Le Calédonien

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"Le Calédonien" est un roman d'aventure largement inspiré par la vie de l'auteur. Mélinda, sa fille, découvre, en les lisant dans l'avion qui la ramène en Nouvelle-Calédonie, les aventures de Joël PAUL dans le Pacifique, le sud-est asiatique, la Guyane française, et, surtout, son fabuleux périple à bord du Calédonien des Messageries maritimes, alors qu'il n'était qu'un adolescent candide. Ce récit témoigne d'un déracinement, du choc de la découverte de la Nouvelle-Calédonie des années soixante.
Publié le : lundi 1 décembre 2008
Lecture(s) : 275
EAN13 : 9782336266954
Nombre de pages : 268
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Chapitre 1

Le départde Melinda

Il y a des jours ordinairesetdesjournéesexceptionnelles.
Melindaétaitàl’aube d’une journée mémorable.Elle marqua une
pause pour secontemplerdanslerefletdumiroirdesa coiffeuse
comme pour vérifierquecevisage de jeune femme,aux yeux
écarquillés, étaitbien lesien.Letempsavaitpassétrès vite depuis
queMina Prostl’avait recueillie.Huitannées,sans uneseule pose,
consacréesexclusivementàsesétudesde médecineafin derespecter
levœudeson père.Ilauraitétési fierde lavoir réussir samédecine.
Aujourd’hui,c’était un grand jourcar une nouvelle extraordinaire lui
avaitétésignifiéequelques semainesplus tôt.Le ministère de
l’agriculture l’envoyaiten mission enNouvelle-Calédonie,son pays
d’origine.Unretouraupays qu’elleavait tant souhaité, mais qu’elle
appréhendaitmaintenant.QuitterMinapour retrouver ses racines
était une épreuve mêléeàune joie, imbriquéesparlescirconstances.

Elle jetaunregard nostalgiquesur une photographie deRobert
Charron poséesur une étagère de la coiffeuse.Il était tout sourire,
allègre.Iltenaità boutdebras une énormeanguillerougequ’il
venaitde pêcherdansle lacdeYaté.Ilavait toujoursaimé lapêche.
Melinda avaitdumalàsesouvenirde la Nouvelle-Calédonie.Elle
l’avait quittési jeune, presque encatimini, emportée par son père
pour unvoyagesans retour verslamétropole.Yaté devait sesituer
dansleSud du territoire.Ce grand lacétaitleseul de
l’île,croyaitelleserappeler.Elleavaitdes souvenirsplus récentsde la Guyane,
de mamieBaboule, desesgrosbraspotelés, de lapoitrine énorme,
de lagrosseDoudouaffectueusequi l’avaitdorlotéecommeson
bébé.Ellesesouvenaitde la chaleurhumaine de la Guyanaise, de

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ces gestes de tendressequ’ilsluiavaient terriblementmanqués
pendant sonadolescence.Son manque d’affection, latendresse d’une
mère,Minal’avaiten partiecomblée, mais rien neremplaceune
mère.Melindareprit son maquillage en détournant sonregard de la
photo.Dans un instant, elle devradescendreau salon oùMina
l’attendait.Depuisl’aube, elle l’entendait s’activerpour se préparer,
faire ducafé, mettre de l’ordre danslamaison pourcalmer son
angoisseàl’approche dudépartdesaprotégée.

Elle fit untourdesa chambreà coucherd’unregard lentet
mélancolique puiselle empoignafermement savalise.Elle franchit
difficilementleseuil de laporte étroiteavecsonbagage encombrant,
qu’elle posasurle parquetlustré ducouloirpour refermer
soigneusementlaporte.Elleseretournaen lâchant unsoupirde
soulagement.Ellearrachaduparquet salourdevalise et saisitla
rampe de l’étroitescalierdeboisencolimaçon pouravoir unappui.
Lesmarchescraquèrent sous sespasalourdisparlasurcharge.Elle
lesdescendit uneàune prudemment.Lorsqu’ellearrivaenbasdu
lambrissage, elletombanezànez surMina,qui luibarraitlaroute
chaussée desespatinsparégard pour son parqueten mosaïque
qu’elle frottaiten permanenceavecses va-et-vient.Le pavillonavait
appartenuàun ébénistequiavaitmis tout sonsavoir-faire pour
réaliserdesboiseries qui faisaientl’admiration des visiteurs.Elle
posasavalisesurladernière marche.Lesdeuxfemmes se
dévisagèrentpendant quelques secondes.Minarompitlesilence.
«CommetuesbelleMelinda».Melindase jetadanslesbrasde
Mina.Elleséclatèrentensanglotsenseserrantfortementdansles
brasl’une de l’autre.Ellesdesserrèrentplusieursfoisleurétreinte
pouressayerde parler, maisaucune parole ne pouvait sortirde leurs
gorgesnouéespourexprimerce pathétiqueadieu.Elles
replongeaientaussitôtpour uneséquence de pleurs.Aprèsavoir
évacuésontrop plein de larmes,Minadéclara :«Il faut yallerma
fille, je prendsmon manteauetjeterejoinsdehors, letaxi nevapas
tarder».

Lechauffeurdetaxi était trèsgêné en lorgnantdans son
rétroviseurlesdeuxfemmesassises surla banquettearrière.Ilaimait

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bavarder, maislesdeuxfemmes semblaient affligéespar un
douloureuxévénement.Ilse demandaquel dramevenaitdese jouer
pourqu’ellesen fussentautantaffectées.En écoutantleur
conversation, il devinaqu’il nes’agissaitpasde laperte d’un être
cher.Ilchercha à comprendre pourquoiMina,qui n’avaitpaslâché
lesmainsde lajeune fillequ’elletenaitentre les siennescomme
pourles réchauffer, était si émue.Commesadestination étaitle
terminal d’embarquementdeRoissyCharlesdeGaulle pourles vols
internationaux, il pensaque lademoiselleavaitpeurde l’avion.Il ne
résistapasàson envie deconverser.
«Vous savez,statistiquement,vousavezmoinsderisque d’avoir
unaccident sur un longcourrier que dansmontaxi,siçapeut vous
rassurer.
-Pardon? réponditMina.
-Je disais que lapetite ne doitpasavoirpeurde l’avion,c’est un
moyen de locomotion plus sûr que lavoiture.
-Nous savonsbiencela,chermonsieur,Melinda, mafille, ne
craintpasde prendre l’avion, elleadéjàfaitde nombreux voyages.
Nous sommes tristesde nous séparer.Mafille parten mission dans
son paysde naissance, la Nouvelle-Calédonie,qu’elleaquittée dans
sapetite enfance.Melindaestmédecinvétérinaire, etcomme ellea
fait sathèsesurl’inséminationartificielle, elleaétéchoisie pour
enseignerde nouvelles techniquesauxpraticiensde l’île.
-Félicitation mademoiselle.Doctoresse !Jevousavaisprispour
une gamine.Jecomprendsmieux votre émotion.Vous savez, les
sentiments, l’émotion des
séparations,çameconnait.Jesuispiednoir, j’aiquittéAlgeràdixans, maisla blessuresaigne encore.Vous
êtes,vousaussi, native de là-bas, madame?
-Du tout, maisj’y suispassée pourembarquer surl’Île de
lumière,unbateaupour secourirlesBoat-people,une opération du
docteurKouchner.C’est surcebateau que j’aiconnule papade
Melinda.Avantde mourir, le pauvreCharron m’a confiésafille.
C’estlapremière fois que nousnous quittons.
-Ellevarevenir, les voyagesformentlajeunesse.
-J’aimerais vouscroire, maisj’ai l’intuitionque non.Jeconnais
l’attraitdesîles.Melindaest une océanienne.Elle nerésisterapas.

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- Je reviendraitechercherma Mina,répondit Melindaqui essuya
une dernière larmetoutensouriant.
-Voilà,c’estmieux,cesourirevous va àravir.Je préfère
transporterdesclientsgais.Promettez-moi de ne pluspleureravant
l’arrivée,vousavezfailli me donnerlebourdon.Parole, je le juresur
mamère !

L’intervention duchauffeurfutbénéfique, lesdeuxfemmes
reprirent uneconversation plus terre-à-terre.Minainsistapourque
Melinda vérifie,une foisencore,qu’elleavaitbien emportéson
passeportet sonbilletd’avion.Ellespapotèrentensuite
naturellement sousl’œilsatisfaitduchauffeur.

Lebravetaximan lesdéposa àl’entrée desdépartsdes vols
internationaux.Il futgratifié d’un grospourboire parMinaquiavait
appréciésagentillesse.Ilsentrèrentdansl’immense hall où résonnait
en fondsonore levrombissementdes réacteursd’avion.Melinda
poussasonchariotà bagages,suivitdeMinarapetissée par sonâge
étonnammentperceptibleaujourd’hui.Ils trouvèrentassez
facilementlesguichetsd’embarquementd’AirFrance.Comme elles
avaient respectueusement suivi lesconsignes, enarrivant troisheures
avant, il n’yavaitpasbeaucoup de monde danslafile d’attente.
Devanteux,un groupe d’étudiantskanaksavecdesguitaresen
bandoulièreattendaientleur tour.Ilsavaientpeut-être passé lanuit
dansl’aéroport, ilsétaientchiffonnés.Ils venaient surementde
Toulouse oud’Avignonaprèsavoirfaitdu stop pour rejoindreParis.
Ils tranchaientfortementavec Melindaimpeccablementhabilléequi
semblait sortird’un défilé de mode.Melindaleur sourit.Minaétait
littéralementagrippéeaubrasdeMelindaqu’elleserraitde plusen
plusfortàl’approche duguichet.Lorsquesontourarriva, elle eut un
momentd’hésitationavantde poser savalisesurla balance.Le
steward dutlui demander si ellevoulait, oui ounon, enregistrer sa
valise.Elles’excusadece momentd’indécision etluitenditla
pochettecontenant sespapiers.Ilrelevalatêteavecdes yeux
admiratifsaprèsavoirlu saprofession.Melinda, fitmine de ne pas
comprendre.En luirendant sespapiersavecleboarding pass, le
steward luisouhaitaunbonvoyageaccompagné d’unsourire

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charmeur. Melindaluirendit sonsourire.Elle faisait si jeune encore.
Sontitre de médecin provoquait toujoursétonnementouadmiration.

Délestée desavalise,Melindasesentaitplusàl’aise.Elle
proposasonchariotàunvoyageurquisemblaitenchercher un.Il
saisitl’aubaineaussitôt.Minaproposa à Melindad’allerboireun
café.Ellesavaientlargementletempsde le faire. «J’aiuncadeau
pour toi »,avait-elleajouté mystérieuse.Elles s’installèrentde partet
d’autre d’une petitetableronde d’unsalon dethé.Elles
commandèrent unthé et uncapuccinoàlaserveusequis’était
précipitée pourprendre la commande.
«Tuaurais uncadeaupourmoi?ditmalicieusementMelinda.
-Oui,un magnifiquecadeau, maispromets-moi de ne l’ouvrir
qu’aprèsle décollage.
-Jete le prometsMina, maispourquoitantde mystère.J’aurais
aimé l’ouvrirdevant toi.
-Tum’aspromis.
-J’ai promis,alorsoùestce merveilleuxcadeau ?
-Merci,réponditMina àl’intention de laserveusequivenaitde
poserles tassesbrûlantes.
-Alors!répéta Melinda.
-Tues unevraie gamine.Tiens voilà!Çafaithuitans que
j’attendaisle momentdete le donner,réponditMina, en luitendant
un grospaquetextirpé difficilementdesonsac àmain.
-Qu’estcequec’est ?demanda Melindadevenue grave en
palpantle paquetpour tenterd’en devinerlecontenu.
-Dansl’avion,tuaspromis.
-Jetiendrai mapromesse, maisje devinequec’estenrapport
avecmon père.
-Ouic’estexact, j’aiattendulebon moment, maisje net’en
dirai pasplus.
-JevaispatienterMina.Maiscomment teremercierdetoutce
quetuasfaitpourmoi.Tuas sauvé lapauvre orphelineque j’étais.
Je ne l’oublierai jamais.
-J’espèrequetunevaspasoublier tamarraine.Mais, je n’ai
rien faitpour toi,c’est toiquiasfait quelquechose pourmoi.Tu
m’asdonné lebonheur, lebonheurd’avoir un enfant, lebonheurde

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ressentirles sensationsd’une mère.Tu as chassé ma solitude.Tune
me dois rienMelinda. C’estmoiquite dois tout. Ceshuitannéesont
étéunerenaissance pourla vieilleMina.J’ai peurderetrouverma
maisonà Brunoy,sans toi pourl’égayer.Téléphone-moi dès ton
arrivée etfais-leaussisouventque possible.Surtout, n’écouteque
toncœur.Jesaisquetu seras tentée deresterlà-bas.N’hésite pas si
tulesouhaites.Maintenant,tudois volerdetespropresailes,vivreta
vie,suivreton destin.Tonavenirestdevant toi, le mien estderrière.
L’importantc’estqu’ils sesoientcroisés.
-Jet’aimeMina.
-Moiaussi mafille, jecrois quec’estl’heure,situ veuxavoirle
tempsde faire desachatsen duty-free
-Tu veuxbien m’accompagnerjusqu’au satellite
d’embarquement ?
-Non mafille, jevais resterici,assise jusqu’àl’heure deton
départ.Lesgrandesdouleurs sontmuettes, je n’ai pasenvie devivre
l’effusion d’un déchirantdépart.Vamafille, neteretourne pas.Ne
teretourne pas!répéta Minal’indexpointé dansladirection des
départs.

Melindase levapourfaire letourde latableafin de pouvoir
embrasserMinaquisetenaitdroitesur sa chaiseavecunvisage
impassible.CommeMinale luiavaitdemandé, elletournalentement
les talonsenserrant sur soncœurle précieuxpaquet.Melindase
dirigeaparpetitspascontenus verslesportesd’embarquement.Mina
nequittapasdes yeuxlafinesilhouettequis’éloignasans se
retourner.Happée parlafoule,Melindadisparutduchampvisuel de
Mina.Lavieille infirmièreappelalaserveuseavecun léger trémolo
danslavoix:«Unautrethé mademoiselle,s’ilvousplait».

Une fois sesbagagesàmainrangésaudessusdesatête, hormis
lecadeaudeMina,Melindas’installa confortablementaufond de
sonsiège.Elleavait trèsenvie d’ouvrirle paquet.Ilcontenait, elle en
étaitcertaine, des révélations sur savie,sur son père etpeut-êtresur
safamillebiologique.Melindadevaitpatienter, l’avion étaitencore
en phase de décollage.Elle mitàprofitcetteattente pourfaireun
petitinventaire deses souvenirs.Adoptéebébé parRobertCharron

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et son épousequi ne pouvaitavoird’enfant, elle n’avaitplus aucun
souvenirdesafamille mélanésienne.Ellesesouvenaitde lamortde
samèreadoptive,un drame imprimé pour toujoursdans samémoire.
EllesesouvenaitdudépartdeNouvelle-Calédonie, desonarrivée en
Franceavecson pèreaussi perduqu’elle.Elleserappelaitdufroid,
de l’alcoolquicoulaitàflotdansle gosierdeson père, desadéprime
etdesonvoyage enGuyaneFrançaiseainsique deMamieBaboule.

Letempsavaitpassésivite.Lesétudes,sesexcellents résultats
etlamortdeRobertCharron l’année desonbac.Puis,Mina
débarquadans savie, providentielleMinaqui pritlerelai deRobert
pourl’accompagnerjusqu’àson doctorat.Maintenant,àlaveille de
fêter ses vingt-neufans, elleallait retrouver son paysde naissance
pourlapremière fois.Soncœurétait serré.Ellesavait si peude
chose duCaillou.Charron,aigri, ne parlaitguère deson passé.
Melindaétaitpersuadéeque lecontenudeson paquetallaitlui
révélerdeschoses sur savie etcelle deson pèreavantleurdépart.
Ellecroyaiten laprovidence.Robert tiraitlesficellesduparadis.
Elle effleurale papierdupaquet,commeunecaressesur une joue de
son papa, puiselle fitdescendre lentement sespaupièresbordéesde
longscilsluisantsde mascarasur sesgrands yeux.

Elleavaitplusde huitheuresdevantelleavantd’arriverà
Tokyo,unique escaleavantde prendreunAirbusd’AIRCALINpour
faire ladernière partie du voyage jusqu’à Nouméa.

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Chapitre 2

L’autobiographie deCharron

Elle débloqua latabletteencastrée
danslesiègedupassageraudessusdesesgenouxet yposa délicatementle paquet queMinalui
avaitconfiéavantl’embarquement.Leshôtesseset stewards
s’agitaientdanslescuisinettespour servirle premier repas, les
autrespassagers s’installaientpourlalongue étape oufaisaient
connaissanceavecleurs voisins tandis queMelindademeurait
indifférenteà tout cebrouhaha.Le monde,autourd’elle,s’était
effacé.Découvrirlecontenudupaquetétait sa seuleambition.Elle
décollalesmorceauxdescotch dupapierKraft, dévoilaunclasseur
rempli de feuillets.Soncœur s’accélérapendant qu’elletirait surle
ruban dufermoir.Une foisleclasseurouvert, elle eut sapremière
surprise. «Àtoi mafille »barraitlapage de garde en guise detitre.
Ellecommençafiévreusementlalecture.

Melinda, malheureusement,situ asouvert ceclasseur,c'est
que je nesuisplusdece monde.Ne pleure plusmafille.Papat'a
tantaimée,tudoisêtrechargée d’amourpourlereste deton
existence.
Mapuce, j’ai écritlerécitde mavie pour toi.J’ai essayé d’être
sincèrecaron dit rarementlavérité.Lavérité n’estpas toujours
bonneàdire, paraît-il !Alors, on enterre, on garde pour soi, desgros,
despetits secretsqui finissentparpeserlourd danslesac aux
souvenirs.Souris,Melinda!Tu sais, les secretspèsent si lourdqu’ils
fontpencherlesgens.Observe les vieux, ils sont tout tordus,tout
bossus.Cesontles secrets, le fardeaude leurs sacsàdosqui les

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font secourber. On ditle poidsdes ans,ce n’estpasexact, le poids
desintimités, des secrets, des blessuresgardéespour soi, devrait-on
dire.
J’airemonté péniblementet avecprécaution,comme on
remonteunseaud’eaud’un puitsprofondau boutd’unecordeusée,
mes souvenirsdissimulés aufond de mamémoire.Jesuis certainque
tut’ensortiras sansmoi. Onvoudrait reveniràlapage oùl’onaime,
etlapage oùl’on meurtestdéjàsousnosdoigts,comme l’asibien
écritLamartine.Alors, il fautavoirlecourage d’envisagerlamort.
J’espèrequetuesdevenue docteur vétérinaire,commetule
souhaitais.Si jesuis rappeléà Dieuavantlafin detesétudes,sache
que de là-haut, je passe montemps au balcon duparadispour
veiller sur toi.Tudeviendras une femmeremarquable et
intelligente.Cessonsde geindre,àl’heure oùj’écrisceslignes, je
nesuispasencore mortetj’ouvre l’œil pourne pasme laisser
surprendre.

Quand j’étaispetit, on m’appelaitNounou.PourquoiNounou ?
Paranalogieànounourspeut-être, ouànounouille plus
certainement.Auxdiresde mamère, j’étaisdouxetgentil dèsma
naissance.J’étais tellementcalmeque pour serassurer, maman
m’appuyait surle nezpourmeréveillerparpeur que jesoisendormi
pourlecompte.Je dormaiscommeun loir, desheures, des
journéesentièresanticipant surlavietrépidantequi m’attendait.Je
faisaisdes réservesderepos.

Latoute première partie de mapetite enfance démarratrèsbien.
Aîné dequatre enfants, j’aibénéficié de l’émerveillementde mes
parentsetde mesgrands-parentsdufaitd’être le premier.Celan’a
pasduré,caraprèsavoir trouvé larecette pourfaireun enfant, mon
père etmamère ont remislecouvert.Masœurestnée, puismoncadet
estarrivé,tropvite, m’enlevantlavedette.Lebébéque j’étaisencore
devint rapidementle grand, «RobertLeGrand ».Cesobriquetdestiné
àfaire de moiun modèlealors que je n’étaispasencore fini ne fitpas
de moiunAlexandre, monroyaume m’échappaplutôt.L’exemplarité
dontje devaisfaire preuve me deviendravite insupportable.

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À cetteépoque, mon père était beauetmamère était belle.
Commetouslesparents ?Non, ilsétaient vraimentbeaux.Maman
avait unetaille de guêpe.C’était tellement vraique mon père faisait
letourdesatailleavecsesmainspouren faire ladémonstration.Tu
imaginescomme elle étaitfine.J’ai dûlesdécevoir, elle étaitmince
etmoi, j’étaisdéjàtrop grosavantde naître.Dansletemps, on disait
auxfemmesenceintes. «Il fautqu’elle mange pourdeuxdans son
état. »Lerésultatfut unaccouchementdifficile pourmamère et
moi.Les techniquesmédicalesn’étaientpascequ’elles sont
maintenant.Elle m’aeuauxforceps.J’ai mislongtempsavantde
connaître lasignification dece nombarbare.Lesforceps, des
instrumentsdetorture, de grossespinces quiservaientàsortirles trop
grosbébésouceux qui, en faisantdesgalipettes,s’étaientempêtrés
danslecordon ombilical.Aprèsavoirétéainsi extirpé en force, le
nouveau-né étaitplutôtabîmé, griffé dansle meilleurdescas,voire
latête déformée.J’ai eucette malchance d’êtresoustraitde mon
antichambre matricielle pardespincescommeun morceaudesucre
ôté d’unsucrier trop étroit.Mesparentsm’ontlongtempsmenti.Ma
mère disait toujours:«Tousmesenfantsontété debeauxbébés».
Un jour, magrand-mère maternelleavecson franc-parler rétorqua
devantmoi:«ArrêteNénette,Nounouavait unetêtesi grossequ’on
la cachait toujoursavecunbonnet».Je devaisavoirhuitoudixans
quand j’ai découvertmon passé deQuasimodo.Ce détail, horrible
pourmoi, fut unvraitraumatismequis’ajoutera auxnombreuxchagrins
de mon enfance.Mespetitsmalheursprovoquèrentde nombreux
chagrinsnocturneschezl’enfant tropsensibleque j’étais.Monsac
àdosa commencéàseremplir régulièrement très tôt.J’avais, me
semble-t-il,unevocationaumalheur,comme d’autres sontdestinésau
bonheur.Mamère m’aidera àles reconnaîtrlee, «sbienheureuxont
lesdentsécartées! »m’expliqua-t-elle.Jeregardais souvent
tristement, en lesbrossant, mesincisivesirrémédiablement serrées
etbarrantlarouteaubonheur, en occupant trop longuementlasalle
debain prise d’assautchaque matin.J’ai peudesouvenirsde ma
tendre enfance maisdes séquences, parfoismal décodées,sont
gravéesdansmamémoire. «Il estenbasâge, »une expressiontrès
juste pourexprimerle débutde lavie, maislapetitesse detaille fait
oublierauxadultes que lebambinsouslatable est un petitêtreavec

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uncerveauqui enregistretout. «Il est trop petit» oune« il
comprend pas, »sontdes arguments tropsouvent avancéspour
poursuivreuneconversationqui ne devraitpas avoirlieuen
présence d’unbambin. L’enfantengrange desmots, desphrases,
qu’ilanalyseraplus tard.

Mon pèrea connumamère dans unbal.À cette époque, la
préhistoire pour toi, lesjeunesgens serencontraientdanslesbals.
Ilsmettaientleurs« habitsdudimanche, »une expressionbien
désuète.Pire encore, leshommes se gominaientlescheveuxavecde
la Brillantine etlesjeunesfilles se faisaientdesanglaises,avecun
ciseauàfaire les rouleaux qu’il fallaitchauffer surle fourneau.
Certainesallaientjusqu’àvolerdu rougeàlèvresàleurmaman et se
pincerlesjouespouravoirdescouleurs, faute de maquillage.Des
détailsde lavie dontj’ai entenduparlerdansmajeunessequi prêtentà
sourireaujourd’hui.

Mon père,qui faisait sontourdeFrance d’ouvrierboulanger,
rencontrasafuture épouse dansleNord entoute improbabilité.Il
avaitcommencésonapprentissageà Parisaprèsavoir quittéson
Perche natal.Il fallaitmonterà Parispour réussir.Ilavaitcommencé
par tourner surParis, de place en place,commecelase pratiquaità
l’époque.De patron en patron, l’apprenti devenaitouvrier qualifié
pourfinirmaître ouvrier.L’esprit«compagnon du tourde
Francée »taitencorevivaceaprèsla SecondeGuerre mondiale.Il
n’yavaitaucune honteàêtre instable,aucontraire,c’étaitcela,
rouler sa bosse,aubonsensdu terme.
Mon père étaitmontéà Parisjusteavant sesdix-huitans, en
1945,àlasortie dumaquis.Laferme familiale ne pouvaitpas
fournirdu travail pour touslesenfants.L’aînéavaitpris une option
pourlareprise de l’exploitation, lesjeunesdevaient quitterlaferme.
Robert, mon futurpère,allarejoindreson frèreRogeren
apprentissage deboucherà Paris.Ilchoisitla boulangerie, parceque
son frèreavaitchoisi la boucherie,sonchoixn’eut rienàvoiravecla
vocation.On pratiquaitladiversification danslesfamillesde
paysanspauvrespour réussiràplacer sesenfants.J’appris trèsjeune
que mon père,qui parlaitbeaucoup de laguerre, ne l’avaitpas

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Le Calédonien

vraimentfaite,sice n’estentantquebergerde mouton.Ilavait servi
d’intermédiaire, de facteur,cequi étaitconsidérécommeunacte de
résistance.Il était un peu complexé de ne pas avoirété dansl’action.
Leshérosdeson âge n’étaientpasnombreux, maisilyenavait,
doncpourquoi paslui.Ilavaitnéanmoinsparticipéàunetentative
d’attentat.Aucoursd’unrepas,bienarrosé,chezl’oncleKléber, le
maquignon, j’aiapprisque mon père,ce héros,avaitété l’auteur
d’un exploit.Ils(lui etLucien,un de mesoncles)avaient trouvéun
vieuxfusil de laguerre dequatorze dans unchamp.Ilsavaientnettoyé
l’arme.Ils réussirentàvoler unecartouche, maisd’unautrecalibre.
Avec cetattirail désassorti, ilsdécidèrentde «casserdu teuton ».Ils
secachèrentdans une haie de noisetiersenbordure de la
départementaleàproximité de laferme, pour seteniren embuscade.
Ilsattendirentlongtemps, lapeurau ventre etentranspirant
abondammentcaril faisaitchaudcetété-là.Il n’yavait que les
insectespouravoirl’impudence debriserlesilence
decetaprèsmidicaniculaire.Mon père, désignétireur,tenaitlevieuxfusilserré
fortementdans sesmainsmoites.Unbruitde pétarade d’une moto
enfladansleurs tympansbourdonnantà cause de la chaleuretde
latension.Lucien engageala balletrop petite pourla culasse.Elle
flottaitàl’intérieure, maisilsétaientconvaincusque lecoup partirait.
Levrombissementde lamoto indiqua que la cibles’approchait.Mon
pèrecalala crossesous sonaisselle,caril lui étaitimpossible de la
calerdanslecreuxdeson épauleà cause desataille.Ilajustala
hausse en pointantle guidon en direction d’unarbre dansle premier
viragequ’ilapercevaitàtraverslesbranchages.L’index, desamain
gauche detireurgaucher, placésurla queue de détente dégoulinait
desueur.Ilsattendirentl’estomacnoué leurfuturevictime.Lucien,
unbrasen l’air,s’apprêtaitàdonnerlesignal pourfaire feu.Àla
sortie du virage,unside-carpiloté par unsoldatde la Wehrmacht,au
coté duquelsetenait un passagerquiserrait sur sonventreun pistolet
mitrailleur, déboulaentrombe.Lucienbaissa brutalementlebras.
Dansle mêmetemps, mon père pissadans sa culotte, fermales yeux
etappuyasurla queue de détente.Lecoup ne partitpas,augrand
soulagementdesdeuxgarnements,trèsfiersde leurexploit.
Àleur retouràlaferme, ils sevantèrentde leurprouesse.
Lucien père futmisaucourantde l’affaire.Ce jour-là, ilrevintdes

2

5

Le calédonien

champsen poussant soncheval detrait augalop. Lorsqu’ilarriva
dansla courde laferme, ilsautade l’attelagecommeun fou
furieux. Levieuxcheval,un percheron, écumait.Mon grand-père,
une fourcheàlamain dénicharapidementlesmaquisards.Il leurfila
uneracléequiresteralongtempsgravée danslesmémoires. «Le
1
père,rougecommeuncoavaitavoiné lespourceauxà coupsde
triquecommeun possédé,à c’theure »,avaitprécisé magrand-mère
le jouroùj’ai entenducette histoire.
Laguerre étaitplutôt uneaffaire de gensdes villes, lespaysans
étaientjusteassezbonspourfaire de la chairà canon, disait-on.
Depuisl’époque descampagnesnapoléoniennes, lespaysansde la
régionavaientpayéun lourdtribut.Danscecoin deFrance
profonde,aufin fond duPerche, on étaitméfiant.On prenaitgardeà
ne point se mêlerdesaffairesdesautres.EnVendée, nos voisins,
depuislafin des seigneurs,avaientpayécherleursprisesde
position.Maintenant, même lecuré n’étaitplusaussi écouté, «Ydit
qu’desboniments», disait-on.Alors, les sirènesdesmaquisards
communistesne franchiraientpasleseuil de l’exploitation familiale,
2
foi debraconnier«Crévain diou».On était volontaire pourla
guerre,si lesgendarmes venaient vouslesignifierclairement, et
même, menaçant,caron n’avaitpointpeurdesgendarmesnon plus.
Mon grand-pèreavait uneréputation decaractère, pourne pasdire
de mauvaiscaractère.Ilavaitaussiuneréputation debontireur.Il en
montraitauxparisiens quivenaientchasserdansleconté,sonrecord
étaitdecentcoupsde fusil,cent un lièvres.Il n’étaitpas rare detuer
deuxlièvresenuncoupàl’époque d’avantlamyxomatose.Les
lapinsde garenne etleslièvrespullulaienten nourrissantlespaysans
malgré lesdégâts qu’ilscausaient.Toutle mondebraconnaitet
savaitbraconner.Lapose, la confection descollets,remplaçaitles
soirées télévision d’aujourd’hui.
Je n’ai pratiquementpasconnumon grand-père, leshommes
meurentjeunesparcheznous.Ilsmeurentàlaguerre, d’accidentou
de maladieà cause de lasurconsommation decidre etd’eau-de-vie
trèsforte.Leshommesboivent, «Ilbouoivaitbein detrop,ton

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Coq.
2
SacrébonDieu.

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