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Le Chien de l'amour

De
247 pages
Quel homme ne souhaiterait pas, d'un coup de baguette magique, devenir l’amant qu’une belle inconnue, aperçue au hasard d’une rue, sur le quai d’une gare, à sa fenêtre, attend avec une impatience presque impudique ? Gil éprouvait parfois ce désir puéril, comme ce soir. Et cela lui faisait à chaque fois regretter cette barrière que l’esprit dresse entre les corps. Que l’amour établi oppose à l’amour naissant. Ce coup de baguette magique, il ne savait pas qu'il allait bientôt en être la cible. Et qu'une prodigieuse aventure l'entraînerait de bras en bras, de lit en lit autour du tour du monde...
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2 Titre
Le Chien de l'amour

3Titre
Frédéric Gabriel
Le Chien de l'amour

Roman fantastique
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00828-9 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304008289 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00829-6 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304008296 (livre numérique)

6 . 8






Gil ouvrit les yeux sur une femme blonde vê-
tue de blanc. Il ne la connaissait pas, mais il sa-
vait qu’il l’aimait déjà, ce qui ne le surprenait
pas.
Il grimaçait encore, serrait fortement les mâ-
choires. L’intolérable douleur qui lui annonçait
sa mort venait pourtant de disparaître. Et la
jungle avec, et la chaleur moite des tropiques,
les cris des oiseaux, la carcasse défoncée de la
Jeep, et la silhouette de Teresa dressée devant
lui. A la place, une chambre capitonnée, la lu-
mière vive qui tombait d’une fenêtre percée
haut dans le mur, et cette étrangère qui fixait sa
montre, semblant s’efforcer de suivre l’infime
rotation de la grande aiguille.
Il dut faire un bruit, un mouvement. Elle re-
mit les fines lunettes dorées qu’elle tenait dans
sa main droite et leva son agréable visage vers
lui. Elle l’examina comme un inconnu qu’on
vient de découvrir dans un lieu désert.
A l’évidence, elle ignorait tout de lui et lui-
même ne trouvait aucune trace d’elle dans sa
mémoire. Cette situation nouvelle fit compren-
dre à Gil qu’il venait de réintégrer son corps. La
9 Le chien de l'amour
magie mettait donc un terme à son périple
amoureux.
Elle lui parla en français, ce qui confirmait
l’hypothèse de son retour à son identité
d’origine, pour une remarque sur une extraordi-
naire amélioration de son état, puis une ques-
tion saugrenue sur la langue qu’il allait employer
aujourd’hui. Les premières paroles de Gil lui
apportèrent évidemment une réponse immé-
diate.
La configuration des lieux apprit à celui-ci
qu’il se trouvait dans un établissement psychia-
trique ; la tenue de son interlocutrice, son sté-
thoscope, son Dictaphone et le titre de profes-
seur inscrit sur son badge, qu’elle y exerçait des
responsabilités de chef de service. Ce poste, en
regard de la relative jeunesse de la psychiatre,
indiquait un parcours universitaire exceptionnel.
Gil l’aimait, et la savoir si brillante le remplit de
fierté. Il laissa en suspens les innombrables in-
terrogations que son réveil ici suscitait, pour lui
témoigner ses sentiments et son désir, ce qui lui
parut la priorité du moment.
Il se leva et s’approcha d’elle. Comment
pouvait-elle reculer, s’effrayer, tenter même de
s’échapper ? Ses lèvres légèrement gonflées, ses
pupilles dilatées, ses joues érubescentes, ses
seins dressés sous la toile de la blouse, récla-
maient la volupté. Et Gil percevait d’autres si-
gnaux de la femelle en chaleur qui lui échap-
10 Le chien de l'amour
paient jusqu’à ce jour, ainsi qu’ils échapperaient
au commun des mortels : un frémissement, des
effluves prometteurs, une modification du
rythme respiratoire ; il les reconnaissait d’autant
mieux qu’en réalité il ne les provoquait pas, il
les créait…
La psychiatre lui sourit. Sans prononcer un
seul mot, elle se débarrassa lentement de sa
blouse et de ses sous-vêtements. Elle voulait
l’attirer à elle par ses gestes lascifs et ses mimi-
ques prometteuses, mais dans ce jeu de la sé-
duction, elle perdit la partie et se jeta bien vite
dans ses bras, pleine d’ardeur. Ses râles sous les
caresses de son amant, ses halètements sous ses
étreintes sauvages, ses hurlements, les murs de
la cellule les turent au personnel de l’asile. Et
après de délicieuses heures de luxure, meurtrie
dans sa chair par l’excès de plaisir, elle demanda
grâce à Gil et se blottit dans ses bras comme
une enfant épuisée par une course éperdue.
Il la laissa dormir contre lui, savourant le
contact de ce corps souple, chaud, abandonné.
Lui ne ressentait pas le besoin de sommeil, il
s’éveillait après une si longue nuit, qu’il pourrait
veiller pendant des années sans la moindre fati-
gue. Le ciel s’assombrissait au delà de la fenêtre
entrouverte, la pénombre et la fraîcheur du soir
envahissaient la chambre. Un léger courant d’air
tombait sur ses épaules, il serra un peu plus sa
partenaire dans ses bras. La vie lui paraissait
11 Le chien de l'amour
soudain pareille à ce rectangle noir au-dessus de
lui : l’espace infini, des étoiles solitaires qui se
vident inexorablement de leur énergie dans une
lutte désespérée contre le néant glacé. Mais
bientôt, viendraient les temps des galaxies, des
novas, des brasiers !
La jeune femme bougea. Quand elle
s’aperçut de l’heure tardive, elle se leva précipi-
tamment ; elle craignait que les infirmiers la dé-
couvrent dans les bras d’un de ses patients.
Cette cellule nue et sombre l’angoissait, elle
emmena Gil dans son bureau. Le fameux divan
de la psychiatre les accueillit tous les deux.
Aurore – elle lui apprit enfin son prénom –
devait inévitablement s’interroger sur les irré-
pressibles pulsions qui venaient de la livrer à un
inconnu, un patient qu’elle côtoyait depuis des
mois et pour lequel elle n’éprouvait jusque-là
qu’un intérêt purement clinique. Elle n’en laissa
rien paraître. Son aventure ne ressemblait pas à
une affaire de cul, ni à un accident dû à une
surdose d’ecstasy, encore moins à un transfert
affectif de nature pathologique. Il s’agissait
d’une véritable histoire d’amour, soudaine, ful-
gurante, déraisonnable, et le bonheur absolu
qu’elle découvrait lui épargnait les remords et la
honte consécutive à une conduite amorale. Elle
assumait pleinement les conséquences de son
acte, elle en éprouvait même un contentement
sans partage, Gil le devinait à sa façon de
12 Le chien de l'amour
s’abandonner contre lui, de lui parler avec dou-
ceur, de l’écouter avec le sourire émerveillé
d’une gamine. Une seule chose l’étonnait fina-
lement dans leur aventure amoureuse, et elle la
lui confia dans le cours de la conversation : ma-
riée à un médecin de l’établissement, elle
n’éprouvait aucun remords pour son infidélité,
mieux même, il lui semblait que son coup de
foudre ne ternissait en rien l’affection qu’elle
portait à son époux
Cette disposition d’esprit, franche et récep-
tive, incitait à la confidence. Alors, maintenant
qu’il disposait de tout son temps, qu’il ne re-
doutait plus l’échéance quotidienne qui mettait
un terme à ses projets depuis mille jours, Gil
laissa de côté ses propres questions et se prépa-
ra à raconter son extravagante aventure à Au-
rore.
Elle la croirait. Quelques-unes de ses remar-
ques – sur son don des langues notamment –,
prouvaient que depuis son arrivée dans le ser-
vice, elle ne considérait pas son patient comme
un classique psychopathe. Son cas relevait plu-
tôt de la parapsychologie, mais cela, elle refusait
de l’admettre jusque-là, jusqu’à son propre
strip-tease, cette crise de nymphomanie pa-
roxystique qui ne ressemblait pas non plus à
une crise de nymphomanie.
Aurore se sentait affamée, elle descendit aux
cuisines en quête d’un petit déjeuner copieux.
13 Le chien de l'amour
Gil, en l’attendant, fit quelques pas dans la pièce
et s’arrêta devant un petit miroir, posé sur le
bureau. Il revit son vrai visage, avec presque
trois années de plus, il le reconnut à peine. La
mémoire ne lui faisait pas défaut. Et cette heu-
reuse métamorphose qu’il constatait ne partici-
pait pas de son âge, son amaigrissement et sa
pâleur, stigmates de la maladie mentale. A la
place du portrait de bellâtre d’antan, il décou-
vrait un regard chaud et intense, une mâchoire
énergique, un sourire enjôleur, un charisme
d’autant plus évident que, par la force des cho-
ses, il considérait son reflet avec la même objec-
tivité que s’il s’agissait de celui d’un étranger.
Ce bref retour sur son passé lui rappela sa vie
d’autrefois. La destinée le contraindrait-elle à
reprendre une existence absurde et morose,
lorsqu’il quitterait la clinique ? Non, en aucun
cas. Il se savait appelé à d’autres tâches plus
exaltantes…
Aurore, souriante, réapparut, un plateau
chargé de viennoiseries et de pots fumants sur
les bras. Elle le posa sur la table basse près du
divan, puis s’installa sur le tapis, le menton posé
sur les genoux de son amant.
Il pouvait entreprendre son récit maintenant.
Mais quel début lui choisir ? Cette nuit de Saint
Cloud par exemple, où tout semblait commen-
cer ? . .
14 Le chien de l'amour
Il sortait alors d’un divorce paisible, qui lui
laissait l’esprit serein. Des cinq années passées
auprès de Nathalie, il lui restait à peine quelques
souvenirs sans saveur et encore de banales habi-
tudes qui disparaîtraient bientôt. Sa vie repre-
nait le cours désordonné de celle de bien des
célibataires. Rappelé par ses amis d’autrefois,
vite informés de liberté nouvelle, Gil retrouvait
les nuits aventureuses de Paris, l’herbe brûlée
des terrains de football de banlieue le samedi,
les lever de soleil en bord de mer après une vi-
rée impromptue dans une discothèque nor-
mande, les siestes du dimanche pour rattraper le
sommeil perdu, les pages jaunies de romans à
demi oubliés. Comme avant. Son appartement,
vite débarrassé de cinq années de brocante, de
bazar chinois, de solderie, de souvenirs puérils
de vacances, retournait lentement à la poussière
et au désordre.
Tard dans la nuit d’un samedi, après une sor-
tie ratée, Germain, le plus noceur de la bande
reformée, l’entraîna vers les hauteurs de Saint
Cloud, pour une « soirée sympa chez des gens ».
A peine arrivé devant les fenêtres d’une vaste
villa qui illuminaient une ruelle en pente, ou-
verte sur Paris, il devint hésitant. Gil
s’impatientait, alors il lui avoua qu’il ne connais-
sait pas ses hôtes, seulement une invitée ren-
contrée quelques jours plus tôt. Cette sédui-
sante personne détestait sortir seule et souhai-
15 Le chien de l'amour
tait la compagnie d’un mâle pour cette récep-
tion. Le jeune homme, d’abord intéressé par les
charmes de la belle, ne devait pas donner de
suite au projet. Il ne cherchait que des aventures
rapides et sans complications, elle ne semblait
pas tyrannisée par sa libido, cette soirée ne
pourrait pas se conclure à son avantage,
conclut-il.
Par un heureux hasard, si l’adresse person-
nelle de la jeune femme disparut par le vide-
ordures, celle de la villa où se déroulait la soirée
ressortit d’une poche de Germain moins d’une
heure auparavant, bien à propos pour vaincre le
sort qui s’acharnait sur les deux mâles en go-
guette. Cette idée paraissait lumineuse après
quelques verres de whisky, cependant dès sa
mise en pratique, le jeune homme lui découvrit
un inconvénient sérieux : il allait retrouver sur
les lieux la jeune femme dédaignée ! Et comme
il manquait parfois de tact dans ses refus, il
prendrait un risque terrible à la rencontrer dans
ces circonstances…
Gil, sans la moindre pitié, se décida brus-
quement à traverser la rue. Germain dut le sui-
vre ; venu dans la voiture de son copain, il ne se
sentait pas en état de traverser Saint Cloud et
presque tout Paris à pied pour rentrer chez lui.
Ils arrivaient trop tard pour profiter des fes-
tivités. Dans le hall et le salon déserts, des bou-
teilles vides, des fonds de verres, quelques petits
16 Le chien de l'amour
fours écrasés sur les plats d’argent, des tasses de
café froid et des cendriers débordants… Mais
pouvaient-ils espérer davantage à quatre heures
du matin ?
Germain, toujours mal à l’aise, saisit cet ar-
gument pour convaincre son compagnon de
repartir. Celui-ci ne se laissa pas convaincre ; il
percevait une musique lointaine, oubliant son
compagnon, il s’avança dans la demeure.
Dans l’alcôve qui prolongeait le salon, une
jeune fille dormait sur un cosy, la tête en arrière,
cheveux emmêlés, la jupe maculée de vin rele-
vée sur des collants déchirés ; un cadavre de
suppliciée, sans ce sourd ronflement qui
s’échappait de sa bouche béante… A travers
une porte entrebâillée, des halètements caracté-
ristiques : un couple, ou même plusieurs, lui
sembla-t-il, faisant l’amour.
D’autres invités se trouvaient au sous-sol de
la villa : un premier groupe autour d’un billard,
dans un décor de pub londonien, semblait tran-
quillement finir la nuit à la bière, mais sur le
marbre se trouvaient plusieurs femmes dévê-
tues, et un autre, dans un salon de musique ca-
pitonné, écoutait en sourdine des vieux disques
de musique électronique en fumant de la mari-
juana et en se livrant à des jeux érotiques. On
regardait à peine l’intrus, comme s’il faisait par-
tie du personnel de ces bordels de luxe
d’autrefois. Pourtant, Gil le sentait, il ne visitait
17 Le chien de l'amour
pas un de ces établissements dont il devait bien
encore subsister quelques exemplaires dans la
région parisienne.
Cette luxure qui s’étalait autour de lui ne le
tentait pas, sans doute l’effet anesthésiant de
l’alcool. En revanche, la musique et l’odeur de
l’herbe lui rappelèrent ses dernières années de
lycée. L’écho de mai 68 se prolongeait alors
pour une frange de la jeunesse, aventureuse,
curieuse de l’art, éprise de justice sociale, ou
simplement rebelle. Avec quelques condisciples,
il se délectait de toutes les expériences farfelues,
absconses, provocatrices des créateurs les plus
audacieux du moment, telle la musique
contemporaine, à laquelle il croyait trouver un
sens universel. Mais son engouement ne devait
pas résister à son entrée en faculté de lettre, et à
l’éparpillement du groupe…
Il resta quelques minutes appuyé contre le
mur à écouter ces sons familiers, regardant les
couples sans les voir. Il tentait en vain de re-
trouver les émotions d’autrefois, ces satisfac-
tions esthétiques qu’il plaçait en ces temps-là au
centre de son existence, il n’éprouvait plus
qu’une confuse nostalgie. Un rire, qu’il interpré-
ta comme une moquerie à son égard, lui fit quit-
ter la pièce. Il repartit à l’aventure à travers la
villa, sachant pourtant après sa visite au sous-
sol, qu’il ne rechercherait plus cette nuit ni le
sexe facile, ni l’ivresse.
18 Le chien de l'amour
La galerie du premier étage témoignait du
même désordre et du même abandon que le sa-
lon. Et dans les chambres – toutes entrouvertes
– on faisait aussi l’amour. Là encore, Gil le
pressentait, on ne le chasserait pas s’il décidait
d’entrer et de participer à la bacchanale, pour-
tant il poursuivit son chemin. Il faillit trébucher
sur une bouteille de vin rouge, dont le contenu
souillait un magnifique tapis persan, – visible-
ment, les propriétaires des lieux se moquaient
des conséquences de la soirée sur l’état du mo-
bilier, leur fortune leur autorisait probablement
cette désinvolture – et s’engagea dans l’escalier
qui menait au dernier niveau.
Il aperçut deux trouées sombres, une porte
entrebâillée, une autre fermée, la première porte
close qu’il découvrait dans la maison. Une im-
pulsion, lui fit choisir celle-là ; celle qui ne
s’offrait pas à lui.
Une clarté métallique illuminait un petit bu-
reau. Elle provenait d’un moniteur d’ordinateur,
à demi caché par une chevelure noire et bril-
lante. Le personnage tourné vers l’écran ne ma-
nifesta aucune surprise à l’entrée de Gil. Il ne se
retourna pas, resta même totalement immobile.
Le jeune homme commençait à croire qu’il
s’agissait d’un mannequin, quand la voix fémi-
nine, à la fois tendre et impérative, l’invita à
s’asseoir sur le plus proche fauteuil. Placé un
19 Le chien de l'amour
peu en retrait, Gil ne voyait toujours pas le vi-
sage de la jeune femme.
Elle se déclara satisfaite que quelqu’un vînt
enfin la voir. On l’oubliait… Tout le monde
l’oubliait depuis trop longtemps. Cette soirée la
décevait. On ne trouvait en bas que de jeunes et
ambitieuses salopes et des hommes qui profi-
taient des privilèges que leur conférait la for-
tune. Non, il ne s’agissait pas officiellement
d’un bordel. L’argent ne circulait pas de la main
à la main, et pourtant il restait dans l’esprit de
chacun, comme un but, comme un moyen,
comme un aboutissement, le commencement et
la fin de toute chose. Les unes et les autres
croyaient qu’ils consacraient cette nuit à
Aphrodite, alors qu’en réalité, ils sacrifiaient au
dieu Hermès. Le plaisir leur servait seulement
de prétexte.
Ce propos amer, on pouvait aisément
l’attribuer à une exclue, à une frustrée. Le com-
portement mystérieux de l’inconnue ne cachait-
il pas une disgrâce physique, voire une infirmi-
té ? Elle se tenait toujours aussi immobile
qu’une tétraplégique. Cette hypothèse qui ef-
fleura son esprit, Gil se refusa à la croire, car à
travers le ton désabusé, transparaissaient le
charme et l’assurance d’une femme consciente
de sa séduction…
Il crut reconnaître sur l’écran de l’ordinateur
les signes du zodiaque et les symboles des pla-
20 Le chien de l'amour
nètes, mais ses connaissances dans ce domaine
restaient très limitées. S’il fallait parler
d’astrologie, il en parlerait ; il devinait mainte-
nant ce qu’il cherchait depuis son entrée dans la
villa : une compagnie, juste une compagnie.
Etrange désir pour quelqu’un qui s’imaginait un
authentique hédoniste.
Son hôtesse lui demanda brusquement s’il
croyait aux arts divinatoires, à l’influence des
astres, à la destinée, au karma, à « tout ce genre
de superstitions » qui semblait mieux résister au
monde moderne que la plupart des religions…
Des questions que Gil ne se posait plus, il lui
semblait qu’il concevait depuis toujours
l’existence comme le produit du hasard et de la
volonté ; toutefois à certaines époques de sa vie,
le karma et l’inconscient lui paraissaient des hy-
pothèses séduisantes. Elle ajouta, sans lui laisser
le temps de répondre, que la certitude sans
preuves restait le plus sûr moyen de se trom-
per… Alors, elle allait lui faire cadeau d’une
preuve !
Elle posa un objet sur le bureau et pianota
sur le clavier de l’ordinateur ; son premier geste
depuis leur rencontre. Gil, qui observait avec
attention les longues mains blanches, ne recon-
nut son propre passeport que lorsqu’elle lui
demanda des précisions sur sa naissance, pour
établir son thème astral. Par un habile tour de
manipulation, elle venait de faire apparaître de-
21 Le chien de l'amour
vant elle le livret qui se trouvait dans la veste du
jeune homme. Les tours de magie, l’astrologie,
cela allait bien ensemble, mais même s’il ne
connaissait toujours pas son visage, il trouvait
ces procédés théâtraux indignes d’une telle
femme.
Que voyait-elle dans les astres ? Avant de
s’attaquer à l’avenir de Gil, elle se livra à une
classique étude de caractère. Pour l’essentiel, et
en faisant abstraction de son doigté, de son
humour modérateur, elle décrivit une nature
sans originalité et sans passion, un fort instinct
grégaire qui poussait le jeune homme à mimer
ses proches, à faire siennes les valeurs du
groupe, à prendre ses modèles dans son envi-
ronnement immédiat, à abandonner radicale-
ment tout ce à quoi il semblait tenir lorsque cet
environnement se renouvelait par les hasards de
la vie. Il changeait de tempérament au gré de
ses rencontres. Pour une femme, quelques co-
pains, ses condisciples, ses collègues, il pouvait
devenir successivement aventurier et casanier,
trivial et esthète, jouisseur et janséniste, mysti-
que et mécréant…
Mais selon elle, la personnalité marquée, la
force de caractère, que l’époque admirait, me-
naient autant à la réussite qu’à l’échec, et plus
souvent à l’aveuglement dans l’erreur qu’à la
poursuite implacable de la vérité ; et leurs
contraires possédaient des avantages équiva-
22 Le chien de l'amour
lents. Gil les découvriraient bientôt… Pourquoi
pas la veille du premier novembre, ce jour habi-
té de tant de légendes antiques ? Il lui semblait
que les astres – là elle se mit à rire – lui prépa-
raient pour cette date les preuves qui lui man-
quaient… Elle se tut et tourna brusquement
son visage vers la lumière, ses yeux d’or vers
lui… Cette beauté sublime déchira le cœur de
Gil.
Encore quelques remarques amusées sur les
esprits forts… Elle se levait déjà et contournait
la banquette, regagnant l’ombre. Un frôlement
rapide de sa main sur la joue du jeune
homme… Elle atteignait la porte. Et lui, pétri-
fié, la regardait s’éloigner ; il la laissait sortir de
son existence, paralysé par l’émotion. Sur un
geste amical, elle disparut dans le couloir obs-
cur.
Gil renonça à la suivre, insister auprès d’une
telle femme lui semblait inconcevable. La fati-
gue lui brouillait les idées et le poussait au-
dehors. Oubliant la présence de Germain dans
la villa, il rentra chez lui.
Un nouveau dimanche au lit, comme les pré-
cédents ? Pas exactement : les voisins de palier,
qui venaient d’emménager, le réveillaient régu-
lièrement à coups de marteau et de perceuse et
surtout, à chaque fois qu’il reprenait conscience,
le visage de la dame de Saint Cloud se levait
vers lui.
23 Le chien de l'amour
En début de soirée, migraineux et transi, il
prit son petit déjeuner sur la table du salon en-
combré de linge froissé et de revues, il alluma
machinalement la télévision et cet écran illumi-
né sur un ciel bleu le ramena à la nuit précé-
dente. Il n’en gardait pas des souvenirs très pré-
cis – l’ivresse sans doute. Mais il se rappelait
son comportement passif, et ne parvenait pas à
se l’expliquer : pas un mouvement vers elle, as-
sise pourtant à portée de main, pas une de ces
fines plaisanteries habituelles qu’il réservait à ses
conquêtes, ni un mot pour la retenir. Elle
l’intimidait et cela il l’admettait difficilement,
parce qu’il ignorait jusque là cette sorte
d’émotion ridicule. Il osait toujours avec les
femmes qui l’attiraient, il ne ressentait pas la
moindre gêne dans ses approches amoureuses.
Il savait insister quand l’aventure lui paraissait
prometteuse, comme il pouvait renoncer sans
regret s’il sentait la partie perdue.
La semaine lui sembla s’étirer interminable-
ment dès le lundi matin, dès qu’il envisagea de
la revoir. Et il passa sa journée à établir une
stratégie d’approche. Elle pouvait habiter la vil-
la, y séjourner indépendamment de la soirée,
faire partie des invités, il devait tenir compte de
toutes ces hypothèses. Les souvenirs brouillés
par l’ivresse, il se sentait incapable de retrouver
le chemin de la villa ; un simple appel à Ger-
main, lui apporterait l’adresse de Saint Cloud, et
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