Le colporteur

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296303478
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Le Colporteur

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Chez le même éditeur en pnmaIre. en pnmaIre.

Le cahier rouge de Lisa Mabelle Collectif - Nouvelles noires écrites Juin 1994. La vengeance de la Joconde Collectif - Nouvelles noires écrites Juin 1994.
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Gallimard.

N.R.F.

Port de Noisy Roman, 1988.
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L'Âge d'Homme

Un certain Walk-Man Roman, Prix Prométhée 1983. Introduction à la sociophonologie, Musical Essai canularesque, 1985. Le Trèfle à quat'feuilles Roman, 1987. Les Avatars de Guillaume Roman, 1994.

l'Homme

@ L'Harmattan, 1995 Isbn: 2-7384-3298-0

Dominique LEMAIRE

Le Colporteur

Éditions L I Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

sur l'initiative
PAROLE» ,

de l'association

«

LE GESTE A LA

avec la collaboration des villes de LIMOGES (Haute-Vienne), SAINT-QUENTIN (Aisne), LILLEBONNE (Seine-MaritimeL RENNES (Ille-etVilaine), SOTTEVILLE-LES-ROUEN (SeineMaritime), NOUMÉA (Nouvelle-Calédonie), SAINT -QUENTIN-ENYVELINES (Yvelines), CHARLEVILLE-MÉZIÈRES (ArdennesL FLORANGE (Moselle), ANCENIS (LoireAtlantiqueL COUERON (Loire-AtlantiqueL DAMGAN (Morbihan), MOIRANS-ENMONTAGNE (Jura). Remerciements aux Directions régionales des affaires culturelles de Picardie, Bretagne, Limousin, Normandie, Pays de Loire, ChampagneArdennes, Franche-Comté, Lorraine, et à la Délégation aux affaires culturelles en NouvelleCalédonie.

Le Geste a la Parole, association régie par la loi de 1901, se propose d'œuvrer à la promotion de l'expression écrite et à son application aux domaines du spectacle vivant, de l'image et de la formation. Contact: Maison des Associations, 35-37 avenue de la Résistance, 93100 Montreuil-sous-Bois.

INVITATION

AU VOYAGE

Il a mis de l'encre dans son stylo et de l'essence dans sa voiture. Il est parti sur un coup de téléphone. Un ami - une connaissance - l'avait appelé d'une banlieue voisine ou d'une ville lointaine. Il a roulé jusqu'aux bistrots, aux écoles, aux marchés. Il a posé sa valise dans d'étranges maisons où personne ne dormait et que l'on signalait de quelques lettres collées les unes aux autres. C.A.C. - centre d'action culturelle -, C.D.C. centre de développement culturel -, S.M.J. - service municipal de la jeunesse -, centre socioculturel ou culturello-social, - allez savoir -, maison de quartier des D.S.Q. - développement social des quartiers -, des D.5.V. - développement social urbain -. Il a plongé dans les Z.E.P. des Z.U.P. et des Z.A.C. à l'appel des D.R.A.C. et de la D.LV., le plus souvent dans un monde où l'écrit tend à se réduire à quelques initiales gestionnaires. Un monde de lettres où la parole s'affole et cogne aux barres des cités sans prendre le temps de s'écrire. Vn monde sans histoires dont on ne sait que les
« affaires» et les faits divers dans les journaux.

C'était au temps de la fin de l'Histoire, la fin des histoires, disaient ceux qui savent regarder le monde et vendre leur regard aux aveugles que nous sommes. Circulez, il n'y a rien à voir. Rien d'autre que ce que nous vous montrons du doigt. Et comme dans le proverbe chinois, lorsque le sage montre la montagne, le fou regarde le doigt. 7

Il était fatigué des mots toujours redits des radios bavardes et des récits sempiternels des faits divers qui se répètent. Il était fatigué aussi du miroir de sa salle de bains qui, chaque matin et chaque soir, s'obstinait à lui renvoyer la même histoire immobile, l'histoire de son nombril. Il se sentait à l'étroit dans ses rêves et ne se croyait pas encore arrivé à l'âge où rêver n'est plus de mise. Il aimait raconter des histoires et peinait chaque jour à s'en inventer de nouvelles qu'il ne connaissait pas. Il était un peu fou et craignait, un jour, de ne plus l'être suffisamment. Il a mis de l'encre dans son stylo et de l'essence dans sa voiture. Il est parti. Il était aussi comédien. On l'a vu sur les marchés, dans les salles de classe des écoles et les halls des théâtres, déguisé en camelot de rue, costume trois-pièces à pattes d'éléphant et cravate assortie sur la chemise blanche. Entre le marchand de légumes et le déballage de chaussures, derrière le bureau du maître ou sous les projecteurs du théâtre, il vociférait comme un vrai posticheur du trottoir, posticheur à la montre, casseur de vaisselle. Casseur de littérature et soldeur de mots. - Toute la littérature est là, disait-il, tout ce qui s'écrit, s'est écrit et s'écrira tient dans ma petite valise! Et si je mens, que le plus costaud de la classe, le plus méchant du marché, le plus violent de l'assistance me colle une claque ici et une claque là ! Deux claques si je mens... ! Alors, de sa petite valise bleue, il sortait avec soin un minuscule dictionnaire qu'il brandissait comme un soldat son fusil, comme un curé le Saint-Sacrement. - Tout est là ! Tous les mots, toutes les lettres! Tout le roman français en pièces détachées... à remonter vous-même! A la lettre «E» vous trouverez l'Être, à la lettre «N », le Néant. Vous 8

prenez l'Être, vous prenez le Néant, et voilà le travail! On le regardait comme on regarde les fous, avec l'envie de rire retenue par la peur de rire. Comme un château de cartes, il prétendait mettre à bas quatre siècles de littérature et mélangeait scandaleusement les œuvres les plus unanimement reconnues et les productions les plus unanimement décriées. Montaigne, Diderot et le père Hugo avoisinaient dans sa bouche avec les téléfilms les plus usés et les romans de circonstance des stars du show-business.
« -- A la lettre «J », vous trouverez J. A la lettre R », vous trouverez R. Vous prenez J, vous

prenez R, et ne me faites pas croire que vous n'êtes pas capables d'écrire vous-même un épisode de Dallas! vitupérait le marchand devant les gamins hilares d'avoir compris la plaisanterie avant leurs professeurs et leurs parents. Plus tard, il tirait de sa valise un dictionnaire de rimes où Verlaine côtoyait les poètes du Top 50, un gros livre blanc à couverture riche de cuir, un crayon et une gomme. Tout le roman, toute la poésie étaient là, en vrac sur la table du maître, sous les projecteurs du théâtre, au milieu des trognons de choux-fleurs du marchand de

légumes. Cela s'appelait

«

La littérature en Kit» et

le camelot distribuait à qui voulait des échantillons gratuits de culture universelle: un petit morceau de papier blanc, un bout de gomme, un minuscule crayon, quelques rimes et quelques mots.

-

« Le Rouge

et le Noir », ça vous dirait,

madame? On avait bien ri. On aurait pu en rester là, mais l'écrivain public ne pouvait s'y résoudre. Abattre les idoles, mitrailler les dieux, railler la prétention des intellectuels, attaquer à la roquette les 9

institutions les plus respectables et balayer d'un jeu de mots approximatif l'œuvre de toute une vie est à la portée du premier démagogue venu déguisé en comique. C'est un peu facile. Facile et dangereux. L'histoire récente nous a appris qu'à chaque statue déboulonnée correspond un socle vide où personne ne peut prévoir quel vent va se mettre à souffler. Si l'on n'y prend pas garde, c'est dans la vitrine du voisin que finissent les pierres des murs enfin abattus. Alors, derrière la petite table du comédien, l'écrivain public a desserré sa cravate de camelot. Le spectacle est terminé, c'est à présent que commence le travail. Viennent les indignés:
-

Comment,

monsieur,

à une époque où les

enfants ne savent plus lire, osez-vous débiter de semblables discours? Les inquiets: - Alors, pour vous, la littérature se réduirait à quelques mots mis bout à bout? Les confiants de la vieille école: - Il a raison. On l'apprenait autrefois. Un sujet, un verbe et un complément font une phrase, les phrases font des paragraphes et les paragraphes des livres.. . Les vindicatifs: - Et le talent, monsieur, où est-il, le talent, dans votre affaire? On cherche
«

dans le dictionnaire.

On trouve...

:

Talent, monnaie d'or de valeur variable selon le temps et les lieux... »
L'écrivain en convient. On peut estimer un livre au nombre d'exemplaires vendus et à l'argent qu'il a rapporté à son auteur. Ce critère n'est pas plus stupide qu'un autre et possède le mérite de la clarté. L'écrivain l'accepte, mais voilà 10

qu'il ne convient plus à présent à son détracteur qui parle de génie. On cherche. On trouve la naissance, la race et la famille... Voilà qui convient encore moins au petit groupe assemblé autour de la banderole de l'écrivain. Qu'est-ce qu'un livre? La question est tombée, la grande question dans les trognons de choux-fleurs, sur la table du maître et dans le hall du théâtre. Le moment est venu de revenir à des choses simples. Ne parlons pas de livres, d'édition ni de critique et encore moins de génie ou de talent. Parlons tout simplement de textes. Ou mieux, d'histoires. Sur ce point, l'écrivain public est formel. Les histoires sont partout. Dans les rues, dans nos têtes, dans la tête de nos voisins et le paysage qui s'encadre par la fenêtre. Dans le dictionnaire sont les mots qui permettent de dire et de fixer les histoires. Les histoires sont partout et n'attendent qu'une volonté. - Dites-moi vos vies, vos rêves, vos amis et le monde qui vous entoure, dit alors l'écrivain public, mentez-moi. Prenez un homme, une femme, qui vous voudrez, et conduisez-le où vous ne savez pas encore. Avancez sans crainte sous le masque de la fiction. Ce ne sont que des fables. Il était une fois quoi? Alors les lèvres se serrent, les paroles se taisent. Chacun sait, au milieu des trognons de chouxfleurs, là, sur la place du marché, la somme de vérité que cachent les fictions des conteurs.

Chacun à sa manière essaie d'éviter le piège.

«

On

ne sait pas... On n'a rien à dire... Nous, on n'est pas allé à l'école Faudrait tout de même pas dire n'importe quoi... Moi, de toute manière, je ne lis jamais... »

11

Alors commence le vrai travail de l'écrivain public. Pendant une semaine, il restera dans la ville. Il ira dans les cafés, les écoles, les foyers de personnes âgées et accostera les passants dans la rue. Armé d'un stylo et d'un petit carnet, il répétera la même prière simple: «Racontez-moi des histoires». On parlera d'abord de soi, c'est le plus facile, croit-on; on parlera comme on parle à un journaliste, un peu flatté d'avoir rencontré une oreille que tout intéresse puisqu'elle ne cherche rien en particulier. On dira les voisins, la ville et le monde comme il va, comme on le voit. On a des idées sur tout, dès que la confiance est installée. Enfin, au détour d'une phrase surgira une question, une question toute bête, anodine, à laquelle on ne trouve pas de réponse, une faille dans le quotidien où pourra naître une histoire. Petit à petit, mot à mot, l'écrivain public recherche le chemin des imaginaires oubliés, le chemin du temps où l'on savait encore dire: «Je serais dans la jungle et tu serais un lion ». Parce qu'il importe de savoir ce que l'on ferait dans la jungle face à un lion, surtout s'il y a de grandes chances pour que l'occasion ne s'en présente jamais. Raconter une histoire n'est pas vivre en dehors du monde. Oser une histoire, c'est s'essayer au monde entier. L'écrivain public a mis de l'encre dans son stylo et de l'essence dans sa voiture. Il a écouté dans les rues, les écoles et les bistrots les paroles d'amis de passage dont il oubliera le nom et le visage. La nuit, de préférence, il a vidé son stylo sur les feuilles de papier blanc. Dans sa chambre d'hôtel, le cliquetis de son clavier empêchait le voisin de dormir. Tant pis. Avec les mots du dictionnaire du camelot, et parfois quelques autres ramassés dans les caniveaux, il a essayé de raconter les histoires qu'on lui avait soufflées. Ce sont de vieilles histoires connues qu'on croyait avoir oubliées, 12

histoires d'enfants ou de vieillards, de la ville, de la campagne, histoires de vies cachées sous le masque de la fable.
« On serait des écrivains

et ce ne serait pas très

grave...

»

13

LIMOGES

Organisateur: L'arbre à Calvados, Limoges, 1992, dans le cadre du festival «Même les nuages s'en

souviendront.

»

Il pleut sur Limoges. Dans le jardin de l'évêché, un petit groupe de personnes cherche un peu d'abri sous les arbres. Une femme et un enfant portent de grandes boîtes à violoncelle. Le concert devrait avoir lieu au «Temple d'Amour ». Hélas, personne à Limoges ne connaît le «Temple d'Amour», hormis les organisateurs du festival qui on donné ce nom au kiosque au milieu des massifs. Joli délit de schizophrénie poétique. Les jardins sont déserts sous la pluie, la soirée finira chez le papa du petit violoncelliste, entre amis. Musique et. champagne à la bonne franquette. L'écrivain public était là. Il bruine sur le marché. Un homme s'est arrêté devant la table du camelot littéraire. Il y a trois jours de cela, on lui a volé son parapluie. Il y tenait, le vieux, à son parapluie et vitupère la jeunesse. Et justement, la voilà qui arrive, la jeunesse. Ils s'attroupent à trois ou quatre autour du vieux et parlent de l'anarchie avec des mots que l'écrivain public n'avait pas entendus depuis quinze ans. Vivre pour vivre et non pour gagner. Ils causent du respect qu'on doit à l'homme et de leur mépris pour les signes de sa condition. Ils
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parlent avec le vieux parce que le vieux est aussi un homme. En retard, la province française, ou en avance d'une mode sur les Parisiens? Rue des Bouchers, il n'y a plus de bouchers. Rien que des boucheries vides. L'écrivain public s'interroge. Les enfants d'un collège lui livrent une proposition d'explication. Sombre histoire sanguinolente, mais finalement pas plus horrible que celle du bon saint Nicolas et des trois petits enfants. Il pleut à dix kilomètres de Limoges, sur l'esplanade de la bibliothèque de quartier, deux jeunes Asiatiques se battent pour l'honneur d'une mère. Entourée de badauds, toute la bande assiste au spectacle. L'écrivain dissuade une dame d'appeler la police. Mieux vaut un nez qui saigne qu'une trentaine de matraques dans la cité. Et tant pis pour la scène de genre... A sept heures sonnantes, centre ville, les rues piétonnes de Limoges se vident, qu'il pleuve ou qu'il fasse soleil. «Vous avez remarqué que les boutiques semblent plus pleines quand les rues sont vides», glisse un monsieur à l'oreille de l'écrivain public. Non, il n'avait pas vraiment remarqué. Il va y penser...

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RUE DES BOUCHERS
Le soleil brille pour tout le monde..., c'est une formule. Une de ces formules un peu faciles et un peu bêtes qu'on énonce sans y penser pour dire que tout le monde, quoi qu'on veuille, respire le même air, quelques mots pour essayer de croire que les apparences sont trompeuses. On dit ça sans penser à ce qu'on dit, comme on fait généralement quand on dit quelque chose de très vrai. Et quand il pleut, alors? Est-ce qu'il pleut pour tout le monde? Rien n'est moins certain. Surtout quand il n'y a personne sous la pluie. Ce soir-là, quand commence cette histoire, les lampadaires n'éclairent que la nuit. Ils sont là, plantés le long des rues, droits et fidèles au poste, un peu stupides aussi de se fatiguer à jeter sur rien leur lumière jaunâtre. Ce soir, personne. La ville est déserte sous son halo mouillé. De Baubreuil au tribunal par la rue Monte-à-Regret, du Ponticaud au centre Saint-Martial, la campagne cachée a pris possession de la cité. Bruissement de l'eau sur les feuilles des arbres, lente succion de la terre sous les flaques, oiseaux tais eux sous l'averse, on dirait que le temps retient un souffle ancien, le souffle des légendes, le vent des rêves éveillés. Ce soir, Limoges dort, plus forêt que les forêts qui la cernent. L'ombre des marronniers sous l'éclairage public est plus profonde et mystérieuse que celle de l'arbre à Calvados du château de Ligneul. Limoges déserte s'est réfugiée dans ses maisons de 17

pierre. Pas une voiture dans les rues, pas un chat, pas une âme. Juste l'âme de la ville, sans laquelle aucune histoire ne serait possible, sans laquelle rien, jamais, ne peut advenir. Au commencement, c'est un claquement de pas dans les galeries du centre commercial SaintMartial. Le pas d'un homme, le pas d'une femme, il est trop tôt pour le dire. Ce n'est pour l'heure que le claquement métronome d'un pas qui se cherche, un battement régulier et sonore que le silence amplifie. Les vitrines éclairées débordent de machines, de vêtements, de vaisselles et d'objets incongrus. Elles semblent plus pleines encore que d'habitude dans le silence et l'absence, pleines de riens, de fausses vies, de simulacres de plaisirs, d'envies d'envie, de désirs de désir. Le claquement solitaire des pas emplit chaque boutique de son battement sec. Plus l'homme s'absente et plus les objets envahissent le monde. La solitude est lourde de toutes les choses inutiles qu'elle invente et traîne à ses basques. C'est donc le pas d'un homme. Le pas d'un homme seul dans un centre commercial déserté, comme si tout le monde l'avait fui en oubliant d'éteindre les lumières. C'est le pas d'un homme jeune. On pourrait dire d'un jeune homme. Il vient de nulle part, des Portes Ferrées au nom de prison, de la Bastide ou de Baubreuil. Il a émergé là, en plein centre ville, comme surgi de terre par un souterrain ancien et secret qui relie malgré tout ceux qui survivent au ban des villes à ceux qui dorment à l'ombre des maisons de pierre du centre. C'est le pas d'un jeune homme, presque un adolescent, qui marche droit devant lui, sans hésitation. Et pourtant, il ne sait pas où il va. Il s'en moque. Il ne cherche pas à le savoir, le jeune homme. A dire vrai, il préfère ne pas le savoir. 18

Chaque fois qu'il a voulu marcher dans une direction précise, chaque fois qu'il a décidé d'aller ici ou là, il a toujours abouti au même endroit: devant une porte close. Cela lui est arrivé en vrai. Trois ou quatre fois. Peut-être seulement deux, peu importe. On pourrait penser que c'est peu, mais cela lui semble beaucoup dans. sa jeune vie. Deux portes qui se ferment à un nez de dix-sept ans, c'est l'horizon tout entier qui se tend et se bouche. «Jamais deux sans trois», répète sa jeunesse comme disent les vieux. Des vieux, il a appris le pire et retenu les désillusions. Et vogue la galère. Alors, ce soir, il marche. Il marche tout droit, quitte Saint-Martial et descend vers la gare et le Champ-de-Juillet. Il ne cherche rien ni personne, et cela tombe très bien car il n'y a rien, ni personne, pas même une silhouette, sentinelle salariée de l'amour plantée au pied d'un arbre. Il marche parce qu'il veut vivre et qu'il est trop jeune encore pour avoir appris comment, petit à petit, lâchement, on apprend à vivre immobile. Le ciel au-dessus de sa tête ressemble à sa vie. Il pousse inlassablement ses lourdes nuées gorgées d'eau. La bruine suit l'averse qui précède la pluie. Plus ça change, et plus c'est pareil. Ce n'est pas la catastrophe climatique, le cataclysme naturel ni le déchaînement des éléments. C'est une pluie ancienne comme le monde, sans passion. La pluie comme à Ostende et comme à Brest. Ce n'est pas le désespoir, c'est tout simplement l'espoir qui s'est fait la malle. Ce n'est pas tragique, c'est ennuyeux. Alors, pour se désennuyer un peu, le jeune homme suit ses pas le long des rues indifférentes. Par les fenêtres des maisons montent de temps à autre des clameurs et des cris, des bravos et des sifflets. Ces clameurs humaines ne le concernent pas. Le monde vit sa vie dans le cadre précis des 19

écrans d'où rien ne déborde, une vie d'images et de passions tamisées en six cent vingt-quatre lignes. C'est un peuple qu'on assassine, une ville qu'on pilonne au bord d'une mer trop bleue, c'est une équipe de foot ou de basket en finale d'on ne sait quoi. Ce sont toujours les mêmes cris, les mêmes émotions calibrées de ceux qui prennent pour la vie les images de la mort des autres, de ceux qui confondent les images et l'imaginaire. Cris de joie, cris de douleur, c'est tout un. Mensonge et compagnie. Le jeune homme ne croit plus aux images qui masquent sa vie, aux mots qu'on lui serine aux oreilles. Il ne croit qu'à ce qu'il sent. Et ce soir, il sent l'humidité transpercer son blouson de toile. Il a peur. Peur de pourrir. Peur de pourrir sur pied avant d'avoir mûri. Il frissonne et s'arrête devant la cathédrale. Quelque chose lui dit qu'il n'est pas seul. Il le sent. C'est un chant grave qu'accompagne le bruissement du vent dans les feuilles. Cela vient de quelque part du côté du jardin, derrière la cathédrale. Puisqu'il n'a nulle part où aller, le jeune homme marche vers la musIque. C'est un enfant. Un enfant assis sous la gloriette du jardin botanique. Il serre une caisse de bois entre ses deux jambes et en frotte le ventre du bout d'un archet de crin. C'est un enfant qui joue du violoncelle. C'est extraordinaire, quand on y pense, cette musique qui naît de quatre cordes tendues sur une caisse de bois. Et justement, le jeune homme y pense. Il ne croit pas aux miracles et encore moins aux messes noires qu'on pratique les nuits de pleine lune du côté de la chapelle de Volerie, il ne croit pas en grand-chose et pourtant, il doit bien reconnaître qu'un enfant qui joue du violoncelle un soir saturé d'eau dans un jardin désert, ça a quelque chose de magique. C'est 20

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