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La Yole volante

De
136 pages
Innocent Dieudonné Bienvenu a gagné la course de yoles dimanche dernier, face à de vieux loups de mer, avec son embarcation "Espoir et Dignité" et un équipage digne de la cour des miracles. Les mauvaises langues prétendent avoir vu sa yole décoller des vagues et planer comme une frégate par-dessus les concurrents. L'annonce de la prochaine course, la fameuse "Bois debout", suscite un vent de folie parmi les pêcheurs. Après une chute en forêt, Innocent se retrouve à l'hôpital. Pourra-t-il participer à "Bois debout" ?
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e L’enfant au prénom composé.
L’homme dont tous parlaient se révélait être un mystère. Un mystère qui avait pourtant un nom : Innocent Dieudonné Bienvenu Cétout. Et quel nom ! Le père appela ainsi son dernier enfant pour lui souhaiter la bienvenue sur cette miette de terre jetée sur la planète Terrible, sur cette île amnésique de son nom. Le nouveau-né reçut de sa mère le prénom Dieudonné (c’est-à-dire donné par Dieu). Après douze filles, un garçon était sans nul doute un cadeau divin. Son treizième enfant de surcroît. Or, depuis longtemps, le chiffre 13 possédait une influence mystérieuse sur les esprits superstitieux. Il racontait une équation magique dont la résolution pouvait être le bonheur ou le malheur. Dans le cas de cette naissance, l’espérance d’une vie comblée. Une grande fierté se lisait dans les yeux des parents comblés. Ils avaient enfin conçu le mâle tant espéré. Ce mâle garantissant leur descendance, la transmission de leur nom aux générations futures. Ce fils porteur d’espoir, la relève lorsque la fatigue des ans se manifesterait. Celui qui reprendrait efficacement le flambeau, celui à qui l’on passerait le témoin. Des bras supplémentaires pour tirer les sennes, réparer les nasses, pour aller prélever la manne au gré des mers. Une grande sœur l’appela Innocent à cause de son visage angélique et de son sourire pur. Il réagit à ces syllabes. Alors Innocent lui resta, sans qu’il ne perde l’avantage des autres prénoms. Son père décida donc d’accoler les trois afin d’en faire un seul, l’unique sur cette île sans nom. Innocent Dieudonné Bienvenu, ces trois mots firent de lui un être protégé par la main divine, un être prédestiné à faire le bien et à réussir dans la vie. C’était là l’essentiel de la pensée de sa mère affalée sur le lit, les chairs encore endolories par le long accouchement. Elle décolla le petit corps de son sein et l’éleva vers le ciel dans un profond recueillement. La mer se déploya en amples ondulations vers la plage voisine, accentuant son ressac. Les alizés changèrent de direction, remontèrent plein nord en tirant des bords à proximité de la modeste demeure de pêcheur. Ils s’adoucirent à ses abords et pénétrèrent dans la pièce où le magnifique bébé était maintenant porté à bout de bras. Ils tournoyèrent langoureusement autour de lui, caressèrent de manière attentionnée ses cheveux épars, puis manquèrent de l’emporter dans une farandole surnaturelle. Ce jour resta gravé dans la mémoire des anciens car jamais une pêche n’avait été aussi miraculeuse. Les filets craquèrent sous l’abondance des prises, les bateaux regagnèrent la plage difficilement, tant ils étaient chargés. La mer fut d’une telle générosité qu’elle attira durant des semaines et des mois les pêcheurs d’autres 9
communes, d’autres îles. On raconta même que des pêcheurs du Levant profitèrent de la prodigalité de la mer. Chacun bénit la naissance de l’enfant, inscrivant sa venue dans les annales des gens de mer. Dès lors, l’enfant fut considéré comme l’ami de la nature, de la mer et des vents. Avant qu’il ne marche, son père l’initia à la nage. Il s’aventura seul dans les fonds marins, sur la barrière de corail. Les avertissements de sa mère inquiète n’obtenaient aucun écho. L’enfant dansait avec les bancs de poissons, s’agrippait aux carapaces des tortues, caressait les congres sous les rochers, s’aventurait hors de l’anse, poussé par des dauphins curieux. Très tôt, le langage de la mer et de ses habitants n’eut plus de secret pour lui. A peine adolescent, il disparaissait toute une matinée en laissant sa mère affolée accompagnée de Céliane, une voisine née quelques jours après lui. Il réapparaissait l’après-midi, enivré de vertiges marins, un sourire niais sur le visage. Avec un vieux pêcheur, il réalisa sa première embarcation : un radeau de quatre troncs. Il se révéla un marin hors pair avec une connaissance intuitive des lieux où proliféraient les espèces. Bien des fois, il revint sur la plage avec d’étonnants spécimens. - C’est le don de la mer, aimait-il dire à la picorée. Son père décida de lui soumettre des commandes : trois ou quatre langoustes par ci, une étoile de mer pour décorer une maison par là, des crabes pour le fameuxdombré de ciriques, quelques oursins blancs. Rapidement, son loisir se transforma en activité lucrative et rapporta suffisamment afin de nourrir la famille entière : son père et sa mère, trois sœurs enkystées à la maison avec leurs gosses, une tante éloignée. La générosité du garçon déborda aussi chez les voisins. A cette époque, l’on pratiquait le troc. Quelques poissons frais déposés chez la voisine, deux avocats reçus juste avant de déjeuner, un gâteau coco de fin d’après-midi partagé dans tout le quartier, un bol de riz au lait apporté par un fils souriant, sans compter le chocolat au lait que confectionnait Adomanise, le dimanche matin. Au moins, chacun recevait une bouchée du pain au beurre qui l’accompagnait. Le père Cétout, satisfait de son fils, décida donc de partager son temps entre lescoups de senneépisodiques et une activité où le jeu et le sport se mariaient admirablement. Une activité appeléecourse de yoles. Il prit même le temps de raconter son histoire à son fils. Lorsque son propre père (Franc-Eric) était descendu au village, abandonnant son lopin de terre pour la pêche, celui-ci jura qu’un beau jour la vie serait plus douce pour lui et sa lignée.
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