La vie secrète de René Descartes six mois avant sa mort

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Dans ce conte philosophique où l'imaginaire se marie aux faits, Descartes, allongé sur le divan de son Malin Génie, le psychanalyste chez qui il se rend régulièrement à Amsterdam le dernier été de sa vie (1649), tire au clair son ancien rationalisme mécaniste étriqué et réducteur, et laisse ressurgir tout l'irrationnel enfoui au coeur de sa pensée.
Publié le : vendredi 1 juin 2007
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EAN13 : 9782296174290
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André AUZIAS

La vie secrète de René Descartes six mois avant sa mort
Conte philosophique

L'Harmattan

Descartes contre Descartes
Été 1649. René Descartes, le plus grand mathématicien et le plus grand philosophe français dont tous les Français recevront l'esprit en partage et en héritage, vit en Hollande le dernier été de sa vie. Or, en Juillet-Août 1649 René Descartes n'est plus René Descartes. Allongé au soleil sur la plage d'Egmond-AnnZee à côté des gisants hollandais ou étrangers qui bronzent avec la Mer du Nord pour dernier terrain vague, René Descartes NE PENSE PLUS À RIEN surtout plus à ÊTRE RENÉ DESCARTES.À Amsterdam, chez son Malin Génie, allongé non plus sur le sable mais sur le divancausette, il se tire au CLAIR son irrationalisme non mécaniste, tandis que dans son dos son Malin Génie se tait ou intervient à doses minimales. Après quoi, au crépuscule, René Descartes amsterdambule et rêvasse avec délices dans les impasses des chaudes passes du Quartier Rose où il retrouve son « morceau de cire» que le temps n'a pas altéré et avec qui il discute de l'utilité de la Philosophie de Formule I. Bref, en juillet-août 1649 René Descartes fait peau neuve. Comme les papillons quand ils redeviennent larves sur le soir de leur vie. Un livre où l'auteur s'en donne à cœur et à esprit joie, soulevant en disciple fidèle de notre Douteur Systématique français LE DESSOUS DES CARTES ou si

l'on préfère, faisant basculer la partie visible glaciale et rigide de l'iceberg cartésien pour en découvrir la partie immergée en train de fondre et de se barrer en eau vive. Un livre irrespectueux dont l'irrespect est celui de l'Amour et de la Vie. Un livre, autrement dit, des plus «sérieux» et des plus urgents par les temps positivo-tristounets qui courent puisqu'il nous rappelle à cet art délicat de DÉRAISONNER EN SAGESSE que pratiqua René Descartes en Hollande le dernier été de sa vie.

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« Il se faut entièrement délivrer l'esprit de toutes sortes de pensées tristes et même de toutes sortes de méditations sérieuses. » René Descartes à Elizabeth de Bohème qui allait prendre les eaux de Spa. 1645

Comment René Descartes, sur le soir de sa vie fait comme les papillons quand ils redeviennent larves
« Sitôt que j'eus achevé tout ce cours d'études au bout duquel on a coutume d'être reçu au rang des doctes... je me trouvais embarrassé de tant de fautes et d'erreurs qu'il me semblait n'avoir fait aucun profit en tâchant de m'instruire, sinon que j'avais découvert de plus en plus mon ignorance... » René Descartes partie Discours de la Méthode. 1ère Leyde 1637

Au sortir de son adolescence, passant les premières années de sa vie au tamis et ce qu'on lui a appris au fil du rasoir, René Descartes fait TABLE RASE: il coupe, il tranche. Non dans le vif mais dans le pourrissant. Non pas à la façon rageuse des Don Juan, éternels coupeurs de racines. Mais à la façon plus sage et plus naturelle d'un arbre qui se débarrasse de ses fruits lorsque ceux-ci ne se décident pas à mûrir et lui encombrent inutilement les branches. Cependant, lâcher du lest étant une opération 9

de survie faite toujours à contre-cœur et avec réticence, ce que René Descartes, pour s'alléger et pour mieux monter, pense jeter alors par-dessus bord - brumes et demi clartés, belles lettres, histoires à dormir debout, éthiques et politiques, passions et déraisons - c'est en réalité par-dessous bord qu'il le jette, faisant sans le savoir ni le vouloir ce que fait en pareille circonstance tout un chacun, le mettant à gauche, l'entreposant dans les caves de son inconscient. «Des fois, on sait jamais, dit quelqu'un à l'intérieur de lui, que les bises brûlantes de l'irrationnel se lèvent un jour ». Passent une trentaine d'années. Quelqu'un a vu juste : les bises brûlantes sont là, plus fortes d'avoir été si longtemps retenues. Alors René Descartes en use, une fois encore, exactement comme il en avait usé avec ce qui l'encombrait quand il avait vingt ans ou presque et quand c'était le plus bel âge de sa vie: il fait TABLERASE, Une dernière fois. TABLE RASE DE LUI-MÊME. Hara Kiri intellectuel. Même sa langue change. Méconnaissable. Le jour la nuit. Comme les papillons quand ils redeviennent larves sur le soir de leur vie. Août 1649. René Descartes a cinquante-trois ans. Il vit depuis 1644 à Egmond, près d'Alkmaer, en Hollande. D'où il se rend souvent chez son Malin Génie - ainsi appelle-t-il le sourcier chez qui il se rend à Amsterdam pour des séances-divan hebdomadaires. Ce six août 1649, vers la fin de l'après-midi, René Descartes est donc allongé sur le divan. Dans son dos son Malin Génie écoute, dans la neutralité bienveillante d'usage et le silence qui convient. René Descartes raconte... 10

Fin novembre 1621. J'ai quitté l'armée en juillet. Je reviens d'un long voyage en Bohème, Hongrie, Silésie, Pologne et Mecklembourg. Je m'embarque sur l'Elbe à Hambourg sur une frégate de la Marchande - «La Résolue» - qui doit me mettre à terre dans la Frise. Je souhaite visiter les côtes de la Mer du Nord. Les mariniers de La Résolue, croyant qu'ils ont affaire à un étranger ignorant leur langue et inconnu dans le pays, délibèrent sur le moyen de me dépouiller, de m'assommer et de me jeter à l'eau. Moi je me tiens tranquille dans un coin du navire. Soudain je me lève. Je tire mon épée. Je les menace, DANS LEUR LANGUE, de les percer sur l'heure s'ils osent m'insulter. Cette sortie inattendue leur fait changer de contenance. Ils battent en retraite1. Et voilà comment je me sauve la vie ce jour-là et ne finis pas comme les marins qui meurent de scorbut en traversant la Baltique, jeté par-dessus bord et grignoté par les harengs, avec la Mer du Nord pour dernier reposoir. Pause-silence. Après quoi René Descartes poursuit: - Vingt ans ont passé depuis. J'ai cinquante-trois ans. Et je vois et je sais maintenant dans un CLAIR OBSCUR DE PLUS EN PLUS ÉVIDENT que je me suis plus menacé moi-même tout au long de ma vie que me menacèrent les mariniers de La Résolue, ce jour de novembre 1621. Il est temps de me dresser face à moimême et à ma pensée comme je fis jadis face aux mariniers: DE TOUT MON CORPS. « JE PENSE DONC JE
1

ln Firmin Didot. Nouvelle Biographie Générale depuis les

temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Paris, Firmin Didot Éditeurs MDCCCLX VI. Tome XIII.

Il

SUIS! » Nonmédéfoua ! Ousque tandem laisserais-je ma pensée faire la peau à ma peau et à mon cœur et aux brumes de mon esprit? Il est temps de DÉRAISONNER. Depuis toujours je me suis avancé masqué. « Larvatus prodéo» disais-je. Et ça voulait dire aussi «pro deo» comme « gratis pro deo ». Masqué et méfiant comme un normand. Pourtant j'étais gentilhomme du Poitou et ne manquais point à l'occasion - mon aventure sur La Résolue en témoigne - d'une certaine audace. Mais au siècle dix-septième, en France Louis Quatorzième bien que je me sois réfugié en Hollande, pays plus sûr pour vaquer en paix à mes recherches et travaux, je ne laissais pas d'y craindre pour ma sûreté - en France donc dénonciations et anathèmes fleurissant plus que chrysanthèmes, pour grands comme pour manants Prudence et Méfiance étaient mère et grand-mère de sûreté des corps et de liberté des esprits. Aujourd'hui, ce genre de craintes et de réflexions m'ont quitté. Il est temps de lever le masque et de voir « LE DESSOUS DES
CARTES ».

Comme René Descartes dit ces mots, les trois quarts d'heure réglementaires étant passés, le Malin Génie se lève de son fauteuil. René Descartes se lève donc aussi de son divan. Le Malin Génie aperçoit alors le visage de son client éclairé par la lumière du soleil qui s'attarde sur Amsterdam en cette fin d'après-midi du mois d'août 1649. «La réplique vivante de son portrait peint récemment par son ami Franz Halls, penserait alors sans doute le Malin Génie s'il avait vu le portrait en question: même sourire énigmatique, mêmes poches sous les yeux, même regard mi-rieur mi-tristounet; la cinquantaine bien sonnée en somme ». Mais comme il n'a pas vu le portrait 12

de René Descartes peint par Franz Halls, le Malin Génie ne pense rien du tout et se contente de raccompagner René Descartes jusqu'à la porte qu'il referme derrière lui. Une fois dehors, René Descartes se dirige vers la gare où il doit prendre le train qui le ramènera à Egmond. Il passe devant les vitrines du quartier Rose où des dames légères et court-vêtues offrent leurs charmes aux mâteurs et amateurs de passage. Il presse le pas. Levant les yeux vers le ciel, il aperçoit là-haut deux jeunes nuageots qui jouent à courir en se donnant la main et à se fondre ensemble. Une lumière d'hyacinthe et d'or recouvre les toits, les canaux, la ville entière. Tout n'est qu'ordre, beauté, luxe, calme et volupté. Les ampoules électriques brillent en guirlandes autour de l'arche des ponts. Se laissant glisser au fil des images et des rêves que murmurent les images le long des rues et le long des canaux d'Amsterdam, René Descartes n'est plus qu'une délicieuse absence de pensée. Comme UN AUTOMATE QUI NE SE REMUERAIT QUE PAR RESSORTS INVOLONTAIRESET INCONSCIENTS,il arrive à la gare, grimpe dans le train, s'installe dans le compartiment côté fenêtre. Et tandis que le train file vers Egmond, il aperçoit Gouda la vache qui rumine dans son champ la dernière herbe du jour et quatre moulins qui au loin dans la campagne battent encore de l'aile faiblement. Lorsque René Descartes arrive dans son « ermitage» à Egmond, il fait tout à fait nuit.

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RENÉ DESCARTES DANS LE SEIN DE SA MÈRE

René Descartes raconte Sa Vie Antérieure

Amsterdam 8 août 1649. Nouvelle séance chez le Malin Génie. Allongé sur le divan, René Descartes, ce jour, parle d'... - ...une chambre presque noire. Dans la chambre, dit-il, vit une pellicule. Une pellicule baignant dans un bain tiède. Une pellicule qui n'en perd pas une. Bien qu'enroulée un peu sur elle-même et malgré le peu de lumière ambiante, la pellicule, vu la durée prolongée de son séjour dans la chambre, est merveilleusement impressionnée par quelques sensations, vibrations et colorations qui se répètent avec une insistance toute particulière: taches sanguinolentes comme de soleils couchants aperçues sur la paroi transparente qui tapisse la chambre; musique de houles profondes roulant, dirait-on, 14

dans d'autres chambres à côté; une voix aussi, reconnue entre toutes les voix entendues sourdement de l'autre côté des parois, une voix comme venue de là-haut; et cette impression aussi merveilleuse de liberté lorsque, l'eau protectrice du bain tiède l'entourant de toutes parts, elle se déroule un peu, s'étirant lentement ou bien tourne sur elle-même, rêveuse comme un ludion pensif, avant de retrouver l'immobilité première, à la faveur de laquelle elle enregistre ces frémissements, ces vibrations, ces musiques et ces couleurs qui l'impressionnent chaque jour davantage. La pellicule mène ainsi sa vie de pacha-pellicule comblé. Rien ne vient troubler sa longue immersion réceptive sinon les impressions susdites qui défilent à longueur de ... le temps n'existe pas pour elle... selon des rythmes et des intensités à la fois toujours changeants et toujours réguliers. La pellicule ne PENSE À RIEN. Quelqu'un d'autre s'en charge pour elle. Elle se contente d'ÊTRE et de bien-être. Elle voudrait tant que cela dure toujours! Mais un jour... Les temps doivent être arrivés. La chose sans doute est inévitable. Des étrangers viennent me chercher. Non sans quelques brutalités ni quelques brusqueries, on me tire de la chambre presque noire afin, dit-on, de « voir CLAIREMENTET DISTINCTEMENT en plein jour et en pleine lumière ce qu'il en est ». On tripote. On baigne. On sèche. Enfin on regarde, on écoute. Miracle! Tout est bien là, bien en place, toutes les images, toutes les pensées, une bande-son parfaite.

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