Le boomerang

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Paul fête ses 40 ans avec ses proches : une famille attachante et des amis fidèles. Son travail le passionne et sa solide santé lui permet de pratiquer divers sports. Occasionnellement, il s'adonne, en toute insouciance, à sa distraction favorite : le lancer de boomerang. Tout va donc bien pour lui. Pourtant, un jour, il fera une découverte ahurissante qui, petit à petit, va lézarder cette belle harmonie. Il devra fuir. S'exiler au bout du monde. Faire des rencontres improbables. Vivre des aventures étonnantes. Seul, son frère, Jean-Michel, chercheur généticien, pourra le soutenir. Alors, le boomerang deviendra sa vie… à moins que ce ne soit le contraire !
Publié le : lundi 3 juillet 2006
Lecture(s) : 294
EAN13 : 9782748163445
Nombre de pages : 181
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Le boomerang
Jean-François Goujon
Le boomerang





ROMAN











Le Manuscrit
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ISBN : 2-7481-6345-1 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6344-3 (livre imprimé) JEAN-FRANÇOIS GOUJON

Chapitre 1

L'anniversaire


Lorsque Paul se réveilla, ce matin-là, il se sentit bien.

En pleine forme en ce 21 juin. Ce n'était pas tant
l'arrivée de l'été qui le mettait en joie ni le fait que ce fût
un dimanche, non c'était un événement plus personnel.
Certes, les temps chauds qui, en cette année 1976,
avaient déjà commencé depuis près de deux mois, lui
étaient sympathiques mais, surtout, cela coïncidait avec
son anniversaire. Comme tous les ans, bien sûr, mais
aujourd'hui, ainsi qu'il le commentait, « C'est un
anniversaire tout rond : quarante ans ».
Paul n'était pas du genre à se désespérer de prendre de
l'âge. Il n'y trouvait pas non plus un charme particulier.
Il savait seulement que cet anniversaire, bien qu'un
secret de polichinelle l'entourât, allait être fêté
dignement.
Et puis, oui, il était en forme.
C'est ce qu'il se disait tout en se levant.
Machinalement, il mit en marche la radio. Une émission
de variétés donnait des informations diverses et
divertissantes qu'il écoutait d'une oreille distraite.
Il ne savait pas, à ce moment-là, que l'une d'elles allait
bouleverser son existence.

*****

Il se rendit dans la salle de bain et tout en se regardant
dans la glace commença à se raser.
9 LE BOOMERANG
Il avait remarqué, depuis un certain temps déjà, que son
peigne déracinait consciencieusement, ci et là, quelques
cheveux. Cela ne l'attristait pas outre mesure encore car
personne d'autre que lui ne s'en était aperçu. Ce n'était
pas le cas de son frère, de deux ans son cadet, dont le
crâne apparaissait de plus en plus lisse. Cette calvitie
était d'ailleurs devenue un sujet de gentilles plaisanteries
dans la famille d'autant que Jean-Michel, chercheur de
son état, bénéficiait d'une bonne dose d'humour :
« On n'imagine pas évidemment un chercheur
autrement que chauve et myope… »

Paul s'approcha du miroir.
Il apercevait bien quelques cheveux blancs qui lui
grisonnaient la tempe, plusieurs rides qui, disait-il,
rendaient son visage plus expressif, mais bof… !
Il avait plutôt tendance à accepter les choses telles
qu'elles arrivaient.
Et puis, autant l'avouer, Paul n'avait pas trop de soucis.
Un travail qui le passionnait, une famille qu'il aimait et
qui le lui rendait, de nombreux amis sur qui il pouvait
compter et une solide santé… lui permettaient de
prendre la vie du bon côté.

Tout en se préparant, il pensa à la journée qui
commençait.
Déjà, il entendait des chuchotements, en bas, car, fait
exceptionnel, il était le dernier à se lever.

*****

Il imaginait la petite dernière, en train de déposer, près
de son bol, le cadeau qu'elle avait préparé avec la
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complicité de son institutrice de maternelle ; « Oui, mais
grande section », précisait avec sérieux Virginie. C'était
Élisabeth, sa femme, qui avait tenu à ce prénom car lui,
Paul… ne trouvait pas cela opportun. Mais bon, comme
il avait choisi celui des aînés…
Nicolas et Élodie, justement, frère et sœur de Virginie et
respectivement plus âgés de sept et neuf ans, se
contenteraient d'un « Joyeux anniversaire, papa » en
attendant tout à l'heure la vraie fête qu'Élisabeth avait
discrètement, enfin presque, organisée, avec toute la
famille.
Elle se déroulerait ici, sur la pelouse.

Il avait fait construire, quelques années auparavant, une
maison dans un lotissement résidentiel plutôt chic : "Le
domaine des Écots". Celui-ci, à quelques kilomètres
d'Angers, se trouvait, en fait, assez proche de son lieu
de travail, car Paul était ingénieur en informatique à
l'usine Bull, désormais appelée "CII Honeywell Bull" et
installée dans le quartier "Belle-Beille", à la sortie nord
de la ville.

Il savait qu'il allait retrouver les membres de sa famille
les plus proches, qu'on allait lui faire une "surprise",
bien que celle-ci fût depuis plusieurs jours éventée par
Virginie qui évidemment n'avait pu s'empêcher de lui
faire des allusions énormes, sous le sceau du secret. Il
l'avait entendue, au cours des jours précédents à son
retour du travail, répéter laborieusement sur le piano
familial "do do ré do fa mi", les premières notes de
"Happy birthday to you".
Il avait deviné également que le cadeau, le vrai, celui de
tout le monde serait une chaîne hi-fi. On lui avait posé
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tellement de questions, notamment sur les grosses
enceintes "Ultralinear", les meilleures alors sur le
marché. Elles allaient donc bientôt trôner dans le salon.
Il allait enfin pouvoir écouter dans des conditions quasi
idéales les morceaux de jazz qu'il affectionnait.

Subtilement, Élisabeth avait tout prévu, sans trop lui en
dire, et invité les intimes.

Les enfants avaient tu leurs chamailleries habituelles et
se réjouissaient, eux aussi, de passer le week-end avec
leurs cousins du même âge.

Justement, son frère, Jean-Michel, était arrivé le
premier, hier samedi, avec ses enfants, Vincent et
Laurence. Cela faisait plusieurs jours qu'il s'en occupait
seul, car Claudine, sa femme, avocate de droit
international, plaidait en Espagne et ne pouvait les
rejoindre que dans l'après-midi. Jean-Michel avait envie
de changer d'atmosphère car il étouffait dans son
appartement, si beau soit-il, de Levallois-Perret où il
exerçait la profession de chercheur en génétique pour
un laboratoire.

*****

Paul constata, en les entendant jouer dehors, que ses
neveux profitaient, dès ce matin, du bon air de la
campagne.

*****

Puis, dans la soirée de ce même samedi, ce fut au tour
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d'Emmanuelle, la jeune sœur d'Élisabeth, et de son
fiancé, Jean-Claude. Le mot fiancé était habituellement
employé, bien que nos deux tourtereaux demeurassent
ensemble depuis pas mal d'années, très exactement
depuis mai 1968, où ils s'étaient connus dans des
circonstances mal définies, au moins pour les parents.
En clair, ils vivaient en concubinage, mais ce mot
passait mal dans le milieu familial.
« Avec un prénom pareil, c'est normal qu'elle soit
devenue libertine » avait déclaré, un jour, son beau-
frère.
Emmanuelle n'aimait d'ailleurs pas son prénom depuis
que le film éponyme l'avait rendu célèbre. A chaque fois
qu'elle se présentait, elle avait droit à des regards
insistants, ironiques ou des chuchotements chantonnés
sur le thème musical de Pierre Bachelet.
« Plutôt sympa, non ? Surtout qu'elle est bien foutue »
avait ajouté, toujours imperturbable mais sans malice,
Paul…

*****

Les parents d'Élisabeth, qui terminaient une carrière
dans les PTT, venant de Redon en Bretagne,
arriveraient en fin de matinée de ce dimanche.
Toujours du côté d'Élisabeth, seul son frère, Jacques,
installé en Provence, ne viendrait pas. En revanche, ce
dernier savait qu'il était de service pour recevoir tous les
ans les vacanciers de passage sur la route de la Côte
d'Azur.

*****

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Tout à l'heure, au train de 12 heures 38, Paul irait
chercher tante Cécile qui revenait d'Italie. Veuve et sans
enfant, elle profitait de sa récente retraite, après une vie
active d'infirmière dont plus de la moitié en tant que
libérale, pour voyager. Elle était de toutes les réunions
de famille et n'aurait pour rien au monde voulu
manquer celle-là.

*****

Évidemment, il y aurait aussi, Robert. Robert Duval,
l'ami de toujours. Celui que Paul considérait presque
comme un second frère. Il ne ferait sans doute qu'un
bref passage car, en tant que musicien professionnel, il
avait certainement, en cette période de l'année, de
nombreuses soirées à assurer avec son orchestre.
"Monte Cristo" avait d'ailleurs une belle réputation dans
l'Ouest de la France. Nicole, sa jeune femme de tout
juste trente ans, et leurs deux enfants, passeraient la
journée avec eux. Élisabeth et Nicole étaient collègues.
C'était d'ailleurs grâce à la femme de son ami que
Robert avait connu la sienne.
« La musique, ça n'est pas très conciliable avec une vie
de famille ». C'est ce qu'avait déclaré Paul à Robert
quand ce dernier lui avait proposé de rejoindre son
groupe. Tous les deux avaient appris la vivacité de
l'allegro et les nuances du moderato avec le même
professeur de violon, très connu sur la place d'Angers
dans les années cinquante. Tous deux avaient
abandonné l'instrument à archet. Robert au profit d'un
orgue électrique Hammond et Paul, pour la guitare. Son
but était d'abord de s'accompagner en interprétant des
chansons, surtout celles de Georges Brassens dont il
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connaissait quasiment tout le répertoire.

*****

André Mariette ne viendrait pas. Cela faisait longtemps
qu'il avait promis à ses enfants de les emmener, le jour
de l'été, au bord de la mer. Il allait faire beau, comme
depuis plusieurs semaines et il en profiterait donc, à
l'instar de beaucoup d'Angevins. En d'autres
circonstances, Paul aurait fait de même mais cette fête,
quoique convenue, saurait être sympathique. Quant à
André, Paul le verrait demain, en arrivant à son bureau.
C'était son plus proche collaborateur qui avait
programmé son ordinateur pour tintinnabuler à chaque
anniversaire dans le service. André se ferait
certainement un plaisir d'y aller de son couplet et ce,
dans tous les sens du terme, car il entamerait, comme
souvent, une chanson de Brassens que Paul reprendrait
avec lui. Ils s'étaient découverts ce point commun
durant leurs études à la Catho avant que leur vie
professionnelle ne les séparât. Plus tard, ils s'étaient
retrouvés chez Bull.
Paul réalisa qu'il devait préparer une bouteille des
Coteaux du Layon pour fêter son anniversaire avec les
autres collègues, lundi.

*****

Il n'y aurait vraisemblablement pas d'autres amis. Sinon,
s'il avait fallu inviter les condisciples, les copains de
régiment, les parents d'élèves, les membres
d'associations etc. toutes les connaissances de Paul, la
réunion de famille se serait transformée en mouvement
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de foule que n'aurait pas supporté (entre autres)… la
pelouse.

A propos de pelouse, comme à chaque retrouvaille, c'est
sur celle-ci que Paul allait faire une nouvelle
démonstration de lancer de boomerang. En effet,
Claudine, qui avait l'habitude de rapporter un souvenir
de ses voyages à l'étranger, avait ramené d'Australie un
superbe spécimen de cette supposée arme aborigène en
bois clair et, preuve de son authenticité, sobrement
décoré. Paul s'était pris au jeu et, après un entraînement
intensif, avait réussi à maîtriser parfaitement
l'instrument au point de le récupérer précisément à la
position de lancement. Cela faisait toujours son petit
effet et, depuis que l'oncle Alexandre auquel, autrefois,
l'on demandait toujours de chanter "La chanson des
blés d'or", était décédé Paul, avec son spectaculaire
lancer de boomerang, avait pris le relais pour animer les
fêtes de famille.

*****

Ce fut en sortant de la salle de bain qu'il songea plus
particulièrement à ses parents, Henri et Pauline. Ils
viendraient de Chemillé, grosse bourgade située à vingt-
cinq kilomètres au sud d'Angers où ils s'étaient retirés
au départ à la retraite d'Henri, médecin gynécologue à
l'hôpital du chef-lieu du département. Ils y possédaient
une maison familiale. Pour l'occasion, ils feraient
prendre l'air à leur vielle DS 19 entretenue avec amour,
malgré sa gourmandise en essence, mais rarement
utilisée.

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Sa famille, ses parents…
Paul resta songeur, une fois de plus, en répétant ces
mots.

Dans les familles, disait-on, il y a toujours un secret.
Dans sa famille, il n'y avait pas de secret.
Seulement une histoire.
La sienne.
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