Le Chemin d'ombre

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Ce devait être une expérience toute simple dans la campagne anglaise. Une tentative de lier entre eux les rêves de trois cobayes, trois rebuts de la psychiatrie moderne. Brian, Sandy, Kenneth. De ceux que certains disent fous, mais aussi d’excellents rêveurs. Mais l’expérience a mal tourné. Des gens sont morts. Et le docteur Marion Darras affronte le plus gros défi de sa carrière de psychiatre : que peut-il bien se passer par-delà le mur du sommeil ?


Un thriller fantastique qui plonge au plus profond de la psyché humaine, des rêves et... des cauchemars !
Publié le : vendredi 3 juillet 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791093004754
Nombre de pages : 129
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Extrait

C’était un véritable après-midi d’automne anglais, digne d’un tableau pastoral. Dans le ciel moutonnaient des Léviathans vaporeux ronds et gras que chevauchaient d’autres nuages fins et échevelés, le tout formant un subtil dégradé de couleurs, du blanc au gris sombre avec, parfois, une déchirure bleue laissant filtrer les cônes irisés des rayons du soleil. La campagne du Kent semblait écrasée par cette voûte oppressante ; les prés verdoyants d’humidité, les petits murets et parfois une route grise et indolente ; une vraie country British, si paisible que le temps semblait vouloir s’y arrêter, comme si rien n’importait plus que de s’asseoir au pied d’un arbre et écouter le bruissement du vent, humer la fraîche odeur des herbes, regarder passer les nuages et les heures, à l’horizon du ciel immense.


Le docteur Darras inclina sa tête auréolée de cheveux châtains ramenés en chignon au sommet de son crâne. Elle ne se lassait pas de contempler ce paysage si rassurant, si tranquille avec ses villages de briques rouges aux barrières blanches plantées ici et là, derrière lesquelles se dressaient des silhouettes impassibles. Dire qu’à quelques dizaines de miles à peine, c’était Londres... Londres, cité de tous les dangers, de toutes les souillures, de la violence aveugle, atroce, planant dans l’air comme une forme impalpable. Londres, épicentre du cancer qui avait fini par répandre ses métastases dans toute l’Angleterre. On ne parlait pas encore officiellement de guerre civile, non. Seulement de terrorisme, d’émeutes raciales, de délinquance, d’éléments incontrôlés, d’attentats... Rien qui puisse donner l’impression d’une force calculée, rationnelle. Et pourtant... Aujourd’hui, alors que la grande peur de l’an 2000 était déjà loin, la mort marchait dans les rues, nourrie de ses sources habituelles : la misère, l’ignorance, la peur. Peur d’une mécanique industrielle broyant peu à peu l’individu. Peur de tout ce qu’on décrivait comme inéluctable, des dégradations climatiques aux ressources naturelles exsangues, incapables de soutenir une population toujours plus importante. Peur du lendemain, pour une génération sacrifiée que méprisaient les anciens, ceux qui étaient déjà passés à travers les mailles du filet, lorsqu’ils ne pleuraient pas des larmes de crocodiles sur « ces jeunes » que, pourtant, ils éloignaient à grands coups de mosquitos et autres gadgets pseudo-sécuritaires. Peur d’un avenir qu’on prédisait forcément noir, parfois avec délectation, et où tout semblait désormais possible. Peur que ce qu’on croyait garanti – un repas sur la table, un toit au-dessus de sa tête – disparaisse tout d’un coup sans qu’on puisse rien y changer. Des angoisses accumulées, jusqu’à l’insensibilité, jusqu’à n’avoir plus peur de rien, jusqu’à se dire que si quelque chose devait arriver, qu’il arrive maintenant, qu’on en finisse.


Elle, le docteur Darras, avait suivi les symptômes de ce qu’elle décrivait comme un mal. Mais elle n’était qu’une simple psychologue, et c’était le pays entier qui semblait névrosé, à travers les milliers de corpuscules qui le composaient. « Venez, Madame l’Angleterre, allongez-vous sur le divan et dites-moi ce qui ne va pas... » Et le mal était général, touchant toute cette civilisation orgueilleuse et obèse qui avait cru que la fête ne se terminerait jamais. Absurde. Il avait fallu une longue évolution de peur, de haine et de misère pour en arriver là, à un système qui n’en finissait pas de se mordre la queue en se répétant que tout allait bien. Et on était encore en train de chercher un point précis, un coupable, un abcès qu’il suffise de vider pour que tout redevienne comme avant...

Comme avant. Ben voyons. Et dire que les gens croyaient encore à ce genre de discours ! Il faut bien se raccrocher à quelque chose, faire semblant d’espérer. Quitte à regretter un bon vieux temps qui n’avait jamais existé.

Un beau jour, pensait-elle parfois, il faudra bien dire la vérité aux gens. « La vérité... » S’il y en avait une, et si on voulait bien l’entendre. Or, elle se perdait quelque part dans les gesticulations médiatiques de « spécialistes » autoproclamés. Nous étions à l’âge d’or des communications, disaient-ils, et tout le monde parlait en même temps jusqu’à former un bruit blanc parfaitement stérile. Qui croire ? Qui suivre ? Plus personne n’était dupe, même si chacun faisait semblant de se contenter des miettes qu’on lui lançait.


Et la psychologue Marion Darras était bien placée pour avoir une vue de la situation. : toutes les angoisses et les névroses se croisaient là, dans son bureau du sixième étage d’un immeuble voué au Welfare, la sécurité sociale Anglaise : un des derniers de son genre, que même les restrictions de budget imposées par l’ère Tatchero-Blairienne et la vindicte croissante contre les « assistés » (quelle blague !) n’avaient pas réussi à fermer. Mais que pouvait-elle faire ? Aller à Trafalgar Square, se jucher sur une chaise et parler aux passants ? Et quelles solutions avait-elle à apporter ? Et s’il n’y en avait pas ? Était-ce vraiment la fin de leur civilisation, comme jadis celle des Grecs et des Romains ? Mais alors, qui se lèverait, quel peuple insoupçonnable reprendrait le flambeau ? Des barbus fanatiques qui réinventaient la barbarie ? Leurs victimes qui se dressaient de temps en temps pour tenter de s’en débarrasser avant de retomber sous un joug quelconque, de préférence un dictateur aussi sanguinaire que les autres, mais qui avait l’heur de plaire à l’Occident obèse ? Des Chinois mystérieux qui, disait-on, se tuaient au travail tout en essayant de guérir leur propre terre qu’ils avaient empoisonnée dans leur folie productiviste ? Ou une autre force encore insoupçonnable ?


À ce moment-là, sans doute serait-elle morte depuis longtemps. Ou bien elle serait comme tout le monde, trop aveugle, trop abrutie pour voir au-delà de ce qui lui était présenté sous une forme attrayante, médiatique, tout en bulletins d’une minute maximum et où toute réflexion était proscrite. Tout ceci n’était que théories fumeuses, guère plus valables que celles des journalistes de la BBC ou des pseudo-sociologues de tout poil. Comme les autres, elle se réfugiait derrière les mots pour cacher son angoisse ; elle ne valait pas mieux qu’eux.

Elle aussi avait peur.

Elle aussi était infectée.

Et le pire, c’est qu’elle en avait conscience.

Parfois, elle se demandait si elle ne devrait pas consulter un collègue, un autre psychiatre. Et si toute cette folie ambiante l’avait contaminée ? Elle mieux que personne savait comme l’esprit humain est capable de déformer tout ce qu’il ingurgite. Et la démence, avec sa logique brumeuse, pervertie et irrésistible pour qui a fini par la percer, était hautement contagieuse…
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