Le bateau sous le figuier

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Dans ce récit autobiographique, l'auteur raconte la construction d'un bateau par son père au bord de la rade de Lorient. Il compte y embarquer toute la famille pour des voyages faramineux, bien au-delà de l'île qui barre l'horizon. A côté du rêve, des jeux et des rires, paraît la réalité parfois brutale, que les nécessités et les guerres ont marquée de leur empreinte.
Publié le : samedi 2 septembre 2006
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EAN13 : 9782296157644
Nombre de pages : 285
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Le bateau sous le figuier

Ecritures Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus
Giovanni RUGGIERO, Tombeau de famille, 2006. Jacques BIOULÈS, La Petite Demoiselle & autres textes, 2006. Pierre FRÉHA, Sahib, 2006. Françoise CLOAREC, Désorientée, 2006. Luigi Aldino DE POLI, Bel Golame, 2006. Manuel PENA MUNoz (trad. de l'espagnol (Chili) par Janine PHILIPPS et Renato PA VERI), Sud magique, 2006. Maurice RIGUET, Unfuyard ordinaire, 2006. Eric RODRIGUEZ, Sur les chemins du Honduras et de Bora Bora, 2006. Elaine HASCOËT, Lafileuse de temps, 2006. Serge PAOLI, L'astre dévoré, 2006. Janine CHIRPAZ, La violence au cœur, 2006. Lucette MOULINE, Sylvain ou le bois d'œuvre, 2006 Paul ROBIN Ct), La guerre de mouvement, 2006. Jean-Marc GEIDEL, Le voyage inachevé, une fantaisie sur Schubert,2006. Léa BASILLE, La chute de Josef Shapiro, 2006. AICHETOU, L 'Hymen des sables, 2006. Porfirio MAMAN! MACEDO, Avant de dormir, 2006. Philippe EURIN, Le silence des étoiles, 2006. Gérard IMBERT, Deo gracias. De père en fils (trilogie), 2005. Gérard IMBERT, Au nom du fils. De père en fils (trilogie), 2005. Laurent BILLIA, La sorcière et le caillou, 2005. Anne V. MÜNCH, Expropriation, 2005. Bernard-Marie GARREAU, Les Pages froides, 2005. Philippe HECART, Une relation viennoise, 2005. Manuel PENA MUNoz, Folie dorée, 2005. Jean-François RODE, L'intruse. Fugue à trois voix, 2005. Vivienne VERMES et Anne MOUNIC, Passages, Poèmes et prose, édition bilingue, 2005. Didier MILLOT, Les images recouvertes, 2005. Fabrice BONARDI, L'ombre au tableau, 2005. Cyrus SABAII, La maison des pigeons, 2005.

Michelle Labbé

Le bateau sous le figuier
récit

L'HARMATTAN

Du même auteur, chez L'Harmattan : Exit indéfiniment, roman, 1997. Le Clézio, l'écart romanesque, essai, 1999. Le Marin d'Anaïs, roman,2000. L'Endurance du Voyageur, récit,2002.

(Ç)

L'HARMATTAN,

2006

5-7, rue de l'École polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN, L'HARMATTAN L'HARMATTAN ESPACE L'HARMA ITALIA s.r.1. HONGRIE BURKINA FASO

Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino Konyvesbolt; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest 1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12
TT AN KINSHASA

Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa - RDC http://www.1ibrairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fi diffusion.harmattan@wanadoo. fi

ISBN: 2-296-01539-5 EAN: 9782296015395

GENEALOGIES

1965. Le bateau se trouvait sous l'arbre, en voie d'achèvement, le tout pépiant d'un bataillon de sansonnets, paré pour l'éternité. « Je vais voir mon canot », dit-il. On était en août, il faisait nuit et il ventait, pas très fort il me semble. Il passa près de cette ombre entre poupe et proue sous le figuier, la cajola sans doute un peu du regard, emprunta l'allée de fusains et descendit vers la côte. Le canot, le « vieux canot », devait être suffisamment amarré pour ne pas craindre une éventuelle tempête puisqu'il remonta peu après. Raconter ce bateau-là, sous les feuilles. Il arrive qu'une réalité, d'emblée, c'est-à-dire en se vivant, paraisse s'organiser en histoire, « paraisse»... avec son héros, ses étapes, ses lignes de force, ses lignes de fuite, sa fin et, se cabrant contre l'effacement, exige d'être racontée. On s'imagine un récit simple, facile. Il suffirait d'écrire. Ainsi pour l'histoire de ce dernier bateau qui s'est inscrite de manière indélébile dans ma mémoire. Aujourd'hui, je m'interroge pourtant: comment 9

commencer? A moi de trouver les étapes, les lignes de force, les lignes de fuite. Le récit en fait n'existait pas. La réalité est si drue! Qu'est-ce qui mérite, de cette prolifération: maisons, guerres, jardins, oncles, cousins, fleurs, voisins, d'être retenu par l'écriture? Et quelle écriture ne le figerait pas, rendrait compte de son océan affectif, du lest de son propre passé, c'est-à-dire du passé du passé? De ce qui aurait pu infléchir ce qui se tramait, et qui sait, l'empêcher d'advenir et de tracer ses sécantes dans notre présent? Au moins de retarder l'effacement de ceux qui nous étaient chers. Donc commencer par essayer d'établir la généalogie des choses. Mais. .. Ce n'est pas tant, soyons francs, cette densité qui arrête que la peur d'arracher le voile que par volonté d'oublier, tenace, à l'orée de l'inconscience, pour une raison ou pour une autre, on avait jeté sur ce qui existait ou advint: la clé des armes, la mort d'un adolescent... Dévoiler donc à son corps défendant et, dans l'impossible, dresser une carte de l'oubli. Le nouveau bateau est sous le figuier, en attente d'achèvement, en attente de naissance. Le soleil, entre les larges feuilles plates et luisantes de l'arbre, jette sur l'ombre très obscure des pans de lumière, modelant la coque de trous et de bosses fictifs. Près des camélias rouges, des hortensias (existaientils déjà ?) pâlissant de vieillesse. Sur l'arrière-plan de végétation gonflée de beau temps. (Oubliés, sur le 10

bateau, les pluies et les vents !) Un muret, rehaussé de grillage, enclôt tout ce vert. Le Bateau semble né d'un jardin, prisonnier du jardin qui l'aurait enfanté. Né et prisonnier du Gelin. C'est près de l'ombre de ce Bateau nouveau qu'il était passé dans la nuit, allant voir si l'ancien, le vieux canot', il prononçait le « t » de « canot», tenait le coup sous le noroît. C'est la première fois que je tente de représenter un vrai vécu, ce que je crois que nous avons vécu au Gelin, m'étant jusqu'ici contentée, sur un fond emprunté à la réalité, d'architecturer en fiction souvenirs, aspirations, réflexions venus des autres (amis, parents, auteurs préférés) aussi bien que miens. Jusqu'ici ma mémoire n'avait donc fait que servir mon imagination, sans se soucier de la vérité. Il en est autrement pour ce livre. La vérité, le désir de vérité me talonne. Je voudrais raconter le bateau, les sentir à nouveau, eux, ceux de mon enfance. Je ne m'aiderai que d'une dizaine de photographies que le temps a privées de leurs bleus, les grevant d'un pesant rose orangé, d'un document officiel, livret militaire, que je signalerai au passage. Je profite qu'il y ait encore quelques objets ayant résisté à l'usure ou à la dispersion, qu'il y ait encore quelques témoins, des voisins, une tante, une cousine, une communauté de souvenirs entre mes sœurs et moi pour attester ce qui, par certains aspects, tient de l'invraisemblable. Qu'on n'aille cependant pas s'imaginer une fantastique épopée. Mesuré à l'aune des superproductions cinématographiques, des guerres Il

qui nous menacent et qui nous hantent, en fait, il ne se passa rien, excepté qu'un jour, à la fin de l'été, alors qu'on ne s'y attendait plus, un bateau mit les voiles. Je ne dirai pas tout car tout ne peut se dire et, si je choisis d'écrire par... fragments? ou plutôt par vagues, c'est qu'il aurait fallu, pour architecturer une histoire, inventer des axes, des traverses, des causes, une logique du temps qui n'ont jamais existé. Il aurait fallu mentir sur la mémoire, en faire un outil dont on use à volonté et donner plus d'importance à cet échafaudage savant et stérile qu'aux traces réelles et fluctuantes que la vie dépose en nous. Cette voile descendant de l'horizon vers la plage, un bonheur, mais voile de qui, de quoi, de quand? Cette chanson populaire, dont on a perdu les paroles hormis le refrain indigent, qui vous noyait enfant dans une extase sentimentalo-métaphysique, pour qui, pour quoi? La vague qui naît et s'efface dans le sable, renaît au loin et vient mourir, laissant sur la plage et le banal et l'insolite, est la mesure de la pensée et de la chair de l'âme, quand on tente sans trop les farder, de les restituer. Enfances. Enfances des choses. Enfances des êtres. Enfance du temps. Années quarante. Nos grands-parents paternels, qui habitaient un autre quartier que le Gelin, le quartier de Louker, que nous pourrions aussi appeler Avalou ou Avalon, le lieu des pommes (<< avalou» veut dire «pommes» 12

en breton), nous recevaient avec des cris de joie. « Ah, voilà mes petites filles! » disait-il en frisant sa moustache, il prononçait «petites fi », l'œil pétillant et ravi. Et la grand-mère ouvrait grand les bras avec un sourire radieux. Ces souvenirs-là comme des édredons. Elle savait comprendre, oui, comprendre chacun, écoutait, écoutait les mains croisées sur le ventre, l' œil embué, inlassablement, enfant ou adulte en peine. Elle mettait d'abord, sur les misères, le baume de ses «Ma Doué benniguet, mer ker, me lazar, bidjale ker» (Mon Dieu, Ma petite fille, mon cher enfant... je transcris son breton phonétiquement.) ou «Si c'est pas abominable!» et puis tâchait de trouver des solutions. Notre grand-mère, si l'on en croit les Indiens Pueblos qui pensent qu'aux dons exceptionnels en calcul, langage, dessin, musique, il faut ajouter celui de la compassion, notre grand-mère, je le crois véritablement, sans ironie aucune et avec une infinie tendresse, notre grandmère était une surdouée de la compassion. Revenons au grand-père, qui était armurier. Ce qu'on racontait de ses exploits prendrait tout un livre. Imaginez ce qu'il avait fait. C'était à quelle époque? Dans les années trente, je crois. Le curé refusait à ses fils l'entrée de la salle de gymnastique du patronage sous prétexte qu'ils fréquentaient l'école laïque. Lui, tenait à ce que ses fils soient des sportifs. Eh bien, il avait placé des barres de dynamite sous l'église et menacé de tout faire sauter si le curé persistait dans son refus. Et vous croyez qu'il l'aurait fait? Alors 13

là... que dire... ? En tout cas, le curé s'était empressé d'ouvrir ses portes. Une autre fois... Le bien et le juste, de ce côté de la famille étaient de ne pas s'en laisser imposer ni par des forces humaines, ni par les éléments. Ni prêtre, ni météo. C'étaient, à leur façon, des anarchistes, bien que de se voir appliquer ce terme les eût choqués profondément. Et les autres grands-parents? Ceux du Gelin ? Ils habitaient à cinq cents mètres des premiers. Ils étaient moins démonstratifs, moins câlins que les premiers mais nous avions avec eux un attachement très fort. Comme jusqu'en 53, nous avons habité Port-Louis, nous n'étions qu'à quatre cinq kilomètres d'eux et de tout le reste de la famille et faisions, chaque dimanche, papa-maman bras dessus, bras dessous ou maman seule, poussant poussette de la petite dernière, la distance qui nous séparait d'eux. Par la route ou par les petits chemins quand il ne pleuvait pas ou par la côte quand il ne pleuvait pas et que la marée était basse. Moi, l'aînée, puis La Cadette et moi, batifolant, pas trop pour ne pas salir nos affaires du dimanche, habillées pareil et nattes idem battant le dos. Nous passions à Louker, pour l'apéritif, puis nous allions déjeuner au Gelin. Et le soir, nous retournions, faisant les quatre-cinq kilomètres à pied jusqu'à Port-Louis. Les grands-parents, nous ne les appelions pas Papy ou Mamie, considérés comme des anglicismes 14

bourgeois, les bourgeois (que nous n'étions surtout pas!) définis comme des êtres se complaisant en activités inutiles par pur chiqué. Nous appelions notre grand-père paternel Parrain parce qu'il était mon parrain, notre grand-mère paternelle Mémé et notre grand-père maternel Pépé car il convenait chez nous d'en user ainsi. Cependant, hors de question devant des étrangers à la famille de dire «mon Pépé» et « ma Mémé ». Il fallait rester dignes, quand même! On disait, simplement, «mon grand-père» ou « ma grand-mère ». Pour le terme de Nénène, par lequel nous désignions notre grand-mère maternelle, je l'ai trouvé aussi dans une œuvre de Jean Marie Gustave Le Clézio; il désigne, en pays breton, la nounou, éventuellement la marraine, ce qu'était pour moi ma grand-mère maternelle. Quand notre père nous présentait, il ne disait pas nos prénoms, il disait L'Aînée, La Cadette et La Petite ou La Dernière. La Cadette étant née en mai, nous l'appellerons May. Quant à La Petite, nous continuerons à l'appeler La Petite. Pour moi, le prénom qui me conviendrait le mieux serait Brume pour cette inconsistance que je me sens être. Ce n'est pas modestie ou fausse modestie mais c'est que, lorsqu'on essaie de se saisir, on reste sans prise. Notre enfance fut donc bercée par la balance entre deux jardins. Celui du Gelin et celui de Louker. A Louker nous rencontrions, mes sœurs et moi, nos cousins. Après le déjeuner au Gelin, nous retournions généralement jouer à Louker. 15

May est née en 44 et La Petite en 49. Quand La Petite a commencé à jouer, moi je ne jouais plus, mais nous sommes toutes trois passées par le stade des arbres, les immenses pommiers noueux de Louker qui donnaient d'énormes pommes sucrées rouges. Nous disposions sur les branches-étagères les culs de bol, les bouts de bois éreintés que nous trouvions à la côte, qui devenaient plats et assiettes et que nous garnissions de la nourriture fournie par notre support; nous nous gavions de pommes. Un immense chien berger, on le disait aussi grand qu'un veau, oublié par les Allemands à la fin de la guerre dans les fosses de la citadelle de Port-Louis et recueilli, soigné, relativement amadoué par notre père, nous servait de cheval et de nounou. Papa se renversait sur sa chaise, souriait: « J'étais en poste à la Citadelle de Port-Louis. Juste après le départ des... (Il devait dire: « Boches»), je descends dans les fosses de la Citadelle et qu'est-ce que je découvre? Un chien un beau chien berger une sacrée bête, un monstre presque. Il était comme fou. Il n'avait ni mangé ni bu depuis, allez savoir, depuis leur départ, quoi! Il se jetait contre les grilles, s'arrachait les mâchoires. Il était comme fou. Je lui ai passé de l'eau à travers les barreaux et puis j'ai ouvert des boîtes de pâté d'un kilo. Je suis venu le nourrir chaque jour. Au bout de, je ne sais pas moi, huit, dix jours, il s'est laissé caresser mais je n'osais pas encore lui ouvrir. Au bout de quinze jours, je me suis décidé, je l'ai sorti, en laisse. » Je ne suis pas certaine qu'il ait dit « huit» « dix» « quinze» jours. Mais je me rappelle qu'il disait le 16

nombre de jours, voulant signaler sa patience, son désir de sauver la bête, qu'il aurait fallu sinon abattre au revolver, et son attachement déjà à celui qu'il avait nommé Tomy. Notre mère ne l'approchait pas, Tomy. Il terrorisait la plupart des adultes; il était capable de sauter sur toute personne s'approchant un peu trop de notre père. Ou en voulant à son bien. On racontait qu'il avait, une nuit, immobilisé un voleur de pommes dans le verger attenant au jardin. On avait retrouvé I'homme indemne mais presque évanoui de terreur. Comme Tomy avait été dressé à bondir sur tout autre uniforme que celui de la Wehrmacht, devaient aussi se méfier marins ou soldats français, gendarmes, facteurs ou curés..., qu'il était prêt à plaquer à terre, leur maintenant le biceps violemment entre ses crocs. On disait en pouffant de rire qu'un jour, il avait avalé tous les boutons de la soutane du vicaire et qu'il était aussi anticlérical que son maître. Mais il supportait tout de nous, Tomy, qu'il versait délicatement à terre quand il était fatigué de nous porter et débarbouillait à l'occasion d'une langue plus grande que notre figure. Quand on lui criait, du bas du champ: «Viens jouer, Tomy ! » il arrivait en courant et se posait l'arrière-train, très précautionneusement, entre deux plants de pommes de terre pour participer au furet ou à saute-mouton. May, âgée de deux ans, lui commandait: « Couché! » et il obéissait; elle lui enfonçait carrément le bras dans la gueule ou se mettait les yeux au bord du gouffre pour lui examiner la gorge. Il se relevait, balançait un petit coup de queue pour 17

signaler au docteur que la visite était terminée et s'en allait déambuler dans les allées du jardin, attentif à n'écraser ni violettes, ni pensées et à épargner poules, canards et poussins qui vaquaient là en attente de casserole. La nuit, il était attaché à un pommier par une chaîne d'ancre. Je garde un souvenir très fort, étonnement et tendresse, du sentiment de sécurité que me procurait ce « monstre» mais je ne me souviens plus de son visage. A ce degré d'écoute de l'enfance, à ce degré d'humanité, un chien a pourtant un visage, qui traduit la relation qu'il établit entre ce qu'il vit et l'extérieur. Je me rappelle le brun ras de son poil, ses mâchoires roses et noires, le jaune et la courbure de ses canines. Je me souviens qu'il était plus grand que nous tous, les enfants, mais je ne me souviens pas de son expression. Alors que d'un autre chien que nous avons eu longtemps après, Jef, je me souviens des airs boudeurs, amers, réjouis, excités, tendus, angoissés, douloureux. Je sais aussi les mines d'un chien ami, Gribiche. Mais pour Tomy: rien. Peutêtre étais-je trop jeune à l'époque pour douer les autres de visages. Je demandai à May, dernièrement:
- Tu te souviensde Tomy ? - Oh oui! (Elle était pourtant bienjeune !) - Tu n'as jamais eu peur de lui?

- Bien sûr que non. On était tellement habituées à Tomy! On n'aurait même pas pensé qu'il pouvait nous faire du mal. Il fut tué par la foudre la veille du retour d'Indochine de notre père, en 47. La Petite ne l'a pas 18

connu. « Vous vous rendez-compte », disait-il, le sourire effacé de son visage, «la veille de mon retour! » On ne faisait jamais de bêtises, à Louker, jamais. Quand les branches cassaient sous les acrobaties, c'étaient elles qui cassaient. Quand on marchait sur des plants de salade et de petits pois, c'est qu'ils avaient été plantés sur notre chemin. De toute façon, tout ce qu'on faisait, était pour Mémé Louker, « fiscal », c'est-à-dire parfait. Quand on déchirait genoux ou robes, elle s'arrangeait pour les raccommoder ou les faire raccommoder. Quand on était lassées du paradis de Louker, on revenait à celui du Gelin. Avant de partir, on dégustait ce que Mémé offrait, ses prunes au sirop, ce qui rendrait la course de retour vacillante et illuminée. «Madou?» demandait-elle, les poings aux hanches, le regard attendri. Eh oui, c'était bon, l'ivresse des prunes au sirop! Ainsi, légèrement gaies et éventuellement recousues, pénétrées sinon imbues de notre « fiscalité », nous regagnions le Gelin, sans souci des reproches maternels. La taille de l'enfant qu'on était, pour qui tout semblait forcément plus grand, jointe à l'affabulation inhérente au souvenir, élargit les jardins de la mémoire aux dimensions de pays insondables où règne l'été fixe des pommes mûres sur verts multiples et feuillus, proliférants mais... superbement bien rangés. En Avalon. Définir l'un ou 19

l'autre de nos jardins familiers? Quelque pays du douanier Rousseau sans l'exotisme. Les souvenirs d'enfance rattachent la fin aux commencements, en ce qu'on aspire à revivre cette fabuleuse origine des temps, 1'homme en empathie avec l'homme, en connivence avec la nature, dans un monde clos. Le jadis devient l'espoir du présent. Mais les souvenirs d'enfance sont d'une insupportable mièvrerie pour qui les lit ou les écoute, sinon d'une insupportable fausseté. Car, à vrai dire, ce n'était pas le paradis, on était hypersensibles, hyper-lucides bien qu'enfants et l'on sentait autant et aussi souvent le désespoir que le contentement. Le chat de la voisine se faufila entre mes jambes. C'était aussi à Louker. Il était noir avec des yeux verts et se retournant, me regarda, avant de glisser le long de la rambarde. Pourquoi ne suis-je pas un chat, ne puis-je me sentir un chat? Me sentir quelqu'un d'autre, l'une de mes amies, ce jeune homme séduisant, cette voix tragique à la radio. Non, je sentais le passage du temps, comme le flux des vagues, qui me maintenait à moi. J'aurais aimé pourtant m'oublier, passer à quelqu'un d'autre. J'étais captive de ce nébuleux intérieur, huit ans je crois, assise sur mon escalier de bois et dans aucun autre lieu. La maison du Gelin avait pleine vue sur la rade de Lorient, dont elle n'était séparée que par des étendues de fougères et d'ajoncs. Maintenant son horizon est un peu mangé par des constructions neuves. La lande s'est disciplinée en gazons et 20

faisceaux de plumeaux blancs hauts sur tige dont je n'ai jamais su le nom et qui se balancent sur un paysage à perte de vue, comme des éventails japonais, au-delà de Lannor. Elle se situe au tiers d'un jardin qui, avant de devenir pelouse, avait été planté pour l'arrière de pommes de terre, pour l'avant, de haricots, petits pois, salades et carottes. Pommiers, poiriers nombreux, certains en espaliers, contre les murets de pierre, et, près d'un puits qui ne donna jamais que l'eau des marées: un pêcher. (Le sourcier convoqué pour le creusement du puits avait vu ses baguettes de sureau se mettre en furie vers le fond du jardin et en avait conclu que là coulait souterrainement la source espérée, sans songer que ce soir de grande marée, l'Atlantique tout entier était à trente pas.) Le long de l'allée, parallèles au pignon aveugle, des groseilliers, des cassis, leurs odeurs qu'on exaltait en cueillant les fruits, en déchirant les feuilles. Tout au fond du terrain, une vigne haute courant sur des tuteurs. Devant le perron, le figuier, déjà immense à cette époque, âgé d'une double décennie, frémissant d'étourneaux qui filaient piaillant au moindre bruit. S'il existe pour chacun un arbre, doué de fonctions divines, ce fut pour nous celui-là. Comme nous n'avons jamais touché à ses fruits, trop verts quand nous venons en août, pourris à la Toussaint, nous n'avons jamais été chassés du jardin. Et c'est bien. La maison elle-même était née des lois sociales Loucheur de 1928, permettant une accession facile à la propriété grâce aux prêts accordés aux particuliers. 21

Elle avait été faite des pierres du sol sur lequel elle avait été construite, une pierre un peu jaune, très jaune par endroits, et qui s'effrite facilement. Rien du somptueux granit dont sont plaquées or nombre de maisons bretonnes. Elle avait quatre fenêtres symétriques en façade et une entrée en pignon, protégée d'une véranda après la guerre et flanquée d'un lavoir d'un mètre cube environ. Du milieu de la rade, assis dans la vedette ou dans une simple plate, on pouvait deviner - épier - ce qui se passait dans la maison, d'après la fermeture des volets et le linge en drapeaux sur les fils du jardin, avec ses théories de draps, de taies d'oreillers, de slips, de chemises et de culottes de bretonnes à jambes bordées de dentelles; hors de question d'épingler à la va-vite, encore moins d'y mettre à sécher des vêtements de pêche un peu vieillis ou les chiffons de ménage. Le séchage, vu de la mer, devait rester esthétique et attester une certaine aisance et une certaine respectabilité. Tiens, Rosalie doit avoir ses enfants et petitsenfants. Les volets d'une chambre sont fermés. La plus jeune est à faire sa sieste, je pense. Sûr, car je vois des couches à sécher. Le tout claquant au vent, s'enroulant éventuellement autour des fils, prenait ensemble les parfums de l'iode et des fougères proches. Celle qui ramassait le linge y plongeait le nez avec délices et le faisait hurner aux autres: « Sens! » Le rez-de-chaussée, commençait, commence par une entrée étroite d'où part un escalier de bois éclairé 22

par l'imposte de la porte. On entre dans la cuisine et, par la cuisine, dans la salle à manger. De leurs effluves tenaces, l'appétissante friture des poissons frais pêchés, les pommes de terre rôties enveloppaient les lieux, table, buffet et chaises canées aux roses stylisées prises au maillage de courbes concentriques, modestes contributions de bois très fibreux, au design début de siècle. Dans un coin, d'un autre style, le bureau de bois blond du grand-père, ancien fourrier de la marine, ancien secrétaire de mairie, ancien homme d'affaire d'une aristocrate de la région. Pas de salon: à l'époque, attribut d'une autre classe sociale, supposée plutôt que connue. Des fauteuils ? Vous délirez. Le chemin vers la luxure! On n'était pas sur terre pour se reposer. « A milaret imosen... » : que j'ai dit comme ça. (La Petite l'écrit «am eus laret»; pour le « imosen », dont la prononciation et le sens sont attestés par une cousine parlant couramment breton, impossible d'en trouver trace dans un dictionnaire. Donc, vacillation de la langue, fille et mère de la mémoire, comme du reste!) On entendait souvent parler breton, du temps des grands-parents qui recevaient sœurs et cousines autour de cafés et brioches. Elles étaient, étaient devenues, tassées ridées sous leurs coiffes de dentelle. Les maris étaient morts, sauf lui, le grand-père, qui impose son masculin à l'histoire. Ils évoquaient les mariages de leur jeunesse et les pardons où ils allaient en charrette. Obstinément, avec répétitions et variantes. On allait aux pardons en charrette fleurie, 23

disaient-ils. On chantait le long du chemin. Ils allaient beaucoup aux pardons. C'est là que les jeunes se retrouvaient. Les recteurs et vicaires y bénissaient les oiseaux, comme à Toulfoen, près de Quimperlé, ou les bateaux ou les fontaines ou les tertres autour desquels, tournaient, selon l'immémoriale tradition d'un culte au soleil, des processions de coiffes et bérets, bannières au vent et vierges sur brancards. Pas très catholique, tout ça mais enfin, puisque l'église orchestrait! On dansait, on chantait. On buvait du cidre et du chouchen. Pebezh Brozh! Pebezh brav! On disait en fait Peneus brao. C'était beau. Parfois une histoire légèrement grivoise les pliait tous de rire. On allait à Toulfoen, recommençaient-ils, dans des charrettes fleuries, et on chantait tout au long du chemin. On chantait. On dansait la ridée, la gibedao. Dans les bois, les curés, avec leurs chasubles et leurs bannières brodées avec amour de soie et d'or par leurs paroissiennes, encensaient les oiseaux au milieu d'une foule dense, apte aussi bien au recueillement qu'à la ripaille. Vous vous rappelez la femme Untel qui frétillait avec le garçon boucher de... Et celle-là qui était revenue avec sa jupe pleine de fumier... A milaret imosen. Je les écoutais, assise au bas des marches, avec ferveur; j'avais six, sept ans ; je n'avais jamais dit à personne, c'était mon secret, que je comprenais parfaitement le breton et que j'étais donc capable de surprendre ce que contaient les adultes. Il paraît que le Pardon des Oiseaux existe toujours. Il est certain que les Vieilles Charrues de 24

Carhaix ont plus de succès. On y dit toujours Pebezh brav... mais il s'agit souvent d'un breton appris à l'école. Quelque chose cependant s'est faufilé de ce temps, dans les rassemblements d'aujourd'hui. Les Vieilles Charrues, le Bout du Monde prennent des airs de rendez-vous rituel où se sanctifient la langue bretonne, entre autres langues, et la vie et la mort et l'amour et l'envie d'ailleurs sur des airs tendus fort de l'un à l'autre, psalmodies hurlées en chœur, bras chaloupant vers le ciel. Les fumées, qui ne sont plus d'encens, s'égarent jusqu'au vertige, jusqu'à l'épuisement. Vous avez dit Lou Reed, Iggy Pop, Alan Stivell ou les Tri Yann? La grand'messe va commencer. Il suffit de brancher. Walk on the wild side, boy, sur les prés à vaches, entre les genêts, juste à côté du lycée Diwan où les distributeurs de boissons ne portent d'indications qu'en breton. Vous y glissez votre euro et vous avez le choix entre: Hep Sukr, Sukretoch, Kafé Krensukret, Kafé Doussukret, Laezh Sukret... Les murs du Gelin ne sont plus fleuris mais ils secrètent encore avec d'autres souvenirs cette langue devenue fragile, presque dérisoire, que certains, dont La Petite, vaillamment s'acharnent à perpétuer. Il faut. Années cinquante, le soir, autour de la bassine à vaisselle, avec May et la Petite, notre père et Pépé, nous déclamions des « classiques ». Nous étions en vacances. C'était Antigone ou La Guerre de Troie n'aura pas lieu ou Le Cid. Surtout Le Cid. « Rodrigue, as-tu du cœur? - Tout autre que mon 25

père l'éprouverait sur 1'heure! » répondait Papa avec une fougue juvénissime, un indubitable accent de sincérité. C'était de tout le répertoire classique sa réplique préférée. Il aurait joué la scène en boucle. Le Cid, c'était le personnage auquel il aspirait, auquel il croyait, qui rachetait sans doute pour lui la médiocrité du quotidien. On ne savait ce qu'il avait pu vivre ou ce qu'il voulait vivre pour se sentir vibrer dans cette gloire, dont il riait lui-même, torchonnant avec ardeur verres et assiettes. Les autres rôles se distribuaient difficilement. Chimène ne nous disait rien. Trop acharnée, presque hystérique. Don Diègue et Don Gormas étaient trop vieux pour ouvrir à une assomption de soi. Nous attribuions l'un des rôles à Pépé, passionné de théâtre, assidu, dès sa jeunesse et de longues années après, aux spectacles donnés à Lorient, et nous dévouions pour le second patriarche et pour Chimène. Quand je proposais de jouer Rodrigue, « Et qu'est-ce que je fais alors, moi? Chimène?» s'exclamait Papa. Un fou rire nous prenait. C'est comme si l'on avait demandé à Lino Ventura de jouer le rôle. Il acceptait à la rigueur de faire l'un des pères qu'il affectait d'une voix chevrotante de grandmère du Chaperon rouge. Et, déclamant, nous astiquions bols de porcelaine fleurie offerts par un cousin curé, assiettes polygonales d'un rose très pâle que notre grand-mère avait réussi à se procurer sur le marché juste après la guerre, verres en pyrex réputés incassables. Pépé, droit comme un I, toisonné de cheveux blancs, conférait à tout personnage, y compris aux petits vieux qui regardent, égayés, la 26

Belle Hélène passer sur les remparts, un air de respectabilité et de profondeur. Et un verre en pyrex, lâché sur une réplique trop passionnée, explosait en mille éclats. Souvenir simple, lisse? Abouti? A dire vrai il n'a pas surgi tout habillé de la conscience. Sa naissance est compliquée. Si je descends dans la mémoire et tente de saisir ce qui me reste de nos théâtres domestiques, je n'ai que des spots furtifs, des bouts d'image mouvants: la bouche du grand-père s'ouvrant, grave; la posture de notre père légèrement penché, prenant appui sur une jambe; son demisourire malgré la gravité des répliques; j'ai des mains, celles de qui? astiquant violemment une assiette; des mains qui plongent dans l'évier rectangulaire à bords arrondis, les miennes, celles de mes sœurs? un éclair doré dans de longues queues de cheval châtain clair, lisse pour May, ondulée avec des frisottements autour du visage pour La Petite; l'air souvent préoccupé de May à cette époque, souriant de La Petite. Je n'ai aucun souvenir de la manière dont ils étaient vêtus, de leur âge. J'imagine mes soeurs pareillement en fin d'adolescence alors qu'elles ont cinq ans de différence. J'ai perdu leurs positions respectives, ce avec quoi on faisait cette vaisselle, bassines, éponges, lavettes... J'ai perdu la tapisserie ou la peinture de la cuisine. J'ai perdu ce qui déclenchait ces séances qui n'avaient pas lieu tous les soirs. J'ai perdu ce que faisaient notre mère et notre grand-mère pendant ce temps. Etaient-elles 27

spectateurs? Riaient-elles? Non pas un flou du souvenir mais de la nuit. Je m'aperçois que je ne me souviens plus d'une occasion particulière mais d'une scène lambda où se seraient superposées, synthétisées de multiples fois. Je reconstitue, ce qu'on pourrait appeler, faussement, une fois moyenne, qui n'a jamais existé. Mon intelligence devient architecte, plus ou moins bon architecte. Elle reconstruit le souvenir, grosso modo, selon les flashes de la mémoire et selon des probabilités: c'était à telle époque, ils en étaient à telle étape de leur vie, ils devaient donc se comporter de telle façon. Et selon des souvenirs beaucoup plus récents. Je pose par exemple l'évier à bords arrondis comme faisant partie de la scène parce que je l'ai revu dernièrement. Je surprends May, pâle, comme se remettant d'une éternelle typhoïde, affairée au lavage de la vaisselle, se tournant vers nous, relevant du dos de sa main pleine de bulles de savon une mèche échappée. Or ce n'était pas toujours elle, je suppose, qui faisait la vaisselle. Et, sa typhoïde guérie, elle dut reprendre des couleurs au bout de quelques mois. Je vois la Petite souriant, avec ses frisottements pleins de lumière autour du visage, en même temps de face et de dos, de face rappelant une photo redécouverte il y a peu de jours. Elle était avec May, entre le cousin curé et un chien. Quel chien? Souvenir-création, work in progress, non pas photographie. Inutile de scruter pour voir des détails plus précis. Les détails plus précis viendront éventuellement par bouffées, quand vous n'y 28

songerez plus: un grain de beauté du grand-père s'encroûtant, une ride de la plus jeune sœur de notre père paraissant disparaissant selon l'articulation des mots, les motifs rouges et bleus sur fond rose d'une pareille robe à boléro que nous portions May et moi dans les années cinquante. Quand on raconte un souvenir, on ne perçoit pas l'ampleur du montage en arrière-plan. Sempiternelle multiple interrogation que l'on se pose tous: l'oubli, trou, vide, omnipotent, excavé dans la terre de mémoire, est-il destiné à la soulager, momentanément? A laisser place à l'imagination, à donner liberté à l'être de se refaire? Ce désir de se séparer de soi, est-ce pour aller plus loin? «Je », hier, plongée dans Coetzee, devenue un jeune arrivé du Cap à Londres pour définir et trouver sa voie, et «je », il y a quelques mois, sous les drapeaux de prière bouddhistes, dans la neige d'un col himalayen, sur 3600 d'horizon, comptant les Annapuma, étaient-ce, à part les doigts gelés, «je» différents ou mêmes? Peut-être, dans les deux cas, un «je» de triche où, de toute façon, on se la joue? Pourtant, ce sentiment d'identité, rivé à la mémoire, comme un pieu auquel on s'accroche en dépit des tourmentes qui ont soufflé probablement l'essentiel? Là oùje meurs à moi-même, où suis-je? L'étage du Gelin se composait du palier avec table de toilette, broc, ustensiles de faïence fleurie. Dans le tiroir, outre le rasoir à lame et son cuir, les décorations du grand-père: médaille de Madagascar, 29

avec une plantureuse démocratie casquée, 1895. « Les Livres d'histoire se trompent, commentait-il, je peux vous l'assurer. Ce n'est pas au quatorzième coup de canon que la reine Ranavalo capitula, c'est au treizième, j'y étais et c'est un copain qui les tirait. Je ne vois pas pourquoi les livres d'histoire disent au quatorzième.» Une médaille de Chine aussi, 1905 ? D'autres encore. Des bateaux brûlaient, le Démocratie sur lequel il avait quelques années navigué? Ou le Diderot? La table de toilette s'estompait pour faire place aux incendies de la marine de guerre, aux corps hurlant de douleur dans les flaques de mazout, aux horreurs que jusqu'ici avaient contenues les doux entrelacs des tapisseries à fleurs. Les deux chambres, il faut traverser l'une pour aller dans l'autre, sont meublées de merisier verni, d'une table extravagante, au contour ondulé, qui ne peut être que décorative. Leurs murs, au parfum un peu âcre de papier humide, mêlaient inextricablement leurs roses pâles, obsédant le regard jusqu'au vertige avant de révéler le système de leur répétition. Placardées contre les fleurs, les dévotions de la grand-mère: de grandes vierges au cœur déchiré, dégoulinant de sang, des Sainte Thérèse aux joues carminées tenant des brassées de lys, des Sainte Anne portant des vierges miniatures, un Christ marron sur rectangle blanc dont le coin auréolé, cerné, moucheté témoignait de l'agression des vents chargés d'embruns jusque dans les chambres nuptiales. Le soir, alors que nous étions censées déjà dormir, la Sainte Famille était gratifiée de 30

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