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LE BEAU SIRE QUE VOILÀ

De
144 pages
Isabelle grandit dans une famille haineuse. A trente ans, grâce à une psychanalyse et à son amour pour sa Sologne natale, son désarroi recule. Mais les défenses s'effondrent, et elle s'immole par le feu. Son pendant masculin, Adhémar, gentilhomme solognot, est capitaine de la marine de Louis XIV. Il aborde la Louisiane, viole et brûle avec sa bande conduite par " le borgne ". Tourmenté par le remords, il apporte un message de paix à un village où il rencontre Aqij. Mais après la perte de celle-ci, il finira par se noyer volontairement. Isabelle, femme détruite du XXe siècle, et Adhémar, l'aristocrate brisé du XVIIe, se rejoignent, voisins dans un cimetière solognot.
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LE BEAU SIRE QUE VOILÀ

Collection Écritures dirigée par Maguy Albet
Dernières parutions FOUCAULT Jean, Le notable de Casa, 2001. VICINI Elena, Assolo, 2001. ACQUA VIVA-PACHE Michèle, Paladines, 2001. FRÉHA PieITe, Tournesol, 2001. AUQUE Hubert, Le chant des syllabes, 2001. AOUAD BASBOUS Thérèse, Hermano était son nom, 2001. DE VIAL Antoine, Les chambres de la lune. Une enfance américaine, 2001. CUVELIER Fernand, Les Nuits d'Oxford, 2001. COLTICE Bernadette, Salle d'attente, 2001. NIKOLAIDIS Aristote, A I 'Heure jaune, 2001. MAHDI Falih, Prières de sang, 2001. COHEN Daniel, Où tes traces, 2001. COHEN Daniel, Psoas, 2001. DJIAN Gilberte, Le silence d'Eva, 2001. COLLAS-HEDDELAND, Jusqu'aux premières lueurs de l'aube, 2001. PIGNATELLI Anna Luisa, Les grands enfants, 2001. SCHLESSER Gilles et Thomas, 1 Franc, 2001. LOUIS Fabienne, Fin de l'enfance, 2001. MOUNIC Anne, P' et les noms propres, 2001. VILLAIN Jean-Claude, L 'heure de pan, 2001. DELAMBRE Jean-Michel, Fenêtres sur nuits, 2001. GIRARD Romain, Le ciel des Mong-Wa, 2002. MUSNIK Georges, Gilda ou laforce d'aimer, 2002. CAMET Sylvie, A l'évidence, vous ne me répondrez pas..., 2002. FOUCAULT Jean, Rwandonnée, 2002. LAUNAY Serge, Solitudes (nouvelles), 2002. ATLAN Liliane, Les messies, 2002. GARREAU Bernard-Marie, Le Grand Queue, 2002. JAMET Michel, Toutes les Choses, 2002 CLOAREC Françoise, Le Caravansérail, 2002

Jean-René EDIGHOFFER

LE BEAU SIRE QUE VOILÀ

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan l talia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2002 ISBN: 2-7475-2292-X

Un soir, en Sologne. La foudre frappe le séquoia.

C'est comme en ce temps. Lointain. Mon galion avait livré bataille au large de Canouan, dans le tremblement des tropiques. L'ennemi avait fui, enfin. Il restait cette odeur mêlée d'iode et de crasse, de sang fade et de fiente de mouettes. Nous allions accoster, les canots à la mer. Près, les palmes de coco s'inclinaient sous le vent de l'océan. La plage était pour moi comme un flash. Enfin, ce territoire était le nôtre. Il y a bien longtemps.

Avant que je sois née. De cette naissance-là. De la puissance fragile d'un désir. Le désir de l'autre, des autres. Je n'ai que faire du désir de l'autre. La foudre, simplement, a frappé le séquoïa. Elle frappe le séquoïa. Et je suis seule. Plus tard, ce sera à Angers. L'homme me quittera. Il y aura la grêle de novembre, la reptation grise de la Loire. Cette inclinaison d'un vent de l'ouest. Une absence, encore, future. Cet homme qui s'éloigne, qui s'en va. Qui ne vivra plus jamais peut-être. Qui vivra le bonheur dans une brocante promenée de boutique en salons. Il me quittera, plus tard. Ce sera à Angers. Mon ange, mon ange... Ce n'est que plus tard. Le séquoïa roule sous la tempête. Sa tête. Sa tête Il

prise dans le caprice d'orage. Plumée par le caprice d'orage. Je vois les branches toutes nouées de pluie et de vent s'approcher de la fenêtre. Fenêtre. Une fenêtre d'un mètre de large et de deux mètres de haut, croisillonnée de blanc, de bois mouluré peint en blanc. Je suis seule. Je ne peux pas bouger. Je suis trop jeune, je crois. Je viens de naître. J'ai deux ans. Rien. Je suis prisonnière, déjà. Les barreaux de bois, peints de rose, sont ma compagnie, comme ces deux pantins de toutes couleurs, balançant à droite et à gauche au gré faible de mes mouvements. Avec peine, j'atteinds une poignée de plastique blanc et la tire vers moi, et une musique stridente et bête s'égare, n'entame en rien la force de la nature. Il me semble retrouver le vain harmonica qu'un homme de soute, sorti pour la bataille, jouait parmi les vagues couronnées de colliers plus beaux que les perles, à l'approche de la plage blanche de Canouan. C'est mon rêve. Je suis partie vers la vie, je suis partie vers la mort. Je suis seule. Mes parents - ceux-là - mangent avec des amis, loin, en bas, loin, dans cette bâtisse de brique flanquée de deux tourelles, témoin de trois siècles. Aucun bruit ne me vient. Sont-ils morts? Pour moi, ils le sont. Seule. Seule. Les volets sont ouverts. Ils ont négligé de les fermer. La pluie bat au carreau comme un rebond de baguettes d'un tambour-major. Une effraction de lumière blanche et bleue. C'est plus tard (deux, trois 12

secondes ?) que le roulement, comme des cubes de granit descendus d'une face ouest, ajoute l'orchestre aux figurants amuïs de lumière sur la scène. Françoise, qui est toujours à moi, ouvre la porte. Je vois, sur fond lumineux du couloir, sa carrure, ses hanches larges, dévolues à une compagne de Raboliot. Elle porte un tablier, noir dans le contrejour. Elle est découpée en épaisses tranches de vieux gigot refroidi que séparent, de bas en haut, les barreaux de mon lit. Je ne veux pas crier, je ne veux pas pleurer. Gémir doucement, pas même. Je serre les dents. Elle me croit dormante. Elle ferme la porte. La nuit revient. Sa pluie. Par instants, la fenêtre s'éclaire encore d'une guirlande cyclopéenne, vibre d'une nouvelle explosion. Le séquoïa se bat. Je me bats, moi, pour ne pas être. Pour ne pas être moi. Là, je comprends que je ne sortirai pas vivante de cette enfance.

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