuivi à Bruxelles, à Ixelles,
à Paris, à Sidi Bou Saïd. Mon troisième fut
repris à Tolbiac, à Montmartre, à Honfleur, à
Andrésy, à Nevers, à Douarnenez, à Albertville
et finalement achevé à VilleneuveȬsurȬLot. Mon
tout fut relu à Mèze, Manosque, Jérusalem,
Bakou, Istanbul puis envoyé à Paris.

La pietà, c’est un petit peu de cette mère qui regarde son fils
mort. C’est un petit peu de toute la condition humaine qui
ressort de l’histoire de Catherine et de Guillaume. De cette
femme qui souffre en douceur, étreignant un cadavre et
défiant la mort d’un homme, son fils, car elle vient de
perdre la propre chair de sa chair.

La mort du fils

1.

Amandine, jeune femme active, au tempérament bien
trempé, avait le regard bleu qui ment. Elle nȇavait guère
faim. Un goût métallique dans la bouche. Cela ne lui
arrivait jamais, mais là, cela faisait plusieurs jours que ça
durait. Un repas tout simple : deux œufs sur le plat, une
salade de mâche rapidement préparée et puis quelques
légumes frais. Le tout accompagné d’un petit vin rouge
d’Argentine. Cȇest tout.

Soirée calme en prévision, quand soudain le téléphone
de la cuisine résonna bruyamment. Le tintement strident et
métallique dȇun de ces récents téléphones numériques. La
jeune femme, habillée en tenue décontractée, se précipita
dessus. Moitié pour stopper ce bruit insupportable quȇelle
n’était jamais parvenue à modifier, moitié parce quȇelle
était saisie par un mauvais pressentiment. Personne
nȇappelait à cette heureȬci en général. Personne. Preuve du
contraire : ce soirȬlà ; elle reconnut PierreȬCharles. Il était
00h20.

Amandine était rentrée tard du boulot. Elle sȇétait mise
à lȇaise très vite, elle supportait de moins en moins ses

tailleurs endimanchés quȇelle devait se traîner au quotidien
pour faire bonne figure. Cȇest vrai quoi ! Elle nȇétait que
secrétaire. En sortant de la tour stalinienne où elle
travaillait depuis des années, elle avait levé les yeux vers
ce décor glacé de flocons ouateux qui avaient eu au moins
le mérite de lui rappeler la nature impressionniste, le ciel
dȇun jour dȇarrièreȬsaison figé dans la glace qui finissait par
ne plus impressionner personne. Nous étions à la miȬ
décembre et les flocons étaient tombés la nuit passée, sans
prévenir. Y avaitȬil une science moins scientifique que la
météorologie ? Il faisait nuit depuis plusieurs heures. Cela
était on ne peut plus normal. Le blanc en neige des ciels
hivernaux avait fait place au noir ténébreux des fins de
monde. Le début de la fin.

« Ma petite Amandine, malheureusement c’est fini, il est
parti en début de soirée. Je viens dȇavoir sa maman au bout
du fil : Guillaume est M O R T. »

Le fameux coup de fil tant redouté, tant imaginé, tant
envisagé : il venait donc de mourir. Cȇétait tellement dur
pour tout le monde sur la fin. Il faut dire que Guillaume
avait passé les derniers jours de sa vie au fond dȇun lit,
noyé dȇhumidité, noyé de désespoir, sans plus imaginer de
lendemain meilleur. Sans plus imaginer de lendemain du
tout.

Vite, estȬil dȇautres vies ?

Le rideau venait de se tirer.

La veille, ils lȇavaient senti tous les deux au plus mal en
venant à son chevet. Ils étaient les plus proches amis de

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Guillaume et ce dernier ne pouvait, ne voulait plus rien
leur cacher. Même pas cette absence de force qui le faisait
se lever et marcher chaque jour un peu plus péniblement.
De toute façon, on ne pouvait plus bien imaginer comment
dans ce corps si frêle et si branlant, il avait pu puiser les
derniers sursauts dȇénergie de ces derniers temps. Cela
faisait longtemps que Pierrot et Amandine ne lui
demandaient plus comment ça allait. Il allait comme il
pouvait. Il allait…

Lȇidée quȇils venaient peutȬêtre, en ce lundi pluvieux et
terriblement assombri par la perspective que leur avait
laissé le médecin au téléphone, de discuter avec leur ami
pour une ultime fois les avait foudroyés. Les ravages de
leur peine étaient déjà visibles sur leurs visages apeurés.
Lȇannonce de cette mort ne serait quȇun prolongement de
douleur, un pincement de peau sans relâchement. De toute
façon, Amandine ne rêvait plus. Elle savait que ce serait
bientôt fini. La réalité l’emportait toujours.

Pourtant, on finit bien par sȇhabituer à la maladie. Elle
loge dans le corps du malade comme dans la tête de ses
proches, comme le nez au milieu de la figure, comme un
trait de caractère, comme une déformation physique.
Jusquȇau jour où…

Jusquȇau jour où le corps finit par se révolter contre luiȬ
même, jusquȇau jour où il ne suit plus. Jusquȇau moment
où, comme souvent, là dans les derniers jours, la tension
morale finit par lâcher. Le navire se remplit dȇeau. L’esprit
se noie et ne résiste plus. Le navire coule et cȇest le naufrage
pour la famille et les proches.

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Amandine redescendait sur terre. Dès le départ, elle ne
lȇavait pas bien senti ce coup de téléphone tardif. Certes,
Guillaume était très malade ; certes, elle savait que ce
putain de coup de fil arriverait un jour ou lȇautre. Mais là,
on y était. PierreȬCharles, son bon ami, son ex, son presqueȬ
frère, était là pour le lui rappeler. Elle nȇarrivait plus bien à
savoir à cet instant ce quȇil était vraiment pour elle. De part
et dȇautre, ils étaient hébétés, ne sachant quoi se dire lȇun à
lȇautre, ni comment remplir cet insupportable blanc.

Une conversation poussée nȇaurait guère eu de sens de
toute façon. Expliquer. Rationnaliser. Expliquer et
rationnaliser quoi ?


« Amandȇ, tu es là ? Jȇarrive. Je raccroche et jȇarrive. Ne
bouge pas, je te rejoins. Catherine est mal, on doit filer la
voir ! »

Second silence. Et elle, elle nȇétait pas mal ? Amandine
se retrouvait seule. Certes, mais ça faisait bien longtemps
quȇelle lȇétait au quotidien. Elle revenait à elle et savait un
peu mieux qui venait de lui annoncer la mort de son ami.
PierreȬCharles était finalement surtout pour elle son ex,
celuiȬlà même qui avait refait sa vie depuis plusieurs mois.
Une vie meilleure, sûrement.

Puis elle sȇassit par terre, prostrée, comme si elle
attendait elleȬmême des secours. Entre Guillaume et elle,
cȇétait bien elle la plus malade désormais. Cȇétait le
deuxième homme de sa vie quȇelle perdait en moins dȇun
an. PierreȬCharles parti, cȇétait au tour de Guillaume de
sȇenvoler. Catherine, elle, venait de perdre son unique fils,

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son fils unique.

Alors Amandine se mit à gamberger, réfléchir, penser
sans penser, en lȇattendant sans lȇattendre son Pierrot. Une
tension palpable montait en elle. Elle avait chaud et se
sentait comme fiévreuse. Son visage était rouge et marqué.
Alors que le sang venait de cesser d’irriguer le corps de
Guillaume, voilà que le sien lui montait à la tête.

« Je suis vivante moi. Pourquoi moi ? ». Elle devait se
convaincre encore un peu quȇelle allait continuer à vivre.
Même sans lui. Son corps le lui commanderait, sa tête
aussi. Quant à Guillaume… le simple fait de se dire, en elleȬ
même et pour elleȬmême que plus jamais, plus jamais non,
elle ne le reverrait ; plus jamais elle ne lui parlerait ; plus
jamais, ils ne rigoleraient ensemble de la vie et de la mort ;
plus jamais non plus ils ne parleraient filles et garçons ; cȇen
était fini. Prévisible, ça nȇen était pas moins insoutenable.

Et puis soudain plus rien. Trop de réflexion subite et
subie. Son esprit se perdit. Mais où ? Un sentiment de
lassitude sȇempara finalement dȇelle mais il ne dura pas. En
un quart de seconde elle revint à sa réalité. La sonnette de
la porte venait de retentir, une fois. Puis une seconde.

Cȇétait PierreȬCharles bien sûr. Déjà. Parce quȇil avait
refait sa vie, simplement un étage auȬdessus dȇelle. Cȇétait
souvent dur mais là, elle apprécia pour une fois sa
proximité. Comment dès lors passer à autre chose en temps
normal ? Ça nȇen était que plus dur. Il lui arrivait à elle de
tendre lȇoreille et dȇentendre le lit grincer auȬdessus de chez
elle. Un vaȬetȬvient incessant qui lui faisait perdre la tête et
devenir dingue au point de partir de chez elle.

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