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Le Certificat

De
274 pages
La rencontre fortuite d'un banlieusard handicapé et d'un jeune Palestinien va conduire cet homme à raccompagner l'adolescent au Liban à la fin des années 80. Vont alors s'y croiser plusieurs personnages aux trajectoires singulières, sur fond de témoignage historique. Des tourments, souffrances et conséquences de la guerre naîtront des destins exceptionnels accordés au déracinement, à l'exil, à l'abandon de gens ordinaires...
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Le CertiIcat

à raccompagner l’adolescent au Liban à la în des années 80.

du réduit chrétien libanais par les forces syriennes.

ISBN : 978-2-343-06431-4
22,50 €

Henri Mahé

Le CertiIcat

Le CertiIcat

Roman
































© L’Harmattan, 2015
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ06431Ȭ4

EAN : 9782343064314

Le Certificat

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet

Sereno (Y.), La nuée blanche, 2015.
Bourgouin (Sylvie), L’or de la misère, 2015.
Winling (François), La clef des portes closes, 2015.
Lissorgues (Yvan), Ce temps des cerises, 2015.
DestombesȬDufermont (Michel), La ville aux remparts,
2015.
Mignot (Fabrice), Haute tension au Laos, 2015.
Michelson (Léda), Chapultepec, 2015.
Quentin (MarieȬChristine), Des bleus au ciel, 2015.
AubertȬColombani (Eliane), Le château du temps perdu,
2015.
Lozac’h (Alain), La clairière du mensonge, 2015.
Serrie (Gérard), J’ai une âme, 2014.
Godet (Francia), La maison d’Elise, 2014.
Dauphin (Elsa), L’accident, 2014.
Palliano (Jean), Lana Stern, 2014.
Gutwirth (Pierre), L’éclat des ténèbres, 2014.
*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr

Henri Mahé

Le Certificat

roman








L’Harmattan

DU MEME AUTEUR

Grand bonheur… chez les pecheurs de la rade ! Géhess
éditions, 2009.

La Varangue, Editions Les 2 Encres, 2009. Mention spéciale
du Grand Prix des Océans Indien et Pacifique 2010 –
Association des écrivains de langue française.

Grand bonheur … et le destin, Géhess Editions, 2011.

A Claire…





La mort n’est que la ponctuation finale d’une vie miséreuse ;

ceux qui furent heureux s’en vont, apaisés.

Prologue

Par la vitre embuée du train, Elias regarde la bruine fine et
dense qui nimbe le paysage d’un voile opaque. Il observe
les gouttes s’écrasant en haut de la vitre, elles commencent
timidement à glisser dans un cheminement erratique, se reȬ
joignent, se renforcent, accélèrent et infléchissent leur
course sous l’effet de la vitesse et du vent pour venir éclaȬ
bousser le bord du carreau. Il pleut ainsi depuis ce matin,
comme il a plu hier, et avantȬhier. Un fleuve tumultueux
en contrebas allait sans doute encore grossir. Une de ces
journées froides de décembre, depuis bien longtemps la
brume et la grisaille ont recouvert les champs et les prés,
gommant sous un ciel bas hommes et bêtes d’une camȬ
pagne aux contours estompés.

Le staccato régulier des roues sur les rails l’empêche de
s’endormir, d’autant que, malgré sa trentaine alerte, la raiȬ
deur de la banquette réveille ses douleurs lombaires,
témoins infatigables d’un passé mouvementé. Sans trop saȬ
voir pourquoi, il apprécie pourtant ce moment de flotteȬ
ment, cette période de nonȬêtre entre la gare de départ à
bord d’un train et la gare d’arrivée, ce moment de solitude
où il est assis et attend, savourant cette étrange impression,
durant l’intervalle du voyage, de ne plus appartenir au
monde des hommes. Et quelle folie se ditȬil, d’avoir confié
sa vie à un parfait inconnu, un homme qu’il n’a jamais vu,
le conducteur, làȬbas, à l’avant du train. Cet homme aȬtȬil
suffisamment dormi la nuit dernière, n’aȬtȬil point trop

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mangé, ne s’assoupitȬil pas, bercé par le léger roulis
rythmique des wagons ? Quelle folie de lui confier ainsi
spontanément sa vie, quand il repense à toutes les ruses
qu’il utilisait, avec ses parents, durant sa prime jeunesse,
pour précisément éviter la mort. Et puis le but de son
voyage l’empêche même de somnoler : tant de souvenirs
douloureux reviennent à sa mémoire ! LàȬbas, au bout des
rails, la parenthèse de son voyage va se refermer, il y a La
Haye, le tribunal pénal international, des hommes et des
femmes qui l’attendent, avec pour bagage son terrible téȬ
moignage, il y a le vieux Raymond Khoury qui va être jugé.
Il y a la douleur de ce procès, il a hâte que tout cela soit
terminé, il sent bien que c’est une page de sa vie qu’il faut
tourner définitivement, pour essayer d’être heureux, de reȬ
tour làȬbas en Amérique où il s’est installé…
***

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Quinze ans plus tôt …

Je me suis à peine allongé que déjà la pâleur du jour point
à travers les persiennes à demi closes. Dans la nuit finisȬ
sante, le reflet des brasiers jette des lueurs vives sur les
murs et le plafond. Les bombardements de cette nuit ont
ouvert de profondes blessures dans la ville. Beyrouth brûle
à mes pieds. De ses flancs ouverts jaillissent les torchères,
la ville saigne dans la mer, teintant du pourpre des incenȬ
dies les brumes matinales. Mes mains tremblent nerveuseȬ
ment, l’intérieur de mon corps est glacé de peur, d’une
sourde terreur plutôt, devant la mort qui nous nargue deȬ
puis quelques heures.

Sur le lit jumeau, Elias repose. A peine aȬtȬil jeté son corps
frêle d’adolescent sur la couche qu’il s’est écroulé, tout haȬ
billé, vaincu par la fatigue et les angoisses de cette nuit exȬ
ténuante. Les deux bandes blanches de son survêtement
bon marché, cadeau de l’assistante sociale, allongent sa silȬ
houette filiforme. La sueur a collé ses boucles noires sur ses
tempes. Il dort d’un sommeil lourd. De temps en temps, il
râle, se tourne et se retourne. Il pousse des geignements
plaintifs à présent, se raidit. Je me lève et m’approche douȬ
cement. De la sueur fiévreuse perle sur son front, il s’agite
de plus en plus. Tout à coup, il se redresse brusquement en

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poussant un cri de terreur ! Il se réveille en même temps,
les yeux hagards.

— C’est l’hélicoptère ! geintȬil, c’est l’hélicoptère !

— Ce n’est rien Elias, tout va bien ! Tu as fait un cauchemar,
rallongeȬtoi, tout va bien, nous sommes en sécurité ici. Tout
va bien. Ce n’est qu’un cauchemar…

Je vais humecter la serviette de toilette d’eau froide pour
lui rafraîchir le front. Il palpite, il est fiévreux, mais se
calme peu à peu.

— C’était sur le chemin de l’école, ditȬil après un long moȬ
ment. Mes souliers étaient poussiéreux, j’ai pensé que ma
mère me dirait de les nettoyer. Puis il y a eu un grondement
terrible autour de moi, j’ai commencé à avoir peur. Et je l’ai
vu au détour du chemin menant au camp, il est sorti tout
doucement du vallon dans un bruit terrible, tandis que son
souffle me frappait le visage. L’hélicoptère est resté
quelques secondes immobile à une vingtaine de mètres de
moi, c’était une énorme machine noire, prête à m’avaler.
Les deux hommes derrière les vitres, assis l’un derrière
l’autre, me regardaient fixement. Puis il a lentement pivoté
sur luiȬmême et s’est déplacé le long du chemin, toujours
tout près du sol. Il s’est arrêté une centaine de mètres plus
loin puis a de nouveau pivoté sur luiȬmême, vers le camp,
et ne bougeait plus. Alors, j’ai vu des langues de feu sous
son ventre, et j’ai entendu des explosions. J’ai regardé làȬ
bas, et j’ai vu que des maisons brûlaient, des fumées noires

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s’élevaient du village. Le camp, mes parents, vite, vite, il
fallait courir…

***

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Mon Dieu ! Qu’avonsȬnous fait ? Le doute lentement s’inȬ
sinue, il me torture. Et si nous nous étions trompés ? Et si
nous précipitions en réalité Elias dans un piège mortel ?
AvionsȬnous véritablement l’obligation de le ramener ici ?
N’y avaitȬil donc aucune autre solution ? Il a 15 ans à peine,
et nous le replongeons dans les affres de la guerre !

Ces derniers jours furent pourtant agréables, nous étions si
près du but et à la fois si loin de la guerre, presque insouȬ
ciants de l’avenir. Bien loin en tout cas d’appréhender réelȬ
lement le cauchemar dans lequel nous allions plonger. Le
voyage avait commencé au petit matin dans la gare de cette
ville de province que nous devions quitter pour Paris.
Lorsque le train s’était lentement détaché du quai, comme
un navire larguant ses amarres, j’avais senti un grand
poids me quitter d’un seul coup. Tous ces mois d’angoisse,
d’attente, d’incertitudes, je les laissai en paquet, là, sur le
quai. Je me sentais flotter dans le wagon, sans doute enivré
d’une liberté nouvelle.

Ma jambe n’était pas douloureuse ce matinȬlà, je ne sentais
même pas le poids de ma prothèse. Elias aussi était tout
excité par ce départ. Le train quittait laborieusement les
faubourgs à petite vitesse pour suivre les rivages du fleuve

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blanchis de givre. Le regard brillant, Elias détaillait les
énormes blocs de glace se télescopant dans le courant gonȬ
flé d’eaux bouillonnantes. Il s’émerveillait de la neige qui
avait gommé les arêtes vives des collines et des arbres, emȬ
brassait d’un regard avide cette campagne immobile draȬ
pée d’un suaire immaculé.

Arrivé à Paris, Elias s’était bien débrouillé pour trouver le
car pour l’aéroport. Il nous a déposés devant la porte de
l’aérogare qui allait s’ouvrir pour Elias devant une nouȬ
velle vie. Bien que mon propre retour en France fût déjà
programmé, j’avais confusément ressenti aussi la sensation
d’un nouveau départ dans ma propre vie, pas seulement
d’un simple départ en voyage. Nous étions en avance, le
vol pour Beyrouth n’était pas encore programmé sur le
grand tableau central, alors nous nous sommes installés
sur les sièges du hall. J’ai donné un peu d’argent à Elias,
avec mission de nous ramener quelque chose à manger. Il
s’est exécuté de bonne grâce, avec un sourire, comme un
fils. Comme le fils qu’on m’avait refusé. J’ai repensé fugitiȬ
vement à Marie, à cet enfant que je souhaitais mais que je
n’ai pas eu. Elias a installé commodément sa carcasse déȬ
gingandée sur son siège pour attaquer sa bouteille de soda,
les jambes posées sur nos deux maigres sacs. Il était aux
anges Elias, j’imaginais facilement avec quelle plaisance il
goûtait chaque minute qui l’éloignait de notre ville grise et
glacée près du fleuve, avec ses juges pour enfants, ses genȬ
darmes, son centre de redressement...

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L’annonce d’un vol pour TelȬAviv a déchiré le voile de trisȬ
tesse qui commençait à m’envelopper : moi, il faudra que
je revienne. Le temps passait, et je ne voyais toujours pas le
vol pour Beyrouth annoncé. Mû par une sourde inquiéȬ
tude, j’ai confié nos sacs à Elias et me suis approché du
comptoir d’information.

— Pardon madame, mais le vol pour Beyrouth n’est touȬ
jours pas affiché ?

Elle a tapoté un instant sur son ordinateur, le petit minois
sérieux sous son joli calot bleu.

— Ah non monsieur ! Des troubles graves ont éclaté depuis
hier autour de l’aéroport international de Beyrouth, c’est
pourquoi le vol n’est pas assuré aujourd’hui…

Mon Dieu ! Le ciel me tombait sur la tête ! J’ai regardé Elias
qui attendait patiemment, avec confiance, près de nos sacs,
j’ai vu les murs noirs du centre, le fonctionnaire de la préȬ
fecture sur le quai de la gare, les gendarmes, les juges. Je
me suis retourné, désespéré, vers le joli petit minois sous
son calot bleu :

— Mais, comment faire ? Je dois déposer quelqu’un làȬbas !

Elle s’est remise à tapoter à toute vitesse sur son clavier.

— Si vous voulez, ditȬelle au bout de quelques instants, je
peux vous transférer sur un vol pour Larnaca, à Chypre.
LàȬbas, il y a encore des liaisons maritimes avec le Liban,

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vers le port de Jounieh. Mais on ne sait pas pour combien
de temps…

On ne pouvait plus reculer maintenant !

— Heu… oui, oui madame, il faut le faire, d’accord ! Oui,
oui, bien sûr, il faut le faire !

Elle a pris mes billets, a de nouveau tapé à toute vitesse sur
son clavier, l’imprimante s’est mise en route, deux nouȬ
veaux billets sont sortis, elle m’a indiqué une nouvelle
porte, un nouvel horaire, dans la confusion du moment, j’ai
eu du mal à tout saisir, je suis resté près du comptoir. Je ne
pouvais quand même pas dire à Elias que des affronteȬ
ments avaient repris à Beyrouth au moment de son retour,
alors qu’il en avait déjà réchappé par miracle ! Mais, si on
abandonnait maintenant, c’était retour à la case départ, deȬ
vant le juge, puis la prison. Et peutȬêtre que ça n’allait pas
durer longtemps, ces troubles à l’aéroport. Et le bateau ne
nous déposera pas à Beyrouth même, mais ailleurs, plus
loin sur la côte. Bien que mortifié, je me suis alors composé
la mine de quelqu’un qui a une bonne nouvelle en m’apȬ
prochant d’Elias.

— Tu sais Elias, j’ai pu profiter d’une offre promotionnelle
offerte par la compagnie : comme le vol direct est annulé
pour une raison technique, ils nous proposent de passer
par Chypre, avec l’hôtel offert à Larnaca ! Imagine un
peu ces deux jours de vacances supplémentaires, et après,
on termine le voyage en bateau ! Allez, tiens, voilà des

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sous, va vite acheter une carte téléphonique, il faut préveȬ
nir l’association à Beyrouth qu’on arrivera plus tard, à
Jounieh.

Elias a opiné du chef avec un large sourire, les yeux brilȬ
lants d’excitation ; il était content ! Tant qu’on voyageait,
tout était une découverte pour lui. Pour moi aussi d’ailȬ
leurs, mais je ne le lui ai pas dit…

***

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