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La volonté d'un père

De
130 pages
Ce livre retrace la vie d'un jeune guinéen vivant actuellement aux USA. Ses réminiscences nous permettent de découvrir non seulement les étapes de sa vie, mais aussi les joies et les peines de personnages aux prises avec les difficultés de la vie quotidienne. D'abord sa grand-mère avec qui il partage une intimité émouvante. Son père, un homme sachant rester digne dans la pauvreté; sa mère, le socle qui l'empêche de tomber...
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La volonté d’un père
SOULEYMANESOWLa volonté d’un père
© L'HARMATTAN, 2013 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-99583-3 EAN : 9782296995833
1.
Quand j’étais enfant, mon père n’était presque jamais à la maison. Ses longues absences poussèrent ma mère à m’envoyer chez ma grand-mère maternelle qui vivait à Saré Guéré, un autre village. Mes souvenirs demeurent très flous à ce sujet et je ne me rappelle pas exactement de quelle année c’était, je devais avoir moins 5 ans.
Ma mère et moi avions quitté très tôt le matin Bambalaya à pied, car Saré Guéré était à des kilomètres de chez nous. À notre arrivée dans le village de ma grand-mère, j’ai senti une excitation et une impatience à l’idée de cette première rencontre avec celle dont on m’avait tant parlé. À ma vue, son émotion fut telle que son cœur s’emplit de joie et son visage s’illumina. Elle s’empressa de me serrer dans ses bras et en l’espace d’un instant je flottais dans les airs. Quel moment de bonheur ! Elle me palpa les joues puis soudain, un silence se fit sentir. « Commecet enfant est maigre! »s’exclama-t-elle. «Ne lui donnes-tu pas suffisamment à manger? »,reprit-elle en s’adressant à ma mère. «Ne t’inquiète pas, moi je m’occuperai bien de lui et chez moi, il mangera à sa faim! »Voici les premières paroles, qui résonnent encore dans ma mémoire, de celle qui allait remplacer ma mère à mon insu.
Nous rentrâmes dans sa case et après les salamalecs, ma grand-mère demanda à ma mère si elle avait des nouvelles de mon père. «Malheureusement non», répliqua-t-elle, les yeux emplis de douleur.
Après leurs échanges, ma grand-mère nous servit à boire et prépara à manger; elle nous envoya un plat chaud que nous dégustâmes avec frugalité, car nous avions effectué une marche pénible et longue.
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Après quelques jours à peine chez ma grande mère, je m’accoutumai déjà à la vie de ce village et petit à petit, de nouvelles habitudes et de nouveaux souvenirs prenaient place dans ma mémoire et remplaçaient ceux d’antan. Rapidement, je construisais de nouvelles amitiés et je découvrais un nouveau côté de ma famille, avec beaucoup de cousins et cousines de mon âge.
Après avoir passé quelques jours, ma mère prit congé tout en me laissant dans les tendres mains de ma grand-mère. Ayant passé toute la journée de son départ à pleurer, épuisé, j’avais voulu repartir avec elle, en laissant derrière moi le bonheur que j’avais ressenti le premier jour où j’avais rencontré ma grand-mère. Après avoir essuyé les innocentes larmes qui ruisselaient sur mes joues, ma grand-mère me retint dans ses bras tout en me consolant. «Toi !Petit garçon, ne te sens-tu pas ici chez toi ?Calme-toi, elle va revenir bientôt». Pour me calmer, elle me donna un bain suite à quoi, je m’endormis pour me réveiller le lendemain matin.
Je ne me rappelle pas exactement les noms des amis que j’avais connus, ceux dont les noms demeurent dans ma mémoire sont ceux qui m’attiraient le plus. Ce sont Diouhé, mon cousin maternel et Babaen, le plus jeune de mes oncles qui avait à peu près mon âge. J’oubliais peu à peu la douleur et je commençais à jouer inlassablement avec mes nouveaux amis. Le tendre amour de ma grand-mère et la complicité de mes nouveaux amis me firent oublier les souvenirs de ma mère.
J’étais devenu l’enfant choyé de ma grand-mère, elle m’aimait, et gare à celui dans le village qui voulait me frapper même si, à tort ou à raison je l’avais provoqué. La personne se serait vue foudroyée par des feux de ma grand-mère. «Qu’est ce que cet enfant t’a fait ? Toi, as-tu quelque chose à reprocher à cet innocent enfant? Celui qui touche à un de ses cheveux verra de quel bois je me chauffe ! » martelait-elle.
Le village de ma grand-mère est principalement régulé par la transhumance du bétail. Au cours de chaque année, les bergers
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se déplaçaient fréquemment et allaient habiter dans des lieux, qui étaient selon ma conception d’enfant, inhabitables. Mais depuis deux ans déjà ils séjournaient dans le village de ma grand-mère et ne comptaient pas se déplacer d’ici peu, car ce village était verdoyant et le sol était fertile.
Mes oncles, comme la plupart des Peuls, menaient une vie pastorale. Ils construisaient des cases circulaires couvertes de paille, de roseaux et un toit en chaume. La case de ma grand-mère était la plus grande case du village, ce qui permettait de grands aménagements à l’intérieur. Le toit de chaume descendait jusqu’au sol et un corridor externe fermé permettait à la volaille et aux moutons de s’y abriter quand il pleuvait. À l’intérieur, les murs étaient en argile et le sol était recouvert d’un mélange de boue séchée et d’excréments de vaches. La case était meublée par un mobilier rustique qu’on faisait briller quand un respectable étranger comme mon père venait y séjourner. Des calebasses impeccablement nettoyées étaient superposées et ma grand-mère y faisait fermenter du lait caillé. J’ai encore dans mes souvenirs le goût du lait caillé que j’attendais impatiemment chaque jour. De l’autre côté de la maison se trouvait un grand lit en bambou où se couchait ma grand-mère. Ma cousine Damaye et moi dormions avec ma grand-mère dans sa case. Damaye était plus âgée que moi, elle et ma grand-mère me racontaient des histoires au moment de dormir. J’aimais particulièrement cet instant et j’étais impatient que la nuit tombe pour qu’elles me racontent des contes. Je prêtais une oreille attentive à tout ce qu’elles me racontaient et ne voulais pas qu’il y ait une fin rapide. J’aimais tellement ce moment que, si dans la journée je voulais refuser d’effectuer des corvées, elles menaçaient de me priver de contes la nuit tombée, et ça marchait à tous les coups. C’est ainsi que je faisais mes corvées sans piper mot.
À dire vrai, si ma dose quotidienne de lait constituait pour moi une nourriture vitale et essentielle, les contes l’étaient tout autant, car ils étaient ma nourriture psychologique. Et tous les deux m’apportaient un appétit particulier. À la lecture du conte,
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