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La vieille

De
200 pages
Elle a régné sur les âmes et les coeurs, la vieille, du temps de sa triomphante jeunesse et de sa gloire. Tout, les êtres et les choses, n'était que prospérité et délicate insouciance. Puis vint le temps .. Le temps de la vie, de l'adversité. Ce roman aux accents tantôt de conte, tantôt de tragédie grecque, dit la malédiction d'un peuple qui, tel un enfant trop choyé continue de se laisser tout entier encore bercer par les mirages d'une félicité révolue.
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LA VIEILLE

ŒUVRES D'AFNAN EL QASEM
œuvres romanesques LES NIDS DÉMOLIS 1969 LE CANARI DE JÉRUSALEM 1970 LA VIEILLE 1971 ALEXANDRE LE JIFNAOUI 1972 PALESTINE 1973 ITINÉRAIRE D'UN RÊVE INTERDIT 1975 LES RUES 1977 LES OISEAUX NE MEURENT PAS DU GEL 1978 NAPOLÉONNE 1979 LES LOUPS ET LES OLIVIERS 1980 LES ALIÉNÉS 1982 VOYAGES D'ADAM 1987 L'HOMME QUI CHANGE LES MOTS EN DIAMANTS 1983-1988 LIVRES SACRÉS 1988 ALI ET RÉMI 1989 MoïsE ET JULIETTE 1990 QUARANTAINE À TUNIS 1991 LA PERLE D'ALEXANDRIE 1993 MOUHAMMAD LE GENÉRÉUX1994 ABOU BAKR DE CADIX, suivi de LA VIE ET LES ÉTRANGES A VENTURES DE JOHN ROBINSON 1995-1996 MADAME MIRABELLE 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1998 PARIS SHANGHAI ET LA PUCE BIONIQUE 1998 ALGÉRIE 1990-1999 MARIE S 'EN VA A BELLEVILLE 1999 BEYROUTH TEL-AVIV 2000 CLOS DES CASCADES 2001 HÔTEL SHARON 2003 MILITAIRES 2003 pièces de théâtre TRAGÉDIE DE LA PLÉIADE 1976 CHUTE DE JUPITER 1977 FILLE DE ROME 1978 essais LES ORANGES DE JAFFA ou LA STRUCTURE ROMANESQUE DU DESTIN DU PEUPLE PALESTINIEN CHEZ GHASSAN KANAFANI 1975 LE HÉROS NÉGATIF DANS LA NOUVELLE ARABE CONTEMPORAINE 1983 SAISON DE MIGRATION VERS LE NORD 1984 LE POÉTIQUE ET L'ÉPIQUE 1984 TEXTES SOUMIS AU STRUCTURALISME 1985-1995 scénarii L'ENFANT QUI VIENT D'AILLEURSI996 L'AJOURNEMENT 1996 LA MORT 1996 ISA ET JEFF 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1997 SHAKESPEARE SAIT QUI V A TUER LE FILS DE SPHINX 1997 LA FILLE DE SADE 1998 LE CHAUFFEUR, LE POÈTE ET L 'HOMME QUI AVALE LES COCHONS 1998 T'ES TOI, JE M'EN FOUS 1999 CLOS DES CASCADES 2001

Mnan EL QASEM

LA VIEILLE
roman

préface Daniel Reig

De la Seine à l'Euphrate

L'Harmattan

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays ~ Editions de la Seine à l'Euphrate L' Harmattan PARIS 2003 ISBN: 2-7503-0007-X (Ç) L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5577-1 EAN 9782747555777

A Daniel Reig

Préface

Tout se mêle, son rêve s'en va au fil du temps. Des mois, des ans, des siècles, qu'elle est là à regarder passer le temps dans ses rêves.. .

La Vieille pourrait être un conte, une tragédie... C'est, essentiellement, un roman. D'abord publié en arabe à Bagdad en 1974, réédité à Alger en 1991, le voici, entièrement réécrit en français par l'auteur, Afnan El Qasem, écrivain prolifique d'origine palestinienne. C'est un roman symbolique, car la vieille dont il est question, c'est clair, est au cœur de tout un peuple, adulée, chantée, rêvée le plus souvent... mais haïe aussi, maudite, car sa présence signifie la vieillesse, la décadence, la déchéance. Elle est l'histoire même de ce peuple. Concrétion du temps, elle a gagné tous les esprits et s'y est indurée. Elle est aussi, cette vieille, la statue érigée de l'espace présent: "Son visage est raviné par le vent et les larmes. C'est une carte déchirée où les rides

ont découpé les méplats; ses cheveux sont des herbes sèches et son corps n'est qu'une branche cassée, tordue..." . Cette géographie-là est, désormais, celle du pays. Quand elle se retourne, elle ne voit rien derrière elle; il n'y a rien. Et quand elle veut faire un pas en avant, ses jambes sont désormais impuissantes à la porter, de même que ses yeux sont incapables de discerner ce qu'elle a, presque, à la portée de la main. Le village, son village, est enfermé dans des murs construits par les villageois eux-mêmes, contre leur volonté. Il est assiégé. Le vieux de la montagne, le boiteux, n'a-t-il pas dit: "Je vous ai observés de làhaut: la nuit, vous êtes endormis et, le jour, asservis" ? Le champ à l'abandon, les mauvaises herbes, la charrue cassée ne sont-ils pas le signe que "la terre est vieille et stérile comme la grand-mère" ? L'obscurité, la nuit profonde, le froid n'ont-ils pas envahi le pays? Mais, là-bas, en face, il yale monde du Hakem où règne la richesse, la force, et d'où s'annoncent le viol, le meurtre: "Ils ont occupé notre pays; ils ont labouré dans notre dos et semé dans nos champs. Au moment de la moisson, la récolte est pour eux. Pas pour nous! " Il existait pourtant un autre monde. "N'étais-je pas belle et parée comme une fiancée qui attend son promis? Notre terre n'était-elle pas verdoyante? N'avait-elle pas des puits abondants? Les villages n'étaient-ils pas riches et actifs? Les maisons ne retentissaient-elles pas du rire des enfants? Notre
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champ n'était-il pas un océan agité par une houle dorée ?" La vieille rêve à un monde dans lequel chaque chose pourrait retrouver sa place. "La terre y aurait à nouveau la souplesse de mon corps de seize ans!" Mais ce monde, elle est maintenant la seule à l'avoir connu..., même si tous croient s'en souvenir. Il appartient à un autre temps, désormais révolu. Il n'existe plus que dans les souvenirs et dans les livres jaunis. Le miracle ne peut plus venir de lui. La Vieille est donc un kaléidoscope dans lequel les couleurs ont l'air d'être de vraies couleurs, éclatantes, vives, gaies et les formes de vraies formes, nettes, franches, impeccables. Pourtant on n'y a affaire qu'à des ombres. L'espace est gris, flou et n'y occupe aucun lieu précis, nommé, et le temps ne s'y arrête en aucun moment défini. Tout y est aussi improbable que dans un rêve. Et 1a vieille devient le lieu même où se croisent l'ici et l'ailleurs, hier et demain. Car c'est un roman au traitement baroque. Il déploie exubérance et ostentation, se plaît à révéler la gloire terrestre de la richesse et de l'excessif, ainsi que l'orgueilleuse et insouciante vitalité d'un peuple et sa grandeur. Mais il dit en même temps le désarroi de qui découvre, chaque jour, qu'il vit sur des cendres. L'auteur y cultive l'art du paraître et de l'ambiguïté, il montre les apparences en même temps qu'il les médiatise et conduit pas à pas l'héroïne masquée, à son rythme, à la rencontre d'elle-même, à travers le drame du peuple qu'elle incarne.
Il

Afnan El Qasem nous propose ici une œuvre parfaitement originale et réussie autant par son contenu profondément universel que par son architecture condensée sur une seule action qu'elle déroule en un seul temps et un seul lieu. Par là, elle retrouve les voies du classicisme. Daniel Reig

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Celle qui est au cœur de chaque Arabe et qui empoisonne son esprit. Daniel Reig

On l'appelle "La Vieille". La sage, l'avertie. L'avisée. La plus éclairée. Parce que de toutes les vieilles, c'est elle la plus âgée. Et aussi par vénération pour ce que, dans sa grande sagesse, elle a fait ou osé faire. On se remémore sa naissance en désignant un chêne séculaire, ou son mariage en évoquant la moisson d'or la plus profuse de toute l'histoire du village. Du blé, il y en avait eu des océans. Et pas seulement du blé, don béni de cette terre généreuse, mais des olives aussi, et des raisins. Mais cette année-là, ce sont les épis qui avaient été les plus abondants. On se rappelle ses premiers mots et ces chèvres d'Angora, à la toison longue et soyeuse, ses premiers pas et ces chevaux pur-sang d'Arabie, à la robe blanche ou pommelée. Et pour évoquer les temps où les choses avaient changé et que la vie avait mal tourné pour elle, on parle d'un déluge ou d'un séisme, d'une guerre ou d'un incendie, en les associant à la mort de l'une de ses filles ou au départ sans retour de l'un de ses fils ou de ses petits-fils. Et on discute à son sujet, on palabre sans fin. On parle de ses cheveux,

sombres et longs jusqu'aux pieds, quand elle les avait lâchés pour la première fois sur la place de la Beauté, et de la première éclipse du soleil qui avait englouti le monde dans le noir. C'était une tradition païenne, ce défilé de nubilité, qu'on avait entretenue depuis des générations, et qui se déroulait sur la place de la Beauté, au seuil de la mosquée. D'ailleurs, cette façon de nommer la place principale du village "place de la Beauté" vient de là. Et on débat, et on raconte. On raconte longuement la première ruée de criquets, la première averse de pluie salée, la première balle tirée de la main d'un frère dans la poitrine d'un autre frère. Pour aiguillonner la mémoire, on a cette tendance à évoquer le premier événement survenu. Et toujours en rapport avec Belle. Jeune, c'est ainsi qu'on l'appelait. Belle. Sa première amourette, sa première sortie au hammam, sa première nuit passée chez sa meilleure amie, Rose. Son premier souhait, sa première promesse, sa première crainte. Et sa dernière envie, la toute dernière, de donner, à ceux qui se ruent vers les artifices de l'orgueil et les mirages de la gloire, l'envie de changer et de mener une vie où grandeur signifie connaissance de soi. Elle est en quelque sorte à la fois l'âme de ce lieu bien loin, bien isolé mais bien enclos de rêves et de montagnes, et la conscience de ces êtres, ses habitants, aux caractères semblables à la pierre, la plus ancienne parmi les pierres, celle à feu ou celle où les aigles font leurs nids, et la plus précieuse, comme Belle: le diamant, le lapis, la turquoise, la topaze. Elle était fille unique d'un grand seigneur qui l'avait toujours choyée, qui avait exaucé tous ses désirs. Ceci est pour Belle, cela est pour Belle, des robes et des fruits, des cerfs et des gazelles, des bichons, des matous, même des sakis de l'Amazonie, pour qu'elle soit comblée. Et encore 14

ceci pour Belle, elle en veut, elle en rêve. Que cela vienne d'ici ou de là-bas, même de loin, de très loin, et quel qu'en soit le prix. Pour elle, on aurait tout apporté, on aurait tout fait. On aurait déplacé les montagnes, détourné les fleuves. Et pour elle, outre le rituel de son anniversaire, on organisait des fêtes, de grandioses fêtes, à la moindre occasion: lorsqu'elle s'était fait percer les oreilles, lorsqu'elle avait habillé ses dents d'or et de mystère, lorsqu'elle avait appris par cœur le premier volume du Coran ou les tables de multiplication, lorsqu'elle avait eu sa première menstruation, sa première dent de sagesse, son premier poulain, sa première parure. Hormis ses noces, la fête la plus retentissante avait été célébrée à l'occasion de l'achat d'un collier de perles noires, rares en leur genre, ayant appartenu à l'une des impératrices de Chine, pays de la grande muraille et de mille mille merveilles. C'était la merveille des merveilles. Douze perles noires, d'une noirceur étincelante de jour comme de nuit; des soleils noirs le jour, et des lunes noires, aussi noires que l'ébène, dans un ciel blanc, tout blanc, la nuit. Ces douze perles rares et précieuses représentaient les douze villages dont le père de Belle était le chef. En offrant ce mirifique bijou à sa fille, celui-ci voulait exprimer tout à la fois son amour pour elle, et son attachement à l'unité qui liait toutes ces provinces en grande seigneurie sous son autorité. Il entendait aussi montrer combien son sens profond de la justice lui faisait apprécier des perles venant toutes de la même mer, de la même matrice, et toutes d'égal grand calibre. De la même façon les gens d'ici étaient tous semblables et également grands. Et c'est pour cela qu'ils étaient nobles et prospères. Tout le monde venait assister à la Fête des Perles. C'est ainsi qu'on l'appelait désormais: la 15

Fête des Perles. A la Fête des Perles, disait-on, on a acheté une nouvelle moissonneuse, et depuis on travaille dessus, depuis des années. Un an après la Fête des Perles, on a construit la mairie. Ou encore: mon fils aura dix ans à la Fête des Perles prochaine. Et la Fête des Perles, et la Fête des Perles... Les chefs de tous les villages étaient là, avec leurs fils et leurs filles, et tous les villageois, fermiers et paysans confondus, jusqu'aux plus humbles. A cette occasion, les garçons rivalisaient d'ardeur pour Belle. Tous espéraient gagner son cœur et aspiraient à la main de la plus belle des belles. Les autres belles étaient dévorées de jalousie, contrariées et même très dépitées. Elles n'étaient pourtant pas laides, mais tout simplement ignorées par ces hommes qu'elles ambitionnaient de faire tomber dans le filet conjuga1... En de telles occasions, tout le monde, filles ou garçons, jeunes ou moins jeunes, absolument tout le monde était beau. Mais à Belle seulement revenait tout le succès. Difficile de choisir, difficile de dire oui à l'un et non à l'autre. Ils étaient tous riches et beaux. Comme ces perles noires dont la beauté était inégalable et la valeur inestimable. Alors elle avait préféré attendre. Pour elle la raisonnable, l'amour, le grand amour, était une raison déterminante. Et l'amour vint frapper à sa porte fort, très fort. Lors d'une promenade dans les champs, Belle, toujours accompagnée, fut prise de soif. Il fallait escalader les rochers pour aller boire à l'eau d'une cascade non loin de là. Elle n'y arrivait pas. Même avec l'aide de ces fragiles femmes qui l'accompagnaient, elle ne réussissait pas à monter jusque-là. Apparut alors un jeune homme, que Belle voyait pour la première fois. IlIa porta jusqu'à la cascade, la fit boire dans le creux de sa main. Et ce fut l'éblouissement. Il s'appelait 16

Glaive. Il était beau et vigoureux, mais loin d'être riche ou fils de seigneur. Il appartenait à cette catégorie de paysans dont le travail était le lot et 1'honnêteté la règle. Fils unique, il avait perdu son père et sa mère l'année où la jument de Belle était morte. Une maladie sans nom ni visage avait emporté les deux malheureux en quelques jours, trois exactement. Comment l'avaient-ils contractée? Cette grave et bizarre maladie était impossible à imaginer dans leur paradis terrestre. On ne pouvait y croire. Alors on disait qu'elle était venue d'ailleurs. Et lorsqu'on dit d'ailleurs, on veut dire d'audelà des montagnes. Il est vrai que les parents de Glaive avaient dû franchir la montagne Qaf, la plus haute des montagnes, pour aller vendre leur moisson au meilleur prix, mais ce n'était pas là la raison de leur disparition. Néanmoins, lorsqu'il alla lui demander sa main, Glaive redit au père de Belle combien son père et sa mère avaient eu tort d'avoir tenté de tirer profit ailleurs, car c'était avec le chef de la seigneurie qu'il fallait traiter. L'affaire tourna au désavantage du jeune amoureux, et le puissant père en fit prétexte de son refus. Belle se mariera avec le fils d'un chef riche comme lui, sinon ce n'est pas la peine, elle restera à la maison. Il ne lui manque rien, à sa Belle! La mère de la jeune fille était du même avis. Cependant, contre toute attente, Glaive, avec le consentement de Belle, et dans une nuit noire, aussi noire que les perles impériales, vint la chercher pour traverser les montagnes et aller s'installer définitivement près du Grand Fleuve. Ils n'avaient peur ni de la maladie ni de rien d'autre. Cela eût été la plus grave erreur de toute sa vie si Belle n'avait changé d'avis au dernier moment pour agir avec discernement. Elle demanda à Glaive de l'emmener chez lui. Or selon la tradition, une femme qui 17

accepte de franchir le seuil d'un célibataire sans l'accord de ses parents sera sa « licite », autrement dit son épouse. Et les conséquences de cet acte? On ne pouvait que les subir. Le sang coulerait peut-être, la mort serait le sort que le père leur infligerait. Belle prétendit pouvoir tout régler avec sa mère. Et elle avait tout réglé, difficilement. Sa mère ne partageait ses idées; elle voulait pour elle un mariage semblable au sien, sans amour, un mariage « arrangé» par les hommes des deux familles. Elle, elle n'avait vu son mari pour la première fois qu'à la nuit de ses noces. C'était ainsi à son époque. Les époques changent, disait Belle: les mentalités, les rapports entre les gens, même les regards d'une jeune fille amoureuse des roses. Tout change. Sa mère ne voyait de tout cela que l'apparence. Tout paraît changer, mais en fait, le sort réservé aux femmes, surtout, reste et restera toujours le même. Cependant sa fille était son unique enfant, son enfant à elle, la gamine qu'elle avait choyée et dorlotée comme jamais une mère ne le faisait, son bébé; et c'est pour cela qu'elle avait tout fait pour empêcher que le pire ne se produise. Son père qui l'adorait tout autant hésitait. Belle était son bébé à lui aussi. Néanmoins, il ne s'attendait pas à ce qu'elle quittât la maison comme ça, avec le premier venu. Il lui était difficile de comprendre ses sentiments, sa décision, son choix. Pour lui, ce qui était encore plus fâcheux, c'est que de son père et de cet étranger, c'est l'étranger qu'elle avait préféré! Mais finalement, il céda. Et, pour couper court aux joies sournoises et aux folles rumeurs qui s'étaient répandues dans les douze villages et même au-delà les montagnes, jusqu'à parvenir à la Grande Mer, il se promit d'organiser le plus grand mariage que la région eût jamais célébré depuis que cette partie du monde existait. C'était le mariage de sa fille, de son unique 18

fille, le mariage de Belle, de sa belle à lui. Et tout se passa comme l'avait promis le grand seigneur. Aux premières lueurs du soleil levant, la mariée partit en cortège vers la rivière du Désir. C'était une ancienne coutume pour la purification du corps. Belle pénétra dans l'eau, vêtue d'un haïk de soie rouge incandescent dans le grenat de l'aube, accompagnée des chanteuses de louanges. Tu seras la plus heureuse, scandaient-elles. Tu enfanteras des garçons! Personne ne se comparera à toi, Belle, Tu mériteras ces fleurons! Et on lui lançait des fleurs. L'eau la pénétra. Elle la sentit dans son corps et sa fraîcheur la fit frémir; désir et plaisir, ces deux péchés charnels, se confondirent en se consumant. Tout en elle se projeta au-dehors. Elle fut eau; elle fut lumière. Ses seins, son ventre, ses cuisses se firent purs sous son habit de soie. Son corps revint à son état originel, celui d'un corps d'enfant, libéré de toute loi, en l'attente de la nuit de noces où le désir resurgirait comme jamais auparavant, et où le désireux serait au comble du plaisir. Tu seras la plus heureuse, la plus désireuse ... Tu seras la plus désirable! Rose, la meilleure amie de Belle, était enceinte de neuf mois. Elle tenait la future épousée par le bras quand soudain, elle ressentit les premières douleurs, et fit mal à Belle malgré toute la volonté du monde pour s'en empêcher. Une violente secousse en elle la fit plonger dans l'eau. Les chanteuses interrompirent leurs louanges à la mariée pour s'occuper de la petite mère. L'accouchement survint dans l'eau en l'espace d'un instant, quelques minutes à peine. Et un garçon naquit. On l'appela Immergé le Beau. Parce qu'il était né sous l'eau, le jour du mariage de Belle. Et Belle rayonna sous le soleil à 19

présent bien haut dans le ciel. Son soleil et sa lumière, son mariage et sa rivière, et ce nouveau-né venant au monde. Elle était fière et heureuse. Avant même que le rite du hinné, ce rite qui, d'après la légende, apporte le bonheur aux nouveaux mariés, ne fût commencé. Et les louangeuses éclatèrent à nouveau en éloges chantés, «tu seras la plus heureuse », encore et encore, sans fin. Cet heureux événement fit le tour de la noce; de mauvaises rumeurs circulèrent. On raconta que cette naissance révélait Rose sous son vrai jour, que c'était un acte visant à souiller le bain de Belle, et surtout parce qu'elle avait enfanté un garçon. Signe de Dieu porteur de tristes présages: la progéniture de Belle serait maudite. Et tout comme sa mère, elle ne mettrait au monde aucun enfant mâle qui puisse un jour être à la tête de la seigneurie, et la soutenir dans les moments difficiles. Balivernes! dit la raisonnable mariée à sa meilleure amie. Tu n'as quand même pas réglé l'heure de ton accouchement avec le bon Dieu! Tu ne savais pas le moins du monde si ce serait un garçon ou une fille. La nouvelle maman pleura dans les bras de Belle, et pour prouver sa bonne foi, tint à assister la mariée jusqu'au bout, en dépit de son fragile état. Le bébé était là. On l'avait posé à deux pas d'elle, dans le lit de la mariée, tandis que celle-ci revêtait sa robe blanche, achetée en Egypte et confectionnée selon ses exigences. Une robe de tulle illusion incrustée de pierreries, avec de longues manches de dentelle. Une merveille! Une dizaine de femmes étaient à sa disposition. Et ces chanteuses dans la cour: Tu seras la plus heureuse ... Leur voix arrivait rythmée par les tambours. Belle, enfin prête, voulait se montrer en robe nuptiale à sa mère, qui cuisinait dans la cour pour que la fumée monte jusqu'au ciel; cela porterait 20