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Le Coeur et la Plume

De
39 pages

" Lucas est un jeune messager dont l’univers se résume au pigeonnier dans lequel il vit et travaille, et à la forêt dans laquelle il s’évade. Avec l’aide d’une mystérieuse amie, Lucas tente d’écrire un roman mais il s’aperçoit rapidement que son subconscient utilise son histoire pour évacuer ses frustrations, au détriment des personnages avec lesquels il se lie d’amitié. "

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Le Cœur et la Plume

 

Morgane Marolleau

A ma Didi chérie.

Copyright © 2016 Les éditions Ganou

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

ISBN : 978-2-9541997-9-5

 

CHAPITRE UN: LA PAGE BLANCHE.

Devant son bureau en acajou, Lucas se penchait en vain sur sa feuille de parchemin, sa grande plume blanche à la main, son encrier noir ouvert sur sa droite, la pointe de la plume sur le papier vierge, attendant inexorablement une muse désespérément absente.

La bougie parfumée jouait avec les ombres et le regard du jeune écrivain se perdait dans des rêves sans queues ni têtes qu’il ne pouvait ni écrire ni rappeler mais dont le vide après leur départ marquait cruellement son esprit prisonnier.

Déposant avec un soupir accablé sa plume dans l’encrier, Lucas se mordit la lèvre de dépit. Il n’y arriverait jamais !

Il se releva, rangea sa chaise branlante sous le bureau, chaussa ses bottes de cuir noir les faisant monter sur son pantalon de velours marron ; il glissa une dague dans sa botte droite et trois couteaux de jet dans sa botte gauche. Il ferma le col dentelé de sa chemise d’un blanc immaculé, remis son sceau d’argent à son annulaire, passa sa cape noire et coiffa son chapeau aux plumes colorées.

Paré, il sortit de sa petite chambre sous les combles et descendit dans le pigeonnier. Les volatiles piaillaient à vous briser les tympans, Lucas en prit un, roula une bague de laine rouge à sa patte et le lança par la petite fenêtre qui ne laissait entrer que l’épais silence de la nuit et l’obscurité de la forêt.

Il sortit, resserrant un peu son col pour protéger son cou de la brise nocturne.

Les marches de pierre mouillées de mousse glissaient sous ses pieds agiles. La mélodie de la rivière lui était portée par la brise qui courait dans les feuillages.

Après une courte course sur l’humus, le jeune homme parvint à la rivière, son regard chercha avec frénésie une ombre parmi les ombres sans la trouver. Reprenant son souffle, Lucas s’assit sur une pierre que la rivière frôlait et regarda, comme hypnotisé, l’eau qui clapotait entre les cailloux et caressait tendrement les rives boisées.

Absorbé par les mouvements fluides du bras d’une déesse antique, il ne l’entendit pas venir. Ombre parmi les ombres, elle approchait en silence pour ne pas le troubler.

Quand il revint à lui, Lucas perçut sa respiration calme et quasi imperceptible. Il se tourna vers elle et croisa son regard doré.

« Bonsoir, murmura-t-il. Je t’attendais.

Je sais, sourit l’Ombre.
Je n’arrive toujours pas à écrire. La page blanche reste blanche et l’encre sèche dans l’encrier.
Je sais.
J’ai la tête pleine d’images et de couleurs, de gens et de tirades mais rien ne se suit, tout s’enchaîne sans logique, je n’arrive même pas à trouver un mot pour commencer, à choisir un personnage pour m’accompagner, à assembler des images pour former un monde cohérent.
Je sais.
Je ne sais pas comment m’y prendre, je me perds dans ma propre tête quand je cherche une idée, il y a trop d’images, de musiques, de personnages, trop de couleurs et tout cela danse une farandole que je n’arrive pas à suivre.
Essaie d’entrer dans la farandole. Prends l’une des ombres de ton imagination par la main et tisse-lui une toile de rêves.
Je n’y arriverai jamais.
C’est ce que tu crois. Ferme les yeux et concentre-toi. Lucas voila ses yeux noisette et s’enfonça dans les méandres de son esprit, oubliant l’eau frémissante, la brise dans les plumes grises, beiges et rouges de son chapeau noir, la caresse sur sa joue de ses boucles d’un blond cendré un peu terne, et le silence épais des arbres qui le toisaient. Les images tournoyaient, les couleurs se mélangeaient, les avatars riaient, les rêves se chevauchaient et l’ombre l’épiait, concentre-toi, répéta-elle, concentre-toi. Ce murmure lui paraissait si lointain… Lucas fronça les sourcils, tout allait si vite… entre dans la farandole, murmura la voix de l’ombre dans l’autre monde. Le jeune homme tendit la main, fermant ses doigts tremblant sur le vide ou une brume colorait qui aussitôt s’évaporait.
Je n’y arrive pas… souffla-t-il les mâchoires crispées… ses bras se tendaient vers ses rêves virevoltants, embrassant le vide, les ténèbres et son angoisse jusqu’à ce qu’une jeune fille qu’il prit pour une amazone lui sourit. Lucas passa une main autour de sa taille et alors tout tourna autour de lui, si vite, si vite… des images, des couleurs, des rires, des larmes, des visages, des odeurs, des sourires, des charmes… si vite, si vite… les musiques de la vie comme une douce mélodie qui l’emportait dans un tourbillon à l’infini… si vite, si vite… des flashs, des personnages, des batailles, des cris, des crashs, des voilages, des retrouvailles, des envies… si vite, encore plus vite… les parfums, les noms, les êtres, les colères, les chagrins, les ombres, les fêtes…et la rivière… il avait lâché prise. C’était si… haleta-t-il, sa tête près de l’ombre.
Je sais, murmura l’ombre caressant sa joue et ses boucles blondes.
Mais j’ai lâché prise… ça allait si vite.
Je sais.
Je vais pouvoir écrire maintenant ?
Peut-être… Tu as ouvert ton âme à ces ombres comme tu l’as fait pour moi, elles reviendront peut-être guider ta plume.
Mais toi, pourquoi tu n’es pas venue guider ma plume ?
Et, à ton avis, qu’est-ce que je fais là ?
Tu m’aides… à guider ma plume…
Le travail doit venir de toi, sourit l’ombre, et personne ne peut le faire à ta place. On peut juste t’y aider.
Mais pourquoi est-ce si dur d’écrire ?
Ce n’est pas écrire qui est difficile mais réfléchir. Tu n’écris pas pour être lu mais pour mettre de l’ordre dans tes idées, coucher ton âme sur le papier pour ainsi mieux pouvoir la comprendre, la dissocier de ton être pour mieux te la réapproprier ; tu as quelque chose à dire, tu veux apprendre à te connaître, grandir et te bâtir seul, et la vérité est toujours plus difficile à cerner et à raconter que la pure fantaisie. Maintenant dors, Lucas, tu verras, dans tes rêves tu te trouveras… »

La voix de l’ombre s’évanouit dans un soupir, les paupières de Lucas se fermèrent, son esprit s’envola dans les brumes d’un monde lointain, une Avalon mystérieuse.

CHAPITRE DEUX: LABYRINTHE ET FARANDOLE.

Le paysage était blanc, entièrement blanc. Il n’y avait ni sol, ni horizon, ni ciel, seulement du blanc, lumineux et mouvant. Le jeune homme tenta de bouger mais il fut bien incapable de dire s’il avait réussi ou non.

Soudain, dans des éclats de rire, la farandole déboula dans ce blanc étincelant. Les couleurs, les mélodies, les odeurs, les vies, les visages, les histoires, les rivages, les couloirs… si vite, si vite… il tendit la main en vain, nulle matière n’effleurait le bout de ses doigts, nulle sensation ne parvenait à sa main jusqu’à ce qu’il réussisse à saisir dans ses doigts le fin ruban qui cerclait la taille d’une danseuse ; l’amazone lui souriait. Ils tournèrent deux ou trois fois puis la farandole s’évanouit dans un dernier éclat de rire, le laissant seul face à lui-même à l’entrée d’un labyrinthe.

« Qui es-tu ? demanda Lucas à cet inconnu qui n’était autre que son reflet.

Mais je suis toi, Lucas du Colombier. Et tu es moi.
Justement, qui suis-je ?
Ah, ah, le reflet sourit, cherche-toi et tu te trouveras. Puis, le jeune homme se retourna et entra dans le labyrinthe.
Mais… Attends !… Où vas-tu ?! … Attends-moi ! »

Lucas s’engouffra à la suite de son ombre dans le dédale noir à la gueule béante. Une petite luciole le guidait, petit point qui enflait et se contractait spasmodiquement dans le noir profond du lieu.

Puis la luciole se changea en jeune fille, d’abord vague silhouette, puis les traits se précisèrent et l’amazone de la farandole se tint devant Lucas.

« Suis-moi »

Lucas courut vers la jeune fille, ses doigts frôlant sa tunique de lin, et tous deux furent projetés dans son monde.

Un désert brûlant courait sur l’horizon, un petit village de pierres blanches s’accoudait à une dune en contrebas dans une vaine quête d’ombre et de fraîcheur.

La jeune fille lui fit signe de se taire et dévala la pente en courant vers le village.

Les rues pavées étaient bordées de passages surélevés en pierres puis de maisons aux façades sculptées et travaillées. Le soleil faisait étinceler les figures des Pénates immaculées. Les toits de tuiles rouges couvraient le village d’un manteau éblouissant de sang ruisselant.

Les pavés couraient sous ses pieds alors que Lucas suivait la belle demoiselle à l’épaisse crinière d’or, foulant le sol à grandes enjambées.

Le rêveur suivait des yeux le balancement des hanches rondes de son guide sous la longue chemise de lin blanc qui lui battait les chevilles, maintenue par deux ceintures de cuir, l’une sous sa poitrine opulente, l’autre sur ses hanches généreuses, soulignant un bas-ventre rond.

Ils arrivèrent devant une scène de Vénus alanguie dans le cœur d’une rose épanouie et largement éclose, autour de laquelle les trois Grâces et les sept Muses dansaient au son de la lyre d’Apollon, éphèbe égrainant les notes sur les rayons du soleil, adossé au pied d’un olivier. La jeune hallucination s’arrêta, parée d’une lanière de cuir retenant sa lourde chevelure sur le devant du front, de bracelets tressés aux chevilles et d’un...