La violence verbale Tome 1

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La violence verbale, fortement invoquée dans les discours publics, questionne les sociolinguistes qui cherchent à en décrire les mécanismes linguistiques et interactionnels mais aussi les effets sociaux et institutionnels. Ce volume fait état à la fois de terrains, d'approches et de manifestations très divers. Qu'elle s'exprime sur les ondes de radio ou même dans l'enceinte du parlement, la violence verbale exprime à chaque fois des rapports de force symboliques, des enjeux de pouvoir et les échecs d'une communication coopérative.
Publié le : mardi 1 juillet 2008
Lecture(s) : 140
EAN13 : 9782336263618
Nombre de pages : 234
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PREFACE

LA VIOLENCE VERBALE
ET L’ORDRE SOCIAL

1
MONICAHELLER

Cetouvragecollectifsoulèveune desquestions classiques
de la sociolinguistique:quel estlerôle despratiques
langagièresdansla construction de la réalitésociale ?Plus
précisément,il pose laquestion du rapportentre lalangue et
l’ordresocial.
Dire «la violenceverbale »est,en effet, une façon
condensée derenvoyer aux attentesdeslocuteursfaceà
l’interaction, à touslesniveaux. Leconcept sous-entend que
despratiqueslangagières,en l’occurrenceàl’oral,peuvent
êtreressenties commeviolentes, c’est-à-direcomme des
infractions contre lapersonne entantqu’individuetentantque
membre d’unecollectivité.Qui ditinfraction,ditordre.
La première foisque j’ai entenduleterme,c’étaitparle
biaisde ladirectrice decetouvrage, Claudine Moïse,

1
Université de Toronto

6

Préface

lorsqu’elle m’a apprisqu’elleavaitentaméune enquête
sociolinguistiqueconcernantla violenceverbale en milieu
scolaire.J’étais curieuse;laformulation ne m’étaitpas
familière.Cheznous, au Canada,quand on parle deviolenceà
l’école on parle decouteaux,debâtonsdebaseball,plus
rarement,heureusement,d’armes àfeu. Leconceptle plus
procheseraitletaxage (bullying enanglais), soit une formetrès
spécifique deviolence entre élèvesqui passe pardiverses
formesdecoercition, yincluslangagière.

J’ai donc accompagnéClaudineune fois àl’école en
question.Touslesmembresdu corpsprofessoral que nous
avons rencontrés avaientdeshistoires à rattacher au concept ;
poureuxetpourelles,ilrenvoyait àdesexpériences très
concrèteset spécifiquesqu’ilsetellesétaient capablesde
raconter.Et toutes cesexpériences relevaientde l’ordresocial,
soitentermesde lanoncollaborationavecdes routines
institutionnelles,ou à unautre niveaulanoncollaborationavec
les routinesinteractionnelles. L’exemple qui pourmoi demeure
l’exemplecléc’étaitlerefusd’un élève ni des’asseoir«à sa
place » ni derépondreauxinterpellationsdesaprofesseure;la
situationaéclaté, selon laprofesseure,lorsque l’élèvea
finalement répondu avec un « pardon ? ».Ce « pardon ? » dans
saformesemble parfaitementpolie;pour comprendre
pourquoi il est ressenticommeviolence parlaprofesseure il
fautévidemment remonter aux attentesquant auxliensentre
l’ordre interactionnel (répondreà une interpellation),l’ordre
spatial («s’asseoir à saplace »,l’ordretemporel (s’asseoiret
parler au«bon moment») etl’ordre institutionnel,etdonc
finalement au sens social de l’institution elle-même,et ce dans
soncontextesocial, culturel ethistorique:il faut tenir compte
deshistoiresinteractionnellesdesparticipant-e-s,mais aussi du
faitqu’un phénomène observablecompte pour une professeure
dans uneZEPenFrancecommeviolence, tandisque pour ses
homologues ailleursil pourraitêtre interprétéautrement.Se
faire devancerdans une queuerelève de l’insupportable dans
certains contextes,etde lanormalitétotaleailleurs,où l’on se

Préface

7

demanderait simplement commenton n’apas réussiàêtreassez
vitesoi-même.
Doncla«violenceverbale »est untermeconnoté, à saisir
uniquementdans sonsens situé, c’est-à-dire danslecontexte de
laquestionà savoir ce quicomptecommeviolence etpourqui.
Derrière laquestionsetrouveaussicelle desavoirde quelles
formesd’ordresocial ils’agit,etquel estlerôlespécifique de
lalangue dansla construction etla reproduction (etdoncla
résistance etla transformation) decetordre.
Les contributions à cevolume démontrent clairementquece
rôle estmultiple.En neregardantque lesformesde
construction linguistique etdiscursive dece quicomptecomme
violence,et cellesde leurmise en jeuinteractionnel,on peut
constater àquel pointla violenceverbale nécessite la
mobilisation deressourceslangagières complexes. Maisil ne
fautpas, à mon avis,se limiterà l’ordre linguistique et son lien
avecl’ordre interactionnel.Cesformesd’ordresont
profondémentimbriquéesdansdesformesqui dépassentle ici
etle maintenant. L’élève de l’école deZEPdoit avoir une
compréhension desonrapportentantque jeune minoritaire
avec une institution étatique desélectionsociale;et ses
pratiquesfont sensnon pas seulementdansl’immédiatd’une
salle declasseun jourd’hiver,maisdansl’inscription deson
groupe dansla société française.

Le défithéorique, analytique etméthodologique pournous
c’estdetrouver comment saisir cesliens, commentlesobserver,
commentdécouvrirquelsprocessuslangagiers apparaissent–
etpourquelles raisons–qui permettent aux acteursde
travailler àla reproduction ou àla contestation (voire la
destruction) de formes spécifiquesd’ordresocial.Pourne
donnerqu’un exemple,le format I-R-F(Initiative, réaction,
feedback), considérécomme dominantdansl'apprentissage en
salle declasse,n’adesensqu’au sein d’une idéologie du savoir
qui lesitue dansla tête desindividus(plutôtque,parexemple,
dansl’espaceconversationnel d’un groupe),etquiassocie
l’ordresocialavec unecertainerépartition du contrôle de la

8

Préface

séquentialité interactionnelle,en l’occurrence le droitduoude
laprofesseureà répartirles toursde parole, ce quirelève d’une
certaine idéologie de l’apprentissage. Lesavoirlui-même, dans
cecontexte, s’exprime parlaperformance;et ce quicompte
comme performance légitime ou valoriséerelève également
d’idéologiesde lalangue etd’idéologies reliées auxmatières
en question (parexemple,lalangue estdansla tête desgens
tandisque les sciences sontdansle monde extérieur).C’estle
rapportentreactionsociale et structuration qui estencause,et
que leconceptde la violenceverbale peutilluminer.

Finalement,jetrouve quec’estimportantde noterque la
plupartdes casicitraitentdesituationsoù l’on peut supposer
(ouentout cas,les acteurs supposent) que lesinterlocuteurs
partagentle mêmecadre deréférence,lesmêmespointsde
repère pourlesinférences,lesmêmes attentesquant àlanature
de l’ordresocial envigueur.Si oncasse,oncasse en
connaissance decause,en mobilisantdes ressources
langagières connues.

Ilresteàexaminerles casde différence,où la violence est
tentée maispas comprise,ou bien,plus souvent,où les
pratiquesissuesd’uncadre font violenceà cellesissuesd’un
autre,etoù lesacteurs sesententlégitimesdansleur rôle
d’intercesseurde lanorme (pour voler une phraseà Robert
Lafont). Ilreste égalementà examinerles casoù lesconditions
sociales,économiquesetpolitiquesquisous-tendent une forme
d’ordresocials’effondrent.Dansle monde d’aujourd’hui, ces
conditionsmesemblentimportantes à saisir :lechangement
social,lamobilité desgens,les connexions transnationales,
tousoffrentdespossibilitésdeconfrontation de pratiques,de
formesd’ordre,d’intérêtsfaceaumaintien de l’ordre. La
«violenceverbale »nousoffreun outilanalytique pour
comprendreaussices situations,etpour confronterle
changementen… paix.

INTRODUCTION

1
LA VIOLENCE VERBALE,D’UN PROJET
2
ÀUN COLLOQUE

CLAUDINEMOÏSE
NATHALIEAUGER

De la violence etde la violenceverbale…Comportementset
actes tantet tantinvoquésdanslesdiscours actuels,
médiatiques,politiqueset sociauxquetravailler sur cesnotions
pourrait sembler releverd’uncertain opportunismescientifique
voire d’intentions angéliqueset sociales.Or, avecdétermination
et curiosité,nous sommes ailleurs.

Nous travaillonsdepuis 2000déjà sur cette notion et avons
répondu au toutdébut à unappelàprojetde la Délégation
Interministérielleàla Ville.Et,decettecommande,parles
enquêtesethnographiquesmenéesetlesformationsdispensées,

1
Projetfinancé parla DélégationInterministérielleàla Ville etla
régionPACA.Responsable duprojet, ClaudineMoïse (université
d’Avignon),responsable duDVD, NathalieAuger(université
Montpellier 3),responsable du site internet,BéatriceFracchiolla
(universitéParis8),responsable en milieu scolaire,Christina
SchultzRomain (IUFM Aix-Marseille).
2
Comitéscientifique:MartineAbdallah-Pretceille (universitéParis
8), SimoneBonnafous(universitéParis12), GilberteFurstenberg
(MassachusettsInstitute ofTechnology), MonicaHeller(université de
Toronto),CatherineKerbrat-Orecchioni (université Lyon2).

10

Introduction

nousavons tiréaufil desans àlafois unréel intérêtde
recherche –commentdécrire linguistiquement cette notion ? –,
unregardréflexif etéthiquesurnotre pratique –comment aller
capterla violenceverbale, si multiforme ?–, uneréflexion
sociale – quelle estnotre partd’engagementdansla
compréhension des changements sociaux?Cetterecherche,que
nousne pouvonslâcher,nous a conduites surdes chemins
inattendus, comme devoirnousformernous-mêmes àla
communication nonviolente,provoquerla violenceverbale
pourexpérimentation, rencontrerlesecteurprivéconfrontéàla
violence.Ainsi, ce projetnous ramènesans cesseànotre
conception de la sociolinguistique: saisir, à traverslespratiques
langagières,lesprocessus sociauxen œuvre eten mêmetemps
affirmernotre engagementdechercheur à traversdiffusion et
formation.Encesens, au-delàdes stagesde formation
possibles,nous travaillons àla conception d’unDVD,
Comprendre et agiretd’unsite internet.

C’estdoncde façon naturelle que nous avons vouluen2005
réunir àlafoisdes chercheursetdesprofessionnelsqui
réfléchissent àl’appréhension,la compréhension etla
remédiation decesphénomènesdeviolenceverbale. La
rencontreaétériche etéclairante,parladiversité des
approches,des terrainsetdesmodélisations,mêmesli «a
violenceverbale »resteun processusbiencomplexeà saisir.De
notrecôté,nousl’avonsdéfiniecommeupn «rocessusde
montée entension interactionnelle »marqué pardes
« déclencheurs» etdes« étapes séquentielles»spécifiques,
processusquis’inscritdansdes actesde paroles repérables–
malentendu,mépris,menace,insulte –,des rapportsde
domination entre leslocuteurs,des télescopagesde normes,des
rupturesdansles rituels conversationnelsetdesphénomènesde
construction identitaire.Dansle mêmetemps,nous avons
dégagéàla suite deChristina Schultz-Romain,et comme nous
le montronsdansnombre de nospublications,desétapes
repérablesen interaction decetteviolenceverbale,la violence

Introduction

11

potentielle,laviolence embryonnaire,laviolencecristallisée et
laviolence physique.
Le publicétaitlà aussi,intéressé et curieuxde mieux
comprendreune notionàlafois si présente danslesdiscourset
souventinsaisissable.Ce furentdebellesjournéesoù chacun
put trouvermatièreàglaner selonsesintérêtspropres.
3
Cetouvragese divise encinq partiesen lienavecles
situationsde production de la violenceverbale, celui de l’espace
politique, celui desmédias, celui du travail etde l’espace
public, celui historique et celui éducatif.Enfin nous avons
consacréune partieàdes comptes-rendusd’expérience
exposantdes remédiationspossibles.
La partieconsacréeàl’« espace politique » meten exergue
uneviolenceverbale quiviseàdiscréditerl’autre:l’adversaire,
lafemme politique ouencore l’étudiantqui participeaudébat
universitaire.Cetteviolence, «nousenapprendaumoins autant
surl’apostropheur– quis’arroge le droitd’insulter– quesur
l’apostrophé » (C.Detrie) etpermetde prendre lamesure de la
tension quiréside dans cetespace discursif particulierque
constitue le domaine politique.Dans sonarticleCatherine
Détrie explore les stratégies apostrophiquesenusage dansle
discoursinstitutionnel.Cesinsultespolitiques rituellesontpour
effetpragmatique de disqualifier une ligne politique, un
discoursoulapersonne qui le prononce/l’aprononcé.Ces
apostrophespositionnentl’adversairecommeun «autre
idéologique…assénant une évaluation dépréciative.Claire
Oger affine le proposenseconcentrant surlesinsultes sexistes,
àdestination desfemmespolitiques.Dumachisme galant à
l’injuresexuelle en passantparl’incompétence «avérée »du
sexe féminin,ils’agitd’exclure etde dévaloriserlesfemmesen
politiquen ene «tretenantlapratique de l’agressionverbale,
plusparticulièrement souslaforme de l’injuresexu«elle ».Or

3
Nous tenons à remercier toutparticulièrementJérémiSauvage pour
l’aide précieuseapportéeàlamise en page decetouvrage.

12

Introduction

ilsemblequ’envisantlesfemmespolitiques, c’estleurprésence
elle-même que l’onvise plusque leurdiscoursouleuraction
spécifique ».Dans uncontexte plus spécifique, François
Tavernierobserve latension entre ordreacadémique etordre
politique quis’exprimesouslaforme deviolences verbales
danslesconseilsd’université. Lecadrespatio-temporel deces
conseils,figeantlesplacesetlesinterventionsdesétudiants,
passealors souventpourdes transgressions. Le présidentde
l’université,àlafoisdans une position «de juge etpartie », a
une incidence fortesurle «réglage de l’alternance».Cette
configuration permetde mesurerlapression du
cadresociodiscursifsur certaines catégoriesde locuteurs.

La partie médias,travail etespace publicmontrecommentla
violenceverbale est àlafoisdiverse maisfulgurante etincisive
dansl’espace ouvert ;les situationshiérarchiques(ouposées
commetelles),et toujoursdevant témoins,induisentdesmises
enscène qui, au-delàdes actesde langage même,procèdentde
lamontée entension.Tousles auteursinsistent surladifficulté
à saisirdansdes schémasfigésla violenceverbale etdonc àla
modéliser.DianeVincent avecMartyLaforestetOlivier
Turbines’intéressent àlaTrashRadioet tentent, àpartirde
l’analyse de discourshaineuxdispensés surlesondes,de
dresserle modèle d’un discoursd’opposition qui pourraitêtre
utile pourd’autresgenresdiscursifs, comme letexte d’humour.
NicolasJounin,suiteà untravail ethnographiquesur un
chantier,démonte lesformesdeviolenceverbale en montrant
combien elles sontliées àdes rapportsde pouvoir, rappels à
l’ordre,mais aussi decontre-pouvoir, subversionsnécessaires à
l’expression desoi.Dansles réunionsdetravail en entreprise,
comme l’expliqueVirginieAndré,la violenceverbale prend des
formesmoins agressives.Elle est avant tout«transgression des
normes socialesetdérèglementde l’ordre légitime des
interactions»;onseraitd’ailleurs alors souventplusproche de
l’impolitesse.Dans sonarticlesurl’impolitesse dansleslieux
publics, CaroleViaud-Gayetmontre,faceàdesactesperçus
commeblessants,la complexité des comportements ;

Introduction

13

l’impolitessesanscessecontexualisée oscille entre indifférence
etdépit,marquant toujoursdesformesde défiance envers
l’autre.MohamedKaras’intéresseauparlerdesjeunesgensde
banlieuesetmontre la complexité d’expressionsparfois
ressentiescommeviolentes.Si l’on peutpenserqu’il enferme
lesjeunesdans unrepli langagier,uneautreanalyse montre
combiencesmodesd’expressionsontaussiune façon dese
construireune identité, certes transitoire,maisnécessaireàla
construction et àl’estime desoi.Pourdéconstruire encore
certainesidées reçues, KarimHammou,àpartirde l’analyse de
chansons rap,ditcombien « laviolence exprimée dansune
majorité dechansons rap n'estpaslatraduction oula
transfiguration d'uneviolence «autrme »ais« laviolence des
mots s'enchâsse dans une démarcheartistique oùl'objectif est
d'émouvoirl'auditeur».

La partie «perspectivesdiachroniquesethistoriques»
permet une prise de distance par rapportaux terrains
contemporainset rendcompte de l’évolution d’élémentsqui
peuventêtreconsidéréscomme de la«violenceverbale ».
Dominique Lagorgettebrosseàgrandtraitle mouvement
diachronique dulexique métadiscursif de laviolenceverbale.
Cetexte nouséclairesurlerapportomniprésentaucorps, au
«changementd’espacqe »uisertàmettre l’autreàdistance,
surtoutcelui quitransgresse.Ce dernierprend lerisque d’être
banni horsde l’espacecivil (de lasociété decour /
banlieues?) parle groupe dominant.AgnèsSteuckardtprécise
cependantque, àl’inverse desmodernes,lanécessité de
légiférercontre laviolenceverbale quisembleaujourd’huialler
desoi,n’étaitpasévaluée de lamême façonaprèsla
Révolution. Laviolenceverbale ne peutêtresanctionnée «que
dansl’ordre »auquel elleappartient,«c’est-à-dire pard’autres
énoncésetnon parlebrasde lajustice ».JacquesGuilhaumou
explicite luiaussitrèsfinementcombien lesmisesen
ème
perspectiveshistoriques(de l’ancienRégimeau19siècle)
peuventnousaideràprendreconscience ducontinuumetdes
momentsderupture dece que l’on peutappréhendercomme

14

Introduction

étantde la«violenceverbale ».FrançoiseMoreilspécifie le
ème ème
propos surlaquestiondes réformésdumidiau15et16
siècles. Lecontexte de laguerre dereligion meten exergue la
violence physique maiségalementlaviolenceverbale:injures
etblasphèmespourceuxqui ontdécidé d’êtreàl’écartde la
norme (icireligieuse).Ce phénomène est sommetoute
(proto)typique.Nouspouvonsleretrouver tout aulong de
l’ouvrage, àd’autresépoqueset surd’autres terrains.

Le «milieuéducateif »st unterrain fécond pour
l’observation de notresujet.Ilcristallise lesphénomènesde
violences verbalesqueChristina Schultz-Romain décrit
finementdans ce que l’onappelle pudiquement,des«situations
difficilesd’enseignement». Le milieu socio-culturel,lecadre
asymétrique de la classe génèrentdes tensions spécifiquesdans
cetespace;néanmoinsleschercheurspeuvententrevoirdes
solutions.Christina Schultz-Romain explique que les
enseignantesdu collègeàmilieu socioculturel ditfavorisé
décriventla violenceverbalecomme implicite, carnon
verbalisée entantquetellealorsquecellesdu collègeàmilieu
socioculturel ditdéfavoriséassocientla violenceverbaleaux
incivilités.Pourtant, tousles acteurs semblent souffrirde la
violenceverbale. «Ils’avère doncnécessaire de prendre en
compte ladiversité desnormeslangagièresetde leurs
fonctions».ClaudeCortiermetl’emphasesurlerôle de
l’enseignantdans ces situations, àlafoismultipleset complexes
jusque dans son discoursqui forme «un polylogue » difficileà
gérer. Laviolenceverbale estalors souventperçue «comme
surexcitation desélèveset stressdesenseignants»,mal-à-l’aise
dans une place multi-fonction.Marie-MadeleineBertucci
propose des’interroger surlerôle de laverbalisation des
émotionsqui peutpermettre de «changerde pointdevuesur
lesélèvesetde lesconsidérerautrementqu’entermesde
carence éducative ou relationnelle ».Dansle même ordre
d’idée,lescontextesinterculturelsencore plus visibles,tels
ceuxdécritsparSébastienFauveauetJudithHumeryqui
mettentenscène enseignantsfrancophonesetapprenants

Introduction

15

finlandais,permettentde prendre lamesure de lavariation
culturelle danslesinteractionsetdu télescopage desnormesqui
peuventêtre perçuescommede laviolenceverbale,sans
compterlaviolence de lasituation pédagogique elle-même
décrite danslesarticlesprécédents.Uneautre forme de
l’expression desémotions,sousforme de parodie,peutfaire
évoluerlaplace de l’enseignantqui «n’estalorsplus
surplombante,maisdiscrète:observateur,il (…)accède parlà à
la«vision dumonde » desesétudiants,maisilremetencause
son exaspération initiale ».Finalement, Esther Alcalaévoque
un élément central de la«violenceverbale »qui est celui de
l’évaluation ensalle declasse.Cetenjeun’estpas anodin dans
le milieuéducatif. L’objectif éducatif étantlatransmission de
normes.Maislesmodalitéspeuventêtre différentes selon que
« lebutdujugementestde montrerlesnormes àl’ensemble des
élèvesetde laisserde laplace pourlanégociation pendant
l’activitéscolairoe »ude lesimposer/transmettresans
explicitationcroyantquecela vadesoialorsque, selon les
établissements,lesélèves sontparfois trèséloignésdesnormes
attendues. Le passage de larelation asymétriqueàl’interaction
symétrique peutêtreunevoie possible pourdépasserla violence
verbale.

Dans une dernière partie,nous avons vouluexposerquelques
comptes-rendusd’expériences.MichelleVanHooland,dansla
continuité desontravail entantque formatrice etdechercheure,
développe les stratégiesadoptéesparlesenfantsfaceaux
maltraitances verbalesqu’ils subissent.DelphineGuedj,forte
desapratique,expose lafaçon dontlesparentsdesenfants
dysphasiques sontexposés àla violenceverbale institutionnelle
qui leurestfaite, blessésqu’ils sontpoureux-mêmes,mais
égalementpourleursenfants.D’unautre pointdevue,
FrançoiseDemouginrelate le parcoursd’un jeune enseignant
stagiaire;elle observesa confrontationàla violenceverbale en
salle declasse et ses stratégiesd’adaptation etdidactiques,
envisagéespourlutter contresespropres représentations. Lors
ducolloque,nousavionsconsacréuntempsimportantaudébat

16

Introduction

avecdesprofessionnelsde lamédiation etde lagestion des
conflits.Nousavonsfaitlechoixderendrecompte decette
4
tableronde,particulièrement riche d’expériencesetde
réflexionsoù CécileBauvois,HervéDudreuilh, MichelMialon
etHervéOttontfaitpartde leurs situationsprofessionnellesen
milieuhospitalier,pénitentiaire oulorsdeconflits
internationaux.Cecontrepoint à uneréflexionthéorique est allé
danslesensde nosengagements universitaires,etde notre
conception d’unesociolinguistique en priseavecles réalitéset
les changements sociaux.

4
Nosplus vifs remerciements à YolandeJimenezpourlatranscription
minutieuse de latableronde.

PARTIE 1

ESPACE POLITIQUE

COUSIN DE CRAPAUD! FILS DE BŒUF!…
DE QUELQUES STRATEGIES
APOSTROPHIQUES EN DISCOURS
INSTITUTIONNEL

1
CATHERINEDETRIE

Avantdese lancerdesjavelots,lesguerriersgrecs se lancentdes
épithètes…Cousin decrapaud !secrient-ils, Filsdebœuf !…Ils
s’insultent,queoi !tilsont raison.Ils saventque lecorpsestplus
vulnérable quand l’amour-propre est à vif.
(Giraudoux,La Guerre deTroie n’aurapaslieu, acteII,scène 4)

Quelquespointsde discussion en guise d’introduction
Dansleslieuxde débatquesontdesinstances
institutionnellescomme l’Assemblée nationale oules
assembléeslocalesd’élus(conseilsmunicipaux),les
2
apostrophes sontnécessairementenrapportavecunevisée

1
ÉquipePraxiling, ICAR UMR5191CNRS-MontpellierIII,
UniversitéPaulValéry
2
Le motapostrophedésigne lesegmentallocutif procédantàla
constitution, àl’identification ouàla caractérisation dudestinataire.Je
choisisapostrophe(vsterme d’adresseouvocatif),danslamesure où
vocatifrenvoie historiquementàuncas, ce qui ne peutconvenirpour
le français,langue noncasuelle.Quantàterme d’adresse,ils’est
quasiment spécialisé dansle domaine desinteractions verbales,oùil
est traitécommeun marqueurde place ouderôle.Pourmapart,je

20

Partie 1 –Espace politique

argumentative,participant àl’imagede l’allocutaireque le
locuteur veut construiredans son propre discours,qu’ilcherche
sonadhésion (stratégie de persuasion) ou au contrairesa
disqualification (stratégie destigmatisation de l’adversaire).Je
ne m’intéresserai iciqu’audeuxièmetype,etàsa
matérialisation parce que je nommel’apostrophe-insulte,
c’està-direun indice explicite desaturationréférentielle du
destinataire,dontla spécificité estd’être porteurd’une intention
dépréciative.Le faitde parlerd’apostrophe-insulte présuppose
donc,d’une part,unesituation d’interlocution,et,d’autre part,
un positionnementagonal.Ce dernierpeut se manifester–c’est
lecasle plusfréquent–aumoyen d’un nom de qualité,maisce
n’estpassystématique, ce que je montrerai plusloin.
L’apostrophe-insulte manifeste lavolonté d’afficher unclimat
interactionnel dysphorique (ce qui neveutpasdire non plus
qu’il lesoit,l’insulte pouvantfaire partie d’un jeuinteractionnel
codé).Avantde présentermoncorpus,je propose quelques
pointsde discussion.

Dimensionargumentative de l’apostropheàviséeagonale
L’apostrophe-insulte parqualificationsélectionneuntrait
que le locuteurmetenavant,s’arrogeantde lasorte le droitde
qualifier,etposantcette qualificationcomme incontestable,
maiscechoixestbien évidemmentfortementorienté.Toute
apostrophe-insulte implique,en effet,un pointdevue,une
intentionargumentative,s’appuyant sur tout un préconstruitlié
auchoixde ladésignation:le nomcommun oul’adjectif
sélectionné ont unrôleargumentatif de disqualification que ne
permettraientpaslesnomspropresoules titres(M.X,ouM. le
député).Ce dispositif destigmatisation de l’allocutaire joue

choisisletermeapostrophe, caril me permetd’envisageren
continuitéapostrophein praesentiaetapostropheinabsentia, ce
qu’on nomme généralementapostropherhétorique,etmaperspective
esténonciative.L’apostrophesigneunacteallocutif.Je ne m’intéresse
ici qu’auxapostrophesàtête nominale.

Cousindecrapaud !Filsdebœufs!...

21

généralementsurdeux tableaux: connivence enversles sienset
dévalorisation de l’autre oudesautres,encasd’apostrophe
groupale.Laspécificité de l’apostrophe évaluative est
d’esquiverl’étapeargumentative,etdecontrecarrer une
possiblerécusation de laprédication effectuée:l’apostrophe
bloquetoutmécanisme de discussion,saufàlaprendrecomme
nouvel objetdudiscours.Interpellerautruiaumoyen d’un
axiologiquepéjorant, c’estcourt-circuiterl’étapeXest unY,où
Xreprésente l’allocutaire etYlaprédication effectuée le
concernant,structure prédicativequioffre priseàlaréfutation
(on peutproposer unestructure négative:Xn’estpas unY).Or
l’apostrophe ne permetpasceretour surl’énoncé:l’existence
concrète,laréférenciation indubitable,la coénonciation qu’elle
construitcoupentcourtàsaremise en question,puisqu’elle
actualisesimultanémentl’évaluation et son entérinement,sans
discussion possible.Parexemple,l’apostrophe «Traître ! »,
dansl’exemple (14) interdit toute dénégation d’ordre
syntaxique, ce qui n’auraitpasété lecas si onavaiteul’énoncé
suivant:«M.Bayrou,vousêtes untraître »,qui peutêtre
aisément réfuté (je nesuispas,il n’estpas untraître).
L’apostrophe nonseulementefface l’articulationargumentative,
maisaussi pose la caractérisation effectuéecomme irréfutable
surle plansyntaxique.Ladésignation masque d’unecertaine
manière letravailargumentatif,toutenactualisantles
stéréotypesliésà cetravailargumentatif.Pour uneapproche
détaillée decette problématique,jerenvoie le lecteurà Ducrot
(1972) etKerbrat-Orecchioni (1986).

Appuifréquent sur uneantériorité discursive
L’apostrophe-insulte estfréquemmenten emploiautonome,
etplus rarementaccompagnée d’une proposition (età cetitre,
linéarisée parmi lesconstituantsde l’hôte) qu’uneapostropheà
visée nonagonale.Surle
plancommunicationnel,l’apostropheinsulteréduiteàsaplus simple expression –un nom de qualité
lancéàlaface d’autrui – estcependant suffisante pour réaliser
unacte de parole dontl’intention estglobalementagonale.

22

Partie 1 –Espace politique

L’apostrophe-insulte nesurgitcependantpasdunéant
discursif:elles’appuie le plus souvent sur unavantdiscursif et
viseunaprès.Acteàlafoispouretsurquelqu’un
3
(l’allocutaire),ellesuperpose deuxopérations:interpellation et
insulte.

Laviolence
modulations

véhiculée

par

l’apostrophe :

de

quelques

L’apostrophe-insulte est trèsétroitementliéeàlanotion de
face,proposée parGoffman (1974): ce n’estdoncpasunacte
de paroleanodin.Ellechercheàdéstabiliser sonallocutaire, à
jeterle discrédit surlui ou surle discoursqu’iltient.Mêmesi
les situationsinstitutionnelles(parlementouconseil municipal,
autantd’instancesdereprésentation descitoyens) jouent unrôle
de garde-fou,laviolenceverbale n’estpasinexistante,loin de
là,mêmesi lesinsultesad hominemsont relativementpeu
fréquentes,notammentàl’Assemblée,quiseveut un lieu
respectable dereprésentation descitoyens.Il fautnoterà ce
proposquelquesdifférences:globalement,ons’insulte moins
enconseil municipal (désormaisCM) qu’àl’Assemblée
4
nationale (désormaisAN),maisle dérapage,quand ilalieu,est
beaucoup plusbrutal.

3
L’interpellation est une desdiversesmodalitésducomportement
allocutif.Danscecadre,l’apostrophe estdéfiniecommeun indice
explicite de l’interpellation.
4
Pourlescomptes-rendusdeséance duconseil municipal,j’ai
confronté lescomptes-rendusécritsdesdébatseffectuésparleservice
decommunication de lavilleavecleurenregistrementau
magnétophone.Lesmodificationsque j’ai portées,trèsminimes,ne
concernentque laplace d’un motoud’unsyntagme.Il nes’agitdonc
pasd’unetranscription, au senslinguistique du terme,mon objet
d’étude n'étantpasdirectementconcerné,dumoinspourcetarticle,
parlesphénomènesprosodiques.Il envade même pourlescomptes
rendusintégrauxdesdébatsàl’Assemblée nationale,quisonten libre
accès surlesite de l’Assemblée.S’ils sontglobalementfidèles,ilsle
sontcependantmoinsqueceuxduCM :quelquefoisdesfragments

Cousindecrapaud !Filsdebœufs!...

23

Ceci étantprécisé,je propose maintenantuneanalyse de
moncorpus,en m’appuyantsurladistinction effectuée par
Labov(1972/1978) entre insultes rituelles(rôle de l’auditoire,
absence devariété des thèmesàl’œuvre,importance d’avoir
toujoursle derniermotpouracquérirouconserverl’estime de
sespairs) etpersonnelles.Cette distinction est reprise par
LaforestetVincent(2004),quisoulignentànouveaul’aspect
codé desinsultes rituelles,etl’importance d’un public« qui en
évalue laqualité etoblige plusoumoins sonrécepteuràréagir
par une insulte enretour, avecsurenchèresi possible,pour
continuerle jeu» (2004:61), alorsque lesinsultespersonnelles
procèdent souventd’un «acte plus réactif qu’initiat(if »Ibid.),
mêmesi lafrontière entre lesdeuxest ténue,etque des
glissementsde lapremièrecatégorieàlasecondesont
fréquents.Cependant uncritère de discrimination,pourmon
corpus,estl’absence habituelle deréaction (dumoins
langagière)àlapremièrecatégorie,sibien quecesinsultes
adressées sont traitéescommes’ils’agissaitd’insultesnon
adressées(elles sontfaitespourêtre entenduesd’unauditoire
bien plus vaste que laseule personne interpellée), alorsque les
secondes sontbeaucoup plusindividualisées,peuvent toucherle
domaine privé,etappellentquelquefoisdes répliques.Mêmesi
touteapostrophe-insulteactualiseunacte de parolesocial perçu
comme dépréciatif,ilyadesmanières variéesderompre le
pacte interactionnel institutionnel,etdoncun échelonnement
danslaviolenceapostrophique.Leclassement seraeffectué en
prenantencomptecette gradualité:de l’insulte plusoumoins
rituelle ou ritualisée,qui dénonce l’absence de qualité globale

brefs sont réécrits,oudes segments sontdéplacés(casle plus
fréquent).Pource qui estdesoccurrencesproposées,j’aiconfronté les
comptes rendusécritsaveclaversion enregistréeàpartirde2003,
n'ayantpaseuaccèsauxenregistrementsantérieurs.Lesapostrophes
n'étaientpasconcernéesparcesmodifications syntaxiques.J’aisuivi
laprésentation propreauxcomptes rendusintégrauxde l’AN,sans
chercheràrendrecompte de ladimension prosodique de l’apostrophe
etdesonaccompagnementmimogestuel.

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