La violence verbale Tome 2

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La violence verbale, fortement invoquée dans les discours publics, questionne les sociolinguistes qui cherchent à en décrire les mécanismes linguistiques et interactionnels mais aussi les effets sociaux et institutionnels. Ce volume s'interroge sur la notion de "violence verbale" d'un point de vue diachronique pour en montrer les ancrages culturels et sociétaux.
Publié le : mardi 1 juillet 2008
Lecture(s) : 129
EAN13 : 9782296920798
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PARTIE 3

PERSPECTIVE
DIACHRONIQUE ET
HISTORIQUE

DU DECALOGUE AUX INCIVILITES:
ANALYSE DIACHRONIQUE DU LEXIQUE
METADISCURSIF DE LA VIOLENCE
1
VERBALE

2
DO M I NI Q U ELA G O R G E TT E

« Circule, Virgule, oujet’apostrophe ! »
Corpus Aixois de français parlé,
« Récits de vies de femmes »

Lorsqu’il est question deviolenceverbale, leslocuteursont
à leurdisposition detrèsnombreuxmotsoulocutions pour
rendre compte desactesde langagequiviennentd’être
accomplis pareux, contre euxou sousleurs yeux. De la
référence àun mode de dire(apostropher, invectiver), àun
résultat (couvrir d’injures, insulter, incendier)ouà deseffets
(clouer le bec, tuer, laidengier), les termesne manquent pas
dansle lexiquepourmettre enscène l’échange. Onrepère assez
rapidement que leschamps sémantiquesde la destruction etde
lasouilluresont récurrents ;cette métamorphose etcette mort
symboliquesde l’autresemblent permettre augroupe dese
réguleretde mieuxassurer sa cohésion.Cettevision a priori
paradoxale est particulièrement bien illustrée, nous semble-t-il,

1
Ce travail a été réalisé dans le cadre du projet de recherche
HUM200400321/FILO duMinisterio de EducaciónyCiencia, Espagne.
2
Université de Savoie/Laboratoire « littératures, langues,sociétés», équipe
«pragmasémantique de l’insulte ».

8

Partie3– Perspectivesdiachronique ethistorique

parle lexique métadiscursifque nousnous
d’examinerici d’unpointdevue diachronique.

proposons

Préambule : exprimer l’émotion vive
Avantdevoirdeprèslesexpressionsconsacréesde la
violenceverbale,unpremier pointmérite d’êtresouligné :
l’expression de l’émotionpassesouvent parlesmêmes typesde
métaphorisation, commesi finalement tout sentiment quisort
saon «uteur» de la mesure, de laraison le livraitàun
mouvementglobalsur une même échelle, allantde l’émotion
positive(cellequirendson auteurheureux)à l’émotion
négative(cellequirendson auteurmalheureux).Cette double
polarité, bien décriteparLaforestetVincent (2004), est validée
parlesdonnéesdiachroniques,quipermettentderetracerce
parcours sémantique.
Ainsi, ontrouve fréquemmentdanslesexpressionsde
l’émotion le mêmeverbe ounomservantdesupportauxdeux
modalitésopposéesde l’éloge oude l’agression, comme en
témoignentlesconstructionsbasées surleverbecouvrir,etce
tant pourleslocutions renvoyantà desconcepts qu’à desobjets
dumonde : onpeuten effetcouvrir d’injuresoud’élogesmais
aussid’orduresoude fleurs. De même, certains verbes, noms
oulocutions peuvent renvoyeraussi bien à de l’axiologie
positiveque négative,selon lesépoques: ainsi, «Il m’atué/
enguirlandé/apostrophé/ vanné »sont produitsde nosjours
pour renvoyergénéralementà desénoncés qui ontdévalorisé le
locuteur, maiscertainesde leursoccurrences renvoientaussi à
deséloges,soit surlaqualité de l’énoncéproduit parle
3
locuteur (« il est trèsdrôle, il m’atué [derire] »), ou surl’effet
produit parl’énoncésurL2 (enguirlanderestoriginellement
littéral,soitcouvrir de guirlandes;apostropherpeut signifier
de nosjourss’adresser à quelqu’un;vannerdécritaussi les

3
Nousabrégeronsdésormais parcommoditélocuteurparL1etallocutaire
parL2.

Du décalogue aux incivilités…

9

traitsd’esprit que l’on échange au sein d’un groupe).Enfin, à
l’intérieurmême de dénominationsglobales, ontrouve aussi les
deux pôles: ainsi, certainsnomsd’oiseaux peuventêtrepositifs
(cocotte, ma poule, ma caille, mon canard, ma colombe)ou
négatifs(pie, grue, vautour, coq, perroquet, corbeau).
Toutefois, l’étiquetage global(« donnerdesnomsd’oiseaux»)
renvoie majoritairementà lapéjoration(connotation de
l’expression), alors qu’onpourrait pourtantdécrire de même les
termesd’adresse caressifs.Ontrouvesensiblementle même
phénomène avdiec «re des sottises» :soitc’estle contenu
sémantiquequi estjugésot,soitcesontles termes quisont
jugésoutrageants.On levoit, l’étude du métadiscours
axiologique estloin d’être aussi lissequ’on ne l’imagineraità
premièrevue.Nousnepourronsicitraiterdes termescaressifs,
qui mériteraientla même étude, etnousnousentiendronsdonc
pourle momentauxlocutionsàvaleurnégative.
Unpoint quiressortnettementdansl’étymologie des termes
consacrésà l’agressionverbale estle lien à laviolencephysique
età la dimension corporelle.

Le corps dégradé : de l’attaque physique
au meurtre verbal

Nous verrons toutd’abord les termes renvoyantà l’aspect
physique de l’agression et qui,par« changement» devaleur
sémantique, ont transformé cette agression concrète en acte
symbolique,renvoyantàun outrageverbal.

Mémoires d’une bataille rangée
On notera dans unpremier temps qu’insulter,verbe cardinal
actuelpour rendre compte desactesillocutoires violents,
désigne en latinune atteinte concrète à l’intégrité corporelle :
insultareapouréquivalentlittéral «sauter sur»,puisle
substantif correspondantgagnera lesensd’« attaque armée »;
e
cettevaleurestencoreperceptible dansdes usagesdu 17siècle
(ici,unetragédie antique; peut-être doit-onvoirdanscet

10

Partie3– Perspectivesdiachronique ethistorique

exempleun emploipolysémique jouant surl’étymologie du
terme et sonusageplus tardif?):
1) puis-je lereciter,/Ou toy,pere esploré,pourras-tul'escouter,/
Qu'ilperpetreun forfait quisembleroithorrible/àtoutceque l'Enfer
loge deplus terrible/ ;Il insulte au corps mort, etd'un brasfurieux /
Le frontluydeshonore etluy poche les yeux/ ; (Antoine de
Montchrestien,Hector,1604 : 89/ACTE V: 89).
Un autreverbe a aumoyen âge le mêmetype desens:
e e
vitupérerrenvoie en effet,selon le TLF, à: «2moit.Xs.
trans.vituperer[aucun] « mutiler, défigurer»(St Léger, éd.J.
Linskill,159; v.note corresp.), attest.Isolée ». Voici les vers
enquestion :
2)Am laslawrasli faitalier /Hanc la linguaquœ autinquev./
Cumsi l'aut tothvituperét,/DistEvvruïns,quitan fud miels:/« Hora
perdud don Deu parlier; /Ja nonpodra maisDeulaudier.»(XXVII;
U.Harsch1999 – Biblioteca Augustana;
http://www.intratext.com/X/FRA0017.HTM)
danslesquelsil apparaîten effet que le châtimentest
physique(sections soulignéesdansla citation),puisque l’ony
décritl’ablation de différentsorganes, dontla langue, et que ce
verbe apparaîtcommerendantcompte de l’ensemble de
l’opération.Toutefois, il estremarquableque lescontextes
gauche etdroitdevitupérerrenvoientà laparole.
De même, leverbetancer(<tencier< *tentiare, tendere)
renvoie-t-il àune actionphysique(«tendre, faire effort»), mais
il auratrès tôt unsensd’acteverbal, ainsiqu’entémoigne la
Chanson de Roland:
3)Ad Apolin en curentenune crute,/Tencent a lui,laidementle
despersunent:/! mal« Evaisdeus,por quei nusfais tel hunte?»
(Roland,vv.2580-2582).
On notera de nouveau un jeu surlapolysémie, comme en(1)
eten(2),puisqu’on diraitbien ici aussique lesdeux sens sont
convoquésà la fois (un autreverbe de mouvement précède

Du décalogue aux incivilités…

11

tencer:curent);deplus, lesegment suivant revient surla
4
dimensionphysique de l’outrage.
Les verbeslaidiretvilenerrenvoienteuxaussi à des
maltraitances physiques (4.a, d ete)età desoutrages verbaux
(4.b etf), et sontd’ailleursfréquemmenten co-occurrence avec
des verbes renvoyant sansambiguïté à laviolencephysique(4.d
ete),quand ilsneprennent paslesensde «violer», comme en
(4.c etg);ils peuventaussi être en co-occurrence(4.b):
4.a)La bataille moltbien fornissent /Qu'ils'entrefierentet
ledissent/Depesanzcousetde felons. (Chrestien de Troyes,Chev.
de la Charrette,p. 100, Tarbé,ap.Godefroy)
b)Coustume esten Bourgoingneque, [se] aucun estlaidizou
vituperézd'un autre oudepluseurs, lesfreresoulescousinsdulaidiz
sepuentclamercomme laidizetle appelleren leurcourage.La
laidure etlavillenie faite oudite àson frere ouàson cousin germain,
ilsepuet tenir pourlaidiz. (Cout. bourg. gloséP.M., c.1380-1400,
230).
c)[Enparlantde lavertud'une jeune fille] : Sivoulez que jevous
laidisseEt vostrepére etmoy traisse, Dequi j'atens toutmon bien
fait!(Mir. Amis, c.1365,22).
d) ...pourcrainte etdoubtequ'il ne fustmené horsde Parisen
prison et par violence etvillenéensapersonne(Baye, I,1400-1410,
314). (ap.Godefroy).
e)Mais quantil ont tuitdebatuLe don detoute leur vertuEtil ont
l'amantvillenéVilleinnementet ramposné Etdespitéparleurenvie
Comvilleins pleinsdevillenie, Sachiez que ces sisdamoiselles, Qui
sontjuenes, gentisetbelles, SontchampionsetadvocasPourl'amant
qui est sitrésmasQu'il estdetoute doleur pleinsPourla doubtance
des villeins. (Guillaume de Machaut,D. verg., a.1340, 43).

4
Despersunent,soitlittéralement« défigurer», est traduit parJ.Dufournet
par« injurient», carceverbe estaussi attesté commerenvoyantà l’insulte,
parexemple :« Filsavileinvosoi blasmer /Etlaidiretdespersoner. /»
d
(Parton., Richel. 19152, f°164.ap.Godefroy).Onretrouve danscetexemple
la co-occurrence desdeux termes.Laidementrenvoie à la manière dontest
perçuce blasphème desSarrasins parle narrateuromniscient, chrétien; traduit
par« outrageusement»(Godefroy)ou«violemment»(J.Dufournet).Nous
reviendrons surcesdeux verbesdansnotresection consacrée auchangement
d’apparencephysique.

12

Partie3– Perspectivesdiachronique ethistorique

f)Cesteyre,sique devantest touchié, contraintle cuerde
commun coursà faireparlerla bouche oultrageusement,soiten
menacesouenvillenantautrui, etdont souventensuitmal et
repentance,quoy que aucune fois soitàtart. (Christine de Pizan,Paix
W.,1412-1413,173).
g)nesoiezjasi abusezenvozcourages que je mereputesi lasche
que je la laissevillannernesouffrirluyfaire injure(CNN,
c.14561467, 550).
Certainsde cesexemples semblenthésiterentre deux sens,
ou plutôtlesmettre àprofit: ainsi, il estdifficile detrancher
pour (4.b)entre outragephysique ou verbal(la co-occurrence
avecvitupérernesimplifiepasleschoses), de mêmepour (4.e)
oùl’on imagine mal de jeunesfemmesnoblesbattantleur
soupirant.
Dansces quatre cas, il nes’agitdoncpasd’unchangement
desens parmétaphorisation mais plutôtd’ungaindevaleur
sémantique,par transposition des propriétésd’un domaine
d’action(geste) vers un autre(parole)mais surtout par
changementdepointdevue.Plutôt que dese focaliser
uniquement surl’acteproduit physiquement, objectivement
identifiable, onse concentre alors surles résultatsde cetacte,
puisquepour qu’ilyaitinsulte, il faut que le destinataire et /ou
lepublicreconnaisse(nt)etentérine(nt)lavisée dulocuteur
(Lagorgette,1998,2002et sous presse).Lepassage d’un niveau
à l’autrese fait parle lien aucontexte,quipermetde
sélectionner plutôt unsens que l’autre, mais rend aussiparfois
possible de maintenirlesdeux.Comme leremarquaitjoliment
lapetite Esther (9 ans)durant son entretien : «une insulte, c’est
commeun coup, maisdans ton cœur»(corpus« métadiscours
d’enfants», Université de Savoie,2004).
Quant àtraiter(<tractare,soit«traîneravecviolence,
manier»), il aperduaufil du temps savaleurdeverbe de
mouvement, mêmesi celuiqui estinsultépeut sesentir
métaphoriquement traîné horsdesonterritoireusuel, horsde
sesappellationsconventionnelles (E.T.Hall diraithorsdeses
«sphères») ;ceci dit, onreconnaîtdanslesemploisde ceverbe
sa fortevaleur pragmatique,qui d’ailleursestmise enreliefpar
sa fréquente constructiontransitive directe, alors qu’il est un

Du décalogue aux incivilités…

13

verbe deparole donton attendrait qu’il introduiseun discours
cité :
4)Un garçon arépondu (touslesgarçonsétaientducôté de
Louisette, forcément): « M'dame ! Caroline Ragazzi atraité la mère à
Belkacem ! – Traité?Comment traité?Traité de quoi?» Elle en
ratait pas une lapauvre.Peut-êtrequ'ellesavaitbienparlerle français
mais pourcequi étaitde le causer, elleyconnaissait rien. (Fanny
Seguin,L'Arme à gauche,1990, Frantext:25)
L’absence de complémentd’objetindirectmeten évidence
le fait que cesoitl’acte accompliplutôt que le contenu
propositionnelqui compte dansl’énonciation;ce contenu,
lorsqu’il estexpriméparl’accusé,renvoie d’ailleurs souventà
desformulesfigées qui elles-mêmesne font querenforcerl’acte
d’insulterdans savirulence etnon dans savolonté de
3
caractériserautrui(5.a), mêmesi lesens peut êtrepris
littéralement parl’allocutaire(5.b):
5.a)Tremblant, je merangeai contre letrottoiretdescendisde mon
véhicule.Le conducteurde la Seatne m'avait pasattendu,repartant
aprèsm'avoirtraité defilsdepute, ceque je n'étaisdetoute évidence
pas, mapauvre mère n'ayantguère eule loisirdes'amuser.Dumoins,
je lesupposais.Je marchaiun long momentdansles rues (Michel Del
Castillo,La Nuit du décret,1981, EditionsduSeuil :155).
b)Sesallusions se font plusinsistantes...Je mesuisbattuétant
gosse lorsqu'unpetit salopard m'atraité defilsdepute. (Alphonse
Boudard,Mourir d’enfance,1995, Frantext:219).
Ceverberenvoie donc essentiellementà l’insulteverbale et
peutmêmeserviràrenforcerlavaleur pragmatique de l’énoncé
du syntagme nominal axiologique, lorsqu’il estaccompagné
d’un complémentd’objetindirect parl’insulteur (6.a), puisque
traiter denepeut renvoyer qu’à desjugementsdevaleur
négatifset suffità orienterl’interprétation du termequisuit
(6.b):
6.a)Et puisquevousavezeul'imprudence de me fairesouvenir
d'une conversation aucoursde laquelle enprésence de M..Gaston
Gallimard etPierre DrieuLaRochelle, jevousaiprécisémenttraité
de CON, jesaisiscette occasion devousassurer que je n'aipas
changé d'opinion àvotresujet. (LouisAragon,Oeuvre poétique,1989,
Livre club Diderot,t.II :637, correspondance(1925)).
6.b)- Cava?

14

Partie3– Perspectivesdiachronique ethistorique

- Non, çavapas: il m’atraitée de puriste!(entendu, mars 2002).
Avec cescinq verbes, nous voyons que le coup physiqueva
donc graduellement, entermesdiachroniques, être
symboliquementdoublé et représentéparle coup verbal.
Enfin, un derniercasnousestfourniparlephénomène
inverse, où untermerenvoyantàuntype de discours prendra le
sensd’un coup: nombreux seraientlesgrammairiensmodernes
quiseraient surprisd’apprendreque lorsqu’ilsmentionnentla
notion d’apostrophepour renvoyerà la fonctionvocative,un
e e
locuteurdes 17et 18siècles se méprendraitet songerait tout
d’abord àuntype de discours virulentetagressif(7.a)ou même
à une claque(7.b):
7.a)Je n'approuve ni l'apostrophedu predicateurde la ligue, ni le
complimentdu premierambassadeur, ni l'entousiasme du second, ni la
devise du prince, ni la licencieuse application des paroles tiréesdu
symbole desapostres. (Jean-LouisGuez de Balzac,Dissertations
chrestiennes et morales, 1654,apud TLF:301).
b) 1704 « gifle »(Regnard,Folies amour.sc. 11dsLITTRÉ : « A
cescris redoublésetdontjeriaisfort,/J'accoursetjevous voisétendu
surlaplace/Avecuneapostrophe au milieu de la face») (ap.TLF).
Ce dernier sens,quipeut paraîtreparticulièrementexotique
aulecteurmoderne, n’est pourtant pas si loin de nousainsi
qu’entémoigne notre exergue,tirée ducorpusaixoisde français
parlé, etcouramment répétéeparla jeunesse.Onvoitici
comment un termequirenvoie initialementàuntype de
discours, àsavisée argumentative globale, nesert plus qu’à
caractériser untype de mots.On estdoncpassé,par un
mécanisme bien connuetfréquentde métonymie, ducontenant
aucontenuetde la cause au résultat.

Dudiscours auxactes
De même, lesdeux termesd’invectiveetdequolibets,
désormaisemployés pourcaractériserdes typesde motsdansla
littérature linguistique consacrée à laviolenceverbale,
renvoyaient-ilsàuntype de discourscodéparlarhétorique
classiqudane :sle casde l’invective, ils’agitd’un «Discours
violentetinjurieuxcontrequelqu'un ou quelque chose »(TLFI),

Du décalogue aux incivilités…

15

ainsiqu’entémoignentlesexemples suivants, oùl’usage du
termesemblerenvoyeràuntype de direplutôt qu’à des termes
isolés:
8.a)Et surcepassage,si j'avois unpeude barbe grise,je me
laisserois faire invective contreceste jeunessesote, brutale et
desordonnéequi neseplaist qu'èschosesinutiles, immodesteset sans
esprit, etnepropose autrepourguide ougouverneur qu'un nonchaloir,
reputantinjure d'estreveuavoirfait quelque chose deprofit. (Philibert
deVienne,Le Philosophe de court,1548, Frantext: 59).
b) Qu'est-ceque l'invective?Une attaquepersonnelle, fondée, à
l'occasion d'événements publics,surles torts, défauts, ou stupres, de
celuique l'on attaque.L'invectivepeutprendre desformesdiverses,
allantde l'insulte directe à l'allusion appuyée.Maiselle doit toujours
être motivée. (Léon Daudet,Bréviaire du journalisme, 1936,
Frantext:211).
c)Nousnousdisposons: Rolands'échauffepar quelques-unesde
sescaressesordinaires ;il montesurletabouret, je l'accroche;ilveut
que je l'invectivependantcetemps-là,que je luireprochetoutesles
horreursdesavie, je le fais ;bientôt son dard menace le ciel,
luimême me fait signe deretirerletabouret, j'obéis (D.A.F.de Sade,
Justine ou les Malheurs de la vertu,1791, Frantext:338)
tandis que lequolibet (quod libet, étymologiquement)est,
« dansl’université médiévale, [une] disputesurdes sujetsnon
préparés, laissésà l’initiative de l’assistance »(TLFI)et que
l’ontrouve chezJoinville(Vie de St Louis,§668) une attestation
quipermetauTLFI de gloserletermepar« conversation à
bâtons rompus» -sens trèslointainpar rapportauxexemples
suivants:
9.a)Comme le malin Esprit se mit susl'affligé Fauste avec des
proposinjurieuxdereproche etmoquerie etavecdes quolibets.
(Pierre-VictorPalma-Cayet,L'Histoire prodigieuse du Docteur
Fauste,1598, Frantext:202-203).
b)« Espritfort» et« librepensée »sontdevenusdes quolibets
(Paul Valéry,Mauvaises pensées,1942,ap.TLFI :24)
Cescinqexemplesmettentbien enrelief, nous semble-t-il,
commentle nom d’un mode discursifpermetaussi de
caractériserles termes qui le constituententant quetel.
Dansle même ordre d’idées,anathèmeet sesdérivés
renvoienteuxaussi étymologiquementà desactes physiques

16

Partie3– Perspectivesdiachronique ethistorique

puisàun discoursetenfin à leur résultat priscomme acte :le
TLF mentionne ainsi, outre lesensantique d’« offrande
religieuse,victime expiatoircele »,ui d’« objetde
malédiction », et, enfin, «p.méton., acteparlequelun être est
frappé de malédiction », « excommunicationpublique » – nous
donnons un exemple de cetacte de langage conventionnel en
(10.a)dontonvoiticise déroulerlesdifférentesétapes:tout
d’abord, le jugement[A]parle détenteurde l’autorité,puisla
validation etla fin de la construction de l’acteparle groupe
mandaté [B] etenfin lesconséquencesconcrètesdujugement
pourle condamné,quisetrouve de faitexilé, donc chasséparle
groupe [C].Arrive enfintoujoursdansle TLF lesensleplus
courammentemployé de nosjoursCondamna, «tion,
réprobation énergique, blâmesévère à l'adresse d'unepersonne,
d'un acte, d'une opinion, etc. ;malédiction ».Quelques
occurrences, dont (10.b)maisaussi lasection en gras (dans
(10.a)[A]), opèrent un lien à des stigmates,tandis que l’on
repère aussi le glissement verslesensaffaibli(et surtoutlaïc)
d’insulte(10.c):
10.a)Quand la délibération futclause, leprésidentdu synodese
leva, et prononça l'anathèmeselon lesformulesconsacrées: [A] «par
le jugementdu père, dufilsetdu saint-esprit, envertude lapuissance
accordée auxapôtresetaux successeursdesapôtres, de lieretde
délierdansle ciel et surlaterre,tousensemble nousdécrétons que
Leudaste,semeurdescandale, accusateurde lareine, faux
dénonciateurd'un évêque, attendu qu'ils'est soustraità l'audiencepour
échapperàson jugement,sera désormais séparé dugiron de lasainte
mère église etexcludetoute communion chrétienne, danslavie
présente etdanslavie àvenir.Que nul chrétien ne lui disesalutetne
lui donne le baiser.Que nulprêtre ne célèbrepourlui la messe etne
lui administre lasainte communion ducorpsetdu sang de
JésusChrist.Quepersonne ne lui fasse compagnie, ne lereçoive dans sa
maison, netraite avec lui d’aucune affaire, ne boive, ne mange, ne
converse avec lui, à moins que ce nesoit pourl’engageràserepentir.
Qu’ilsoitmauditde Dieulepèrequi a créé l’homme; qu’ilsoit
mauditde Dieule fils qui asouffert pourl’homme; qu’ilsoitmaudit
de l’esprit saint quiserépandsurnousaubaptême; qu’ilsoitmaudit
detousles saints qui depuisle commencementdumonde ont trouvé
grâce devantDieu.Qu’ilsoitmaudit partoutoùilsetrouvera, à la

Du décalogue aux incivilités…

17

maison ou aux champs,surla granderoute oudanslesentier.Qu’il
soitmaudit vivantetmourant, danslaveille etdanslesommeil, dans
letravail etdanslerepos.[A’]Qu’il soit maudit dans toutes les
forces et tous les organes de son corps. Qu’il soit maudit dans
toute la charpente de ses membres, et que du sommet de la tête à
la plante des pieds il n’y ait pas sur lui la moindre place qui reste
saine.Qu’ilsoitlivré aux suppliceséternelsavec Dathan etAbiron, et
avec ceux qui ontditau seigneur:retire-toi de nous.Etde mêmeque
le feu s’éteintdansl’eau,qu’ainsisa lumières’éteigne.Etde même
que le feu s'éteintdansl'eau,qu'ainsisa lumières'éteignepourjamais,
à moins qu'il neserepente et qu'il nevienne donner satisfaction ».[B]
A cesderniersmots,touslesmembresde l'assemblée,qui avaient
écouté jusque-là dans unsilence derecueillement, élevèrentensemble
lavoix, etcrièrentàplusieurs reprises:« amen,que cela soit, que
cela soit, qu'il soit anathème ; amen, amen ».[C] Cetarrêt, dontles
menaces religieusesétaient vraimenteffrayantesetdontleseffets
civilséquivalaient pourle condamné àla mise hors de la loi du
royaume, futnotifiépar une lettre circulaire àtousceuxdesévêques
de Neustriequi n'avaient pasassisté auconcile. (Augustin Thierry,
Récits des temps mérovingiens,1840, Frantext:284-286).
b)Une monotonie assoupissanteplanesurlaplupartdesesécrits,
qui n'ont que deux sujets, la Bible et sesennemis: il blasphème ouil
insulte.Saplaisanteriesivantée estcependantloin d'être
irréprleochable :rirequ'elle excite n'est paslégitime;c'est une
grimace.N'avez-vous jamais remarqué que l'anathème divin fut
écrit sur son visage? (…)Allez contempler sa figureau palaisde
l'ermitage(…)Ilya autantdevérité danscettetêtequ'ilyen auroit
dans unplâtrepris surle cadavre. (Joseph de Maistre,Les Soirées de
Saint-Pétersbourg,1821, Frantext:274, Quatrième entretien).
c)De cette épithète à celle de mauvaisetête, leplusgrand
anathèmeenprovince, il n'yaqu'unpas. (Stendhal,Le Rouge et le
noir,1830, Frantext: 470).
Ce mot suffit à luiseul àrésumer plusieurs traits
fondamentauxdumétadiscours surlaviolenceverbale :il
associe en effetla dimension depunition/mutilationphysique,
laréprobation dugroupesocialqui choisitd’infligercette
mesure, laportée concrète d’un acte de langage,sesconditions
de félicité conventionnellesetnon-conventionnelles,sa capacité
à englober un mode argumentatif etenfin la dimension

18

Partie3– Perspectivesdiachronique ethistorique

religieuse, dontnous verronsmaintenant qu’elle estessentielle à
l’interprétation des termes qui nousintéressent.

Expédier ad patres/Patrem
Unpointà ne jamais perdre devuesi l’onveutcomprendre
l’évolution des termesconsidérésestlavaleur religieuse detout
discoursdansle cadre de lasociété occidentale antique et
médiévale;ce caractère fortde laparole comme acte,qui
omnubilait philosopheset théologiensdesdeux périodes
(Huston,1980 ;Casagrande etVecchio,1991 ;I.Rosier,1994),
est visibletout particulièrementavec les termes renvoyantau
suprême outrlage :’insulte à la divinité.S’il nes’agit pluslà,
comme dans quelques unsdescas précédents, de frapper
l’autre, c’esten faitdumouvementinversequ’il est question :
s’attaquerà l’intégrité de l’autrepeutavoirdesconséquences
trèsconcrètesdanslescroyancesjudéo-chrétiennes puisque
l’insulte à Dieuamène la destruction dulocuteuret que l’insulte
à la créaturetouche aussison Père, lequel jugeparle biaisde
l’ordalie.Nousavonsmontré ailleurs (Lagorgette,2003a) que
l’issue ducombatdansleschansonsde gestevient souvent
validerouaucontraire nierlavaleurdevérité desinsultes
proférées parlesdeuxcamps.Qui touche au chrétiende bonne
foien lere-nommant s’expose àvoir son actepuniparle
véritable créateur– le chemin menantde l’insulte aublasphème
estdonc bienpluscourt qu’il n’y peut paraître,surtout si l’on
suitle bras vengeurdeRoland,parexemple.Ainsi, leverbe
blastengieren ancien français renvoie-t-il à cesdeux sens
d’insulter(11.a etb)etdeblasphémer(11.c):
11.a)Li dux Guillaumesotces blastenges,/Ces reprochese ces
laidenges (Benedeit,Chron. Ducs de Norm., II, 9370,ap.Godefroy).
b)Ils’oiblastengier,si fortgaber. (Aiol,v.1000;ibid.).
c) .I.deslarrons qui lapendoit /Dieublatenjoit,si li disoit…
(Geff.,.VII. est. dumonde;ibid.)
tandis qu’untroisièmesens,que nous serions tentée
d’associeràmaudire,vu sesco-occurrences, émergeraplus tard
pourleverbeblasphémer:

Du décalogue aux incivilités…

19

d)Ausquelz, etafinqu’ilzne feussentmeuzde mal faire ou
injurierleditHardipourl’enormité duditcas, futdefendude le
mutiler, blasphemer ne injurier(Roye,Chronique scandaleuse,t.1,
1460:305)
dont unsubstantif dérivé,blasphemacion,prend d’ailleursle
sensd’insulte:
e)Nousferonsfin de ce jourd'uy /Aux tresgriefvesextorcions /
Peinesetblasphemacions/Qu'en la maison d'Anne endura. (Arnoul
Greban,Mist. de la pass.,19932, G.Paris,ap.Godefroy).
Comme on levoitasseznettementdanscesderniers
exemples, lesfrontièresentre cesdifférentsactesde langage
semblentêtresouventmal démarquées, même dansles
occurrencescontemporainesdetermes pourtantétrangersà
premièrevue àunequelconqueréférencereligieuse :
12.a)Lapensée aperducette obliquitésuspectequi eut untel
pouvoirdeséduction etd'erreur: elles'exaspère jusqu'à l'invective
et ce n'est point seulement Dieu qu'elle outrage, maisl'homme
qu'elle dégrade et tourne en dérision.Ainsi l'amour yestlimité à la
sensualité, l'héroïsme moqué(Henri Massis,Jugements,t. 1 / 1923).
b)En grommelantdesinvectivescapables de compromettre son
salut éternel (car il y met en cause l’existence de Dieu, lui, le
baptiste) Bérurier va regarder à l’avant de la tire.(San-Antonio,
N’en jetezplus !,1971, Frantext:193).
Si lesalut éternel de Bérurierestfinalementmoinsen danger
que celui duneveude Marsile appelant« fou» Charlemagne, il
n’enrestepasmoins que lesaintacte dubaptêmereste
symboliquementfort puisque c’est parluique le dieuchrétien
«reconnaîtles siens».Modifierle nom de l’autre n’estcertes
pasle battre oule découperen morceaux, maisce n’est pasnon
plusaussi anodinqu’ily paraît, car, après tout, le nouvel
étiquetagepeut trèsbiensupplanterle choix parental,
neseraitceque dansl’usage courant parle biaisdu sobriquet,quipeut
modifierleregard desautres surla cible aussi bien en cequi
concerneson essencequeson apparence.

20

Partie3– Perspectivesdiachronique ethistorique

Métamorphoses :du quidam à la bête de foire habillée pour
l’hiver
Lavolonté dere-caractériserl’autre en lui attribuantdes
dénominationsnon-conventionnelles pour un être humainpeut
se manifesteràtraversl’usage de nomscommuns portantdes
jugementsdevaleur surdesattitudeshumaines, ouencorepar
l’assimilation à desanimaux, objetsou substancesdontla
connotationpéjorative estcommune à l’ensemble dugroupe
auquel appartiennentlesdeux partenairesde l’échange
discursif.L’insulteur redéfinitl’insulté en lui imputantcomme
réellesdes«qualités»qu’il estime avoirdéceléeschezlui.Son
objectif estde donneràvoiraugroupequellevraiepersonne
elletolère ensonsein.Il nes’agitdoncpasd’une
transformation de l’objetdénommé lui-même, comme dansles
formulesmagiquesdes rituelsde métamorphosesantiques, mais
d’une modification du regardportéparle groupesurla cible de
la description.Le nompropre, dansles sociétésfondées surla
dénomination anthroponymique,sert précisémentà distinguer
un être(doué d’une âme danscetype de groupesetde
représentations)desautrescatégories vivantesouinaniméesde
la Création.Le nom humain au moyen âgepeutainsi être
caractérisé comme «droit»(soit«vrai »), etcedroit nomest
celui dubaptême(Lagorgette,sous presse1).Apartirde là,
insulterl’autre,pourallerauboutde la logique de l’insulteur
qui croitavoir raison, devient unerévélation, nonun acte
abusif,quipeutêtre assimilé aubaptême.

Transformer
Ontrouve ainsi de fréquentes référencesà cetactereligieux
pour renvoyerà desénonciationsaxiologiques ;généralement,
l’emploi du verbebaptiserdansce genre de contexte est
ironique et vientdunarrateuromniscient (13.a), maisilpeut
aussi émanerde l’insulteur (13.b):
13.a)Et quand ilvit[…] le bourgoisentresbeaulitencourtiné
avecsasecundepersonne, Dieu scet s’ilparla haultetblasonna bien
lesarmesdeson bonvoisin.Orl’appelleribauld, après putier, après

Du décalogue aux incivilités…

21

yvroigne;et tantbienle baptisequetousceulxde la chambre etluy
avecs'enrioientbien fort. (CNN,1, l.89-97)
b)Tric,trat,troc,trop,trousselant triquetroque,/Trainctrès
terreux,trepdetriquenoque,/Traistretrousson,triquenique
tribrarque,/Truyetroussine,triquedondaynetroque,/Tristetruande,
tripletroubletibroque,/Très viltrect traict,traffiguetripliarque,/
Tracetrouvée,tribullantetrymarque,/Treftriboillé,trèsorrible
triarque/Tribut troué,tramblante,tromperesse,/Tremebundeuse,
trape,trousse,traistresse,/Quisuffiroitd'anathematizer /Ton
desarroyetmontheume atizer /D'espitetonsenormeset parvers ? /Où
prendroit-on,pourte mal baptiser,/Vitupereretfantasmatiser,/
Assezd'opprobreset reprochesdivers ? /Suffiroient pointad ce huyt
oudix vers ? / (André de la Vigne,Les Complaintes et épitaphes du
ème
royde la Bazoche,150:393-394, fin du 15siècle;basetextuelle
de françaismédiéval, ATILF).
Dans ces deuxexemples, on noteraque des syntagmes
nominaux péjoratifs précèdentleverbequirésume lavisée
illocutoire de l’acte accompliparces termes.Ceverbe està
chaque foisen collocation avec d’autresélémentsdumême
champ sémantique, afin, dirait-on, d’enpréciserclairementle
but.On assiste donc ici àun double mouvementde
catégorisation d’un dire etd’assertion forte desintentions
pragmatiquesdulocuteur.Enfin, dernier point saillantde ces
deuxoccurrences, le lien aumétaphysique est vigoureusement
soulignéparl’allusion à la lignée(blasonner les armes, en13.a
– ceverbe estaussi donné comme équivalentàinsulterpar
Godefroy)ouaux traitements que l’onsouhaite à l’âme de
l’incriminé(13.b).
Cesecond baptêmepeutaussipasser parlerenvoi àun
stéréotype,quisemble dépersonnaliserl’insulté deuxfois, la
première ensupprimant son étiquetageusuel, etlaseconde en
l’assimilantàun autre individud’une espèceparticulière(ici, le
lettré latinisant ridicule et pompeux):
14)« Du regent qui combatit une harengère du petit pontà belles
injures» :(...)mais, de cequ'elle luyfitdeuxliards, il n'en offrit
qu'un, dontceste harangèrese fascha etl'appella injure,en luy
disant: «Va,va,Joannes!(…)»(Bonaventure desPériers,
Nouvelles récréations,63, Frantext: 495).

22

Partie3– Perspectivesdiachronique ethistorique

Onretrouve ce changementde nompropre danslesdeux
expressions«se faire appelerJules /Arthur».
Biensouvent, ce changement de dénomination estsubsumé
commetel de manière indéfinie(15.a etb)– on donnetous
« ces» noms qui justementnesontjamaisle nom «propre »,
celuique ne donnepasla « languesale »– maisil arrive aussi
que l’expression ne fassequ’annoncerla liste desoutrages
proférés (15.c):
15.a)[le narrateurestdansdes toilettes publiques, il guette] Je
regardaipartout, etmêmepardessuslescloisons,ce qui me valut
d’être appelé d’un certain nombre de noms. (D.Westlake,Le
Pigeon récalcitrant, Paris, Gallimard, Série noire,1968 :143).
b)J’yaidonné tous les noms d’la terre / et encore d’autres,
bien moins courants/ça l’aréveillé aussisec/et ym’a dit: « arrête
ton char!/ tum’prends vraiment pour unpauv’mec/j’vais t’en filer,
d’lasérie noire ! »(BorisVian,Fais-moi mal).
c) Derrière nous,une meute mécanique aboie detous sesklaxons,
malgré l’œuvre ducherDubois, afin deréclamerlepassage. Béruleur
fait«poupougne » de la main, lepouces’opposantauxautresdoigts,
tu sais, comme ça?Ce qui lui vaut des appellations non contrôlées
de «sale con», «tête de nœu« figd »,ure de fesses»(cequi est
presqueunereditepar rapportà laprécédenteinvective)enc… de, «
frais», « gueule depaf »(autresynonyme), « goret pourri », « cul en
fleurba», «udru«che »,tasde merde »,«sac àvache »,« gros
dégueulass«e »,trbo», «ogne de conuille à claques», etjevais te
dir« cae :pitaliste »(San-Antonio,Dis bonjour à la dame,1975/
1986:121, Paris, Fleuve noir).
Comme en témoigne ce dernierexemple, lavariété desdites
étiquettesne connaîten guise de limites que cellesde
l’imagination dulocuteur.Lerègne animal étanten bonneplace
danslepalmarèsdesdomainesfournissantdesélémentsde
comparaison, il arrivesouvent que l’insultésoit victime de ce
changementcatégorielqui de faitlui nie à la fois raison, âme et
parole.Un groupe d’animaux trèsfréquemmentmisà
contribution estcelui desoiseaux, àtelpoint que l’ontrouve

Du décalogue aux incivilités…

23

5
l’expression « donnerdesnomsd’oiseauxé» commequivalent
à «insulter», bienqu’aucunvolatile n’aitété mentionné;au
contraire, le faitde donnerdevraisnomsd’oiseauxà des
personnes permetla création d’effetscomiquesindéniables
(16.a),surtoutlorsque cesnoms s’appliquentàune cible non
conventionnelle(etnonpertinentesi ons’entientau sens
littéral)comme en(16.b)– l’objectif de cesappellationsétant
de « clouerle bec » etde « couperlesifflet» desimpudents:
16.a)Nino bâilla et s’étira.Laplantureuse Marianne dormaitnue
àson côté. (…)Iltapasurlesfessesdesa compagne,sans
ménagement.Elle grogna, jura,renifla et se leva,traitant Nino d’un
certain nombre de noms d’oiseaux corses qui le firent sourire.Il
s’imagina en gypaète barbu.Il la contempla en connaisseur,sa grande
cigogne,qui gagnaitla cuisine danslasplendeurdesaquarantaine.
(FrançoisThomazeau,Qui a brûlé le diable?,Paris, Librio,2001:
77).
b)Antoine appuya derechefsurle col de lavachesoufflante,la
traita de quelques noms d'oiseauxet parvintàsesfins.Le bovidé
vexésortitde l'étable, mâchonnant un cigare de foin.Antoinepassa au
suivant,qui lui marcha d'embléesurlepied. (René Fallet,Le
triporteur,1951, Frantext: 91-92).
L’expressdonneion «rdesnomsd’oiseaux»peutêtre
défigée, comme danscesdeuxexemples– etcomme laplupart
desexpressions quirenvoientàune modificationverbale de
l’apparencephysique.

Relooker
Décrire l’autresous un jourmoral nouveauetdéfavorable
est perçuaumoyen âge commeunevéritable opération de
chirurgie esthétiquesociale :quelques verbes, déjà évoqués,
renvoienten effetàune modification du physique et/oudu
statut social, commevileiner,laidir(qui a donnéenlaidir),
laidangier,despersuner (défigurer/outrager, comme en(17.b)

5
Expressionseule enson genrepuisqu’on ne dit pas« donnerdesnomsde
poissons»,parexemple, alors que ce groupe estlui aussitrès populaire avec
sesmorue, maquereau,thonetautresgueules de raie.

24

Partie3– Perspectivesdiachronique ethistorique

oùencoreune foislesdeux sensà la fois semblent présents).
L’intervention d’un accusateurdégrade;vileinrenvoie àune
classesociale basse, non noble, etdire dumal d’autrui est un
péché indigne d’unpreudhomme,qui abaisseson auteurà ce
rang inférieur (17.b);les termesassociés,vilenieetvilener,
rendentcompte de ce doublerisque(comme en(4.b etf)aussi
du reste):
17.a)- Renart, oroi ge vilenie,/ qantdetel chose mesordites./
(Renart, I,vv.586-7).
b)Fils a vileinvosoi blasmer /Etlaidiretdespersoner./ (Parton.,
d
Richel. 19152, f°164 ,ap.Godefroy)
tandis que lesmotsdits sontautantd’élémentsinesthétiques
infligésà l’autre,qu’ils risquentd’enlaidir– à moins qu’ilsne
reviennentà leurlocuteurinitial,souscouvertde l’opinion du
publicquirendra compte de l’acte de langage en constatantla
volonté dégradante deL1 (17.a etb,18.a etb):
18.a)CarGrace, matréschiere amie,/Va a Dangier, et se liprie/
Qu'il nesoit pas si dongereus /Aufin amant qui esthonteus,/Et
qu'atant sevueillesouffrir /De luiramposneretlaidir,/Et queplus
ne lisoitcontraires,/Caril estdousetdebonnaires,/Et s'aservi moult
humblement.Etendurépacienment / (Machaut,Le dit dou vergier,
1340: 44)
c
b)Etli ontdit tropdelaidures.(Rose, ms.Corsini, f°100, ap.
Godefroy)
c)n'estcepasbienraisonque avectoutle malque j'ayeu
d'amasseretespergner,pouraccroistre etembellir vostre hostel etle
mien, jesoyereprochée,lesdengéeet tencée? (C.N.N., c.1456-1467,
463).
Onremarquera de nouveauen(18.a)une co-occurrence avec
unverbe d’action(ramposner: battre, agresser).Cerapportà
l’apparencepeutêtreplusmanifeste encore, etl’expression
moderne «tailler un costard »trouveun équivalentmédiéval
avecaccoustrer (en X):
19.a)Jacquinot:Jehan,vertu sainctPol,qu’estce a dire?/Vous
me accoustrez bien en sire,(…)/D’estresitostJehan devenu,/J’ay
non Jaquinot, mon droitnon/L’ignorez vous ?/ (Cuvier,v.24-32, fin
e
15s.)
b)Et, en disantcela, ilseplante devantelle commevoulant
escrimerà beauxcoupsde langue.La harangère,sevoyantdeffiée :

Du décalogue aux incivilités…

25

« MercyDieu! dit-elle; tuenveulxdonc avoir, magistercrotté?
Allons, allons parordre, grosbaudet, ettu verras comment je
t’accoustrerai.Parle, c’estàtoy.- Allez,vieillesempiterneuse ! ditle
regent.- Va,ruffien ! - Allez,villaine ! - Va, maraud ! »(Bonaventure
desPériers,Nouvelles Récréations,65 :245).
On noteratoutefois qu’accoustrerrenvoie àune apparence
faussée, non originelle,tandis que le costume oulavestesont
euxdes vêtements réels ;ilya doncune nuance non
négligeable entre cesdeuxexpressions puisque lapremière
insistesurle détournement tandis que lasecondesesubstitue à
la normale.L’imageprincipalementévoquée ici estcelle du
recouvrementde l’autre, desa dissimulationsous un écran,une
étoffe(ne dit-onpas«untissude mensonges», d’ailleurs,pour
rendre compte descalomniesdontonsesent victime?).Nousla
retrouvonsaussi avec l’expression déjà entrevue « couvrirde »
quipeutaccepterdescomplémentsdesdeux typesaxiologiques.
Un exemple de défigementnousestdonnéparcetexemple de
Gide(20.a),quireprend cette expressionpourdécrireune
action littérale alors que l’expression estconsacrée comme
e6
métaphorique(20.b etc)depuisle17 siècle aumoins:
20.a)Ilsauraientété maltraités violemment parle chefKoté, et par
lesgensdesonvillage,qui, aprèslesavoirattachésà des pieux, les
auraientcouverts d'ordures.Qu'il estdifficile deriensavoir, derien
comprendre. (André Gide,Voyage auCongo,1927: 805, Frantext).
b)Qu'ontfait vos pèresAnnat, Caussin, PinthereauetLe Moyne,
dansleséponses qu’ils yontfaites,sinon decouvrir d'injuresceux
qui leuravaientdonné cesavis sisalutaires ? (Blaise Pascal,Les
Provinciales,1657(Lettre 11, 1656),Frantext:213)
c)MaisPache, dansla confuse conscience dudevoir,qu'il devaità
son éducationreligieuse,refusa d'en faire autant,couvert d'injures
parChouteau,qui letraitaitd'enfantde curé. (Emile Zola,La Débâcle,
1892, Frantext:33).
Si l’on «couvre de fleurs»pourfaire deséloges (on
jonchaitleparcoursdeshérosde fleursdansl’Antiquité,
diton),enguirlanderde nosjours renvoieprécisémentaucontraire
(21.a), alors quesonsensinitial étaitlittéral(21.b),selon la
coutume :

26

Partie3– Perspectivesdiachronique ethistorique

21.a)enguirlanderverbe transitif.Crier sur qqn, invectiver:
« Monpère,il m'a enguirlandéparceque jesuis pas rentré de boîte
etj'ai couché chezma meuf ! »
http://cobra.le.cynique.free.fr/dictionnaire/index.php?index=lexiqu
6
e&page=definition&terme=enguirlander
b)Vivez sainctement, heureusement, longuement,grand Roy, au
soustien de l'Eglise, à lasplendeurdevostre Noblesse, au soulagement
devostrepauvrepeuple,enguirlandé de ce beau titre de pere de la
patrieetdesdelicesdugenre humain.Cesontles voeuxque je lance
journellementauxautelsde mon Dieu pour vostre
Majesté…(JeanPierre Camus,Homélies des États généraux,1615 :248-249,
Frantext).
Onretrouve danscesdeuxcasdetoute manière ceprocédé
d’enrobage,qui fait qu’une assistance ou un locuteur vont
mettre enrelief leuropinionsurl’autre au point queseul ce
pointdevue domine(ilrecouvre l’autre, cachantlesautres traits
de caractère).
De même, la métaphore de lasalissurepeut se couplerà
celle de lasouillure organique, ainsiqu’entémoignentles
métaphoresde la maladie associéesauxinsultes,puisqu’onpeut
«vomir»(21.a)ou «avoirla langue chargée d’ordures»
(22.b):
22.a)Ce P.Petau estun des plus sçavansd'entre lesjésuites, mais
un homme fâcheux, mordantetmédisant,qui n'a jamaisécrit quepour
réfuter quelqu'un.Il a faitdeux volumesin-foliopour réfuterJoseph
Scaliger, contre lequel il avomidescharretéesd'injures, bienqu'il fut
mort vingtansauparavant. (GuyPatin,Lettres,t. 1 (1630-1649),
Frantext: 452).
b)Doncques,quand jeviensà considerercela, advient que je
retiensen moymesme etay tousjoursen ma memoirequevrayement
il estbon en la fiebvre, maisencoresmeilleuren courroux, avoyrla
languesimple etnonchargée d'ordures. (Pierre de Saint-Julien,De
non se courroucer[trad.],1546:139)
Ils’agitdanscesdeux casde diagnostics portés parlepublic
surl’insulteur, jugé métaphoriquementcommesouffrant(on

6
Nousavonsconservépour touteslesoccurrences tiréesd’Internetles
donnéesdansleurforme authentique.

Du décalogue aux incivilités…

27

appréciera lapolysémiephysico-mentale du terme là encore),
soitincapable de contenir unerageque l’ordresocialproscrit.
Si enrevanche ons’intéresse à l’insulté, on décrira alors son
apparencephysique commealtéréesymboliquementet
demandant unepurification :
23)- Marie-LouisJee !t’en donnerai, moi, desMarie-Louise !
pesta-t-il.
Depuis saplus tendre enfance, il avaitessuyé les quolibetsdeses
petitscamaradesenraison de ceprénom inhabituel.Son gabaritlui
avaitcependant permisderectifieraussitôtl’attitude narquoise deses
congénères. (F.Thomazeau,Qui a brû?,lé le diableParis, Librio,
2001: 45).
Toutescesdescriptions renvoienten faitàunlancer, acte
virulentde l’unversl’autre,représentation d’un mouvement
physique offensif, ou,pour reprendre l’heureuse expression
d’Evelyne Larguèche(1983), l’envoi d’un «projectileverbal ».
Le mouvement agressifsera mêmesymboliséparla chute
physique dansdesmatièresdégradantes qucolleni «tà la
peau», comme dansl’expression «traînerdansla boue
»(24.ac)ou de manière moinsextrême « éclabousser»(24.c):
24.a)Il [Thiers] m'a dit: - [...] Centjournauxme traînent tous les
matins dans la boue.Mais (...)je ne leslis pas.Je lui airépondu:
C'est précisémentceque je fais (...)Lire desdiatribes, c'est respirerles
latrinesdesarenommée. (VictorHugo,Chosesvues,1885 : 276.).
b) - Il setrouvesouventforcé d'être enrelation avec desfripons...
Ensuite, monsieur ?- Il doit, autant qu'il lepeut, empêcherun nom
honorable d'être traîné dans la boue. - Qu'ai-je de commun avec
toutcela?- Votrepèrevousavaitlaisséun nomrespectéquevous
déshonorez, monsieur!... - Qu'osez-vousdire? (EugèneSue,Les
Mystères de Paris,1843, Frantext: 542)
c)Leslibres penseurs triompheraient.Lesmauvaisjournaux
chanteraient victoirependant sixmois ;lenom de ma mère serait
traîné dans la boueetdanslaprose desfeuilles socialistes ;celui de
monpèreéclaboussé.Il étaitimpossiblequ'unepareille chose arrivât.
(Guyde Maupasant,Contes etnouvelles,t. 2,1886, Frantext:67).
Nous retrouvonsavec cesderniersexemplesbon nombre des
pointsmentionnésauparavantavec d’autresexpressions: le fait
d’insulterautruiremeten jeu saréputation, l’opinionque l’on a
de lui dans son groupe, maisaussison identité etcelle deses

28

Partie3– Perspectivesdiachronique ethistorique

ancêtres.Celuiqui estoutragé,s’il nepeutbloquerleprocessus
déclenché contre lui, connaîtalors une forme de mort sociale,
ainsiqu’entémoignentdetrèsnombreusesexpressions qui
décriventlesmodalitésde cetassassinat.

Détruire / posséder
Mise à mortbiblique extrême, le feudivin estemblématique
de la destruction laplus spectaculairequisoiut ;ne attaque
verbalevirulente et sonore estfréquemmentdécriteparles
verbes synonymesallumeretincendier:
25.a)Finalement, il avoulu en avoirle cœurnet.On l'a entendu
débouclerles verrous.Derrière lui, la fille continuaitàl'incendier,à
voixmoinshaute;elle devaitletraiterde dégonflé. (AlbertSimonin,
Touchezpas augrisbi,1953, Frantext:172).
b)Quelquesannées plus tardquand j'ai demandé à ma mèreune
paire de Kickers,elle m'a incendiéeen disant qunee jevoulais pas
en entendreparler quand j'étais petite, et queparconséquent,si j'en
voulais unepaire,que j'avais qu'à me lapayermoi-même….
http://www.vivelesrondes.com/forum/viewtopic_25454.htm
Dansle même ordre d’idées, celui de la destructionphysique
de l’adversaire, onrenverra àuntraitementculinaire(arranger)
– cequi est un comble,pour (26.a),puisqu’ils’agitd’une
clienteparlant précisémentd’une charcutière – ouà l’effet
souhaité(agonir/agoniser:26.b):
26.a)Ah! jevousl'aiarrangée!...Envoilàune baraque, avec
leurscochonneriesgâtées qui empoisonnentle monde !
- Qu'est-cequevouslui aviezdonc dit ?demanda lavieille,toute
frétillante, enchantée d'apprendreque lesdeuxfemmes s'étaient
disputées.
- Moi ! Mais rien du tout! Pasça,tenez!...J'étaisentréetrès
polimentlaprévenir que jeprendraisduboudin demainsoir, etalors
elle m'a agonie de sottises...Fichue hypocrite,va, avecsesairs
d'honnêteté ! Ellepayera çapluscher qu'elle nepense.
Les troisfemmes sentaient que la Normande ne disait paslavérité;
maisellesn'en épousèrent pasmoins saquerelle avecun flotde
parolesmauvaises. (Émile Zola,Le Ventre de Paris,1873:677,ap.
TLF).
b)Enpleine course, j’ai hurlé diversesimprécations qu’il neserait
pas séantderépéter, dontil n’est pas utile desesouvenir.Dès que je

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