LE CHEMIN DES AQUEDUCS

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Dans la mythique d'Aldjezar, le chemin des Aqueducs garde la trace de la présence turque en Méditerranée, conjuguée à l'action coloniale. Le narrateur jette un long regard en arrière et, parcourant inlassablement l'itinéraire des collines ou le dédale des venelles, revit, en une succession d'aventures qui correspondent aux divers âges -enfant, adolescent, adulte…-, l'existence de la ville chérie et irrémédiablement perdue, victime de la guerre et du mauvais œil.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296377516
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Le chemin des aqueducs

Du même auteur

Les Bagnoulis, Mercure de France, 1965 Isbilia, Oswald, 1970 La Bréhaigne, Denoël, 1974 Frimaldjezar, Calmann-Lévy, 1976 (prix de l'Afrique méditerranéenne) Au nadir, Flammarion, 1978 L'échelle de Mesrod, L'Harmattan, 1984 Le dernier devoir, L'Harmattan, 1988 Mirage à trois, L'Harmattan, 1989 Visage de ton absence, L'Harmattan, 1990 Le marrane, L'Harmattan, 1991 La ville sur les eaux, L'Harmattan, 1992 Djebel-Amour ou l'arche naufragère, L'Harmattan, 1992 L'échelle séfarade, L'Harmattan, 1993 Une saison à Aigues-les-Bains, Maurice Nadeau, 1993 Le Félipou (contes de la 6ème heure), L'Harmattan, 1994 Confessions d'un traître, Presses Universitaires de Rennes, 1995 Les anges de Sodome, Maurice Nadeau, 1996 L'œil de la sultane, L'Harmattan, 1996 Les eaux d'arrière-saison, L'Harmattan, 1996 Une enfance algérienne (collectif), Gallimard, 1997 Le chant silencieux des chouettes, L'Harmattan, 1997 traduit en eSJ'agnol : Argelayer, Libros de Hermes, Bilbao, 1993 Confesiones de un traidor, ed. Comares, Granada (à paraître)
traduit en allemand: Reise in den Mellah der Neuen Welt, « Hanîn », Wunderhom, Heidelberg, 1989

Albert Bensoussan

Le chemin des aqueducs

L'Harmattan

@ L'Harmattan,

1998 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-7317-2

À Matilda destinataire primordiale et ultime

On ne peut arrêter un enfant qui court après sa mère.

Jacques Zibi : Ma

1. La tête de l'an

«

Je sentis une caverne noire s'ouvrir

et se creuser en moi» Ernesto Sabato

I
Pour Rosh Hachana, le jour [la tête] de l'an, il faut manger des jujubes. Comme le veut la tradition. C'est ce que maman appelle 'ada, puis elle m'entraîne sous les arcades de la rue de la Lyre, juste derrière l'Opéra (... plus tard, plus tard l'opéra), au pied des cubes immaculés qui s'entassent sur la colline maure où les Turcs avaient établi leur qaçaba. Fort animée, l'artère, en cette après-midi d'octobre où le soleil déferle encore insolemment par les crevées entre les arches. Partout des étals poussés contre les murs: ici un petit banc où au cœur de larges feuilles de vigne se caillent les fromages frais, là sur un cageot retourné s'étage la pyramide des figues vertes de l'automne, fruits du prophète, et puis un tabouret sur lequel trône le couffin alignant les cornets en papier journal - corne 11

d'abondance dégorgeant de carmin - que tout Aldjezar-IaJuive ira acheter, parce que la coutume exige qu'au premier soir de Tichri, mois primordial du cycle, le fruit du jujubier fonde dans la gorge d'Israël (et d'ailleurs mon dictionnaire classe bien J-ujube juste après J-uiverie). Ma mère marchande pour le principe et elle le fait dans la langue du

pays - qui est la sienne,pas la mienne - dontje perçois tout
juste les shral et les achrène douro, mais je ne comprends pas bien cette langue arabe presque toujours interdite à la maison; je suis si petit et déjà encombré de mots! Elle me confie le cornet contenant la douzaine de gros ronds petits fruits rouges au goût de datte que je serre contre ma poitrine, tandis que l'autre main me raccorde à celle de Ma qui, pour sa part, tient dans sa droite le déjà lourd cabas de provisions. Puis nous tournons à gauche sur la rue PorteNeuve - ou est-ce Benachère ? -, la tortueuse venelle qui remonte, encombrée d'ânes et de détritus, jusqu'à la caserne d'Orléans dont papa était hier encore l'adjudantchef; et nous voilà au cœur de la Casbah, dans une de ces ruelles aux larges dalles déboîtées et la rigole au milieu, toujours grosse de toutes les eaux usées qui dévalent des hauteurs délétères où serpente l'ancien tracé des aqueducs. Les bouchers exhibent leur bouzelouf, à peine tranché du cou du mouton et encore sanglant sur le pavé. Si l'on ne veut que la cervelle, la tête est jetée sur le billot, et le crâne fracassé à la hache, puis les doigts crochus du boucher extirperont délicatement les deux lobes palpitant de veinules qu'ils disposeront au milieu du papier journal que la 12

chalande fourrera au couffin. Mais pas nous, car la viande on ne l'achète que chez Makhlouf de Bab-el-Oued, rue Suffren, où le sang n'est jamais jaillissant parce que le rabbin l'interdit. D'ailleurs Ma, sitôt rentrée à la maison, passera le mouton sous le robinet et le laissera dans la passoire avec une grosse pincée de sel pour qu'il finisse de dégorger. Chez nous le sang c'est hlam, péché, car c'est par là que circule l'âme, autant dire le souffle d'Élohim. Alors, est-ce qu'on va manger, nous, le bon Dieu comme les roumis? Les jujubes sont rouges et moelleux, avec ce goût sirupeux de datte mûrie au Mzab et aux oasis qui m'a toujours mirobolé. Un seul, fait Ma qui me sait gourmand et même goinfre, parce que c'est pour la fête. C'est pour la tête de l'an. TIchri est marqué par la douceur du bon présage: on trempera aussi des quartiers de pomme dans l'écuelle de miel, et l'on posera une grenade sur le dressoir de la salle à manger pour que le bonheur explose en mille grains ensoleillés douze et treize mois durant (chez les Juifs, certaines années, on compte Dar et Adar et cela fait alors treize mois lunaires). Et l'on mangera la tête d'un bélier en souvenir du sacrifice d'Isaac (qui es Smaï! chez les msilmines), et afin de souhaiter ne pas être toute l'année à la queue. Car tu es tout en haut, mon fils, mes yeux, ma vie, ma Rosh. (Chez nous, les mots d'amour avaient la forme d'une guirlande.) Et puis du poisson, symbole de richesse, d'abondance, en désirant être prolifique et fécond. Toutes ces gloses de papa célébrant les rites de Rosh Hachana, moi 13

je me les répétais sans tout bien comprendre. Et jamais, comme à Pessah qui remémore notre esclavage en terre de Misraïm, on n'absorbera mets aigres, herbes amères. Même les noisettes et les noix on n'en mange pas au soir de fête même les cacahuètes? non; même les bli-blis? non -, parce que cela irrite la bouche, mais les amandes, oui, fraîchement cueillies au vert écrin de velours, et puis les figues au cœur de braise, et ces jujubes que je serrais sur moi, car il faut douceur, créance et paix. Aussi étais-je confiant, en ma sixième année, le nez dans la jujupe de maman... jusqu'à l'emplette des volailles vivantes. Car TIchri est aussi mois de pénitence, prélude des jours redoutables qui culmineront au jeûne de Kippour - que je ferai, peut-être, l'an prochain, si je peux. Il faut expier, disait papa mystérieusement, accaparé par la kappara, qui est rachat. Et donc le coq tournoiera sur la tête du petit mâle, le lavant du sang de ses péchés, le préservant de tout dommage l'an durant: le souffie du coq se répandra à ses pieds et le sacrifice sera consommé. L'esprit nourri de l'exégèse paternelle, j'avance sous les arcades sans nulle crainte, avec pour seul souci de compter les fleurs sur la robe de Ma. Maman a engrangé ses fruits et provisions au cabas et de l'autre main elle étreint maintenant les pattes du couple ligoté, coq qui rachètera toutes les têtes mâles et poule épongeant les fautes femelles. 'Ada, 'ada, répète-t-elle comme pour m'encourager à la suivre, tout en esquivant mes questions sur la volaille entravée, muette et déféquante. 14

Et elle s'affaire et s'affole dans les venelles assombries, moi lui tenant la jupe et tâchant de ne pas trébucher sur les pavés disjoints de la descente du marché Randon. Nous revoilà sous les hautes arcades de la Lyre. Maman presse le pas pour rejoindre le tramway vert en accordéon sur la place du Cheval. Je trottine derrière elle, main en avant, attentif aux fleurs bleu et blanc de sa jupe que je presse comme naguère je serrais les plis de madame Disdet dans la cour de l'école, que je tiens, que je lâche, que je reprends, qui m'échappe et là, dans la foule tournoyante, soudain ma main n'étreint que le vide. Je m'immobilise, l'air égaré, dévêtu d'un coup de toute ma confiance dans le monde. Je cherche, pivote, tourne et retourne ma menotte en l'air. Ne voyant plus rien et déjà presque submergé par le flot humain toujours affairé dans la braillarde artère sillonnée de trolleybus rouges, que faire sinon crier mon désarroi et ma haine? Alors mes poumons s'enflent et hurlent interminablement: Ma-ma... Ma-ma... ! Ce jour-là d'octobre et c'était un jeudi puisque je n'avais pas école, cette veille du mois des pénitences, en ma sixième année, j'avais perdu maman. Était-ce ma faute et fallait-il expier avant l'heure redoutable où le chofar retentirait au crépuscule de la synagogue? Étais-je si tendre, si embobeliné de naïve foi? Alors de tout mon souffle, et au comble de la terreur: Ma-ma... Ma-ma... ! Hoquetant et tonitruant de sanglots... Une main se saisit de la mienne et m'entraîna vers une ruelle adjacente et calme où mes cris ne risqueraient plus de faire gonfler la meute. Le 15

vieil homme se pencha, se mit à ma hauteur et d'une voix

de chêne qui apaisa ma tournure démenée et hurlante, il
m'interrogea en arabe. Je ne savais que dire ni que faire, je comprenais à peine, mais déjà je connaissais les paroles essentielles, le sésame. En refoulant mes larmes sous ses caresses, je ne pus articuler qu'un mot, mais qui résumait tout mon univers: Imma ! Le vieillard prit par la main l'enfant que sa mère avait trahi, dont elle avait saccagé la confiance, et il marmonna des paroles lénifiantes. Il s'agissait de refaire le parcours. On remonta la rue de la Lyre, on dégravit les arcades, on balança entre Benachère et Porte-Neuve, on emprunta l'une, on dévala l'autre, serpentant au pied des aqueducs, on n'en pouvait plus de courir. Déjà les jujubes m'écœuraient, jaillissant des multiples cornets sur les étals comme le piment rouge sous le ventre des chiens. Puis on remonta la casbah. Quelle chatte dans ce dédale retrouverait son petit? Ouallou ! répétait le vieil homme en écartant sa main vide. Oui, j'étais bel et bien perdu. Je suivis mon guide chez lui, tout près, dans cette venelle qui redevenait lieu de créance, la rue du Divan. Où il m'étendit, en effet, juste à l'entrée sur les nattes du carrelage, en appelant d'une voix forte: Fatiha! Fatiha! Alors surgit de derrière un rideau qui devait diviser la pièce en deux - et c'était sûrement la cuisine, à cause de la bonne odeur de poivron grillé et de semoule à la vapeur -, une fillette à peine plus âgée que moi, ou peut-être avait-elle huit ou neuf ans, les cheveux noués en une seule longue tresse passée au henné 16

.

qui lui tombait derrière jusqu'au bas du tablier. Le père expliqua à sa fille les tenants et les aboutissants de ma présence dans son langage qui m'échappait, mais le geste des mains mettant en fuite les doigts laissait clairement entendre la désertion de Ma. Alors la fille s'approcha du gisant encore éploré et lui dit d'une voix de galbelouze c'est {;e gâteau dégoulinant de miel qu'elle m'apporta aussitôt dans le creux de sa main -: n'a pas peur (ainsi disait-elle dans son langage enfantin), Imma elle va revenir. Et puis elle ajouta: on va jouer. Elle décrocha une corde du mur et là voilà sautant au milieu des zelliges multipliant soleils et étoiles sur la chaux des parois; et quand elle allait si vite que la corde cinglait le carrelage, il fallait que je l'encourage en criant: vinaigre! vinaigre! Puis en allongeant le chanvre et lui faisant tracer dans l'air un ample cercle, elle m'invita de la main en disant: entre dans la danse... voilà comme on danse... une-deux-trois... Après quoi elle accélérait la rotation des poignées en m'obligeant à lever les talons de plus en plus vite, et derechef il nous fallait crier de concert: vinaigre! vinaigre! en nous tordant de rire. Comme nous étions essouffiés, elle me laissa à moitié avachi sur la natte et alla derrière le rideau quérir un grand plat rond de faïence où se pressaient makrouds, zalabias et les fameux galbelouzes, m'invitant à m'en barbouiller les lèvres. Tout en mâchant la semoule au miel je lui disais que maman faisait des mekrods (la même chose que makrouds mais prononcé à la juive) farcis aux dattes et qu'Antoinette, qui habitait sous les arcades du 17

marché de Chartres dans la basse Casbah, m'apportait toujours des zalabias dégouttant de miel quand elle nous rendait visite. Antoinette c'était la fille d'un général (de la Conquête? de la Colonisation? de la Caserne d'Orléans?) qui l'avait abandonnée à sa mauresque de mère, et alors en grandissant, la fille du général, pour assurer son ordinaire, faisait la bonne auprès de la bourgeoisie juive -les femmes des militaires - de la Rampe \hlée. Comme ça on mange les mêmes gâteaux,

Benyamine ? - elle avait retenu et adapté à ses lèvres mon
prénom. Pas les galbelouzes, je lui disais, et je me trouvais un peu bête parce que je ne comprenais pas pourquoi je connaissais toutes les pâtisseries arabes, sauf celle-là, pourtant la plus belle et la plus savoureuse. Quand la porte s'ouvrit et que mon père se précipita pour me prendre dans ses bras en me couvrant de baisers humides, j'étais incapable de dire l'heure qu'il était ni combien de temps s'était écoulé. Tandis que je jouais avec Fatiha, son vieux Baba - que j'appellerais désormais Sidi

Lardjouz - avait pu téléphoner chez moi. Je ne me
souvenais pas lui avoir dit comment je m'appelais ni où j'habitais, mais c'est vrai qu'on m'avait appris, si besoin était, à décliner toute mon identité d'un trait d'un souffle Benjamin Benayon dix-huit rue Danton. Et nécessité il y avait eue au milieu de toutes mes larmes quand Ma avait disparu. Fatiha m'embrassa sur la joue et moi je lui offris mon cornet de jujubes. C'est pourquoi ce soir-là de Rosh Hachana, qui est la tête de l'an, où l'on doit manger des
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mets de bon présage, nous n'avons pas goûté au fruit du jujubier, au suc de l'oasis. Mais je m'en moquais bien, parce que j'avais eu les lèvres dégoulinant de miel et la bouche moelleuse par la grâce d'une enfant de la Casbah, et qu'on avait conjuré le malheur, Fatiha et moi, en hurlant vinaigre! dans le cercle excessif du temps.

II
Le jeudi, quand maman mettait sa robe à fleurs et prenait son cabas, je lui donnais la main mais restais réticent

sur les courses - encore maintenant, il faut me traîner en
ville et je rechigne en parcourant les commerces, je grogne et trépigne sans quitter du regard Léone, mon épouse affairée, non, je n'aime pas cette précipitation des marchés et des foules. Alors on descendait à l'arrêt de l'Opéra (. .. plus tard, plus tard, l'opéra), on remontait les escaliers latéraux qui débouchaient sur la place de la Lyre, puis on dévalait sous les arcades jusqu'à la rue du Divan. Là où la

porte était tatouée d'une main aux cinq doigts serrés avec un
œil étoilé dans le creux. Pas une main de Fatmah, la paume de Fatiha. On me laissait toquer, moi je serrais mon petit poing et cognais fortement jusqu'à trois fois en m'égosillant: vinaigre! vinaigre! C'était presque toujours Fatiha qui venait m'ouvrir, ou alors c'était Imma larziza, balançant son pantalon bouffant, ce saroual qui lui venait des Turcs, et marchant pieds nus sur le carrelage quoique les plantes de pied fussent toujours habillées de 19

henné qui faisait finalement comme une semelle de SOle rouge -, avec un simple foulard dissimulant ses cheveux en arrière. Car jamais les musulmanes ne mettent de mouchoir sur la bouche dans l'enclos des murs. Parfois Sidi Lardjouz passait par là, riant dans ses moustaches jaunies de tabac à priser, et il faisait cavaler ses doigts devant ses mains comme pour me rappeler la fois horrible, le jour heureux de notre rencontre. Je me serrais contre sa cuisse et il me caressait le front en murmurant toute une litanie pieuse dans le beau parler de Mohammed. Mais Ma me laissait là en bonne compagnie non, plus jamais elle ne m'abandonnerait - et, après ses courses au marché Randon, en remontant la rue Benachère - ou bien était-ce la rue Porte-Neuve? - débouchant sur la caserne d'Orléans qui avait été, au temps des Turcs, cette forteresse imprenable qu'ils appelaient al-qaçaba, elle repassait me chercher. Elle offrait à Fatiha un collier de jasmin, ou alors elle nous donnait à chacun un gros beignet imbibant d'huile un bout de papier journal. Nous, on jouait d'abord à sauter à la corde, ensuite à la pâtissière: Fatiha derrière son étal de galbelouzes et moi faisant le client, et puis le gourmand, et enfin le goinfre. Toujours on finissait par l'école, mais c'était Fatiha qui faisait la maîtresse parce qu'elle me gagnait de quelque chose comme deux ou trois ans, et puis elle était déjà haute, mince comme un jonc, droite dans son tablier et, contrairement à sa mère, ses pieds nus étaient toujours chaussés de ces sandales de basane qu'on appelait des mévas, avec juste un peu de henné sur les ongles, du 20

zouzou, disait-elle. Bien sûr, quelquefois elle jouait aussi à la coiffeuse, acharnée sur mes épis rebelles, ou encore à la masseuse de hammarn pétrissant mes mollets, et alors là, pour peu que chez elle ce fût jour de henné, toute la famille y passait et moi avec; et quand Ma revenait me chercher, je lui montrais hardiment le louis d'or que Fatiha m'avait dessiné dans le creux de la main. Pour elle, être maîtresse c'était toujours chanter une chanson; avec Fatiha, j'ai descendu dans mon jardin pour y cueillir du romarin, avec Fatiha quand Jeanne d'Arc menait paître ses vaches je tenais son beau ruban de trois couleurs, avec Fatiha la tour Eiffel avait toujours quatre cents mètres pour la rime, et l'on parcourait tous les beaux chemins de France une fleur au chapeau à la bouche une chanson d'un cœur joyeux et sincère. Et moi j'entendais toujours un cœur joyeux qui se serre... Quand j'y pense, c'est Fatiha, la fille de ma famille arabe, qui m'a appris le folklore de ce pays où je survis aujourd'hui. Elle était très douée même en calcul, d'un seul coup d' œil il fallait deviner combien de zalabias et de makrouds, et combien de galbelouzes il y avait sur le plat en faïence, et si je me trompais, eh bien! c'est simple, j'étais puni, à la corne de gazelle, au gâteau sec et au miel, et c'est toujours elle qui en mangeait le plus. Mais gourmand comme j'étais, et même goinfre, à la longue plus question que je me trompe. Fatiha, ma maîtresse du jeudi, m'a appris à lire, à compter, à chanter et à rire. Parce que j'étais le tout dernier de Ma qui déjà se faisait un peu vieille et me perdait dans les rues, et puis Shirley, ma sœur, ne daignait pas 21

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