Le Christ jaune

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Saint-Tropez, février 2009. François Lemel, dandy dilettante et suffisant, gère avec son épouse une galerie d'art moderne qui périclite. Survient un mystérieux commanditaire qui lui propose de retrouver, en échange d'une juteuse rétribution, une série de toiles totalement inconnues. En acceptant cet étrange contrat, le galeriste est loin d'imaginer l'engrenage infernal dans lequel il s'engage...
Publié le : lundi 1 novembre 2010
Lecture(s) : 202
EAN13 : 9782296937154
Nombre de pages : 254
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Le Christ jaune
Si certains lieux, organismes ou manifestations permettant de planter le décor de ce roman ont été empruntés à la réalité, les personnages qui s’y meuvent et les évènements qui alimentent l’intrigue sont totalement fictifs. Toute ressemblance avec des personnages ou des faits existant ou ayant existé ne pourrait relever que d’une pure coïncidence.
Jean-Michel LECOCQ
Le Christ jaune
L’Harmattan
© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13290-0 EAN : 9782296132900
A Lucie et Marie, mes filles…
Saint-Tropez, le 14 février 2009
- Tu ne seras jamais prêt à temps ! - Qu’est-ce que cela peut bien te faire ? - En fait, rien mais ton côté dilettante m’a toujours agacée, tu le sais bien. Je ne le supporte pas. - Si tu crois que ton côté professionnel névrotique ne me tape pas aussi sur les nerfs !
La scène était classique à tel point que Marina, la vendeuse, n’y prêtait même plus attention. Elle s’éclipsait, faisant mine d’avoir quelque chose à régler dans le bureau qui jouxtait la galerie et refermait discrètement la porte derrière elle. Elle laissait le couple à ses explications orageuses, attendant patiemment que l’un des protagonistes se fût incliné devant les vociférations de l’autre après que le ton allé crescendo eut exporté dans la rue les reproches et les jurons qu’elle commençait à connaître par cœur. Elle savait prédire le point paroxysmique qui allait précéder de peu la fin brutale de l’altercation. Le calme revenait soudain comme le beau temps après une violente tempête. Les patrons redevenaient eux-mêmes, silencieux pour lui, volubile pour elle, mais apaisés. Ainsi était rythmée la vie de ses employeurs au gré de leurs sautes d’humeur qui faisaient monter chez elle dans ces instants-là, malgré l’habitude qu’elle avait de ces scènes, un agacement heureusement contrebalancé par son admiration et son affection pour ce couple auquel elle devait tout. Ces sentiments l’empêchaient de claquer la porte, de quitter cette galerie qu’elle avait faite sienne et de tourner le dos à ces deux personnalités brillantes qui lui avaient ouvert les portes du monde de la peinture, tout cela pour partir vers un ailleurs qu’elle savait inconcevable et par avance insupportable.
La tension était retombée d’un seul coup comme d’habitude. Marina était revenue dans la galerie ainsi qu’elle le faisait après chaque dispute. Ce qui, par contre, était inhabituel, c’était le fait que cette scène s’était déclenchée pour la première fois en présence d’un client.
- Rien de bon pour les affaires, s’était dit Marina restée en retrait, laissant à ses patrons le soin de nouer le contact avec l’homme qui, campé devant une toile, feignait l’indifférence et attendait patiemment la fin de l’orage.
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Pour autant, l’échange s’était poursuivi quelques instants, sur un ton plus calme. L’un et l’autre avaient du mal à rendre les armes.
- Je serai prêt parce que je le suis toujours dans les grandes occasions. Tu es trop sensible à la pression de Mirecourt. C’est un angoissé qui communique son stress à tous ceux qui l’approchent. J’ai besoin d’adrénaline pour être efficace et je ne suis jamais aussi bon que dans l’urgence. - Ben voyons, avait conclu Jane en amorçant un pas vers le client. Monsieur, puis-je vous aider ?
Elle avait trouvé un prétexte pour rompre brutalement le combat. C’était sa manière habituelle de quitter l’arène en se donnant l’illusion de ne pas perdre la face. Battre en retraite après une ultime manifestation d’incrédulité ou d’indifférence quand ce n’était pas de dédain et se plonger aussitôt dans une activité, sans laisser à l’autre le temps de répliquer. Lui y voyait une reddition qui le renforçait dans la certitude qu’il était le plus fort et que, de toute façon, il avait raison et aurait toujours le dernier mot. C’était à ses yeux une fuite stratégique, l’une de ces habiletés diaboliques dont les femmes avaient le secret pour masquer leur défaite et sauver les apparences. Mais au fond de lui-même, il devinait qu’il y avait dans la réaction de sa femme autre chose qu’un aveu d’impuissance dans la pauvre dialectique qui les opposait. Sans doute l’affirmation du fossé qui se creusait chaque jour un peu plus entre eux et qui faisait progressivement de leur vie de couple une simple cohabitation. Dix ans de vie commune avaient eu raison du peu de passion qui les avait rapprochés. Il sentait bien que Jane mettait moins de cœur dans leurs joutes verbales, qu’elle abandonnait de plus en plus vite la partie comme si une sorte de lassitude et une forme d’indifférence l’avaient gagnée. Ils n’avaient pas envisagé de se quitter. Lui, par confort. Elle, par intérêt. Le seul inconvénient, c’était que, depuis quelques temps, le marasme dans lequel était plongée la galerie diminuait l’intérêt de la situation pour l’une tandis que la périodicité plus rapprochée de leurs altercations rendait leur cohabitation moins confortable pour l’autre.
- J’aurais souhaité parler à monsieur Lemel, se contenta de préciser le visiteur. - 8 -
- C’est mon mari, précisa Jane en montrant du bras François qui avait compris aux regards insistants que lui jetait l’inconnu qu’il était là pour lui et pour lui seul. Jane avait disparu dans le bureau, un peu comme l’avait fait Marina quelques instants plus tôt, dans cet endroit presque aussi grand que la galerie dont François avait bien songé un temps faire un second espace d’exposition mais auquel, après réflexion, il avait conservé une vocation privative et polyvalente qui s’était très vite révélée utile tant la quantité des toiles qui transitaient par le magasin avait augmenté au point de tout encombrer. En plus de cette fonction première, ce qu’ils appelaient pompeusement le bureau était devenu, à l’image des coulisses d’un théâtre, le refuge où, chacun à son tour, Jane, François et Marina se retiraient au gré des scènes de ménage ou en fonction des besoins de leur négoce.
François avait entraîné son visiteur dans cet endroit comme s’il pressentait le caractère confidentiel de ce que l’homme se préparait à lui dire. Jane avait fait le chemin inverse, la mine renfrognée, manifestant ainsi de façon expressive son dépit d’être tenue à l’écart d’un entretien qu’elle devinait important. L’inconnu avait dépassé la quarantaine. Sa mise simple et son allure commune le différenciaient nettement des clients habituels de la galerie. Il semblait chercher l’entrée en matière par laquelle il pourrait aborder un sujet qui, de toute évidence, s’annonçait délicat.
- Asseyez-vous, le pria François Lemel en même temps qu’il prenait place derrière le bureau de palissandre où s’amoncelaient des papiers divers qu’il n’avait jamais le temps de ranger et que ni sa femme, ni Marina n’avaient envisagé un seul instant de trier à sa place. - Voilà, commença l’homme, je viens vous voir au nom de mon employeur qui, pour le moment, ne souhaite pas révéler son identité. Appelons-le monsieur Durand si vous en êtes d’accord…. - C’est original en effet, ironisa François Lemel.
Le regard de l’inconnu donna à penser qu’il appréciait moyennement l’humour du marchand d’art. A moins que ce ne fût d’être interrompu dans un élan qu’il avait eu du mal à prendre. Ou encore parce que - 9 -
l’attente qui lui avait été imposée l’avait mis de méchante humeur. François Lemel se résolut à éviter de récidiver, laissant le champ libre aux explications de son interlocuteur.
- Monsieur Durand est un passionné d’art dont le père possédait avant-guerre un cabinet d’amateur. Monsieur Durand père était juif et, en 1942, lorsqu’il a été déporté, les Allemands ont mis la main sur certaines toiles qu’il n’avait pu sauver. Celles-ci ont été disséminées un peu partout en Europe et peut-être au-delà. Mon employeur qui a échappé aux rafles et qui, durant toute son enfance, avait côtoyé ces toiles souhaite les retrouver et reconstituer la collection de son père. En d’autres termes, rendre justice à ce père qu’il n’a plus jamais revu et auquel il vouait une admiration sans bornes est devenu son obsession. Il est prêt à vous récompenser de façon très généreuse. - Qu’entendez-vous par « de façon très généreuse » ? - Cent mille euros par toile retrouvée.
François Lemel avait sursauté.
- Cent mille euros, dites-vous ! Mais quelles toiles peuvent bien justifier une telle somme ? Et pourquoi moi ? - Parce que vous êtes le meilleur. Monsieur Durand souhaite que vous recherchiez les toiles une par une selon un ordre qu’il vous indiquera au fur et à mesure de vos trouvailles. Il vous suffira de me les remettre en obéissant aux consignes que je vous transmettrai. La première est intituléeLes Musiciens. Elle est l’œuvre de Marie Thissen. Je vous laisse les informations nécessaires.
Le visiteur lui avait remis une carte sur laquelle figuraient les références de la toile à retrouver.
- Vous moquez-vous de moi, monsieur ? J’ignore si je suis le meilleur mais il est vrai que je commence à m’y entendre en matière de peinture. Même si la toile dont vous me parlez existait, il ne pourrait s’agir que d’une œuvre mineure qui ne justifierait pas une telle somme. Ni le titre, ni le nom du peintre ne me sont connus. - Au regard de sa valeur marchande, non. Mais au regard de sa valeur sentimentale, oui.
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