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Le Cœur de gloire

De
221 pages

Que penser d’un pendentif sans valeur, qui réapparaît de façon inexplicable chaque fois que sa propriétaire cherche à s’en débarrasser ? Cette relique d’un macabre rituel toscan a le goût du sang. Une nouvelle investigation commence pour Frans Bogaert, mais cette fois-ci, c’est lui qui pourrait servir de victime ou d’arme du crime.

Frans Bogaert sortira-t-il indemne du complot qui se trame autour de lui ? Derrière chaque objet se cache un secret. Alors que sa femme a disparu et qu’une mystérieuse assistante est entrée dans sa vie, l’enquêteur de l’étrange, part à la recherche de la vérité sur le danger qui le guette. Qu’il s’agisse d’un dé mythologique, d’une mappemonde occulte ou d’un damier machiavélique, à chaque tome son énigme et ses menaces...

« L’auteur est un créateur d’énigmes, rendant hommage au détour des pages au cinéma noir et à la littérature policière classique façon Conan Doyle. » Sophie Loubière, France Info.

« On pousse une nouvelle fois avec beaucoup de plaisir la porte de la boutique de Frans Bogaert, pour le troisième volume de ses aventures. » Metro

« Le Cœur-de-gloire est assurément une belle surprise dans le monde du polar. » Polars pourpres


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couverture

Hervé Picart

L’Arcamonde

Tome 3

Le Cœur-de-gloire

LE CASTOR ASTRAL

Combien de lois doit-on transgresser
avant de ne plus pouvoir être pardonné ?

Comment peut-on détester à ce point
une parfaite inconnue…

CHAPITRE 1

L’INDÉSIRÉE

La porte de L’Arcamonde est largement ouverte. Voilà qui est assez exceptionnel pour que les habitués du Spiegelrei s’en étonnent au passage. D’ordinaire, Frans Bogaert aime à tenir boutique ouverte mais porte close. Il goûte trop l’atmosphère de chapelle de son cher magasin pour la laisser corrompre par les émanations profanes qu’exhale la cité. Les boiseries patinées, les étoffes lustrées, les ferrures oxydées assortissent dans l’air de sa boutique des effluves décalés qui sont l’encens de ses journées. Ouvrir sa porte, ce serait risquer de voir s’éventer l’âme de son sanctuaire.

Pourtant, en ce beau jour de la fin mai, le souffle de Bruges a chez lui entrée libre. L’été a offert aux plaines de Flandre l’avance de ses ardeurs. D’habitude, c’est pour Bogaert une raison supplémentaire de se confiner. Les premières chaleurs, à Bruges comme dans les autres villes sur berges, font désagréablement fermenter l’eau des canaux, et ceux-ci s’abandonnent sans gêne à des humeurs de cloaque. Pas question pour le brocanteur de laisser ces douteuses vapeurs venir gâter son odorant bric-à-brac. Pourtant, aujourd’hui doit être jour de miracle : la montée du thermomètre donne à éclore au long des quais une profusion de parfums printaniers. Le vent du sud diffuse en un murmure les derniers soupirs des ultimes lilas et les premiers aveux des seringas nouveaux. Bruges embaume, intensément, éperdument. Frans Bogaert a ouvert sa tanière à ce bonheur qui passe. La narine en émoi, sur le pas de sa porte, il hume avec ravissement toutes ces odeurs vivaces qui glissent dans l’air de la cité et réveillent ses murs gourds.

Finalement, Bogaert regagne l’intérieur de sa boutique : il lui faut bien rejoindre Lauren et poursuivre avec elle l’examen incertain d’un incompréhensible astrolabe indonésien. Puisqu’il y est convié, le printemps profite du passage, lui emboîte le pas, s’épanche entre les vitrines et ranime les bibelots ensommeillés. Malheureusement, il n’est pas le seul à pénétrer ce matin-là dans le magasin du Quai du Miroir.

 

Frans Bogaert a détesté Ornella De Volder au premier coup d’œil. Encouragée par la porte ouverte, elle a fait son entrée avec l’assurance de ceux qui se croient partout en territoire soumis. C’est le bruit saccadé de ses talons aiguilles escarmouchant le plancher qui force d’abord l’antiquaire occupé à lever la tête. Il grimace un instant en entendant gémir son vénérable parquet si sèchement poinçonné. Puis il ne voit plus que du rouge : une robe si rouge qu’on la croirait tissée d’écarlate brute. D’un rouge presque trop rouge, impérieux, envahissant, à tout faire pâlir autour de lui. Cette femme semble tout droit sortie d’un film d’Almodovar ou d’un giallo érubescent de Dario Argento.

« Bonjour à tous », lance-t-elle à la cantonade.

Cette façon de s’annoncer urbi et orbi indispose immédiatement le brocanteur. Madame salue le reste du monde… La visiteuse s’est assez approchée à présent pour que Bogaert puisse comprendre le motif de cette aisance : comment douter de soi lorsque l’on est splendide à ce point ? Rarement il lui a été donné de voir un visage d’une telle perfection de traits, où l’arrondi s’accorde si bien à la finesse. La visiteuse porte les cheveux fort courts, à la garçonne. Des cheveux noirs aux reflets de châtaigne. La pureté de sa physionomie s’exprime pleinement en l’absence d’une coiffure plus calculée. Elle rappelle à Bogaert la Nastassja Kinski de La Féline. Mais il se demande aussitôt si c’est véritablement le souvenir de l’actrice qu’elle éveille ainsi en lui, et pas plutôt celui du prédateur sournois qu’elle incarne.

Le visage de cette trentenaire resplendissante est tout entier possédé par deux yeux magnifiques dont il est impossible de définir la couleur. L’iris est autant moucheté de vert que de bleu, parsemé de quelques éclats de noisette, et éclairci de plusieurs touches de gris cendré. Cela donne à sa visiteuse un regard incertain, qui doit changer suivant la lumière et le décor ambiants, un regard en eau vive, où se mirer sans pour autant se reconnaître. Bogaert aurait dû le trouver fascinant, il éprouve juste un indistinct malaise. Il en va de même de ces lèvres, doucies au vernis cerise, qui lui adressent un sourire charmeur.

« Vous êtes bien monsieur Bogaert, n’est-ce pas ? Frans Bogaert, l’antiquaire ? demande-t-elle d’une voix un peu éraillée. »

Elle s’exprime dans un flamand on ne peut plus fluide, mais avec une pointe d’accent méditerranéen : un mélange suave de schiedam et de grappa. Elle possède aussi ce joli timbre enroué dont usent souvent les belles Italiennes pour cajoler leur monde. D’habitude, quand on l’interroge ainsi, Bogaert se fend immanquablement d’un « Pour vous servir ! » avenant, accompagné de l’esquisse d’une courbette narquoise. Mais pour l’heure, il se contente d’acquiescer du menton et, ce faisant, tente de se délivrer de cette violente robe grenat. Mais comment ne pas se sentir affriandé par ces tétons insolents qui pointent sous le tissu trop léger ? Ce dessus effrontément sans dessous devrait chavirer l’antiquaire, mais celui-ci éprouve néanmoins une réticence étrange : il trouve tout cela trop suggestif, en français dans sa tête. En bon commerçant, habitué à aménager avec goût sa vitrine, à capter les regards sans les accaparer, il estime que cette jeune femme confond un peu trop étalage et déballage. Ce que ne dément pas le bord inférieur de sa robe, auquel manquent les cinq centimètres d’étoffe qui font la différence entre séduire et aguicher.

 

« Vous faites des expertises d’objets anciens, m’a-t-on dit ?

— C’est exact. »

Tout en se satisfaisant de cette réponse laconique, l’antiquaire s’amuse un instant à estimer le prix des chaussures de madame, sans doute exorbitant à en juger par l’infime quantité de cuir qui a servi à fabriquer les rares lanières qui les entourent. Cuir rouge de rouge, bien entendu, comme le vernis de ses ongles, l’émail de ses boucles d’oreille, le lissé de son sac à main et le pendentif niché à la naissance de ses seins obligeants.

« Si vous avez un peu de temps à me consacrer, pourriez-vous examiner ce bijou ? »

Joignant le geste à la parole, elle élève les mains et les glisse derrière sa nuque pour faire jouer le fermoir de son collier. Bogaert en a rarement cédé la confidence, mais c’est là un des mouvements de femme qu’il préfère. Accompli dans l’intimité, cet effeuillage minimal lui a toujours paru savoureux de promesses : débarrassons-nous déjà du superflu, l’essentiel suivra bientôt. En élevant les bras pour se défaire de sa chaînette, sa visiteuse lui révèle une coquetterie hors de mode : la présence sur chaque aisselle d’un ovale de duvet noir, tracé, taillé et entretenu avec soin. L’antiquaire devrait s’émouvoir un peu de cette afféterie, et le galbe de ce cou de cygne le faire fondre de désir, mais cette femme qui a tout pour plaire lui déplaît de plus en plus. Sans doute parce qu’elle lui propose une bien agaçante synthèse de femme fatale et de femme futile.

 

Ornella De Volder lui a tendu le pendentif rouge qui sommeillait entre ses seins. Il s’agit d’une assez grosse gemme écarlate, taillée en brillant, et sertie dans des griffes dorées façonnées en serres de rapace.

« Mon mari m’a offert il y a peu cet objet. Il insiste pour que je le porte constamment, en gage de son affection, car c’est, selon lui, un bijou très précieux. Il a appelé cette pierre un “cœur-de-gloire”. C’est apparemment un travail italien ancien et de grande valeur. J’aurais voulu avoir votre opinion sur ce pendentif. La gemme brille joliment, mais elle ne ressemble pas à un rubis. Peut-être un spinelle ? J’aimerais assez savoir si son prix est aussi élevé que le prétend mon époux car je crois que, dans ce cas, je devrais prendre quelques précautions en la portant.

— Eh bien, étudions cette rareté, répond Bogaert sans excès d’amabilité. »

Il élève la pierre rouge à hauteur d’examen et commence à la tourner entre ses doigts, pour faire jouer la lumière sur ses facettes. Lauren, installée à son bureau face à son astrolabe biscornu, s’est détachée de son travail pour observer la scène avec curiosité. Elle remarque que son patron, contrairement à son habitude, ne s’est même pas donné la peine de saisir ses lunettes et de les placer haut sur l’arête de son nez de matador. Elle ne lui reconnaît pas non plus cette voracité avec laquelle il inspecte d’ordinaire un bibelot qui l’intrigue. Tout indique le peu d’intérêt qu’il prend à l’examen du bijou de la belle.

Ornella De Volder, de son côté, considère avec amusement la collaboratrice de Frans Bogaert. Elle la toise de cet air à la fois envieux et supérieur qu’affichent ces dames quand elles cherchent à évaluer leur propre beauté à l’aune de celle des autres. L’assistante de l’antiquaire lui rappelle une actrice du cinéma d’antan, une de ces figures hollywoodiennes dont le seul fard était de noir et blanc. On dirait le sosie parfait de Grace Kelly… ou de Lauren Bacall : elle ne sait plus trop. Mais elle trouve bien vain d’aller ainsi adopter l’allure d’une star de jadis pour se mettre en valeur. C’est de la beauté par emprunt, de la singerie d’icône. Elle esquisse une moue ironique pour exprimer sans insister sa désapprobation.

Pendant que Bogaert poursuit son expertise sans forcer son talent, le parfum de la dame en rouge lui parvient, secondé par la brise coquine qui glisse du Spiegelrei. Un lourd arôme de vanille vient lui saturer la narine. Le genre d’encombrante fragrance qui confisque l’atmosphère autour d’elle et évacue toute autre senteur de son sillage. Cette eau de beauté envahissante achève d’indisposer l’antiquaire. Il se rend compte alors, avec autant d’étonnement que d’irritation, qu’il expérimente face à cette visiteuse un sentiment inédit pour lui : l’antipathie instantanée. Mais comment peut-on détester à ce point une parfaite inconnue à qui l’on n’a honnêtement aucun reproche à adresser ? D’un coup d’ongle du pouce, Bogaert griffe la monture d’or du fameux cœur-de-gloire.

 

« Alors, qu’en pensez-vous ? » demande la visiteuse, de sa voix qui s’éraille avec tellement de charme.

Frans Bogaert a la tentation de lui répondre : « Aussi souvent que possible ! », mais se contente d’avancer la lèvre inférieure en une grimace désabusée :

« Eh bien, si vous considérez que l’Antiquité remonte à avant-hier, effectivement, ce bijou est ancien. J’ignore si cette orfèvrerie est italienne ou pas, mais je peux vous assurer qu’elle a été élaborée il y a quelques semaines tout au plus. Cet or est jeune, croyez-moi. Désolé de vous décevoir sur ce point.

— Et la pierre ?

— Oh, il est inutile que je branche mon réfractomètre ou mon polariscope pour l’identifier. Un simple examen à l’œil nu suffit à se faire une idée. Vous avez raison, il ne s’agit pas d’un rubis. Ce bijou n’a qu’une réfraction simple, alors que le rubis est biréfringent. Mais, encore désolé de vous mécontenter, il ne s’agit pas davantage d’une cornaline, d’un spinelle ou d’une escarboucle : ceci n’est qu’un banal bouchon de carafe.

— Pardon ? s’ébaubit sa cliente. Que voulez-vous dire par là ?

— Que ce n’est pas une gemme, mais un cristal coloré. Un simple morceau de verre rouge. Beau cristal certes, d’un riche reflet. Mais un reflet bien trop géométrique. Les vraies pierres précieuses possèdent en leur matière d’infimes imperfections, des concrétions ou des cassures minérales, des inclusions pour employer le terme précis. Celles-ci créent beaucoup de fantaisie dans la réfraction, la lumière suit à l’intérieur de la gemme un itinéraire imprévisible qui donne sa richesse d’éclat à la pierre. Notamment le fameux astérisme des rubis, vous savez, ces reflets en étoile si recherchés des entichés du cabochon. Mais rien de tout cela ici. Je pourrais faire couler un peu d’eau sur ces facettes pour vous montrer sous la loupe que le verre et une gemme n’accrochent pas les gouttes de la même façon, mais à quoi bon se donner cette peine ?

— Ce bijou brille pourtant plutôt bien, non ? quémande Ornella De Volder, à moitié convaincue.

— Le cristal possède un pouvoir de réfraction qui peut faire illusion, mais reste dépourvu des reflets foisonnants d’une gemme authentique, pontifie l’antiquaire. Ce n’est que du verre, après tout. Bon, celui qui a façonné cet objet a effectué un travail de qualité : il a réalisé une taille à cinquante-huit facettes, comme pour les diamants, pour le rendre plus flatteur à l’œil. Cela fait très chic, c’est sûr. Mais, je vous l’affirme, votre cœur-de-gloire a un nom plus éblouissant que sa valeur réelle. En fait, je ne vois absolument pas ce que votre mari trouve de fastueux à cette tête de carafon, à moins qu’il ne se soit fait embobiner en beauté par l’aigrefin qui la lui a vendue. »

Bogaert sent s’insinuer en lui un curieux sentiment de froide satisfaction face à la déception visible de Lady Scarlet. Il se reproche bien vite cette mesquinerie, mais ne la savoure pas moins pour autant.

 

D’un geste faussement désappointé, le brocanteur dépose le pendentif rouge dans la paume droite de sa visiteuse. Celle-ci referme le poing sur lui, comme mue par un réflexe de vexation. Bogaert devine qu’elle ne remettra pas le bijou à son cou avant longtemps.

« Je vous remercie de votre obligeance, monsieur Bogaert, et je regrette de vous avoir fait perdre votre temps pour si peu, déclare-t-elle sans pouvoir dissimuler son dépit.

— Mais ce fut pour moi un plaisir de vous rendre service, chère madame, lui répond le brocanteur en se traitant in petto de faux jeton. »

La belle le gratifie d’un dank u maigrichon suivi d’un tot ziens1* visiblement sans lendemain. Elle fait volte-face d’un mouvement contrarié, dispersant autour d’elle un lourd nuage de vanille, et se dirige vers la sortie. L’antiquaire la voit s’éloigner avec soulagement, sans même apprécier son déhanché pourtant très persuasif. Puis, dès qu’elle a quitté L’Arcamonde, il s’empresse de gagner le seuil de sa boutique pour reprendre son souffle au grand air et échapper à l’étouffante emprise de ce parfum trop capiteux. Du haut des quelques marches qui mènent au magasin, il aperçoit son Chaperon Rouge s’éloigner le long du Quai du Miroir, en direction de la Loge des Bourgeois. Soudain, sa visiteuse s’arrête, demeure un moment figée. Elle ouvre la main droite, contemple un court instant son contenu puis, d’un geste aussi impulsif que définitif, elle jette le pendentif écarlate et son collier dans une poubelle toute proche.

 

« La dame ne semble pas très satisfaite, souffle Lauren à l’oreille de son patron tandis que “Garance” disparaît d’un pas nerveux dans l’Academiestraat.

— Eh quoi ? se défend mollement Bogaert en se tournant vers elle. Je n’allais quand même pas prétendre, juste pour la contenter et jouer à monsieur Charmant, que sa verroterie est le Grand Rubis du Mogok, non ? »

Ce disant, il sent se dessiner malgré lui sur son visage une mimique coupable de blanchisseuse aux mains sales.

« Mais Frans, personne ne vous demande de vous justifier. Je trouve seulement que d’habitude vous vous montrez plus aimable avec les belles clientes. Quand vos conclusions sont négatives, vous avez l’art et la manière de les enrober de quelques mots gracieux, accompagnés d’un sourire consolateur. Mais cette rougeoyante beauté n’a eu droit à aucun emballage cadeau. Elle était pourtant fort affriolante, il me semble.

— Et même un peu trop, bougonne Bogaert.

— Ah, je vois. Il est vrai que certaines femmes trop magnifiques ont le chic pour mettre mal à l’aise ces messieurs. Ils s’estiment tout à coup si médiocres à leur côté. Personne n’apprécie de se sentir comme un nain égaré dans le caleçon d’un géant, n’est-ce pas ? Alors, pour se venger de cette infériorité trop déprimante, on se met à détester ces belles qu’on ne peut cueillir. Est-ce que je me trompe beaucoup ? »

Bogaert se garde bien de lui donner raison, même si elle s’est montrée clairvoyante. Il s’en veut déjà assez d’avoir aussi vite pris en grippe cette cliente qui ne lui a rien fait.

« Je ne vous connaissais pas ces talents pour la fine psychologie, préfère-t-il persifler.

— Oh, ce ne sont que des lieux communs sur le commun des hommes, je n’ai pas grand mérite, vous savez…

— Il est vrai que sans les lieux communs, les hommes ne communiqueraient pas.

— Joli, Frans ! Je vais noter avec soin cette belle maxime. De qui est-ce ?

— Frans le Bogaert, extrait du tome troisième des Sentences expresses et autres pensées de rechange. J’espère qu’elle ne déparera pas votre collection d’aphorismes. Pour en revenir à cette si remarquable cliente, je dirais qu’un je-ne-sais-quoi en elle m’a dérangé, mais je ne saurais trop préciser cette fâcheuse impression, bredouille-t-il finalement.

— Tout ce rouge, sans doute, ironise Lauren. Cela ne doit pas convenir à votre teint, à vos quarante-six ans et à vos costumes noirs. Vous préférez, je crois, de plus laiteuses beautés, à l’image de madame Van Ostade, n’est-il pas ?

— Vous ravivez là de pénibles souvenirs, soupire l’antiquaire.

— Désolée, je ne voulais pas vous chagriner. Mais j’ai trouvé assez amusante la manière rugueuse dont vous vous êtes mis au déboulé à abominer cette innocente visiteuse.

— Et comment aurais-je dû me comporter selon vous ? Glapir comme un chacal en chaleur ? La bonimenter la babine humide et l’œil en accolade ? Désolé, mais cette sorte de beauté trop sûre d’elle me laisse la libido en copeaux.

— C’est exactement ce que je disais tout à l’heure, triomphe doucement Lauren... Cela dit, vous devriez vous sentir quand même flatté de l’estime que vous porte cette attractive jeune femme. Elle est venue pour vous, après tout.

— Qu’entendez-vous par là ? s’étonne l’antiquaire, qui ne s’imaginait pas tant de charme.

— Allons, songez-y bien. Pourquoi s’est-elle donc donné la peine de venir à L’Arcamonde ? Si elle souhaitait véritablement être renseignée sur la valeur de son pendentif, il lui suffisait de se rendre chez le bijoutier au coin de sa rue. Celui-ci lui aurait appris sans difficulté, ainsi que vous l’avez fait, que son joyau n’est qu’un bouchon de carafe. Avec peut-être un peu plus d’égards quand même… Il était inutile de s’adresser pour cela à un antiquaire, et qui plus est au fameux Frans Bogaert, le Sherlock Holmes des bibelots.

— Vous en concluez qu’elle tenait à me voir, moi en particulier ?

— Tout doux, je n’irai pas jusque-là. Je pense qu’elle désirait simplement que ce soit vous, et personne d’autre, qui se charge d’étudier son prétendu cœur-de-gloire. J’ignore pour quelle raison, sans vouloir déprécier votre légendaire élégance ni votre charme naturel, cher Frans.

— Eh bien, nous ne le saurons jamais, s’exclame Bogaert, vu le sort malheureux qu’elle a réservé à son cristal rouge. Voilà notre belle histoire déjà mise au rebut !

— Je n’en suis pas si sûre, murmure Lauren avec son fameux air de fileuse d’énigmes. Croyez-moi, nous aurons bientôt une autre visite de cette vamp vermeille qui vous rend si morose. »


1. * Au revoir

A-t-on jamais demandé à Dieu
d’inventorier l’univers ?

CHAPITRE 2

REVENANCE

Frans Bogaert affiche ce matin-là une humeur cannibale. Ce qui lui a ainsi mis l’esprit à l’orage n’est qu’une simple lettre de sa compagnie d’assurances. Dans la mesure où la simplicité est à la portée d’un assureur, ce qui ne va pas de soi. L’antiquaire a toujours pensé que le Créateur en Chef a accordé l’imagination aux bureaucrates pour punir le reste de l’humanité. Et cette fois, la gent imprime-menu s’est surpassée ! Sentant le besoin de partager sa fureur avec autrui, il se précipite, le feuillet à la main, pour investir la pauvre Lauren, sagement posée à son bureau en victime désignée.

« Ils ne savent décidément plus quoi inventer, grommelle-t-il en lui tendant la lettre. Déjà qu’ils nous avaient contraints à nous pourvoir d’un système d’alarme des mille et une nuits, et d’une vidéosurveillance digne d’une banque suisse, voici à présent qu’ils exigent – devinez quoi ? – un inventaire complet du magasin – rien que ça ! – et à réactualiser en ligne deux fois par mois, je vous prie ! À défaut de quoi ils seront au regret de ne pouvoir nous couvrir en cas de vol ou d’accident ! Comme si je n’avais que cela à faire pour m’amuser ! Un inventaire ! Ici ! »

Et de balayer d’un geste de bras impuissant l’étendue de l’aimable fouillis entassé devant lui.

« Je vous comprends, Frans : quel plaisir y aurait-il à être antiquaire, glousse Lauren, si un client futé ne vous rappelait pas de temps en temps l’existence, au hasard d’une étagère, d’un bibelot oublié ?

— Ma chère, c’est là le vrai commencement de la richesse : découvrir qu’on possède quelque chose qu’on ne croyait pas avoir. Mais vous avez une façon bien mutine de compatir à mon tracas. Il n’y a pourtant pas de quoi en sourire : vous voilà requise tout comme moi pour cette tâche ingrate qui risque de nous occuper longtemps. Un inventaire ! Et puis quoi encore ? A-t-on jamais demandé à Dieu d’inventorier l’univers ?

— C’est pour cela que notre monde est sans garantie, hélas… Par quoi commençons-nous ? demande son assistante, pleine de bonne volonté. »

Bogaert passe sa boutique au périscope et prend un air navré. Que ne tient-il une de ces galeries d’art moderne où quelques austères statues informes peinent à remplir un espace désespérément vide ?

« Va pour le Méandre ! » soupire-t-il enfin.

 

Le Méandre. Quand Bogaert s’est installé dans son local, il a découvert une sorte de couloir qui s’avançait en parallèle au mur Est, et ne menait nulle part. Il a entrepris d’ouvrir un second accès là où cet inutile corridor finissait en impasse, pour ainsi ramener ce goulet à la boutique, telle une anse au panier. Dans le passage ainsi formé, il a installé de grandes vitrines destinées à la curiosité de ces collectionneurs mineurs qui s’effraient des antiquités certifiées et ne recherchent que des babioles. Cette annexe a donc d’abord ressemblé à un entassement hétéroclite de broutilles disparates.

Avec le temps, l’antiquaire s’est rendu compte que l’intérêt de ses amateurs d’œuvrettes se focalisait sur quatre catégories d’objets : les œufs, les chats, les chouettes et les masques. Pourquoi les chiens en faïence, les coquemars de toutes formes et les grenouilles de jade ne passionnent-ils pas autant ces obsédés du bibelot ? Le brocanteur n’a jamais pu le savoir. Du coup, ce couloir, plus fréquenté qu’on ne le supposerait, a été réorganisé avec une vitrine consacrée à chaque catégorie d’objets. Quand Lauren a découvert ce détour de boutique bondé de futilités, le surnom de Méandre lui est venu spontanément à l’esprit.

 

Quitte à se résoudre à l’inventaire exigé, autant suivre l’ordre naturel des choses : commencer par les œufs. Œufs d’onyx, en cloisonné, d’ivoire sculpté. Œufs icônes, œufs gigognes, œufs baromètres. En porcelaine ajourée de Hollande, en verre torsadé de Murano, en bois ouvragé de Thaïlande. Il y en a pour tous les goûts, même les plus discutables. Chaque fois qu’il se retrouve le nez devant cette couveuse extravagante, Bogaert se rappelle immanquablement une de ces badineries dont son assistante a le secret :

« Essayez d’imaginer un peu, a dit un jour Lauren, les improbables volailles qui auraient pondu des œufs pareils. Une telle basse-cour aurait de quoi terrifier les marmots, je vous assure ! »

Frans Bogaert s’est souvent amusé à se figurer de la sorte des poules de Fabergé, des oies matriochka, des dindes à auréole de Marie, capables d’expulser de semblables coquilles. Mais aujourd’hui, il n’est guère d’humeur à ces métamorphoses ovoïdes. Il lui faut détailler, compter, mesurer, inscrire, décrire, évaluer, pour contenter la Compagnie Générale de Chicane. Une contrariété de plus va toutefois l’empêcher d’avancer dans son fastidieux catalogue. Voilà que claironne au loin la voix espiègle de Lauren :

« Vous cherchez monsieur Bogaert ? Fiez-vous à votre oreille ! Dirigez-vous tout droit vers l’endroit d’où proviennent ces soupirs de grizzli ! Vous ne pourrez pas le manquer ! »

Peu après résonne dans sa boutique un bruit qu’il ne reconnaît que trop bien : le cliquetis cruel d’une paire de talons aiguilles picorant son plancher. Un désagrément chasse l’autre : madame Cœur-de-gloire revient à la charge, exactement comme Lauren l’a prédit. Le brocanteur pousse un nouveau grognement et se relève juste à temps pour profiter à pleins naseaux du halo vanillé de Sainte Rubis. Celle-ci a opté aujourd’hui pour la fameuse petite robe noire dont doit s’enorgueillir toute garde-robe féminine. Mais Bogaert continue à n’y voir que du rouge : celui de la ceinture, des boucles d’oreilles et du sac à main, tous en concours d’écarlate. La jeune femme chatoie toujours d’une agaçante beauté. Elle inspecte le Méandre avec une mine enjouée mais son splendide regard, rendu doré par les quinquets du corridor, n’a aucune chance de raviver l’humeur cendreuse du brocanteur.

 

« Oh, quel endroit amusant ! Que ces chats sont mignons ! Et toutes ces chouettes avec leurs gros yeux hébétés ! Je connais beaucoup de gens qui aimeraient se vanter d’une pareille collection. Je leur recommanderai le détour par chez vous.

— Ce sera un plaisir que de les recevoir, chère madame, grimace Bogaert avec un sourire au forceps.

— L’idée est excellente, en tout cas. La rencontre de ces bibelots est on ne peut plus judicieuse.

— En quoi ? interroge le brocanteur, brusquement intrigué.

— Le lien entre eux est évident, non ? Tout ceci n’est que mystère et compagnie. Qui sait ce que dissimule un œuf, ou un masque ? Et quelle pensée se cache derrière le museau impassible d’un chat ou les lorgnons écarquillés d’une chouette ? Ce petit monde n’est que poseurs d’énigmes. C’est sans doute ce qui doit fasciner vos collectionneurs, je suppose. »

Frans Bogaert demeure un instant stupéfait. Voilà que cette cliente, qu’il supposait trop occupée de son maintien pour se fatiguer à penser, vient de lui révéler d’un coup la logique du Méandre. L’antiquaire pourrait éprouver un peu plus de considération pour une cliente si perspicace, mais, désespérément mal luné, il se sent surtout irrité de n’y avoir pas songé avant elle.

« Auriez-vous un autre objet à soumettre à mon examen ? préfère-t-il demander au lieu de la complimenter pour sa justesse d’intuition.

— Non. En fait, c’est le pendentif que je vous ai montré la semaine dernière qui me fait souci. »

 

L’ombre d’un doute effleure Bogaert. Se serait-il trompé ? Son inexplicable manque d’intérêt pour cette babiole l’aurait-il poussé à la mésestimer trop vite ? Sa visiteuse a-t-elle demandé à quelqu’un d’autre de l’expertiser, avec un résultat contraire ? Mais il revoit la jeune femme mettant le cristal rouge à la poubelle, et se dit que ses scrupules n’ont pas lieu d’être. D’autant qu’il reste aussi sûr de ses conclusions qu’un garenne de ses oreilles. Ce n’était qu’un bouchon de carafe, et rien de plus.

« Quel genre de souci ? s’enquiert-il malgré tout.

— C’est une histoire tout à fait bizarre, commence-t-elle, d’une voix encore plus suavement enrouée que l’autre jour. Lorsque je vous ai quitté l’autre fois, j’étais à ce point dépitée que j’ai jeté le pendentif dans la première poubelle venue. Je sais, c’était un geste stupide, mais cela m’a fait très plaisir sur le coup, croyez-moi.

— Je sais, je vous ai vu jubiler de loin, confirme Bogaert, volontairement caustique.

— Vous n’auriez pas dû me le dire : je me sens encore plus idiote, maintenant. Quoi qu’il en soit, figurez-vous, poursuit sa visiteuse, que le lendemain matin, j’ai retrouvé le bijou déposé, bien en évidence, sur la tablette de ma coiffeuse !

— Êtes-vous sûre qu’il s’agissait du même objet ? demande Bogaert, aussi incrédule que si l’on venait de lui annoncer la baisse de sa facture d’assurance.

— Aucun doute, s’exclame-t-elle tout en sortant le pendentif de son sac à main. Vous le reconnaissez, non ? Vous voyez la façon dont les griffes d’or de la monture enserrent la grande circonférence du cristal ?

— La partie large du brillant s’appelle le rondis, rectifie Bogaert.

— Ah ? Si cela peut vous faire plaisir. Si rondis l’on doit dire, rondis je dirai donc ! »

Si cet impromptu avait été lancé par Lauren, il l’aurait diverti… Son pincement de lèvres un peu penaud encourage son interlocutrice à récidiver :

« J’ai remarqué, dès qu’on me l’a offert, que les serres autour du rondis – le mot semble lui emplir la bouche comme une couque trop gonflée – n’étaient pas toutes exactement de la même taille, sans doute pour donner un aspect artisanal un peu rustique. Il y avait en particulier une griffe de métal beaucoup plus courte que les autres. Le cristal posé sur ma coiffeuse présentait aussi cette anomalie. Il s’agit bien du même cœur-de-gloire.

— Et comment expliquez-vous que cet objet soit passé de la poubelle du Spiegelrei à votre domicile ?

— Je n’en sais rien, mais je dois vous avouer que cela m’a fait un peu peur de le voir ressurgir ainsi. Je me suis mise à douter de moi. Est-ce que je l’avais vraiment jeté, ou est-ce que j’avais cru le faire ? C’était une situation très déstabilisante. Un de ces moments où l’on se demande soudain si l’on a encore toute sa tête. Alors, j’ai saisi ce pendentif, avec tout le dégoût et toutes les précautions que vous imaginez, et je l’ai balancé dans la poubelle de la cuisine. La femme de ménage l’a vidée le soir dans la cour de l’immeuble avant de s’en aller. »

Sourire masqué de l’antiquaire : il ne peut évidemment concevoir qu’une dame si apprêtée mène elle-même ses poubelles à la rue. Il y a là une impossibilité majeure, comme de se figurer la reine d’Angleterre remontant à Buckingham avec à la main son cabas à provisions, le poireau dans le vent et la queue de hareng en bataille. L’espace d’un instant, il imagine quand même sa splendide visiteuse colportant ses déchets, le nez pincé et la lèvre en chiffonnade. Juste pour le plaisir du fantasme…

« Vous me croirez ou pas, monsieur Bogaert, poursuit-elle, mais le lendemain matin, il était à nouveau sagement à m’attendre sur la coiffeuse ! Tel que je vous le montre à présent. Impeccable...

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