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Laissez-la chanter

De
186 pages
Louise est issue du milieu petit-bourgeois martiniquais des années trente dans un environnement complexé et raciste comme il l'est encore de nos jours. Trois sociétés, trois clans, qui ne se rencontrent que dans la superficialité et toute la susceptibilité du langage, toujours mesuré, toujours retenu, encore habité par l'esclavage. Quelle perspective Louise a-t-elle dans ce pays où tout est sclérosé, où l'être humain n'a vraiment d'autre valeur que celle qu'il veut bien afficher et que les autres réfutent systématiquement ? Faut-il donc être bien née ou bien se noyer dans son auge pour trouver sa place dans cette communauté où l'on ne vous autorise pas à en prendre une autre ? Louise, Amélie, Renée, les trois personnages incarnent chacune à leur façon la force de résistance. Elles brouillent les cartes, elles ne se résignent pas, elles refusent ce voile invisible qu'on leur impose. Et elles avancent.
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ClarisseBAGOÉ-DUBOSQ
Laissez-la chanter
Lettres des Caraïbes
Roman
Laissez-la chanter
Lettres des Caraïbes
Fondée par Maguy Albet, cette collection regroupe des œuvres littéraires issues des îles des Caraïbes (Grandes Antilles et Petites Antilles essentiellement). La collection accueille des œuvres directement rédigées en langue française ou des traductions.
Keed J. KENDALL,La vie de Sarah,2016. José ROBELOT,Une si longue lettre d’amour et d’autres paroles...,2016. Jean Eddy GUILLOTEAU,Les Lauriers de Bertha, 2016. Joscelyn ALCINDOR,L’île aux fruits amers, 2016. Samy SOLIMAN,Paradis ou enfer au temps de mon enfance, 2016. Josette SPARTACUS,Négropolitude, 2016. Ernest MOUTOUSSAMY,A la lumière de l’alphabet ou le combat des enfants des champs de canne à sucre, 2016. Prosper PLUMME,Des nouvelles de la solitude, 2016. René-Claude MINIDOQUE,Le champ des Picolettes, 2015. Vincent GODEAU,L’enfant imaginé, 2015.
Ces dix derniers titres de la collection sont classés par ordre chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site www.harmattan.fr
Clarisse BAGOÉ-DUBOSQ
Laissez-la chanter
Roman
Du même auteur :
Buisson joyeux, Roman, Éditions Ibis Rouge, 2009.
Lucie Solitaire, Roman,Éditions L’Harmattan, 2014.
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-09713-8 EAN : 9782343097138
MARTINIQUE juillet 1938
CHAPITRE 1
Dans la pénombre, posée sur une commode, une lampe à alcool éclairait Jeanne Lafleur et son amant. Il était en appui sur les mains et poussait son bassin en ondulant le corps. A demi couvertes par le drap, ses fesses robustes et puissantes en mouvement apparais-saient parfois perlées de sueur. Le sommier grinçait, ce qui obligeait Jeanne à contenir le corps de l’homme. Elle se retenait de gémir et pourtant, dans un souffle, jaillissaient des sons fugitifs moins mesurés. Elle mur-murait et prononçait des mots inaudibles. Tandis que ses mains caressaient son buste et que ses lèvres effleuraient ses épaules, Jeanne lui parlait en créole.
Louise, grande, élancée, une masse de cheveux frisés, portrait d’un savant mélange de nègre et d’indien, semblait issue d’une division sauvage. Ce soir-là elle portait une chemise de nuit en coton blanc très ample dont le décolleté déchiré révélait librement une de ses épaules. A grands pas elle arpentait la pièce, car malgré le vent qui soufflait et la pluie qui ne cessait de tomber, elle discernait les moindres bruits qui traversaient le mur et parvenaient jusqu’à elle. Brusquement elle sortit, le
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visage crispé, et se dirigea vers la chambre de sa mère en s’arrêtant devant la porte, comme paralysée. Louise fit claquer la poignée plusieurs fois et cogna énergiquement. Elle entendit la clé tomber et hurla : -Ça suffit ! Maman, ça suffit ! puis elle resta outrée face à cette porte close. Pour Louise c’était trop obscène, indécent, ces délectations sonores. A bout de nerfs, elle retourna vers sa chambre et d’un geste incontrôlé laissa claquer la porte, s’empara de la petite vierge posée sur la commode et l’embrassa en la pressant contre elle. La pièce paraissait étroite. Au-dessus du lit traînait un portrait du Christ. Une grande fenêtre restée ouverte laissait s’introduire de l’eau qui dégoulinait le long du mur, provoquant une petite flaque sur le plancher. Un courant d’air frais circulait. Elle s’assit dans l’encadrement de la fenêtre d’où l’on entendait se précipiter la rivière Monsieur. Cette rivière où, petite fille, elle et sa sœur Hélène se baignaient avec leur père Edmond Lafleur. Lui les attrapait toutes deux par la taille et avec toute sa force les soulevait par crainte des rochers aiguisés. Elles s’agrippaient à son corps et ne lâchaient plus leurs prises. C’était un homme tendre, réservé, un homme bien, qui n’était plus là, songea-t-elle, tandis que des larmes mêlées de pluie fondirent sur ses joues. Plaqué contre sa peau, le tissu mouillé laissait apparaître en transparence son corps noir attrayant. Quelques éclairs illuminaient tout le paysage qu’elle regardait tristement sans pouvoir dissimuler son manque d’envie d’être là. Prise alors de frissons, elle ferma la fenêtre et alla vers l’armoire, ouvrit la porte
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grinçante et prit une valise qu’elle glissa sous le lit en la poussant un peu plus au fond. Elle enleva sa chemise de nuit mouillée et s’étendit en se couvrant jusqu’au visage. Hélène et Louise avaient perdu leur père très jeune et Jeanne n’avait jamais entretenu auprès d’elles le souve-nir de cet homme. Etait-ce donc une personne ignoble, vile, abjecte, dont il ne fallait pas évoquer l’existence ? Jeanne disait qu’il ne lui correspondait pas, qu’il était triste et sombre. La famille leur avait parlé de ce père qui, malgré sa maladie, avait construit sa maison munie d’un immense potager et acheté de la terre pour les siens, un homme droit et généreux, clamaient ses deux sœurs de Trinité. Louise aurait aimé que sa mère lui raconte qui il était vraiment. Le drap qui couvrait son visage était mouillé de larmes. « Ma mère est indécente, aucune pudeur ne l’encom-bre. Comment peut-elle dans cette maison où moi, sa fille, je vis, se laisser aller avec n’importe qui ? N’y a-t-il pas un autre endroit ? » s’offusquait-elle. Qui était vraiment cette femme qu’elle aimait pour-tant et qui l’élevait depuis sa naissance ? Pourquoi n’allait-elle jamais au Marigot voir sa sœur aînée Simone ? Elle prétendait que la route pour aller là-bas était trop longue : -Trois heures assise inconfortablement dans un taxi collectif avec tous ces gens qui ne cessent de piailler, marmonnait-elle fréquemment. Mais n’était-ce pas plutôt qu’elle n’avait plus sa place dans cette famille où chacun gravissait l’échelle sociale à la force du poignet afin d’être des « gens bien », ces « gens bien » qui conservaient des codes, des règles, des coutumes qu’elle n’avait jamais voulu suivre. Pourtant
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