Le Beurot

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Le père de Lazare tombera au front un soir de 1918. La Grande Guerre s'achève. Monté à Paris, l'amour aura pour Lazare la couleur d'une jeune infirmière ivoirienne ; Illoua. De cette union naquit un "p'tit beurot". En Morvan, un beurot est tout simplement un petit garçon, un homme, brun de peau et de poil...Alors, leur petits métis...! 1939, le monde bascule. La seconde guerre mondiale remettra en cause tous les espoirs de cette génération. 1940, l'occupation, Autun sous la botte nazie. Après quelque ombre de desespérance, surgira la rebellion : Résistance, renseignements...trahison.
Publié le : mardi 1 juillet 2003
Lecture(s) : 289
EAN13 : 9782296328556
Nombre de pages : 185
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Le Beurot
Avant que s'effacent nos souvenirs

Photo de couverture: LazarePELLETIER-MOREAU

Edmond- Philippe PELLETIER

Le Beurot
Avant que s'effacent nos souvenirs

L'Harmattan

(Ç)L'Harmattan

2003

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-4795-7

à la Jeanne et au Phili. à Jean-Marie, Jean-Louis (mort pour la France) Lazare (mort pour la France) Philibert et Jean mon père. à... Jeanne Martine Sylvie

Leurs menottes crispées par l'angoisse et la peur ivres de désespoir et regardant blafards jaillir du crématoire la sinistre lueur Ces petits enfants juifs où ont-ils disparu ? vous qui dites aujourd'hui que ce n'était pas vrai dites, mais dites-nous que sont-ils devenus?

Gisèle GUILLEMOT survivante des camps de Mauthausen et Ravensbruck

Ce roman s'intègre aux grands évènements survenus au cours du vingtième siècle, en particulier en la période 1918-1945. J'ai remis pour se faire, dans leurs contextes, mes souvenirs personnels et les témoignages des anciens, qui, pour certains, ont vécu trois guerres. Dans ce roman, certains personnages sont issus de mon imagination. Pour d'autres, ayant réellement existés, je n'ai fait apparaître que leurs initiales ou modifié leurs patronymes. Toutefois, une homonymie survenant entre personnages existants ou disparus, serait fortuite.

4 SEPTEMBRE

1958

Grimpé sur le podium installé place de la République à Paris, porte-voix en main, André Malraux annonça: - Et voici le général De Gaulle! Les militants du parti communiste bloquaient les accès aux boulevards partant de la place. Les Compagnons bousculés applaudissaient. Les perturbateurs sifllaient. Charles De Gaulle était là... C'était la chienlit. Quittant l'autobus immobilisé à l'entrée du boulevard Voltaire, Simone Pottier s'engouffra dans le métro. Elle se rendait rue de Bellechasse, au Ministère des Anciens Combattants. Elle était en retard. Elle aperçut, en arrivant, son ami dans le hall tournant et retournant dans ses mains le document qu'il y était venu chercher. Frappant sa montre de l'index, il vint à sa rencontre: - T'as vu Monette, on doit être là-haut avant dix-sept heures. - Oui, j'ai vu l'heure. Les Buttes-Chaumont ne sont pas au bout du monde, et cela ne t'empêche pas de me dire bonjour. Un baiser furtif fut la réponse distraite du jeune homme: - Aujourd'hui est le seul jour d'inscription au stage pratique d'obstétrique. Je te préviens, on va faire la queue. - Excusez-moi docteur! Un autre baiser, un peu plus appuyé celui-là, signa l'annistice. - Nous aurions pu choisir un hôpital plus central pour

Il

notre stage, mais pour monsieur, la Fondation Rothschild c'est le gratin. - Monette, tu n'es pas fatiguée de jacasser! Ils marchèrent jusqu'au métro. Dans le compartiment la jeune fille se fit chatte, glissa son bras sous le sien. - Parle-moi de ce papier que tu es venu chercher. Cela était, comme l'avait signalé le Ministère aux familles concernées, une preuve de recherche d'identité d'un militaire porté disparu durant la seconde guerre mondiale. La petite Pottier voulait en savoir plus: - Pourquoi le Ministère a-t-il ouvert une enquête? - C'est à la suite d'une découverte, faite par une équipe de bûcherons en Alsace. - Des bûcherons? - Oui, ils nettoyaient une forêt. En dégageant des arbres blessés, ils ont trouvé quelques casques de soldats de la Campagne d'Alsace 44-45, alors, ils ont fouillé. Il y avait sous l'humus, les restes de quatre corps non identifiables, dont seuls quelques ossements, chaussures et autres cuirs purent être récupérés. Des spécialistes de l'Armée ont donc ouvert une enquête. Simone frémit. Lui saisissant une main, le jeune homme poursuivit: - Ils ont trouvé là, coincé dans ce qui a pu être une cartouchière, un objet: genre carnet. Enfin, malgré la cachette de cuir solide, ce qui pouvait en rester. Ils rapprochèrent leur tête. On arrivait à Bolivar. Ils sortirent du métro, montèrent à la Fondation Rothschild de la rue Manin. Sur la porte du bureau des inscriptions du

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stage, une annonce: «Les inscriptions seront reçues du 15 au 20 septembre». Ils redescendirent l'avenue, et continuèrent à pied. - Alors ce petit carnet, raconte, insista l'étudiante. - Eh bien! Ce qui en restait, fut envoyé au Labo de Recherches des Années. Ils s'arrêtèrent. Il sortit le feuillet de papier dur. Sur ce parchemin, avec difficulté, on devinait, mis en évidence: «... Bou.. .d...eu .Ba. .rne...Pa. .is » «Ab.1.....Rab ....i.ch. .......... Co. .....tine. ....
.. .Alg. .r. .e»

- Tu vois Monette, on arrive à déchiffrer: Ba. .rne, et peut-être Paris. Pensif: le jeune homme remit le document dans sa serviette. Arrivés rue Lafayette, la jeune fille se tourna vers lui: - Je n'ai pas chaud, tu paies un Viandox ? - Oui, mais on marche encore un peu, d'accord...

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...2 AVRIL 1918 - Les fossoyeurs, avant de ramener la soupe, lavezvous les mains en pissant dessus. Au manque d'hygiène, un officier avait trouvé la solution. L'eau était rationnée, la citerne n'était pas une source. L'air devenait irrespirable. Le peloton de biffins que commandait Philippe Moreau, sergent au 134e d'infanterie, se trouvait au fond de la champignonnière de Gussanville. Les ingambes transportaient à dos les cadavres de la nuit. Priorité était donnée aux morts par éclats d'obus: mutilés, éventrés, dont les entrailles gonflaient, puis finissaient par éclater. Il se dégageait de cet antre, une odeur épouvantable d'équarrissage, planant comme une exhalaison lourde, visqueuse. Ces mêmes hommes valides, étaient également de corvée de soupe... et de tinettes: quatre trous, quatre lessiveuses, huit crochets, il fallait les remonter, <<videre bouillon gras du chiottard». l Dans cette nuit du 2 avril, froide, de pleine lune, le sergent Moreau reçut l'ordre d'évacuer la champignonnière. Les hommes avaient perdu la notion du temps. Ils respiraient trop profondément, la tête leur tournait. Il leur semblait sortir d'un tombeau. Retourné en tranchée, le sergent réceptionnera le 20 avril une escouade de jeunes recrues. Parmi eux, Lazare, son fils aîné, mobilisable depuis peu, entrera dans la grande tourmente.

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Du cantonnement, les bleus se dirigèrent sur la ligne de front. Là, Philippe Moreau aperçut son fils, leurs regards s'accrochèrent. Ils eurent dans cette seconde, le père et le fils, l'impression d'être loin, très loin de ce lieu, de cet instant. Dans cette semi-tranchée, le sergent, courbé, se précipita à la rencontre de son aîné. Tout se passa alors très vite. Les yeux du sergent roulèrent dans leur orbite, son corps sembla lourd dans les bras de son fils. Il l'entraîna dans sa chute. D'un bond, le jeune homme se releva: - PAPA! Du casque troué de Philippe Moreau, étendu dans ce boyau au sol boueux, s'échappait déjà un filet rougeâtre. Ses yeux, restés grands ouverts, semblaient regarder à travers son fils penché sur lui, le linceul que formaient les nuages descendant du nord, emportant encore dans leur infinité, l'âme d'un ouvrier et celle d'un paysan. La pluie froide d'avril atténuait encore les pâles lueurs de cette fin de jour. Lazare voudrait lui parler. Plus tard... ... Plus tard, il lui racontera la neige sur les forêts du Morvan, sur les Battées, sur le Cul d'Hotte, sur les toits de Collonges et de la Grande-Montée. fi lui racontera le printemps à Curgy, sur les coteaux des crêts, où bientôt refleurira sa vigne. Il lui racontera le flambloiement de juillet, où penche sous le poids des grains, son blé qu'il aima tant. Il lui racontera octobre, où ses hirondelles, lovées depuis des générations entre les poutres noircies de son étable, descendent vers le sud, après, pour quelques unes, s'être perchées dans un inoubliable adieu, sur la faÎ-

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tière du toit de sa ferme, sous lequel il faisait si bon vivre. Il lui racontera les grandes foires aux bestiaux d'Autun, de Saint-Christophe et de Charolles, où les grands bœufs blancs, ces charroyus, l'émerveillaient, l'intimidaient même. Il lui racontera ses amours. Il lui racontera la vie qui passe. Il lui racontera que de part le monde, et désormais sans lui, chaque matin se lèvera un nouveau jour.

10 JUIN 1919

Par une nuit opaque, sous le mistral, arrivant à Marseille au bassin d'Arenc, le rafiot progressait à la sirène. A son bord, Baptiste Matubo, docker au port d'Abidjan, Josépha et leur fille Illoua, étaient les seuls passagers. Baptiste et Josépha étaient nés de pères ivoiriens et de mères françaises. Ces mères, Communardes, avaient été exilées lors des répressions de 1871. Le bosco les accompagna dans le passage des Dardanelles où ils devaient passer la nuit. Le lendemain, les Matubo, la mère et la fille encore vêtues de leurs oripeaux africains, se rendaient derrière la gare Saint-Charles, place Victor Hugo, où une enseigne indiquait «Brasserie-Hôtel l' Afrique». Sur le Vieux Port, l'accoutrement des deux femmes passait inaperçu. En cette fin de continent, une faune hétéroclite : immigrés, dockers et marins, triquarts en rup-

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ture, arrivait des quatre coins du monde, à chacun sa défroque. A l'Afrique, deux serveurs en longs tabliers bleus, s'activaient au comptoir, ainsi que la patronne Ascension Bornizo. Celle-ci remarqua le docker: - Vous voulez quoi vous? Je vous connais? - Gadou, le contremaître des Docks, m'a recommandé votre maison. Pourriez-vous nous loger ma petite famille et moi? - Oui, Gadou m'a prévenue, si vous êtes d'accord c'est deux cents francs le mois, payables d'avance. - Entendu, peut-on monter nos sacs? Au troisième, Ascension poussa une porte basse. La pièce, quatre mètres sur quatre, était éclairée par un vasistas. - L'eau et les commodités sont sur le palier. Je n'ai que ça de libre, décidez-vous, j'ai du monde en bas. - Voilà vos deux cents francs. Je dois rencontrer Gadou, il doit me trouver du travail au port. - Vous le trouverez aux quais, vous n'aurez qu'à le demander. Jean de Dieu Gadou, un Ivoirien trapu au cheveu rare, portait bien sa solide quarantaine. Il régnait sur une vingtaine de dockers, requis au jour le jour. Souvent ces ouvriers ne venaient à l'embauche qu'une journée, puis disparaissaient. Il fallait à l'Ivoirien une autorité certaine. Apercevant son ami, il alla à sa rencontre: - Je suis content de te voir mon vieux Baptiste. Tu seras bien chez Ascension, c'est une brave femme. Allons au

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bureau. Passant vers les vestiaires, le contremaître pria son ami de l'attendre un instant. Il disparut derrière d'énormes caIsses: - Le grutier de la 3 est encore là ? hurla-t-il. - Charlot, on te demande, cria un ouvrier. - Qui c'est? - C'est moi qui te demande, viens un peu ici! - Quoi encore? Il est déjà six heures. - Qu'il soit six heures ou pas, tu remontes tissa sur la trois, et tu me fermes les fenêtres de la cabine. C'est qu'il fallait redéployer l'escalier et ses cent kilos. Revenu vers le docker, ils entrèrent dans la cabanebureau. D'un placard, Gadou sortit une bouteille de rhum blanc: - Assieds-toi Baptiste, tu commences demain au bassin d'Arenc, c'est au bout du Lazaret. Tu y seras à six heures, je serai là. Au début tu feras tes cent-cinquante francs la semaine. Ensuite, si tu veux, je t'apprendrai à conduire une grue. - Ah ! bien, ça me changerait de porter des sacs et des caisses toute la journée. - Tu sais, ici comme ailleurs, il faut aussi le dos des hommes. A cette heure, le soleil était encore chaud. La Joliette commençait à s'assoupir, et comme pour bercer le vieux port, les charpentes des grues soupiraient sous une petite brise venue du large.

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... Ce même jour

Démobilisé à Dijon, Lazare Moreau se rendit à l'Hôtel du Nord, place d'Arcy. Il demanda à voir Auguste Lamhoste, chef de cuisine. Les deux jeunes gens s'étreignirent longuement. Auguste, vingt-trois ans, aide-cuisinier avant la guerre, avait été blessé en 17 et rendu à la vie civile. Il invita son ami à partager sa chambre sous les toits de l'hôtel: - Pour deux jours, on se serrera un peu. Je te monterai des plats. Tu verras, il ya des trucs que tu n'as jamais bouffés. Monte à la piaule et roupille tant que tu veux. Le surlendemain par le tacot, Lazare n'attendit pas d'arriver à Autun. Il descendit à Epinac, et emprunta la route de Curgy par Vergoncey. C'est au sommet de la côte des Quatre Vents, là où l'on découvre la grande forêt allant d'Epinac à Autun, les Battées, et en son contrebas, les hameaux de la Grande-Montée et Collonges, qu'il lui fallut s'arrêter. Son cœur s'affolait. Ses racines, sa terre étaient là. Il lui sembla entendre son père appeler ses vaches à la barrière du pré d'en haut. Il le revoyait venu l'attendre à la fontaine, sur le chemin de l'école. L'air sentait bon le foin coupé, comme avant. A Savigny, la Grand'Terre, aujourd'hui en embouche, laissait mieux découvrir la petite vallée, où déjà la rosée légère du soir, étirait en sa longueur sa batiste blanche.

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