Le chemin qui menait vers vous

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Le chemin qui menait vers vous

Laurent Latorre - William Réjault
2017, la France est plongée dans le chaos suite à un choc pétrolier à l'envergure sans précédent. Il n'y a plus d'électricité, plus de moyens de communication et de locomotion.

À la veille des élections présidentielles, la mort violente de Nicolas Sarkozy accélère le désastre. La France est totalement désorganisée.

La vie à Paris devient intenable. Guillaume, avec sa compagne Laure, conçoit le projet de rejoindre à pied le Pays basque où vivent ses parents. S'embarquent avec eux des personnages hauts en couleurs : Cécile, leur exaspérante belle sœur enceinte de plusieurs mois, Clément qui se prétend médecin et Cyril, un jeune ado au coeur d'or.

Dans une ambiance d'apocalypse, le chemin sera incertain.
Sci-FiMania, une collection de Culture Commune.

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Publié le : mardi 9 septembre 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782363079930
Nombre de pages : non-communiqué
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Le chemin qui menait vers vous

 

 

 

William Réjault

Laurent Latorre

 

 

 

 

 

Roman

 

 

 

 

 

 

Aux deux personnes à qui je dois tout,

Maryse et Thierry, mes parents.

Laurent

 

Pour toi qui mérites les croissants au lit, tous les dimanches, depuis sept ans.

Livre commencé en Floride (Orlando), poursuivi en Bavière (Munich) et fini en TGV entre Avignon et Paris. Pas sûr de trouver tout le kérosène ou toute l’électricité nécessaires à ces déplacements dans vingt ans.

William

 

« Le XXIe siècle sera plus sédentaire que nomade. Se déplacer sans cesse comme on le fait aujourd’hui engendrera des coûts que nous ne pourrons plus assumer. Voyager en avion (re)deviendra une activité élitiste, peu abordable pour la classe moyenne. Pour les longues distances, nous devrons nous rabattre sur les trains et les bateaux. La vie sera plus lente, plus locale. Nos systèmes économiques et agricoles s’organiseront à plus petite échelle. Nos Leclerc, Carrefour et autres Home Depot vont dépérir et mourir. L’idée même d’une culture de consommation périra avec ces mégamagasins. Nombre d’universités devront fermer, le marché de l’emploi ne nécessitant plus autant de diplômés de l’enseignement supérieur, mais davantage de gens de métier.

Il y aura aussi d’énormes frictions entre les pays grands consommateurs de pétrole (comme la Chine et les États-Unis) qui se feront compétition pour les ressources énergétiques. Je ne suis donc pas certain que dans un avenir prochain, nous entretiendrons les mêmes relations diplomatiques internationales qu’aujourd’hui. L’existence pendant la Longue Catastrophe sera exactement le contraire de celle que nous connaissons : la faim remplacera l’abondance ; le froid, la chaleur ; l’effort, le loisir ; la violence, la paix. Nous devrons adapter nos attitudes, nos valeurs et nos idées pour y faire face. »

La Fin du pétrole.

James Howard Kunstler

 

Nous commençons à courir. Je pars vers le sud. Elle fait mine de me suivre puis, soudain, elle choisit le nord. Je tente de crier. Une fois seulement. Je comprends. Alors, sans me retourner vers elle, je cours dans la direction que j’ai choisie. Je cours. Je ne veux plus rien savoir. Je cours dans le sable. Seul.

 

 

 

Prologue

 

Quatre semaines plus tôt

 

 

C’est la mort violente de Nicolas Sarkozy qui a tout précipité. C’est ce qu’affirment les gens, en tout cas. Les images se sont propagées comme une onde de choc parmi la population. Leur force était terrible. Avec du recul, d’ailleurs, je suis convaincu qu’il s’agit de la dernière fois qu’une information a été traitée avec autant de moyens à la télévision.

 

Je me revois assis sur le canapé, mon verre de rouge à la main, contemplant l’écran pendant des heures. Des images du 11 Septembre revenaient se superposer à celles-ci et c’était le même anéantissement pour beaucoup de Français. Les journalistes tournaient et retournaient autour des maigres infos dont ils disposaient. Certains n’hésitaient pas à élaborer des théories rocambolesques, mais au final une seule question hantait chacun de nous : le pays allait-il sombrer dans l’angoisse ?

 

Les candidats des différents partis qui se pressaient tant pour passer à l’antenne et vanter leur programme à quelques semaines des présidentielles sont devenus muets : aucun politique n’osait émettre de commentaire. 2017 avait été débattu en long, en large et en travers, à gauche comme à droite. L’échéance était enfin arrivée, mais ce coup de théâtre du début avril était résolument de trop. La presse du lendemain a eu du mal à réunir quelques seconds couteaux pour parler de l’événement : abasourdis, ils se sont contentés de ressasser leur incompréhension.

Le président du Sénat a pris la place qui lui revenait constitutionnellement.

Les médias ont expliqué que les élections étaient repoussées jusqu’à nouvel ordre.

Le gouvernement a travaillé, sûrement, mais en silence.

Et, pendant ce temps-là, le deuxième Exode se poursuivait.

 

 

 

1

 

 

« On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait en claquant la porte », me disait souvent ma colocataire à l’université. Elle citait Gainsbourg, de mémoire.

Je n’étais pas malheureux, non. Bon an mal an, je vivotais dans un petit marasme de bonheur en kit citadin. Une vie de bobo, réglée, un petit emprunt pour payer le voyage en Asie, un DVD loué de temps à autre, le quotidien acheté quand les gros titres faisaient leur effet, une amoureuse qui n’habitait pas encore à la maison mais qui n’allait pas tarder. Et puis un chat. Je travaillais dans la communication. Mes journées étaient plutôt longues, je ne m’en plaignais pas. J’avais l’habitude. La situation se dégradait très lentement autour de moi mais la porte n’avait pas claqué, pas encore.

Ils avaient prédit tant de choses et elles se produisaient toutes, sans exception. Dans le désordre, certes, parfois plus vivement que dans nos pires craintes, parfois pas. Ils avaient prédit tant de choses et j’y assistais, impuissant, avec une angoisse que je dissimulais difficilement certains jours.

J’avais lu ce livre, au début des années 2000, La Fin du pétrole. Je me souviens du titre car j’en avais fait des cauchemars. J’en avais retiré quelques enseignements aussi. Le bouquin disait qu’à la seconde où les groupes pétroliers investiraient dans le nucléaire, ce serait le début de la fin pour l’ère du tout pétrole. L’auteur prévoyait que le manque ne serait pas soudain mais progressif, comme une chute de cheveux.

On ne se rend pas compte de sa calvitie : on regarde dans la baignoire, au petit matin, et on y trouve des cheveux épars. Au début on ferme les yeux, on se convainc que cela ne peut pas nous arriver. On s’accroche à l’invincibilité de sa jeunesse en faisant l’autruche. Et puis un soir, en parcourant les photos d’un week-end chez des amis, on tombe sur un cliché de face, la tête un peu baissée, qui montre le front dégarni.

Et là, il est déjà trop tard pour filer à la pharmacie acheter des ampoules qui ne seront plus d’aucune efficacité.

Le bouquin racontait la même chose : il disait qu’un jour le prix du pétrole allait flamber d’un coup pour ne jamais redescendre. Malgré les protestations, les manifestations et les émeutes, un peu plus tard, il augmenterait de nouveau et puis encore et puis encore. Surviendraient alors des vagues de licenciements suivies de dépôts de bilans par paquets. Acculés, certains n’hésiteraient pas à lancer des attaques violentes contre des camions-citernes et des stations-service contraintes de pratiquer le rationnement. Leurs actes insensés ne feraient que renforcer la nouvelle règle mathématique qui régirait le monde : essence = survie.

Le processus avait été décrit et planifié mais la rapidité avec laquelle la pénurie s’est installée a stupéfié tout le monde. Dans un premier temps, les citadins s’en sont mieux sortis que les campagnards, clairement. Simple question d’infrastructures et de priorités. Le gouvernement a réagi comme le fait un corps humain confronté à un froid intense. Pour préserver ses ressources et permettre au cœur de continuer à battre, il coupe l’alimentation des extrémités jugées secondaires. Les hameaux ont été sacrifiés sans état d’âme au profit des grandes villes.

Le ministre de l’Écologie, de l’Énergie et du Développement durable avait souvent répété que la France était le seul pays au monde qui ne connaîtrait pas la nuit : « Nous avons des centrales ! Nous avons le nucléaire ! Il n’y a pas à s’inquiéter. » L’extinction des lumières dont on parlait tant par mode ou par conviction citoyenne quelques années plus tôt est devenue en Europe un enjeu politique : il ne fallait pas ajouter au désordre social l’obscurité citadine et, pensait-on, aggraver le chaos occasionné par la chute dans la nuit. Les métropoles devaient rester éclairées coûte que coûte.

On se trompait lourdement. Des coupures de courant sporadiques se produisaient dans les grandes capitales. Une peur généralisée se répandait alors chez les citoyens. Les petits délinquants semblaient aussi effrayés que les bourgeois et les trafics divers souffraient autant que les activités régulières. Il faisait nuit à Londres, à Madrid, à Rome, à Berlin : bientôt il ferait froid. À Paris, au moins, nous étions éclairés.

Le Président a promis, un temps, que la situation resterait sous contrôle. Nous n’étions pas dupes : le seul qu’il essayait de convaincre dans ses déclarations forcées n’était autre que lui-même. Puis, un soir, il a reconnu devant les caméras qu’il n’y avait rien à faire. Il s’est résolu à nous asséner cette atroce vérité : il n’y avait pas de plan B ! Point !

Les automobilistes ont laissé leur véhicule au garage et ont tenté, un temps, de covoiturer. Quand l’essence est devenue introuvable, la pagaille s’est emparée des transports en commun déjà bondés en Île-de-France. Il est devenu impossible d’emprunter la ligne 13 du métro. Certaines stations fermaient leurs portes plusieurs fois par jour pour des questions de sécurité. Trop de voyageurs tombaient accidentellement d’un quai surpeuplé dans l’espoir de pouvoir monter dans la prochaine rame.

Pour ma part j’ai ressorti le vélo. Mon patron a fait de même. Du coup, les horaires au boulot sont devenus plus élastiques. C’est stupéfiant comme on se fait à tout, et vite. Au bout de six mois de ce régime, je ne m’étonnais plus de moins croiser de véhicules en allant travailler. Le Samu n’avait plus à activer le deux-tons pour se frayer un passage et, dès la deuxième année de pénurie, il ne restait dans Paris que quatre types de véhicules. Les berlines du gouvernement. Les véhicules des émissaires (bleus pour l’ordre, blancs pour le soin d’urgence, rouges pour le feu) quelques gros camions et les rares belles voitures des derniers privilégiés qui trouvaient au marché noir de quoi ne pas frayer avec la populace, nous.

Internet aussi a fini par tirer sa révérence. J’aime revenir sur cette image du glacier qui fond, en haut de la montagne, et procure dans la vallée, dans le lavoir de la ville, un beau torrent vif et froid. Un jour le glacier fond totalement et il ne reste plus que quelques plaques de glace disséminées sur les flancs. Tout en bas, l’eau ne cesse pas de couler du jour au lendemain, non. Le débit diminue et il faut attendre un peu plus pour remplir son bidon (le lavoir est situé près du cimetière, les vieilles viennent y faire le plein avant d’arroser les morts). On converse, on parle de tout, de rien. Et puis, un matin, il faut vraiment attendre et cela devient pénible.

Le Net, qui abreuvait la planète d’informations, a fondu comme un vieux glacier malade. Avec du recul, nous n’en aurons pas profité bien longtemps ! Une douzaine d’années tout au plus. Je me souviens de l’ADSL qui est arrivé à la maison fin 1999. On pouvait télécharger un film entier en quelques minutes. Quel bonheur ! Et puis, un soir, il y a eu moins de débit et puis un autre jour encore moins et le plaisir de surfer a disparu (le plaisir de téléphoner aussi, pour beaucoup). Il ne manquait que la sonorité du modem 56k se connectant au réseau : la vitesse était revenue à son niveau d’antan, mais les pages étaient tellement lourdes que plus personne ne prenait le temps de les consulter (pour peu qu’elles soient rafraîchies par des webmestres toujours à leur poste). Les mails passaient au petit bonheur la chance puis ils ne sont plus passés du tout. Internet est devenu un souvenir et mon ordinateur un objet inutile.

On dit que le réseau mondial passait par sept points et qu’il en suffirait de trois gravement atteints pour couper le web à toute la planète. Je n’ai pas énormément d’informations supplémentaires sur le sujet, personne n’en a d’ailleurs. Nous supposons que l’absence d’électricité dans certains pays a eu raison de plusieurs de ces relais. Si je peux me passer de voiture ou de cigarettes, je garde en moi le souvenir vif des recherches immédiates sur le Net. J’avais une question, je trouvais une réponse. Je cherchais une chanson, j’obtenais un morceau. Je me sentais seul et d’un coup un mail me demandait des nouvelles. Un jour, il faudra raconter aux générations qui nous succéderont sans trop de trémolos dans la voix, ou d’exagération, qu’on pouvait consulter son compte en banque, la météorologie à dix jours (combien je paierais cher désormais pour l’avoir) ou son horoscope du matin (qui ne me manque pas). On pouvait trouver une photo en un clic ou calculer un temps de trajet (cela me manque cruellement). Les réponses aux questions ne sont pas devenues moins précises sans le Net. Elles ont juste changé. Nous ne nous interrogeons plus sur les mêmes choses et nous nous creusons davantage les méninges. Vivre sans Internet m’a rendu plus autonome. Le savoir n’est plus en ligne mais dans ma vie : il m’a fallu réapprendre, reconnaître, imaginer, user de mon intuition et, surtout, mieux évaluer mes besoins.

J’ai fait comme tout le monde, en fait : je me suis adapté. L’effet de surprise envolé, les Français ont mesuré l’ampleur des dégâts et ont commencé à modifier leur mode de vie. Les cadres des grandes entreprises ont été les premiers licenciés. Ce sont eux qui ont initié l’exode. Devenus inutiles, ils ont raccroché leur cravate et sont retournés dans leur région d’origine ou ont pris la route pour une résidence secondaire à la campagne. Il n’y avait pas d’électricité, certes, mais il y avait du travail. Les besoins de main-d’œuvre dans les fermes ont grimpé en flèche : il fallait bien produire les céréales destinées à nourrir les habitants des régions. D’anciennes manufactures de textile ou de chaussures, fermées depuis des lustres, ont rouvert leur porte pour pallier l’arrêt brutal des importations de produits chinois. On a ressorti certaines machines rouillées des greniers et, parfois, elles ont redémarré. Parfois non. Une usine sauvage s’est montée de toutes pièces deux rues derrière mon immeuble, en quelques semaines. On s’y presse tôt le matin pour y assembler des chaussettes, vendues fort chères un peu partout dans Paris. Les couleurs sont laides mais je suis persuadé qu’elles tiendront bien plus d’un hiver. Je me demande si les terrils qui dormaient vers Liévin ne sont pas de nouveau dérangés. Les fils de mineurs qui profitaient du centre culturel vont le voir transformé, de nouveau, en puits. Peut-on encore aller creuser pour rap-porter quelque chose d’exploitable ? Le bruit court que oui. Je n’ai pas de poêle, de toute façon. Chaque pièce de mon appartement est équipée d’un radiateur électrique dont le thermostat inutile m’a souvent nargué l’hiver dernier.

Ce souci d’adaptation permanent explique sans doute pourquoi les Français sont restés plutôt calmes, d’après ce que nous en devinons. Résignés même, en dépit de tout, comme si le fait de s’accrocher au rocher en silence pendant la tempête pouvait détourner l’orage au loin. Les gens perdaient leur emploi : ils ne mouftaient pas. Les gens ne pouvaient plus se déplacer : ils ne mouftaient pas. Les gens n’entendaient rien de bien éclairant dans les médias : ils ne mouftaient pas. Le manque de réaction était général. Nous attendions tous quelque chose sans trop savoir quoi. La mort de Nicolas Sarkozy a été le déclic.

 

Je m’appelle Guillaume. J’ai trente et un ans. Je réfléchis depuis quelques jours à quitter Paris avec Laure. Ici, la situation est devenue intenable : les produits frais ne nous parviennent plus, ou très difficilement. Là encore, c’est un signe. Je pense que nous devrions descendre dans le Sud-Ouest, chez mes parents. Je dois chercher une bibliothèque encore ouverte pour me renseigner un peu. Ma seule certitude est qu’il nous faut bouger. Vite…

 

 

 

2

 

 

Depuis que les salaires ne sont plus versés régulièrement dans le public est apparue une nouvelle espèce de fonctionnaires. Ils viennent travailler sans être payés. Ils ouvrent le matin, parfois plus tôt qu’avant, et ne ferment qu’au départ du dernier usager, visiblement angoissés de rentrer eux aussi chez eux. Du coup, finis, les sarcasmes contre les guichetiers ou les soupirs exaspérés lorsque la file est trop longue. Les gens sont bien trop heureux de trouver quelqu’un à qui s’adresser de l’autre côté du comptoir. Et puis, parler à un fonctionnaire, c’est un peu parler à l’Administration. Avec un grand A, s’il vous plaît. Il y a toujours de l’espoir tant qu’il reste des vestiges du pouvoir.

J’ai énormément de respect pour les personnes qui viennent au travail en sachant qu’elles ne toucheront pas un centime pour leur journée. Bien sûr, le flot s’est régulé de façon naturelle dans la plupart des services. Le courrier n’est plus distribué qu’une à deux fois par semaine et les centres de tri concentrent leurs efforts sur les lettres échangées dans une même région. Les correspondances longue distance ont presque disparu (trop long et trop dangereux) et, du coup, La Poste a perdu sa raison d’être. Les préfectures ont bien des stocks de passeports à établir mais je me demande qui peut avoir envie de quitter le territoire. Pour aller où ? Par quel moyen ? Beaucoup de fonctionnaires habitant Paris ont quitté la capitale l’an passé, profitant des derniers trains qui partaient vers leur province natale.

Je connaissais une infirmière qui avait touché deux mois complets sur six mois travaillés : son propriétaire ne lui disait trop rien, bien content de toucher encore une partie du loyer. Le voisin du premier, un pompier, est payé régulièrement, sans le moindre retard : il y aurait donc des ministères qui tournent encore. Je ne connais pas d’enseignant personnellement, mais je les vois, à la petite école devant le parc : ils sont aussi déboussolés que les enfants dont ils s’occupent.

J’ai entendu que le maire de Montreuil serait resté fidèle au poste. Il tiendrait une permanence pour aiguiller les administrés. Avec un peu de chance, il pourra me donner accès à sa bibliothèque. Le seul moyen pour en avoir le cœur net est de me rendre sur place.

Lorsque je me réveille, Laure est déjà partie au travail. À l’approche de l’été ses journées sont de plus en plus chargées. Je l’admire. Je n’aurais jamais le courage de faire son job ne serait-ce qu’une matinée. Il n’y a pas eu de coupure de courant pendant la nuit et la cafetière est pleine de chicorée encore chaude. À tous les coups ils vont appliquer les restrictions dans l’après-midi. Je prends une douche froide qui finit de me sortir de ma torpeur et enfile un tee-shirt et un pantalon avant de claquer la porte de l’appartement. Aujourd’hui, je vais marcher. De toute manière, Laure a dû prendre le vélo, je n’ai donc pas le choix.

La rue est étrangement calme, peut-être à cause de cette chaleur accablante que nous ne connaissons généralement pas au début du mois de juin. De temps en temps je jette un coup d’œil derrière moi, par sécurité. J’emprunte le pont qui mène au centre-ville de Montreuil. Celui qui enjambe le périphérique transformé à cet endroit en terrain de foot pour les gamins des immeubles voisins. Je croise des marchands à la sauvette qui ont étalé des fromages, des laitages sur des draps posés à même le bitume. Avant le désastre, les mêmes essayaient de refourguer du faux Vuitton à des touristes crédules. C’est bien la preuve que tout se perd. Je ne me hasarderais pas à leur acheter du beurre ou une bouteille de lait. Le tout serait avarié avant mon retour à l’appartement. Le vrai défi avec ces coupures de courant, ce n’est pas la création de chaleur. C’est le maintien du froid. Impossible de garder des produits au réfrigérateur ou au congélateur sans électricité pendant plus de six heures. Par chance, dans mon immeuble, nous avons une cave fraîche. À tour de rôle, avec les autres occupants, nous nous rendons à l’usine pour nous approvisionner en pains de glace. Nous avons créé une coopérative du froid et le procédé fonctionne plutôt bien.

La mairie est triste. Pour moi, elle l’a toujours été. Je n’ai jamais trouvé de charme à ce bâtiment, encore moins aux trois arches de la devanture qui lui donnent un air de construction communiste à la grande époque stalinienne. Le drapeau français a dû être changé récemment : il est flambant neuf. Les couleurs sont si vives qu’on pourrait presque les trouver indécentes au regard des circonstances. Je grimpe les marches rapidement et tombe nez à nez avec un grand type à l’allure fatiguée, en costume trois-pièces, ceint de son écharpe d’officiel. Il punaise une liste de petites annonces sur un panneau de liège. Ses cheveux blancs et ses nombreuses rides laissent deviner qu’il a plus de soixante-dix ans. Il me sourit, se penche pour fermer la porte de la mairie à clef en cherchant la serrure et me salue simultanément.

— Ah, si vous venez postuler pour la place de policier municipal, vous êtes embauché !

— Bonjour ! Euh, non, pas vraiment, non… En même temps, faut voir… Je connais quelqu’un qui…Mais, vous payez bien ? Vous payez, d’ailleurs ?

Il hoche la tête.

— Ah, l’éternelle question ! Je paie avec la meilleure monnaie du monde en cette période un peu troublée, jeune homme. Légumes de saison à volonté ! Mais il faut venir les cueillir soi-même. Mes genoux ne sont plus ce qu’ils étaient. Vous êtes intéressé, je suis sûr.

— Non, pas moi, non. Mais je vais faire tourner l’info.

— Alors que puis-je faire pour vous ?

— En fait j’aurais besoin de quelques informations.

— Je ne peux rien vous promettre, mais si je le peux, ce sera avec plaisir. Ah, saleté de serrure…

Il se redresse après avoir tapé un grand coup sur la porte qu’il n’a pas réussi à fermer à clef.

— Vous voulez que je vous donne un coup de main ?

— Il faudrait surtout que je fasse venir un menuisier. Le bois a gonflé cet hiver à cause de l’humidité et depuis cette foutue porte ne ferme plus. J’y aurais bien donné un bon coup de rabot moi-même mais je ne suis pas doué pour tout ça. Je serais capable de me blesser. Mon père avait raison, j’aurais dû l’écouter, à l’époque ! Vu notre merdier actuel, les travaux manuels servent plus que la carrière politique. C’est mon troisième mandat. Et le dernier, sûrement. (Il regarde derrière lui et frissonne.) M’étonnerait que cette baraque connaisse un nouveau maire un jour, d’ailleurs.

— Vous êtes le maire ?

— Lui-même.

— C’est rare de rencontrer l’élu directement. J’ai de la chance.

— Il y a quelques mois encore je vous aurais dit oui, me répond-il en souriant avec amertume. Mais je ne sais pas si vous êtes particulièrement chanceux. Regardez…

D’un geste de la main il me désigne la bâtisse entièrement vide. Pas un bruit, pas un mouvement. Les meubles prennent la poussière, derrière la vitre. Les bureaux gris sont rangés, chaque pot à crayons soigneusement posé sur le coin de la table et le téléphone ne sonne plus depuis longtemps. Il doit probablement faire le ménage tous les matins. C’est sans doute important pour lui. Oui, chaque chose à sa place : doctrine érigée en point de repère dans le chaos ambiant.

— Vous vous appelez comment ?

— Guillaume.

— Enchanté, moi c’est Jean. Eh bien, Guillaume, voyez-vous, je suis seul. Alors, je vous le dis tout de suite : je n’ai pas plus d’informations que vous. Le téléphone ne va pas au-delà de la région parisienne… quand il fonctionne ! Comme le vôtre, j’imagine. Il me reste une radio, mais j’ai reçu l’instruction de ne l’utiliser qu’en cas d’urgence.

— Une radio ? Pour quoi faire ?

— Communiquer avec l’armée, jeune homme ! Ça, ça marche encore !

Il prononce le mot « armée » en bombant le torse. Je le soupçonne d’être un ancien militaire, rattrapé par un regain de fierté. Pendant quelques secondes, il a l’air plus jeune. Cet état de grâce ne dure pas et ses épaules s’affaissent de nouveau. Face à mon air incrédule, il poursuit ses explications.

— Mais c’est une fréquence particulière. Elle ne vous sera d’aucune utilité, si vous êtes venu pour joindre des proches.

— Non. Mais l’armée ? Pour quoi faire ?

— Les b… (il ne finit pas sa phrase et se reprend vite). Procédure standard. Le préfet. La sécurité civile, je vous passe les détails et de toute façon je n’ai pas encore connu d’urgence au point d’appeler des militaires. C’est bien ce qui m’étonne le plus, d’ailleurs. Les gens ne bougent pas. Les hommes de Dieu tiennent leurs fidèles. Regardez-moi tous ces cons qui reviennent dans leurs temples, le ventre vide, pour prier un Dieu qui les regarde d’en haut en se foutant bien de leur gueule. Ah ça, on devrait taxer l’entrée dans les églises, les mosquées et tout le tralala. On redresserait le pays, je vous le dis !

— C’est vrai, ça me surprend qu’il y ait si peu d’émeutes. Enfin, moi, je n’en ai pas vu depuis des semaines. Depuis les Grandes Manifestations, en fait.

Le maire peste :

— Encore heureux, il ne manquerait plus que ça. Aller casser des vitrines pour voler quoi, de toute façon, hein ? Qu’on laisse bosser les gens qui tiennent encore la barque, merde ! Non, ça va, ça se tient à carreau, globalement. Au moins en apparence. Intra muros en tout cas. Pourtant toutes les conditions sont réunies.

— Oui, toutes. Mais les gens sont amorphes, comme si la survie passait désormais par l’adaptation et non la violence. C’est bien, non ? Moi, ça me rassure.

— Pourvu que ça dure. Vous êtes toujours payé ?

— Oui.

— Alors vous n’avez pas encore touché le fond.

— C’est un peu le but de ma visite : je n’ai aucune envie de le toucher. J’envisage de quitter Paris avec mon amie. Je ne vois plus d’avenir immédiat ici. Il est de plus en plus difficile de trouver des produits frais depuis la mort de Sarkozy.

— Et vous iriez où ?

— Dans le Sud-Ouest, chez mes parents. À Bayonne, en fait.

— Il y a de l’électricité là-bas ?

— Je ne sais pas. Mais il y a du travail et des produits frais. Enfin, je crois. Aux dernières nouvelles, quoi.

— Mais vous avez une voiture ?

— Non. De toute façon, sans essence… Je pensais plutôt marcher. Reste à trouver le meilleur itinéraire. Je me demandais justement si la bibliothèque de la ville était ouverte. J’aimerais consulter quelques ouvrages.

— Elle est fermée, mais… Je peux vous l’ouvrir, oui, bien sûr, ça je peux. Depuis que les employés ne viennent plus vous serez le premier à demander un peu de lecture. Vous cherchez un ouvrage en particulier ?

— Des cartes, des guides touristiques. Il faut voir…

Le maire se gratte la tête en m’inspectant subitement de la tête aux pieds comme pour évaluer à qui il avait affaire.

— Vous me rapporterez la clef ?

— Je vous le promets.

— Vous n’abîmerez rien, n’est-ce pas ?

— Non, bien sûr que non.

— Dans ces conditions… Bon. D’accord. Mais attention, hein, notez bien sur le registre tous les livres que vous empruntez. Et pensez à respecter les délais pour ne pas pénaliser un autre lecteur.

— Et risquer l’amende…

Je parviens à lui arracher un sourire quand il réalise le grotesque de la situation. Il souffle :

— Qui va se soucier des livres non rendus désormais ?

— Peut-être plus de gens que vous ne le pensez. Entre Internet qui se meurt et les programmes télé qui ne diffusent plus rien de neuf, les livres vont trouver un nouveau public. J’en suis persuadé.

— Mais qui les imprimera ? Qui les vendra ? Qui pourra encore les acheter ?… Allez, va, comme le reste… Beaucoup trop de questions inutiles. Je me tais, c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Suivez-moi, je vais vous trouver cette clef.

Il rouvre la porte et pénètre dans sa mairie. Je lui emboîte le pas. Il fait le tour du bureau d’accueil, tire précautionneusement la chaise qu’il avait sans doute rangée avec le même soin avant de sortir et s’assied en poussant un soupir. Sa main se pose sur la poignée du tiroir de droite qu’il fait coulisser vers lui pour découvrir une trentaine de trousseaux. Je réalise qu’il va en avoir pour des heures avant de retrouver le bon avec sa vue défaillante. Mais, à ma plus grande surprise, il saisit sans hésiter un porte-clefs noir en cuir et me le tend.

— Tenez, Guillaume. Passez plutôt par l’entrée de service si cela ne vous dérange pas. C’est la petite clef qui ouvre la porte, vous ne pouvez pas vous tromper.

— Merci, Jean. Je vous promets de tout vous rapporter avant mon départ.

— Je vous fais confiance. Je sais que vous allez revenir. J’en suis persuadé.

— Ah, c’est bien de rencontrer des gens qui ont encore foi en la nature humaine. C’est vrai, je pourrais très bien vous mentir, y aller et puis après, basta… Après tout, vous ne me connaissez pas.

— Oh, mais cela n’a rien à voir avec la nature humaine, croyez-moi. Non, vous reviendrez pour une seule et unique raison.

— … ?

— Vous aurez encore besoin de moi pour votre voyage. Oui, vous aurez besoin de moi… Je vous le garantis sur facture.

 

 

 

3

 

 

Quelques minutes à peine me sont nécessaires pour parcourir la distance entre la mairie et la bibliothèque centrale. Pendant le trajet, je repense aux paroles troublantes du maire, à sa certitude absolue de m’être indispensable. Que sait-il donc que j’ignore ? Bluffait-il pour attiser ma curiosité ? Il a réussi à instiller le doute dans mon esprit.

Je passe devant le supermarché du coin qui n’a guère l’air mieux approvisionné que celui en bas de chez moi. Je décide d’y faire un tour par acquit de conscience. Peut-être y a-t-il encore quelques produits frais dans un recoin du magasin ? Je donnerais n’importe quoi pour sentir dans la bouche le jus d’une pêche abîmée, rapportée à Paris je ne sais comment par je ne sais qui. La jeune fille à la caisse remarque tout juste ma présence. Elle me lance, comme si elle le répétait pour la millième fois de la journée :

— Pas de légumes frais, pas de fruits frais, pas de lait, pas de from…

Je suis douché immédiatement mais, dans le fond, je m’y attendais.

— Il vous reste des barres de céréales ?

— Oui. Au fond, avec les biscottes. Vous en voulez beaucoup ?

— Le maximum.

— Je vous laisse vous servir. Moi, je n’ai pas le droit de quitter ma caisse.

— À quand remonte votre dernière livraison ?

— Hier.

— Hier ? Sans rire, vous avez vu un camion hier ?

— Oui. Il venait d’Allemagne. À la frontière, il paraît qu’il y a eu un arrivage d’essence.

Enfin un peu d’espoir, d’excitation. Non pas pour le carburant, mais pour les informations que je risque d’obtenir.

— Vous avez pu parler avec le chauffeur ?

— Un peu.

— Il a vu quoi, sur la route ?

— Comment ça, « il a vu quoi » ?

— Eh ben, je ne sais pas, moi, des villes dévastées, des gens qui marchent, des voitures dans des régions et pas dans d’autres…

Elle me dévisage avec exaspération en gonflant ses joues avant de pousser un long soupir.

— Qu’est-ce que j’en sais ? On n’a pas parlé de ça.

— Vous avez parlé de quoi, alors ?

— De son chargement, du stock de la plateforme de distribution. Et des barrages aux entrées de Paris

— Des barrages ?

— Ben oui. L’armée pour les contrôles… tout ça…

— Comment ça l’armée ? Pourquoi des contrôles ?

— Pour maintenir l’ordre, j’imagine. J’en sais rien, moi. Je suis pas payée pour taper la discussion. Vous en avez de bonnes, vous.

— Mais vous n’avez pas voulu en savoir plus ?

Elle se redresse soudainement.

— Mais savoir quoi, exactement ? Hein ? Que c’est la merde partout ? Que les camions vont et viennent comme ils peuvent ? C’est quoi le plus important, pour vous ? De savoir ce qu’il se passe ou de manger ?

Son agressivité me cueille. Je parie que ma curiosité la met mal à l’aise. Ce qu’elle redoute en fait, ce ne sont pas mes questions, mais les réponses qu’elles engendrent. Alors que moi, c’est le fait d’ignorer qui me terrorise.

— Euh… Les deux.

— Sérieusement ? Vous préférez savoir un peu plus comment ils nous ont mis dans la merde ? Vous n’avez pas assez de détails ? Vous voulez vraiment vérifier que partout ailleurs c’est pareil ?

— Un petit peu quand même, oui. Ça me semble important.

— Eh bien pas moi. Moi, ce qui me semble important, c’est de savoir quand on va avoir une nouvelle livraison, et quand je pourrai avoir de la nourriture pour mon gamin.

— On en a, de la nourriture. Je veux dire, regardez autour de vous ! Les boîtes de conserve, ça ne manque pas.

— Oui mais… Pour combien de temps ? Et vous avez vu les prix ? Ça monte en flèche.

— Les prix montent mais il y a de quoi manger.

— Pour le moment, oui. Faites comme vous voulez, mais moi, je préfère stocker, monsieur. Parce que le jour où on ne pourra plus payer…

— Vous n’avez parlé que de livraison, alors ?

— Oui.

Elle voit bien que je suis avide de n’importe quel détail. Elle se creuse la tête pour essayer de se souvenir et, péniblement, retrouve quelques bribes de leur conversation.

— Sinon… Oui, je me souviens, il m’a dit que certaines centrales d’achats sont approvisionnées et d’autres non. Tout dépend des grands groupes derrière.

— C’est tout ?

— Il a dit aussi que les grossistes n’apportaient plus leurs produits frais. Comme si les paysans les gardaient.

— Ils les gardent ? Pour en faire quoi ?

— Bon, écoutez, qu’est-ce que j’en sais, moi ? Je travaille pas pour la police, hein.

Elle me dévisage, épuisée par notre conversation. Elle pose son menton boutonneux au creux de sa main, et souffle sur sa mèche blonde. Je m’éloigne dans les rayons. Le magasin est vide. Il n’y a qu’elle et moi.

Le choix de barres de céréales est loin d’être restreint. C’est presque trop beau pour être vrai. En y regardant de plus près, il y a un souci avec les dates de péremption. Certaines sont déjà dépassées, d’autres ne vont pas tarder. Alors que j’hésite entre les parfums, j’entends le talkie grésiller dans la poche de mon jean. Je le saisis et m’assure d’être sur la bonne fréquence :

— Oui, Laure ?

— Ah, tu n’es pas loin…

— Si je te capte, tu te doutes. Tu me retrouves à la bibliothèque de Montreuil, d’ici un quart d’heure ?

— OK. Prends des piles si tu vois un supermarché.

— J’y suis, justement. Mais nous en avons largement assez. De quoi se parler pour une vie.

— Prends-en d’autres, s’il te plaît. Ça m’inquiète. Je te jure qu’elles vont vite partir. Je le sens.

 

Je dépose sur le tapis une dizaine de boîtes de céréales, deux sachets de dattes et trois packs de seize piles. Après un rapide calcul, c’est tout ce que je peux prendre avec le liquide que j’ai en poche. La caissière ne m’accorde pas un regard et se contente de m’annoncer la somme que je dois lui régler. J’avais vu juste. Au centime près. J’enfourne les courses dans mon sac et ressors du magasin en plissant les yeux pour ne pas être ébloui par le soleil. Je glisse le talkie dans la poche de mon pantalon sans remarquer qu’un homme sur la gauche est en train de m’observer nerveusement. Pourquoi n’ai-je pas rangé mon transmetteur quand j’étais encore à l’intérieur du supermarché ? Lorsque je m’aperçois de mon erreur, il est trop tard. Le type accourt déjà vers moi. Quelques dizaines de mètres à peine nous séparent. J’ai du mal à le distinguer, mais je suis frappé par sa carrure impressionnante, un véritable colosse. Je n’ai pas le temps de réfléchir. Je dois prendre une décision. Là. Tout de suite. Mes options sont plutôt limitées. Je peux abandonner mon sac et piquer un sprint en espérant lui échapper. J’ai toujours été doué à la course. Je peux aussi prendre le risque de lui faire face…

 

 

 

4

 

Notes de Laure

 

 

Mardi 1er

 

Une femme assez âgée est venue ce matin très tôt, bien avant l’heure d’ouverture. Elle s’est assise dignement par terre, devant les bureaux, sur un sac en plastique qu’elle avait emporté avec elle. J’avais prévu d’arriver en avance : elle n’a pas eu à attendre. Son mari (plus âgé) est mort dans la nuit : plus de médicaments pour son cœur. Il souffrait depuis quelques mois déjà. Elle a été supplier à Saint-Antoine mais personne n’a voulu lui donner quoi que ce soit : on lui proposait d’emmener elle-même son mari aux urgences. Elle n’a pu trouver une ambulance dans le Marais, plus d’essence ou pas de possibilité de passer sans grosse somme en liquide. Elle n’a plus que des bijoux à proposer. Le mari est mort étouffé, visiblement. Le corps est à prendre rapidement. Lui ai dit que nous ne pouvons envoyer personne avant deux jours, au moins. La concession qu’ils ont achetée est à Meaux. Impossible de le convoyer là-bas. Elle a beaucoup pleuré quand je lui ai parlé de la fosse commune à Montparnasse comme solution temporaire.

— Mais mademoiselle, à mon âge, le temporaire c’est pour la vie, vous savez.

Vers midi : un couple avec un enfant. La grand-mère est morte, ils quittent Paris. Ils ont laissé la clef de l’appartement, nous n’aurons qu’à claquer la porte après avoir pris le corps. Ils laissent de l’argent (plein de napoléons) et promettent le double de pièces si nous passons immédiatement. Même réponse qu’aux autres. Pas avant jeudi. La vieille dame n’a pas écrit ce qu’elle souhaitait : nous pouvons l’emmener au cimetière le plus...

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