Le chemin bleu

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296291607
Nombre de pages : 144
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LE CHEMIN BLEU

Du même auteur:

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Con.tes Blancs d'Afrique Noire, L' Harnlattan., 1990.

- Monsieur Cloche, dans le recueil "De Klokken Luidell Witte Vlokkell" / " Contes d'Hiver", Bakermat - Mijade. 1994.

Couverture : Pein~JJremangbetu sur liber hattu (méthode pygmée) @ Africa- Museum TeNuren (Belgique)

@ L'Hannattan ISBN:

, 1994 2-7384-2641-7

Joëlle VAN HEE

LE CHEMIN BLEU

Editions L'Harmattan
5-7, rue de 1'Ecole- Polytechnique 75005 Paris

Au Crapaud

des Infâmes

Angélica

Rose, rose. La lune est rose de ce côté de l'univers. Il m'importe peu qu'elle soit bleue ou jaune de l'autre côté. Le corps comme un sac de terre bien tassée, sur lequel ma tête risque de rouler à tout instant, je pense à ma toute petite fille ... Tu as commencé à vivre derrière la toile de mon ventre, dans l'ombre d'une bougie. Je ne le voulais pas vraiment. J'ai avalé un pépin. Il a percé l'écorce trop tendre d'un petit oeuf et un bourgeon s'est mis à pousser en moi. J'ai souvent eu peur qu'on ne remarque l'arbuste qui allait percer mon crâne ... Ma toute petite fille ... Ton histoire a commencé dans le noir, dans l'angoisse. Pourtant, ton petit papillon de vie, si léger, a frotté doucement ses ailes sur les parois de mon ventre. Et mon ventre s'est mis à grimacer, à rire aux éclats. Mes seins gonflés de vie ont tiré vers cette matrice qui découvrait enfin ce pourquoi elle était née. Tu as tourné dans ma tête comme une obsession enivrante. L'air que je respirais en ce début de printemps, c'était pour toi qu'il brûlait mes poumons, mon sang. Avais-tu peur du battement trop Il

pressé de mon coeur si léger? Tu étais un petit bout de coton qui absorbe la peur tout entière. Je craignais de te partager, de te livrer en pâture au monde. II fallait pourtant que je révèle ton existence à ton papa, car il n'est pas de ceux qui croient qu'un ventre rond cache des friandises! Alors, un matin, je suis entrée dans la petite chambre, d'un pas décidé. Une chambre au papier à fleurs. Avec un crucifix en bois bien centré au-dessus du lit, haut, massif. Des tentures épaisses qui filtrent la bruine qui s'obstine, qui s'obsessionne. Dans le lit, son corps était endormi lourdement. Il ne semblait se souvenir ni des caresses, ni des meurtrissures de l'amour consommé quelques instants plus tôt. n se laissait fondre dans l'indolence de ce matin rouge. Rouge comme les tentures, comme le sang. D'une voix rauque, monocorde, j'ai dit son nom. Son corps s'est soulevé. De l'eau salée a jailli dans mes yeux. Il a munnuré : - Ton regard est si fragile, petit crapaud. Garde bien

le secret de sa beauté ...
Ses bras se sont posés sur mes épaules, m'ont attirée, étouffée. Je n'ai rien dit ... Ma toute petite fille, je t'aime. Je voulais t'appeler Babette ... Mais ces mains qui cherchaient à te deviner, errent sur un corps qui n'a rien compris. Mes seins mous n'ont pas supporté l'élégance d'être durs, fissurés, crevassés, avec au bout deux taches violacées. Ces deux poings qui serrent le vide, frappent mon ventre désespérément plat. Entrailles en putréfaction, capables uniquement de vomir du sang, des lambeaux de chair puante. Elles t'ont rejeté, mon petit papillon, alors que je te retenais de toutes mes forces, de tout mon coeur. Pourquoi ont-elles craché ton corps éclaté? Je voudrais qu'elles crèvent, comme elles t'ont crevée, dans une odeur d'excréments et de sang 12

chaud, écoeurant. J'ai hurlé comme une truie qu'on égorge avec un couteau mal affûté. Ma toute petite fille, je voudrais t'oublier, comme le rose de la lune. Mais j'ai tellement peur de t'avoir ]aissée partir parce que je n'osais dévoiler l'espoir que tu représentais. L'ambiance est devenue froidement silencieuse comme dans une maison sans enfants. Alors, je suis retournée chez moi, et la nuit a capitonné les angles de la pièce ... Je suis entrée dans une camisole de force ... J'ai peur d'être seule. J'ai besoin de toi. Un paysage brumeux dont les rayons du soleil essaient de percer le mystère. Un ruisseau au creux d'une vallée et une grosse larme dans le coin de l'oeil qui s'étire infiniment dans le pli de la cerne, qui Jonge cette ornière pour s'écraser sur la joue et mourir dans la déchirure de la bouche. Une autre larme suit la piste salée. Une autre. Et puis une autre encore. Une immense chaleur enfin pince la peau de mon coeur gelé. Tout le paysage s'enflamme. Le brasier gagne la brousse de mes tripes et évapore tout liquide. Au bout des pleurs, il ne reste qu'une terre trop dure, trop craquelée pour tomber en poussière. Et puis le vide, le trou entre les yeux jusqu'au fond du ventre. Un néant que désormais plus personne ne pourra rassasier. J'attendrai toujours. J'attends. J'attends les yeux vissés sur le singe en osier. Ses deux perles noires à la place des yeux fixent la pénombre. Elles m'ignorent. Sa longue main est clouée à la poutre du plafond. Le noeud papillon qu'il porte autour de son cou de paille lui donne un petit air fragile et guindé tout à la fois. Comme il est loin des grands singes ... Le regard de I'hippopotame de porcelaine frôle mes cheveux, il n'y reste pas emmêlé. Je tourne la tête: Marie sur le vieux bénitier d'ébène, Marie, chaude, tout en cuivre, 13

Marie baisse les paupières. De l'autre côté: une arme étrange, presque ronde. Quand j'étais petite, mon père me disait souvent: - Prends ce couteau initiatique, Angélica. II est très précieux car il appartient au peuple des nains qui gardent les sources du Nil. Ils aiment la forêt et les animaux. Ils sont doux et pacifistes. Parfois trop, alors certains enfants plus sages que les autres, s'ils veulent devenir des hommes, doivent se servir de ce couteau pour tuer une bête sauvage, ou même leur animal familier ... Ce petit couteau qui a si bien nourri mes rêves d'enfant, me semble étranger, froid. A gauche, à droite, les guerriers sur les tableaux africains se poursuivent des yeux, se narguent, clignent. Je ferme les yeux et la ronde infernale commence. Tous les regards tournent, chassent, me transpercent: aucun ne me voit. J'attends, je descends en enfer. Cette attente folle restera toujours en moi, enterrée de plus en plus profondément. Elle finira peut-être par se cristalliser, par boire la flamme dans mes yeux, par

entourer mon coeur d'une peau de sucre ... Sans doute un
jour ton papa cassera-t-il ce morceau de sucre sous sa dent de vampire. Pour qu'enfin je cesse de souffrir ... Je regarde la lampe Tiffany sur la cheminée. L'éclat de sa clarté me transporte toujours dans cette pièce lumineuse, très blanche: l'endroit où je le rencontrais, la chambre aux tentures rouges. Une grande fenêtre voilée par de fins rideaux blancs, avec vue sur jardin, voici

l'horizon qui m'était le plus cher ... Je me souviens ...
Surtout ne pas regarder par la fenêtre, ne pas regarder l'arbre aux mille bourgeons qui tardent à exploser. Les feuilles finissent toujours par se détacher pour virevolter vers d'autres cieux, d'autres tombes. Faire face à la pièce, m'emplir de son odeur acidulée, de sa poussière noire, 14

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