Le chien errant

De
Publié par

Expulsé par erreur d'Union soviétique dans les années 1970, un jeune littérateur est entraîné malgré lui dans des pérégrinations jalonnées de rencontres hautes en couleur : des exclus, des mendiants et des illuminés qui lui renvoient son image de "juif errant". Tiraillé entre le monde occidental où il ne sait quoi faire de sa liberté et la Russie où il savait quoi faire de son esclavage - écrire, Vladim Soloviov questionne la place de l'écrivain apatride.
Publié le : mardi 1 avril 2014
Lecture(s) : 17
Tags :
EAN13 : 9782336344751
Nombre de pages : 277
Prix de location à la page : 0,0127€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

David Markish

Le chien errant
Roman
Traduit du russe par Brigitte Bernheimer

collection
Amarante

































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ02971Ȭ9

EAN : 9782343029719

Le chien errant



Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

























David Markish

Le chien errant

Traduit du russe par Brigitte Bernheimer


L’Harmattan

Chapitre 1
La niche

Il est difficile, sinon tout à fait impossible d’établir de quelle maȬ
nière, en quelles circonstances et par qui le logement moscovite
de Vadim Soloviov avait été baptisé, la « Niche ». Il y a pourtant
une chose dont on ne peut douter, c’est que ce terme caractérisȬ
tique avait jailli de la bouche d’une des innombrables relations
de Vadim, et non de celle d’un ennemi, parce qu’il n’en avait auȬ
cun. Quelqu’un s’était mis en tête de proférer d’un air pénétré
qu’une personne, à son avis, devait être entourée d’ennemis, siȬ
non elle n’était pas une personne, mais quelque chose d’incolore,
d’inodore et sans saveur, ni chair ni poisson. C’est des bêtises,
tout cela, de belles paroles. Il serait intéressant de savoir qui
d’entre nous a la connaissance de ce qui doit être et de ce qui ne
doit pas être ? À plus forte raison quand il s’agit de jugements de
valeur. Ainsi donc…
Vadim Soloviov n’avait pas d’ennemis, il n’avait pas non plus
d’amis. Par moments, parmi ses dizaines de relations, Vadim en
voyait certaines comme des camarades très proches, tandis que
d’autres, parmi ces mêmes relations, lui apparaissaient soudain
comme des ennemis effrénés et haineux. Mais tous ces emporteȬ
ments du tempérament de Vadim pâlissaient bien vite et s’esȬ
tompaient ; les amis et ennemis regagnaient les rangs des relaȬ
tions sympathiques, lui laissant en souvenir des égratignures qui

7

donnaient une irritation stimulante et cicatrisaient sans laisser de
traces.
Dans ce petit mot même « niche », l’auteur n’a rien mis du
sens primitif repoussant : « Voilà, ditȬil, un trou de chien puant,
sale, tout couvert d’une masse compacte de touffes de poils et de
bouts d’os jaunis — quant au propriétaire, Vadim Soloviov, c’est
un chien de garde morose. » En fait, c’est tout le contraire. L’auȬ
teur inconnu qui avait noté une certaine ressemblance entre la
tanière en sousȬsol de Vadim et une maison de chien en planches
avait appelé la première « Niche », en signe d’approbation totale
et sans réserve. Oui, un sousȬsol à l’air confiné : c’est exactement
une niche de chien, et c’est très bien, et le cordial propriétaire,
1
oui, c’est un chien, le Chien Mikhalytch Soloviov, et c’est tout
simplement formidable. Sauf votre respect, nous sommes tous, à
des degrés divers, des chiens.
Pour ce qui était de la ressemblance entre le logement de
Vadim Soloviov et celui de quelque grossier Médor, elle était inȬ
déniable. Dans la piaule en sousȬsol de Vadim où, au mépris de
2
la loi, il vivait sans propiska, c’était sale, sombre, couvert de craȬ
chats, et le canapé à matelas de crin et à ressorts qui se défaisait
sur toutes ses coutures empestait la punaise ou le chien. Oui,
peutȬêtre bien le chien parce que, avant Vadim, vivait au sousȬ
sol un peintre non conformiste qui avait émigré en Israël et, apȬ
paremment, ce peintre avait un chien. Le peintre avait emmené
son chien dans les pays chauds, et il avait laissé le canapé à
Vadim. En même temps que le canapé, il avait abandonné au
sousȬsol les restes d’une presse en fonte pour faire des lithograȬ
phies et une antique armoire en acajou sans porte, sans étagère
et sans tringle, pour y accrocher des cintres avec des pantalons
et des vestons. Dans l’armoire disloquée, où apparaissaient çà et
là les motifs de longues flammes élégantes, Vadim jeta son manȬ
teau d’hiver et d’autres vêtements de rechange, deux draps, un
1
Mikhalytch, contraction de Mikhalovitch, « fils de » ; son père se
nomme Mikhaïl Soloviov.
2
Permis de séjour, sorte de passeport intérieur, nécessaire en URSS pour
avoir le droit de résider dans une ville.
8

oreiller et quatre piles de livres attachés avec des ficelles. Vadim
suspendit sa veste en tweed de tous les jours à un clou planté
dans le mur et auquel avait été accroché auparavant un tableau
au cadre lourd. Le nouveau propriétaire mit longtemps à trouver
une place convenable pour sa machine à écrire et, finalement, il
la mit dans la minuscule cuisine, sur l’unique table du sousȬsol.
Au cours des deux années passées depuis le départ du
peintre, Vadim avait monté son ménage à peu de frais. Il avait
posé des planches sur les restes de la presse, cela avait donné une
table tout à fait commode pour manger et travailler, et la maȬ
chine à écrire avait déménagé de la cuisine à la chambre. Un diȬ
van recouvert d’un sac de couchage pour les hôtes qui restaient
dormir avait fait son apparition. Étaient également apparus une
étagère pour les livres, aux murs, deux tableaux de peintres qu’il
connaissait et une affiche en couleurs représentant une petite fille
qui se promenait avec un saintȬbernard à bajoues dans une praiȬ
rie suisse, sur fond de montagnes neigeuses. Cette affiche n’avait
pas été offerte à Vadim par hasard : Vadim Soloviov, le Chien
Mikhalytch, éprouvait devant les chiens la même farouche peur
panique que d’autres devant les serpents ou les souris. Cette
crainte incoercible servait de prétexte à des farces : on donnait
des chiots errants à Vadim, on lui offrait des jouets qui aboyaient.
Une de ses relations fit remarquer, et de manière assez juste, que
Vadim luiȬmême ressemblait à un jeune dogue par son visage,
ses manières, sa démarche, et que c’était justement pour cette raiȬ
son qu’il avait pris en grippe ses parents à quatre pattes. Vadim,
qui ne se souvenait pas de sa parenté… Le saintȬbernard sur la
prairie lui avait été offert à titre d’innocente plaisanterie. Et le
sousȬsol, à présent équipé et habité, fut peutȬêtre bien aussi apȬ
pelé « Niche », à l’occasion de cette même plaisanterie.
Et ici, le Frigidaire n’était d’aucune utilité parce que Vadim
ne faisait jamais de provisions, même pour une journée. « Le jour
où un homme se met à penser au lendemain, il cesse d’être un
homme et se transforme en fourmi », disaitȬil, pour expliquer
l’absence de provisions dans son sousȬsol. Tout ce qu’on pouvait
manger ou boire était, à peine rapporté du magasin, entièrement

9

mangé ou bu par le propriétaire et ses relations, que ce fussent
3
des pelmeni , de la vodka ou du pain avec du fromage fondu
4
« Nouveau », qui aurait ressemblé à du savon s’il avait été saȬ
vonneux et avait donné de la mousse. En répétant cet aphorisme
et en opposant la fourmi prévoyante et luiȬmême, prosateur inȬ
dépendant et artiste libre, Vadim Soloviov, bien sûr, faisait une
petite entorse à la vérité : dans un coin éloigné de la cuisine, sous
le radiateur, il y avait en réserve quatre sachets de thé de Ceylan,
qu’il sortait sans témoins et qu’il infusait pensivement avant de
s’asseoir à sa machine à écrire et de se mettre au travail. À part
Vadim, seule Natacha, qui depuis déjà six mois habitait avec
Vadim de manière presque permanente dans le sousȬsol, était au
courant de cette innocente cachette. Mais si quelqu’un parmi ses
relations avait découvert la réserve de thé, Vadim se serait trouȬ
blé à en rougir et aurait été au bord des larmes : pauvre, mais
indépendant, il voulait demeurer aux yeux de ceux qui l’entouȬ
raient un homme fidèle à ses principes jusqu’au bout des ongles.
Ce désir était si fort que, tout en fouillant sous le radiateur, en
infusant le thé et en humant l’âpre odeur du parfum de Ceylan,
il ne se permettait pas de rire de ses principes et, d’une certaine
manière, de leur taper familièrement sur l’épaule : « MettezȬvous
à table, mes principes, et buvons donc chacun un petit verre du
thé que j’ai gardé en réserve pour cause de pénurie et d’incertiȬ
tude du lendemain. » Vadim préférait prudemment ne pas penȬ
ser au fait qu’il s’écartait de ses propres règles, notant mécaniȬ
quement l’infraction sous la rubrique « pour le bien de la cause » :
il était convaincu qu’un bon thé fort l’aidait à se concentrer sur
sa machine à écrire. D’ailleurs, ce n’était peutȬêtre bien qu’une
habitude à laquelle il ne pensait pas renoncer. En tous cas,
Vadim, qui prenait plaisir à boire son savoureux thé brûlant
n’avait pas l’intention de réfléchir aux motifs de sa secrète préȬ
voyance.

3
Sorte de raviolis farcis à la viande.
4
Dans la catégorie des fromages fondus, le fromage de marque
« Nouveau » se distingue par un goût un peu aigre ; il est de couleur
jaune.

10

Natacha, qui avait fait son apparition dans le sousȬsol six
mois auparavant, avait peu à peu remplacé Tania, qui était restée
quelque quatre mois ici et qui, sans faire de bruit, était allée vivre
chez Goldenferd, une relation de Vadim. Goldenferd avait trente
ans passés, il avait cinq ans de plus que Vadim. Il avait achevé sa
période de vagabondage libre et indépendant, était à présent réȬ
5 6
dacteur adjoint à Selskaïa Jizn’, revue de la jeune garde et vivait
dans un studio, à Lobno, près de Moscou. Et Tania était une symȬ
pathique et charmante jeune fille et elle plaisait à Goldenferd…
Il l’épousera presque sans y penser, elle lui donnera une merȬ
veille d’enfant plein de santé et, après six ans d’un mariage apȬ
paremment heureux, elle se jettera de la fenêtre de la cuisine de
leur appartement de Lobno et ira s’écraser, morte, sur l’asphalte
de la rue. Goldenferd survivra pendant un quart de siècle à ce
suicide et mourra encore jeune à Melbourne où l’aura jeté la derȬ
nière vague d’émigration venue de Russie. Le fils de son premier
mariage oubliera sa langue maternelle.
Natacha n’était ni meilleure ni pire que Tania, c’était le même
genre de jeune fille russe pleine d’abnégation, dévouée à Vadim
et amoureuse de la littérature russe. C’était comme si Natacha,
qui, même physiquement, ressemblait à celle qui l’avait précéȬ
dée, avait occupé, en entrant dans la Niche et dans la vie de
Vadim, exactement la même portion d’espace que celle que déȬ
tenait précédemment Tania. De petite taille, bien plus petite que
le long et osseux Vadim, peu loquace et discrètement active, elle
était devenue pour ainsi dire une part de la Niche de Vadim, une
part aussi agréable et naturelle que Vadim luiȬmême. En fait,
Tania y était tout autant à sa place ici.
Natacha éprouvait de la vénération, comme en face d’un miȬ
racle, pour le travail ou pour, comme Vadim aimait à le nommer

5
La Vie rurale.
6
Organisation clandestine de jeunes Ukrainiens antifascistes qui agirent
pendant la seconde guerre mondiale, principalement dans la ville de
Kresnodon. L’écrivain russe F. Fadeev a consacré un roman intitulé la
Jeune garde à l’héroïsme de ces jeunes gens et le metteur en scène russe
Sergueï Guerassimov en a tiré un film du même nom.
11

avec une nuance d’ironie respectueuse, le « métier » de son ami.
Jamais aucune phrase, sortie de la machine à écrire de Vadim,
n’était un sujet de discussion entre eux : Natacha acceptait les
récits et ébauches de Vadim sans réserve, comme, disons, un
clair de lune sur la mer qu’il convient de regarder en silence et
non de décrire parce que, de toute façon, on ne trouvera pas
mieux que ces mots « clair de lune ». Quant à la prose de Vadim,
elle n’était pas mauvaise au point qu’on fût prolixe à son propos,
ni bonne au point qu’on gardât un silence total à son sujet, sans
émettre un seul son.
Dans la vie de Vadim, l’argent n’occupait aucune place, pas
le moindre recoin ni étagère ne lui avait été réservé dans l’arȬ
moire à moitié vide de son quotidien. Et ce n’était pas parce qu’il
n’en avait pas du tout ; non, il avait de l’argent. On lui versait de
maigres honoraires soit pour la traduction du mot à mot d’un
7
Tatar ou d’un Nanai que personne ne connaissait, ou pour des
réponses aux lettres des lecteurs de quelque épaisse revue littéȬ
raire, ou enfin pour un petit article paru quelque part dans
8
Znamia ou dans Droujba narodov. Quand il avait de l’argent,
Vadim savait bien que les billets étaient là, aplatis en une mince
liasse dans la poche revolver de son pantalon ou bien roulés en
boule, dans la poche de sa veste. Et quand l’argent venait à manȬ
quer, que les réserves s’étaient taries jusqu’à la dernière goutte,
comme une source, du fin fond de sa poche, ça ne valait pas la
peine d’en parler. Mais Natacha et avant elle Tania et encore
d’autres, plus anciennes, prenaient toutes une part active à la vie
économique de la Niche. Natacha, par exemple, travaillait
9
comme correctrice au journal Retchnik, et, vaille que vaille, son
salaire suffisait à payer la nourriture de chaque jour. NaturelleȬ
ment, Vadim ne payait pas pour le sousȬsol, puisqu’il n’avait pas
de permis de séjour. Le sousȬsol, où il faisait bon jouer à colinȬ
maillard, même sans bandeau sur les yeux, était répertorié

7
Peuple de Sibérie orientale vivant sur les bords de l’Amour et sur la
rive orientale de l’Oussouri. Une part des Nanai vit en Chine.
8
L’Étendard et L’Amitié des peuples.
9
Le Marinier.

12

10
comme ancien atelier d’artiste du MOSKh , impropre à l’habitaȬ
tion ; il se trouvait sous une petite maison de deux étages délaȬ
brée aux murs écaillés tombant en ruine qui était située sur la
11
Samotioka et avait été bâtie au siècle dernier. On avait vraisemȬ
blablement construit cet hôtel particulier immédiatement après
12
le célèbre incendie de Moscou de 1812 , quand le problème du
logement s’était aggravé. Et cet ancien petit hôtel particulier
avait peutȬêtre bien subi l’incendie et, au moment du feu, s’était
lézardé en une multitude de fissures qui s’étaient étendues sur
les murs de brique, dans toutes les directions… Quant au sousȬ
sol, enfoui dans la terre comme une tombe, Il faut croire qu’il
était resté en dehors des bouleversements politiques et sociaux
de l’époque. C’est le cœur serré que les habitants de la maison,
descendant au sousȬsol en 1812 ou en 1917, ou simplement pour
y prendre de la bière fraîche, avaient l’impression de franchir le
seuil de l’enfer et, pour un court instant, de rompre leurs liens
avec la vie à la surface de la terre, une vie pas toujours facile mais
qui leur était familière. Toute plongée volontaire dans les enȬ
trailles de la terre est toujours source d’alarme et d’inquiétude.
Vadim éprouvait, lui aussi, une sourde inquiétude en emȬ
pruntant pour la première fois l’escalier sombre et étroit aux
marches inégales et usées pour descendre au sousȬsol qui, à
chaque tournant de l’histoire russe, aurait parfaitement pu servir
de lieu d’exécution. Mais même la pierre subit l’érosion du temps
et, lors de sa troisième ou quatrième visite chez le peintre antiȬ
conformiste, il s’était déjà habitué et ne faisait plus attention ni à
cet escalier coupeȬgorge, ni aux sinistres murs faits pour y grifȬ

10
Section moscovite de l’Union des artistes de la République fédérative
socialiste de Russie.
11
Une des appellations de la rivière Neglinka, qui donna son nom à un
quartier du centre de Moscou. Ce quartier était le lieu préféré du
chanteur Vyssotski.
12
Au moment de l’occupation de Moscou par les troupes
napoléoniennes, le gouverneur Rostopchine donna l’ordre d’incendier
la capitale.

13

fonner des informations ultimes ou des malédictions, ni au plaȬ
fond bas et voûté propre à assourdir et à étouffer sûrement n’imȬ
porte quel son, que ce fût le claquement d’un coup de feu, ou le
bruit d’un bouchon sautant d’une bouteille de champagne, ou
bien le murmure indistinct d’un amour hâtif.
Quand, après le départ du peintre, Vadim s’installa dans le
sousȬsol, il n’avait pas l’intention de changer ou de réaménager
quoi que ce soit. Il considérait son nouveau logement inattendu
comme une halte provisoire dans une bonne et assez agréable
place dont lui, Vadim, n’était pas propriétaire. Cet endroit, à proȬ
prement parler, n’était à personne, n’importe qui pouvait arriver
là, s’y installer et y vivre, et il aurait eu les mêmes droits que
Vadim Soloviov. Le fait que Vadim ait reçu la clé du sousȬsol de
la main du dernier occupant légitime, le peintre, ne signifiait
rien. N’importe quel homme désireux de dénoncer Vadim pouȬ
vait dire : « Il y a là un homme qui habite le centre de Moscou
sans propiska », et Vadim aurait été expulsé, et, avec ça, ses ennuis
n’auraient fait que commencer. Le premier qui pouvait le faire
était, bien sûr, le gardien, mais celuiȬci n’était pas affecté à la cour
du bâtiment de briques en ruine, d’ailleurs, il n’y avait là aucune
cour, c’était plutôt une sorte de terrain vague ou une courette caȬ
chée, lieu de promenade des chats et des chiens. Quant au gérant,
il était de son devoir de dénoncer, mais lui non plus ne représenȬ
tait aucun danger, dans la mesure où son pouvoir s’exerçait sur
plusieurs immeubles de quatre étages aux nombreux apparteȬ
ments ; or, depuis longtemps déjà, cet ancien hôtel particulier
était promis à la démolition, et le gérant n’allait jamais y voir afin
de ne pas entendre les occupants légitimes se plaindre de fuites
d’eau au plafond et de cheminées qui avaient éclaté.
Ainsi, l’existence moscovite de Vadim était tout à fait réglée ;
il se souvenait rarement, et avec un sourire méchant, du bel apȬ
partement de trois pièces de ses parents, en partie parce que les
gras époux Soloviov y vivaient, en partie également parce que ce
bel appartement était situé dans la ville de Kiev : il n’aimait pas
Kiev, ses parents non plus, d’ailleurs. Son père, Mikhaïl
Matveievitch Soloviov, toujours vêtu d’un éternel costume bleu

14

de cheviotte anglaise d’où sortait de manière arrogante et en
même temps pitoyable une chemise ukrainienne à pompons broȬ
dée de fleurs et de coqs, lui apparaissait comme une nullité avec
son grade de docteur en philosophie. Avant le repas, tout en se
frottant la paume de ses mains dodues et couvertes de taches de
rousseur, Mikhaïl Matveievitch buvait invariablement un petit
verre de vodka au poivre, bien qu’il n’aimât pas l’alcool et ne bût
jamais pour de bon. Au restaurant, voulant prouver à tout prix
son amour de la cuisine ukrainienne, il commandait des
13
galouchki, bien qu’il les eût en horreur, comme d’ailleurs toute
la cuisine ukrainienne. Se trouvant invité quelque part ou partiȬ
cipant à une réunion de second ordre, il pouvait soudain se
mettre à fredonner, sans rime ni raison : « Enfermé dans un caȬ
chot, j’ai cette pensée : pourquoi ne suisȬje pas un aigle, pourquoi
estȬce que je ne vole pas », bien qu’il n’aimât pas les chansons et
14
qu’il n’ait pas relu Chevtchenko depuis l’école… Toutes ces peȬ
tites ruses étaient bien connues des étudiants de l’Institut des
communications où Mikhaïl Matveievitch occupait la chaire de
marxismeȬléninisme ; elles semaient le doute dans l’esprit des
gamins et des gamines pleins d’à propos : le professeur ne cherȬ
cheraitȬil pas à s’insinuer ? Son nom ne seraitȬil pas Soloveïtchik ?
Ne s’appelleraitȬil pas Moïche Mordkovitch ?
Vadim était au courant de ces doutes, mais il ne savait pas
que notre palissade comprenait pourtant une haie cousine, que,
dans la généalogie des Soloviov, il s’était quand même immiscé
un Juif, voire deux. Du côté de sa mère, l’affaire était encore plus
nette : la grandȬmère de Vadim, la mère de Vera Semionovna,
était une Juive de Kiev qui avait péri à Babi Yar. C’est le grandȬ
père de Vadim, le cordonnier Semione Netchiporenko, qui,
conformément aux instructions des forces d’occupation, l’avait
amenée à la Kommandatur allemande. Une fois son devoir de

13
Sortes de quenelles de farine, roulées dans l’œuf et le beurre, que l’on
fait bouillir.
14
Tarass Grigorovitch Chevtchenko (1814Ȭ1861), grand poète ukrainien,
marqua la naissance de la littérature ukrainienne. Il est l’auteur de
l’hymne national ukrainien : Testament.
15

citoyen accompli, le grandȬpère était parti à Jitomir où il devait
bientôt mourir d’une inflammation des poumons, ne survivant à
sa femme qu’un peu moins de deux mois. Le jour où la guerre
15
commença, leur fille Vera était dans un camp de pionniers et
fut évacuée avec lui à l’intérieur du territoire russe, à Kazan. De
retour en Ukraine après la guerre, elle reçut en mains propres
une attestation selon laquelle ses parents avaient disparu sans
laisser de traces. Et c’était mieux pour tout le monde comme ça :
pour Vera Semionovna, pour sa famille et pour le service du perȬ
sonnel.
Le spectacle maladroit que donnait son père avec la vodka et
les chemises brodées choquait Vadim. Dès la classe de première,
il avait compris avec amertume que ses parents étaient faits
d’une pâte qui n’était pas de son goût à lui, Vadim. Il aurait
voulu être fier d’un père haut placé, mais Mikhaïl Matveievitch,
avec ses plaisanteries éculées et ses vérités qu’il avait retenues de
la lecture des bons livres ne réussissait qu’à l’irriter et à le faire
rougir. Ayant échoué aux examens d’entrée à l’université, il proȬ
fita cependant des relations de son père et entra sans aucun
risque en première année à l’École supérieure des communicaȬ
tions. S’il n’y était pas entré, il serait allé à l’armée, et cela, il n’en
voulait pas. Ainsi, son père lui avait rendu un fier service, mais
quand Vadim, assis dans l’amphithéâtre, voyait son ventre bien
plein, ses joues pendantes et flasques et sa chemise aux broderies
de coqs, il n’éprouvait rien d’autre qu’une haine indignée : une
secrète reconnaissance sapait les bases de son indépendance.
À la fin de la première année, Vadim partit pour Moscou pour
les vacances et ne revint pas à Kiev. Sans lui faire de reproches,
son père lui envoya par la poste de l’argent pour le retour ;
Vadim le renvoya par mandat télégraphique. Le père lui envoya
une seconde fois de l’argent, Vadim le but avec ses amis. Dès son

15
Les organisations de jeunesse communiste les « Komsomols » et les
« Jeunes pionniers » furent fondées par Lénine en même temps que le
parti communiste dans le but d’assurer l’intégration des jeunes dans la
politique et de créer ainsi un « homme nouveau ». Le camp d’Artek,
fondé en 1925, était le symbole de ces « camps de pionniers ».
16

premier jour à Moscou, il oublia tout simplement ses parents, faȬ
cilement, avec plaisir et, apparemment, pour toujours. On lui
avait rapporté que Vera Semionovna, trouvant le petit récit de
Vadim sur un homme à la recherche de la justice enfermé dans
un asile de fous, avait transmis la mince liasse de feuillets à son
père et que celuiȬci, dans un silence solennel, avait déchiré le maȬ
nuscrit en lambeaux, l’avait jeté aux toilettes et avait tiré la
chasse ; Vadim reliait et comparait cette histoire récente aussi
bien à ses parents terrifiés qu’aux objets de leur appartement asȬ
tiqué et briqué : le buffet roumain poli avec les vases de cristal
posés dessus, les lits toujours faits, qui convenaient davantage à
une mort solennelle qu’au sommeil ou à l’amour, comme si
c’était eux, ces objets, qui, dans leur correction sans âme et
asexuée, avaient détruit sa libre pensée exposée en cinq petites
pages. Et, à ce règlement de comptes, il associait Kiev elleȬmême,
16
avec sa foule à l’esprit borné sur le Krechtchatik , avec ses
églises prétentieuses et même avec le Dniepr qui coulait stupideȬ
ment au pied d’un tertre. Et Vadim se représentait Mikhaïl
Matveievitch et Vera Semionovna comme deux grains de pousȬ
sière dans tout cet environnement déplaisant qui lui répugnait et
qu’il avait quitté sans retour.
Il se fit rapidement de nouvelles relations. Vadim en fut couȬ
vert, comme se couvre de cristaux de givre une bouteille de
vodka tirée du congélateur. Ils étaient de jeunes poètes en colère
et des prosateurs qui rêvaient sombrement d’une première puȬ
blication ; des peintres nonconformistes faméliques mais
ivrognes, qui exploraient le chemin menant aux poches des
étrangers, de nos snobs nationaux, ou tout simplement de riches
imbéciles. Et les écrivains comme les peintres faisaient de
bruyantes déclarations prophétiques sur l’avenir de la Russie deȬ
vant un verre de vodka, sans vraiment croire pour autant à la
réalisation de leurs prophéties. Vadim restait silencieux en écouȬ
tant les réflexions sur le renouveau chrétien, sur la culture innoȬ
vante des marais sibériens, sur l’évolution démocratique ou sur

16
Principale avenue de Kiev.
17

les avantages de la monarchie éclairée. Quand il passait la nuit
chez des connaissances, tout en se tournant et se retournant sur
des canapés défoncés ou sur des manteaux d’hiver jetés par terre,
il examinait sur les murs des maisons étrangères où il se trouvait
par hasard des portraits du tsar Nicolas II et de Boris Pasternak,
des photographies de la Chambre anglaise des Lords et des
camps soviétiques. Finalement, on lui obtint un permis de séjour
au foyer d’étudiants de l’École du théâtre et il s’y installa dans
une chambre provisoirement vide et, même, il s’équipa : il se proȬ
cura une antique machine à écrire et une bouilloire électrique à
spirale. Il écrivait beaucoup, buvait sans excès, tombait amouȬ
reux sans complications. Sa nouvelle, écrite au nom des reliques
17
de la Laure de Kiev parut au Samizdat et fut remarquée par les
défenseurs de la libre littérature russe comme par les consultants
littéraires du KGB. On en parla même dans les cercles de la littéȬ
rature officielle, à vrai dire, en chuchotant avec irritation : la
confession hors du temps des saintes reliques n’avait laissé perȬ
sonne indifférent, ni les obscurantistes, ni les gauches légales.
Certains pensaient qu’il était un youpin caché qui cherchait à
s’infiltrer dans la culture russe ; d’autres, qu’il était un intrépide
patriote russe. Quant à lui, il respirait l’air de Moscou, ne se poȬ
sait pas de questions, ne s’appesantissait pas sur ses origines et
se considérait comme moscovite, un point c’est tout.
La clé de la Niche arriva on ne peut plus à propos pour
Vadim : on l’avait expulsé depuis longtemps du foyer d’étuȬ
diants, et il avait luiȬmême fui le critique Ryjov, échappant aux
punaises et aux conversations avec le maître des lieux et ses hôtes
qui duraient des journées entières. Ryjov paiera cher ces converȬ
sations : on l’arrêtera peu après la mort de Brejnev et il sera
condamné à deux ans de prison et trois ans de relégation sous
l’accusation, entre autres, d’avoir entretenu des relations avec
l’ennemi du peuple Vadim Soloviov.

17
Publications illégales des dissidents soviétiques en Occident . SamȬ
izdat : se publie soiȬmême.
18

Une fois installé dans la Niche, Vadim se sentit un homme
heureux et libre : il écrivait avec facilité, il avait des relations
sympathiques et légères, et le remplacement de Tania par
Natacha se fit si harmonieusement et si facilement qu’en aucune
façon elle ne troubla son inaltérable bonheur. Quant à son sentiȬ
ment de liberté, on peut dire qu’il était chez lui bien plus fort que
chez la majorité de ses concitoyens, notamment par sa capacité à
ressentir l’asservissement général. N’étant pas pieds et poings
liés par un service odieux, il ne prenait pas sa situation comme
un dû, en goujat, mais s’en réjouissait et remerciait discrètement
Dieu à qui il ne s’adressait que rarement, dans les moments les
plus critiques, peutȬêtre parce que c’était un homme scrupuleux
et délicat. Naturellement, comme tout citoyen soviétique, il penȬ
sait, le cœur glacé, à la menace de la prison, suspendue, telle une
voûte auȬdessus de sa tête ; cependant, il la considérait comme
un objet réellement existant mais lointain : nul ne peut échapper
à la prison par un sortilège, et les forces humaines sont impuisȬ
santes à prévenir ou à anticiper quoi que ce soit. Pour ses vers,
Rojkovski en a pris pour trois ans, et on a arrêté Melman pour
son appartenance à un mouvement démocratique. Mais, quand
même, les murs de la Niche ont l’air si solides, si épais. PeutȬêtre
que le malheur passera à côté, ne le touchera pas.
Quand Vadim pensait à la prison et se la représentait vraiȬ
ment, il prenait peur. Elle lui apparaissait comme quelque chose
d’aussi inéluctable et fatal que la mort ; et ce sentiment d’impuisȬ
sance face à la prison faisait qu’il se sentait un peu plus léger,
comme s’il se passait luiȬmême la main dans les cheveux pour se
consoler… C’était vrai, bien sûr, que dans les camps de poliȬ
tiques se trouvaient les esprits les plus lumineux, les plus purs
de Russie. Il était également vrai que, derrière les barreaux,
l’homme était intérieurement plus libre que dans ce que l’on
nommait la liberté, cette liberté limitée par la barrière des peurs
devenues habituelles, celle surtout de se retrouver soudain derȬ
rière les barreaux, en prison. De plus, être en prison, même pour
peu de temps, une année ou deux, pouvait être considéré comme
le signe d’une perfection suprême, comme une marque de

19

loyauté éclatante dans le milieu des libres penseurs. Et, pourtant,
en dépit des arguments de sa raison, Vadim avait une peur paȬ
nique de la prison quand celleȬci prenait l’aspect réel de
18 19
Vladimirka ou des camps de Pot’ma . Si quelqu’un lui avait dit
qu’il serait arrêté cette nuitȬci, il se serait probablement dirigé
vers un robinet de gaz ou aurait tendu la main pour attraper une
corde. Il était prêt à vivre sans marque éclatante. Il lui suffisait
20
que le GB manifestât un intérêt certain pour lui et sa prose ; et
cela, sans aucun doute, le relevait à ses propres yeux.
Tant que le KGB vivait dans la forêt voisine, il restait un draȬ
gon fantastique avec des fausses dents. Mais la visite à la Niche
d’un certain capitaine Romanov, qui, d’une voix douce, invita le
21
citoyen Soloviov à se présenter à la Loubianka fit à Vadim l’efȬ
fet d’un coup de tonnerre.
Vadim était seul à la maison quand survint le capitaine à la
voix douce. Le seuil passé, il parcourut la pièce d’un regard scruȬ
tateur qu’il finit par poser sur le maître de maison avec un souȬ
rire aimable. Vadim sourit aussi, mais d’un air perdu, interrogaȬ
teur.
— On peut dire que vous étiez bien caché ! dit le capitaine
Romanov, toujours souriant. On peut vraiment se rompre le
cou…
— Mais asseyezȬvous donc, dit Vadim, sans bouger de sa
place. Vous…
Sous ce « vous », on devinait aisément « Qui êtesȬvous ? »,
mais Vadim lut luiȬmême la réponse dans ce sourire amical et
protecteur, dans cet examen exercé d’un œil vif et scrutateur,

18
La seule prison politique jusqu’en 1978.
19
Camps de travail situés en Mordovie, à 450 Km au sudȬest de Moscou.
20
« Gosbezopasnost’ contraction de gossudarstvennaya bezopasnost’ : La
sécurité d’État.
21
Immeuble situé sur la place du même nom à Moscou, qui abritait le
quartier général des services de renseignements soviétiques et qui était
aussi une prison. Pendant de longues années, la place s’appela place
Dzerjinski, du nom du fondateur de la police politique, la Tcheka. La
prison de la Loubianka était appelée familièrement la Grande Maison.
20

comme celui d’un chat. Voilà donc à quoi ils ressemblent…
Vadim sentit soudain en lui comme un grand vide.
— Mais non, je viens pour affaire, dit le capitaine Romanov
en cessant de sourire, mais d’un air pas du tout menaçant. DeȬ
main… place Dzerjinski… le perron… le bureau des laissezȬpasȬ
ser…
Les paroles du capitaine passaient en bourdonnant à côté de
Vadim, ne faisant que l’effleurer. Ce n’est que lorsque la porte se
fut refermée sur lui que Vadim prit conscience avec décourageȬ
ment qu’il ne se rappelait pas à quelle heure il devait se présenȬ
ter : à 10 ou à 11 heures. Il se cramponna à son défaut de méȬ
moire, et c’était justement cela qui l’accablait plus que tout.
Voyons, peutȬêtre que le capitaine Romanov luiȬmême lui a dit
de venir à 9 heures ? Ou bien à 4 heures ? S’il n’arrive pas à
l’heure, ils seront sûrement furieux. Et, en fait, pourquoi estȬce
qu’on le convoque ? Il ne l’a même pas demandé. Et, s’il l’avait
demandé, ce capitaine ne lui aurait probablement pas répondu.
VaȬtȬon vraiment le mettre en prison ? Mais alors, pourquoi comȬ
mencentȬils par le convoquer ? Aïe ! il vaut mieux ne pas se casȬ
ser la tête avec ce « pourquoi ». C’est seulement dommage qu’on
ne l’ait pas convoqué aujourd’hui, tout cela se serait terminé plus
vite. En fait, c’est sûrement pour cela qu’ils l’ont convoqué pour
demain, pour le tourmenter un peu.
S’étant enfin éloigné de la porte, il s’allongea sur le divan. Si
quelqu’un pouvait venir. Ou bien Natacha. Il faut absolument
voir les copains, prévenir : s’ils ne le relâchent pas demain, il faut
immédiatement transmettre la nouvelle aux correspondants de
l’Ouest. Lui, Vadim Soloviov, c’est finalement un dissident, lui
aussi. Un auteur de Samizdat en tout cas. Les Juifs s’en sortent
bien, qu’on arrête l’un d’eux, et le monde entier, toutes les staȬ
tions de radio en parlent. Mais lui, Vadim, il ne peut pas compter
sur un soutien juif, et les Russes, qui s’en soucie ?
Il se leva, alla à la cuisine, se prépara du thé de Ceylan. C’est
bon de boire une petite tasse. Dommage, il n’y a pas de vodka.
Quand on en a besoin, il n’y en a jamais.
Il partit vers les 10 heures.

21

Sur la place Dzerjinski, une foule effervescente allait de côté
et d’autre comme si on y donnait du café soluble ou des gants
polonais. Au centre de la place, recouvert de l’ombre de tous les
étages de la Loubianka qui semblait faite de fonte, debout sur un
piédestal circulaire, tel un phallus, se tenait Dzerjinski.
Sans se hâter, Vadim fit le tour de la place à petits pas. Il fit la
22
queue un petit moment devant le Detski mir, acheta un esquiȬ
mau et, tout en croquant des petits morceaux de glace sur le bâȬ
tonnet de chocolat, il regarda, sans traverser la rue, l’entrée de la
Loubianka qui faisait le coin. De là, sans encore s’approcher tout
près et sans s’engager sur le perron, il examinait la Grande
Maison d’un regard vétilleux et partial, comme il aurait regardé
au zoo un grand et dangereux carnassier pesant sur les barreaux
de son puissant poitrail, mais dégageant une âcre odeur de liȬ
berté nocturne et féroce, d’embuscades en forêt et de mort suinȬ
tant d’un sang noir. Il aspira même une bouffée d’air, mais ne
sentit rien du tout, à part la puanteur sans vie des gaz d’échapȬ
pement. Et il aurait voulu sentir l’odeur de tanière d’une bête
sauvage, celles de la chair et de l’herbe des marais en train de
pourrir. D’aussi loin qu’il s’en souvînt, il aimait les odeurs, celle
de la viande grillée et du vent chargé de pluie, celles du perceȬ
neige et du lait bouilli. La grisante odeur du pain frais et l’eniȬ
vrant parfum des cheveux de femme. Il oubliait les noms et les
visages de ses amies de brève rencontre, mais il se souvenait de
leur odeur. Un monde privé d’odeurs lui apparaissait comme un
géant castré. Lui, Vadim, se serait senti malheureux dans un
monde comme ça. Le matin doit avoir une odeur de matin, et la
nuit, une odeur de nuit. Chaque chose a son odeur. Seul le rien
absolu, bien plus mort que la mort elleȬmême, ne sent rien.
Mais la Loubianka, qui était imprégnée de l’odeur des gaz
d’échappement, n’était encore même pas la mort. La Loubianka,
c’était la collante sueur de la peur, des nerfs à vif, une boule de
paille dans la gorge sèche. La voici, la Loubianka, de l’autre côté
de la rue. Voici le perron à l’angle.

22
Le Monde des enfants, magasin connu à Moscou.
22

À gauche du perron, il y avait dans le mur une porte en fer
discrète, à un battant, avec un judas au milieu du battant. Vadim
s’apprêtait à marcher vers l’entrée lorsqu’il entendit soudain derȬ
rière lui un crissement sourd de freins, et quelque chose de roux
ressemblant à un gros ballon de football, lancé en l’air par le
pareȬchocs d’une Volga noire, alla cogner le mur et tomba
comme un sac sur le trottoir à côté des marches de l’entrée. EntreȬ
temps, la porte électrique qui avait laissé entrer la Volga dans la
cour s’était refermée derrière elle, rapidement et sans bruit.
Le sac roux qui traînait, étendu sur le trottoir, se trouva être
un setter irlandais. Le maître du chien en train de crever était
accroupi à côté de lui, tenant dans ses mains le bout de la laisse
qui était accrochée au collier. Un attroupement, qui s’était formé
en un clin d’œil, regardait l’accident.
— C’est un chien qui vaut cher, entendaitȬon dans la foule.
— Le maître est indemne, grâce à Dieu.
— EstȬil possible de rouler comme ça, en plein centre !
— Toi, taisȬtoi. Ils savent ce qu’ils doivent faire.
— Il le tenait en laisse, on le lui a donc vraiment arraché des
mains.
Le setter respirait encore. S’étant frayé un chemin pour avanȬ
cer, Vadim regarda l’agonie du chien. C’était apparemment la
première fois de sa vie qu’il voyait mourir un animal. Un rideau
couleur crème fut tiré à la large fenêtre entre la porte et le perron,
des visages s’approchèrent de la vitre : de la pièce, ils regardaient
la foule et le chien et parlaient entre eux, mais on ne pouvait ni
entendre ce qu’ils disaient, ni même le deviner. Puis le rideau fut
refermé et trois policiers apparurent derrière la foule.
— Circulez, citoyens, circulez ! déclaraient les policiers d’un
air affairé. Allons, vous n’avez jamais vu ça ! Allons, passez !
Mais la foule ne se dispersait pas et se serrait seulement enȬ
core plus, empêchant les policiers de se frayer un chemin
jusqu’au setter et son maître.
— Quelqu’un a noté le numéro de la voiture ? demandaitȬon
dans la foule.
— S’ils le veulent, ils trouveront.

23

— Comment, s’ils le veulent ? Il a filé à toute vitesse !
Debout, Vadim regardait avec attention l’œil fixe, encore viȬ
vant du setter. Il va se fermer, et le chien va mourir. Ou bien non,
il ne se fermera pas ? C’est simplement ce voile vitreux sur lequel
on a tant écrit, qui va recouvrir le regard ? Ou bien, ce voile, c’est
simplement chez l’homme ? Qui sait… Comme c’est affreux, de
mourir là, sur l’asphalte puant, à côté de la porte de la prison
avec son judas. C’est que la Volga noire aurait pu le heurter, lui
aussi Vadim, et alors, en cet instant, il serait étendu là, au pied
de ce mur, à la place du chien, et il regarderait les pieds de la
foule et attendrait que ce voile lui recouvre les yeux et que tout
soit fini. Le chien, son maître lui caresse la tête, mais lui, Vadim,
il n’aurait personne pour la lui caresser. La mort à la porte de la
prison, aux pieds de la foule, dans la puanteur de l’essence. C’est
horrible ! Pourtant, l’âme se libérera quand même, s’en ira au ciel
en chandelle et s’unira à elleȬmême, son principe, comme une
feuille tombée reviendra à la branche et au tronc pour une nouȬ
velle floraison, en dépit de toutes ces lois de la nature qu’on a
inventées. LàȬhaut, il y a une île d’âmes, un nuage d’âmes. DomȬ
mage qu’il soit immatériel, invisible, immobile. Si, par exemple,
il était de la couleur d’une plume de paon et que d’ici, en bas, on
puisse le voir avancer paisiblement et lentement dans l’océan de
l’univers, dans la mer du ciel terrestre ! C’est peutȬêtre d’ailleurs
tout le contraire. PeutȬêtre bien que la Terre est une île flottante
brun marron dans un océan d’âmes tout transparent.
La foule ne se dispersait toujours pas. Des curieux accouȬ
raient vers elle, venant du métro Okhotny rjad et des caisses cenȬ
trales d’Aéroflot. Quelques étrangers agiles, perchés sur les
marches du Detski Mir faisaient crépiter leurs appareils photo :
on aurait cru que la foule s’apprêtait à attaquer la porte de la
Loubianka.
Sans bruit, la porte s’ouvrit d’un tiers, et dans la fente apparut
un soldat de la garde armé d’un croc à incendie. Tout en jetant
des coups d’œil craintifs sur la foule parȬdessous la visière laȬ
quée de sa casquette, le soldat harponna le chien avec le croc et
le traîna à l’intérieur. Le maître, sans lâcher la laisse, avança d’un

24

pas derrière son setter.
— Toi, làȬbas, où vasȬtu ? cria le soldat, levant un menton
pointu de gamin. Interdit d’entrer ! Non, mais alors !
Le maître lâcha la laisse et celleȬci, en ondoyant, glissa sous la
porte qui se referma en silence.
Comme revenue à elle, la foule se dispersa en silence et rapiȬ
dement.
Vadim tira la lourde porte du perron, entra et s’arrêta devant
un garde.
— Soloviov, dit Vadim au garde au regard fixe. J’ai été
convoqué ici…

La pièce était garnie d’un mobilier de bureau en chêne : une
table recouverte d’un tissu vert parsemé de taches d’encre anȬ
ciennes, de sévères chaises massives, une bibliothèque compreȬ
nant l’inévitable Grande Encyclopédie soviétique et les clasȬ
siques du marxismeȬléninisme. Dans un coin, il y avait un porteȬ
manteau perroquet rond, dans l’autre, une grande horloge à baȬ
lancier. Du mur vous observaient Dzerjinski, le regard menaçant,
et Brejnev, l’air fermé et repu. La fenêtre était couverte d’un riȬ
deau crème en soie.
— AsseyezȬvous, lui dit, après s’être confortablement installé
à la table, un homme massif de plus de cinquante ans, aux rares
cheveux soigneusement ramenés sur le haut du crâne. Pourquoi
êtesȬvous en retard, hein ?
— C’est qu’un chien a été écrasé làȬbas, bredouilla Vadim. En
bas.
— Qu’estȬce que c’est que cette histoire de chien ? L’homme
aux cheveux plaqués fit un geste de dépit de sa large et blanche
main. ComprenezȬvous bien vousȬmême que vous dites n’imȬ
porte quoi ?
L’Homme aux cheveux plaqués regardait Vadim comme s’il
attendait d’autres explications sur le chien qui était cause de son
retard. Vadim se taisait, le regard fixé sur le tissu vert de la table.
Il aurait voulu que l’Homme aux cheveux plaqués appelât au
plus vite un soldat, ou celui qu’on fait venir dans ces casȬlà ; ils

25

l’emmèneraient lui, Vadim, au sousȬsol, dans une cellule. À ce
qu’on disait, il y avait tant d’étages souterrains à la Loubianka,
six, sept… Mais l’Homme aux cheveux plaqués se taisait, comme
s’il n’avait plus rien à dire du tout.
— Pourquoi m’avezȬvous convoqué ? demanda finalement
Vadim.
— Voyons, vous ne le savez donc pas vousȬmême ? L’Homme
aux cheveux plaqués eut un sourire moqueur. Allons, réfléchisȬ
sez, réfléchissez bien…
Vadim chercha docilement un petit moment, haussa les
épaules.
— Moi, vraiment, je ne sais pas.
— Mais comment estȬce possible, vous ne savez pas ? dit
l’Homme aux cheveux plaqués, incrédule. ParlezȬmoi donc de
vous : comment va le travail ? AvezȬvous écrit quelque chose de
nouveau ? SavezȬvous, j’ai lu votre petite nouvelle sur les reȬ
liques. Une petite chose intéressante.
Vadim continuait à regarder le tissu. Il eut soudain chaud, se
mit à transpirer.
— Qu’avezȬvous à vous taire ? continuait à insister l’Homme
aux cheveux plaqués. Nous ne jouons pourtant pas, vous et moi,
à qui parlera le premier, nous avons beaucoup d’affaires… ParȬ
lez donc !
Vadim se sentit soudain abominablement mal à l’aise à l’idée
qu’il était arrivé en retard et qu’il prenait à présent du temps à
ce chef accablé d’affaires de brigands, et que, maintenant, il allait
sûrement se mettre à hurler et à taper du poing sur la table.
— Oui, j’écris… bredouilla Vadim. Tout est dans la machine
à écrire… Ce sont des textes inachevés…
Il éprouvait du dégoût et de la fureur de parler avec l’Homme
aux cheveux plaqués de son travail, mais c’était affreux de se
taire, de ne pas répondre.
— Oui, vous ne vous êtes pas lié aux gens qu’il fallait, jeune
homme, dit sans transition l’Homme aux cheveux plaqués. ParȬ
lezȬmoi donc de vos amis !

26

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.