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Le chant des syllabes

De
144 pages
Apparaît dans plusieurs des six nouvelles ici présentées, le genre épistolier qu'Hubert Auque affectionne et qui marque déjà ses deux premiers romans. L'Espagne, l'Allemagne et la Suisse où l'auteur a vécu, sont les lieux d'actions ou l'espérance par-delà les affres de l'existence entraîne chacun, chacune, dans le tourbillon de la vie.
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Le chant des syllabes

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Dernières parutions:

Romans:

José (Joselito), prix Georges Nicole 1991, (Suisse) Bernard
Campiche, éditeur. Migrant permanent, L'Harmattan (collection Écritures), Paris 2000. Essais: Renoncer, Labor et Fides (collection Autres Temps), Genève 1998. Je parle, un autre m'écoute, Labor et Fides (collection Entrée Libre), Genève 2000. Rencontre à l 'hôpital, Réveil/Labor et Fides, 2001.

Hubert Auque

Le chant des syllabes

Nouvelles

L'Harmattan

@L'Hannatlan,2001 ISBN: 2-7475-1218-5

Pour Sibylle

Le chant de syllabes

Tu

E. Barcelona, mars 1991

Cela faisait peut-être cinq minutes que ce pigeon était là, rodant autour de toi, trottinant à la recherche de quelques miettes. Cinq minutes ou... quelques heures. Tu devais lui être indifférent: c'est habituel, un pigeon ne s'intéresse pas à l'environnement; il a accepté massivement la ville, l'écrasement de la cité. A mi-chemin entre la poule et le canari, il ne sait même pas chanter! Mais celui-là, que faisait-il là, dedans? Après tout, on était à l'intérieur; bon, cela se discute: il n'y a pas de porte pour relier ce hall de gare aux quais... Peut-être était-il un permanent des lieux appréciant les croûtes des petits pains S.N.C.F.. Peutêtre aussi n'était-il pas le seul pigeon présent. Tu dis l'avoir remarqué, lui, quand il s'est envolé, brusquement. Et ce n'est qu'après, qu'après cet éloignement subit, que tu t'es rappelé que tu avais, comment dire, enregistré, voilà, enregistré sa présence à tes côtés depuis longtemps. Ces battements d'ailes inattendus t'ont ramené au présent, non que tu l'eusses quitté, certes, tu y étais même immergé dans le présent, dans ton présent. Tu viens de recevoir l'obligation de regarder ou tu vis le présent présentement.

Il

Ce hall de gare: les gens passent, repassent dans tous les sens; on pourrait tracer le parcours des uns, des autres: quel couloir anti-aérien est-il le plus fréquenté? Tu as dû tous les suivre sans rien suivre depuis... Depuis? Tu ne sais pas depuis combien de temps tu es là. Tu cherches l'horloge: il y en a une très vaste, gigantesque devant toi, à l'autre bout du hall: tu ne distingues pas bien les aiguilles... C'est alors que tu t'aperçois que tu as dû pleurer: il y a comme un restant de larme sur ton œil gauche, tu l'essuies avec la manche de ta veste, une autre vient; à peine as-tu eu le temps de laisser ton bras choir le long de ton corps. Choir. Bras inutile. Corps inutile. Corps foutu. Et pourquoi donc voudrais-tu savoir l'heure? Cela avait de l'importance hier quand il fallait travailler; hier et tous les jours précédents. Tous les jours depuis... Depuis? Quand a-t-il commencé le temps passé? Le premier travail: il fallait être à l'heure. "D'abord, tu dois toujours être à l'heure", avait dit le patron. Mais comment aurait-il été possible de ne pas être à l'heure puisque tu n'avais jamais arrêté, fait une pause. Il t'avait donc suffit d'être à l'heure le premier jour; après, tout était en place. Chacun était à sa place et y restait: le temps n'avait pas à s'en mêler. Et c'était comme ça depuis le jour où tu étais arrivé dans cette ferme, à Undervelier, à peu de kilomètres de Sornetan ; Sornetan, le village de tes parents, là où tu as vécu jusqu'à treize ans.

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Il n'y avait pas assez de travail pour toi à la ferme familiale, "et puis, il est bon qu'un jeune connaisse d'autres lieux" avait dit le père. Undervelier, à peine sept kilomètres de Sornetan, le même canton: Berne; enfm, Undervelier et Sornetan étaient à l'époque dans le même canton. Si près de la maison où tu es né : tu n'y reviendras que peu. Il fallait travailler, même le dimanche après le culte. Au début, on t'a laissé aller à Sornetan, pour préparer ta confttmation ; après, rien n'obligeait... Tu n'as pas eu du temps pour te plaindre, pour réfléchir, pour désirer. Tu parles peu de Undervelier. Tu tais Undervelier. N'y aurait-il rien à en dire ? Le pire: rien à en dire. Tu ne parles pas de Undervelier, mais de cette gare de Paris. Tu ne sais pas quelle est cette gare. Tu hésites entre la gare du Nord et la gare de l'Est. Tu prends cette gare comme point de départ, et tu déplores de ne pas savoir dans quel hall, dans le hall de quelle gare était ce pigeon. Tu penses que j'habite Paris; d'ailleurs, tu dis souvent : "Vous, Monsieur, qui êtes de Paris, vous devez savoir". Je n'infttme pas. Je n'infttme jamais. Tu décris longuement l'horloge; la larme a dû stopper. Ce premier contact avec le monde environnant: l'horloge et la parole du maître: "Tu dois être à l'heure" .

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Mais, cette phrase... ne l'a-t-on pas utilisée, je veux dire ne l'as-tu pas entendue ailleurs, à la même époque? Le maître et... Dieu. Tes parents devaient dire : "A l'heure de la mort..." Est-ce que j'imagine?
En écn:vant cela,Je revois la terrasse au soleil où Je lisais; le temple est a vingt mètres: J) parlions, suis entré peu avant que nous 25, 13 : enfin, peu avant que tu évoques ce moment de ta vie :

Paris. Dans le temple, la Bible est ouverte, Matthieu

'Veillez donc, car vous ne savez ni leJ.our ni l'heure': Ce texte, quand Je t'écoute, m'est encoreprésent.

Tu as donc fmi par voir qu'il était midi, te rappeler que ce jour tu travaillais à seize heures. Ta décision a été brutale: tu dis qu'elle t'a surpris toi-même. Tu n'iras pas travailler. D'abord, tu as pensé: puisque mon heure est arrivée! Mais non, c'est moi qui écris cela; tu as dit : "Puisqu'il m'a dit que j'allais . mour1t... ", .
U, Je quitte mon silence: 'ri vous a dit cela... Etes-vous sûr que votre médecin vous a dit que vous alliez mourir" ? Il aura seulementparlé de cancer. Seulement? On a parfois de ces mots! Tu es sorti de chez lui, boulevard de Strasbourg, près du boulevard de Sébastopol, dis-tu. Tu marches, tu marches. Tu es devenu pigeon, toi le merle jurassien. Tu ne vois plus, tu n'entends plus. Tu passes au feu vert; au feu rouge, tu t'arrêtes. Tu es fermé aux odeurs, aux bruits, aux variations atmosphériques. Rien ne

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