Le contestant ou un pasteur chez les carmélites

De
Publié par

Les meilleures idées, lorsqu'elles dépersonnalisent, lorsqu'elles déshumanisent, lorsqu'elles établissent la dictature d'un pouvoir : pouvoir politique, idéologie, religion, fortune, amour, doivent être combattues et désarmées, ou anéanties lorsqu'elles sont un danger pour les libertés humaines, afin qu'elles ne soient plus un obstacle à la rencontre de l'homme avec lui-même, et de l'homme avec son semblable. Le régime Kalawala d'obédience socialiste scientifique est une parodie, une bourgeoisie qui de camoufle sous la peau du socialisme. Tels sont les thèmes romancés par l'auteur dans cet ouvrage.
Publié le : vendredi 1 septembre 2006
Lecture(s) : 40
EAN13 : 9782296154056
Nombre de pages : 254
Prix de location à la page : 0,0121€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

Le Contestant ou un pasteur chez les Carmélites

Du même auteur Systèmes, théories et méthodes 1 - Des poétiques antiques à la 2003. Systèmes, théories et méthodes 2 - Des nouvelles critiques L'Harmattan,2003. comparés en critique littéraire, critique moderne, L'Harmattan, comparés en critique littéraire,

à l'éclectisme

négro-africain,
(novembreguillotinée,

Les derniers massacres du Congo-Brazzaville décembre 1998), L'Harmattan, 1999. La destruction de Brazzaville L'Harmattan, 1999. Cantate de l'ouvrier, ou La démocratie 1998. antiques 1993. 1992.

L'Harmattan,

Enfers et paradis des littératures nègres, H. Champion, 1996. Les littératures de l'exil, L'Harmattan, L'Harmattan,

aux littératures

L 'Homme-aux-pataugas,

Lettre à la nation africaine: pour que s'impose l 'humanisme nègre, Fondation du prix mondial de la paix, 1986. Trân-Minh Tiêt et le social-humanisme du prix mondial de la paix, 1985. Et l 'homme 1983. triompha, Fondation des peuples, Fondation de la paix,

du prix mondial

Les exilés de la forêt vierge ou Le grand complot, L'Harmattan, 1981. Introduction à l'étude du roman française, NEAS, 1980. Introduction Le Français à la littérature négro-africain de langue

noire, CLE, 1979.

en Afrique Noire, Bordas, 1973.

L'âme bleue, CLE, 1971. En quête de la liberté, CLE, 1970.

Jean-Pierre MAKOUTA-MBOUKOU

Le Contestant ou un pasteur chez les Carmélites

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

75005 Paris

L'Harmattan

Italia

KOnyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

Via Degli Artisti, 15 10 124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

- ROC

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1<Œwanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01204-3 EAN: 9782296012042

AVANT-PROPOS Les meilleures idées, lorsqu'elles dépersonnalisent, lorsqu'elles déshumanisent, lorsqu'elles établissent la dictature d'un pouvoir: pouvoir politique, idéologie, religion, fortune, amour, doivent être combattues et désarmées, ou anéanties lorsqu'elles sont un danger pour les libertés humaines, afin qu'elles ne soient plus un obstacle à la rencontre de l'homme avec lui-même, et de l'homme avec son semblable. L'étiquette suffit-elle à changer la mentalité d'un peuple? Suffit-il de débaptiser une montagne pour qu'à la place des roches et des ronces qui la recouvrent poussent de l'herbe savoureuse, une forêt dense et des champignons comestibles? Suffit-il de débaptiser une République, d'en changer l'hymne et la couleur de son drapeau pour que son économie soit prospère et que ses habitants soient heureux? Le régin1e Kalawala d'obédience socialiste scientifique est une parodie, une bourgeoisie qui se camoufle sous la peau du socialisme. Mais le Kalawala attend toujours son socialisme, le vrai, celui que l'on vit parce qu'on le construit soi-même, et qui sort de la sueur de son front, celui qui se bâtit, non sur les ossements de l'Humanité mais sur une économie saine et qui enterre la haine et la misère en instaurant la prospérité et la concorde, en laissant à chacun le droit d'adorer le Dieu de son cœur. Tels sont les thèmes que j'ai romancés dans le CONTEST ANT ou un pasteur chez les Carmélites.

PRÉFACE

Il serait vain de vouloir chercher une ressemblance des personnages de ce roman et des personnes vivantes ou ayant vécu. Ils sont purement imaginaires, même si parfois ils offrent des similitudes avec des personnes connues. Le sujet? Je me contenterai de répéter après l'Ecclésiaste qu'il n'y .a rien de nouveau sous le soleil. Le cœur de l'homme est partout toujours identique à lui-même. J'écris pour les vivants. Il n'y a rien de plus beau que de leur présenter la purulence de leurs actions, qui causent la nausée, qui empoisonnent l'atmosphère, et le souffle fétide de leur âme que la haine finit de ronger par lambeaux, afin que la grâce sauve ceux qui y sont destinés: ils comprendront, eux, que l'être humain est sacré, et qu'en lui, quand il meurt, meurt un dieu. Quant au cadre, c'est chose simple: il n'y a de paysages ni climats que je connaisse autant que ceux que mon pays me propose, ou m'a permis de visiter. Je les aime tellement que j'y ai fait vivre les êtres que mon imagination a créés. J'aurais pu les faire naître ailleurs.
L'AUTEUR.

I « Que les liens du cœur sont durs à rompre», soupirat-il? Il s'épongea le front où perlait une sueur froide. Puis il continua: « e'en est fait, la décision est prise. TI faut passer à l'exécution ». Il s'enfonça dans un fauteuil et se mit à sangloter. Les enfants étaient encore à l'école. TIs allaient bientôt arriver; car midi sonnait au commissariat central. « Ils vont bientôt entrer, pensa-t-il; ils vont s'étonner de me voir pleurer, et leur maman, mon épouse, avec eux. Elle sera stupéfaite. Elle va s'imaginer le pire; elle va pleurer à son tour. Elle est très sensible, mon épouse; sa tension va monter! Je donne trop de soucis à cette pauvre femme. Non! retirons-nous. » Et il s'enferma dans son cabinet de travail. Bientôt il entendit la voiture entrer dans la concession. C'était son épouse qui ramenait les enfants. « lis sont heureux, les enfants. Ils n'ont pas encore de problèmes, se dit-il en lui-même. Si je pouvais redevenir un

12

LE

CONTEST ANT

enfant, le demeurer éternellement! » Et il soupira de nouveau. Bientôt la maison grouilla de monde, de ce monde qui était à lui, que Dieu lui avait confié, qu'il était chargé d'élever, de soigner, de nourrir, d'éduquer! Ce petit monde dont il était responsable! Que diraient ces êtres innocents s'ils perçaient en ce moment le mystère qu'il cherchait à dissimuler; le drame qui se déroulait dans son âme? « TI faut que je parle à ma femme! Il faut que j'avoue! (Il hésitait.) Non! reprit-il, j'avouerai dans quatre ans, qual1d nous aurons changé de vie; quand nous aurons oublié! ou plutôt quand nous serons dans l'impossibilité de... » Alors il se mit à vider les rayons, à empiler les livres sur la. table. Sa femme, ne l'ayant trouvé nulle part, vint frapper à la porte du bureau. Personne ne répondit. « Où est mon mari? », demanda-t-elle au domestique. Celui-ci, l'air triste, demeurait muet. Il avait surpris son patron pleurer. Il ne savait pas comment le dire. fi était là, désireux d'éviter à Madame une émotion trop forte: elle était cardiaque. - Où est mon mari ? cria-t-elle en tapant du pied droit sur le sol. - Monsieur est un peu fatigué; il est dans le bureau, dit le domestique. - Dans le bureau? J'ai frappé à la porte du bureau! Personne n'a répondu. Comment l'as-tu trouvé? Est-il triste? Ah! mon Dieu ! Voici plusieurs jours qu'il est morose! Il doit se passer quelque chose dans sa tête. > Et elle se précipita de nouveau vers la porte du bureau; elle se mit à frapper de toutes ses forces et à appeler: c Jean! Jean!

ouvre! .

LE

CONTEST ANT

13

Le professeur Kayilou eut peur pour sa femme. Il ouvrit 1entement, la prit par la main, l'attira dans le bureau, referma la porte à clef, et l'embrassa. Le cœur de la jeune femme battait très fort. Et le professeur Kayilou en fut bien effrayé. - Mais pourquoi n'ouvrais-tu pas? Puis, remarquant ses larmes: mais tu pleures? Pourquoi pleures-tu? et pour~quoi ces livres sont-ils hors des rayons? Callnement le professeur Kayilou dit : « Ça y est, la -décision est prise, nous allons partir! Je quitte momentanément l'Université, je vais me faire pasteur. Je me mets en disponibilité pendant cinq ans. - Pas possible! répondit son épouse, heureuse et rassécénée. Pas possible! se répéta-t-elle pendant longtemps. Elle était heureuse. Son mari lui en parlait depuis longtemps. Ça se réalisait maintenant. « Que Dieu en soit loué! murmura-t-elle. Mais pourquoi pleure-t-il alors? s'interro... ~ea Evelyne! Quitte-t-il le monde à regret? » Kayilou était maître de conférences de philosophie à l'Université. TI venait de soutenir sa thèse d'Etat. Comment -allait-on interpréter sa décision? Comment allait-on l'aetCueillir? Il s'en souciait très peu: son épouse l'approuvait, c'était a'essentiel. Et cependant il pleurait. Pourquoi pleurait-il? « Tant pis! se dit Evelyne, je récupérerai mon mari! » Quelques années plus poussait un soupir! Etait-ce de soulagement ou de regret? Il ne le savait pas trop. Mais il ne cessait de dire: « Que les liens du cœur

...Kayilou tard,

sont difficiles à rompre, quand ils sont sincères.
:souriait.

~

Et il

II Comment ce filet dans lequel ils étaient pris tous les deux avait-il commencé à se tisser? Kayilou repassa dans sa mémoire en souriant, le chemin parcouru avec Myriam. TI lui semblait en ce moment très long. Ils avaient simplement commencé, comme quand les enfants à quatre ou cinq ans commencent à jouer aux parents en disant: « Faisons comme si tu étais le père et moi la mère, et cette poupée notre premier enfant. » Jean Kayilou et Myriam s'étaient rencontrés à Freetown" en Sierra Leone, à une conférence organisée par l'UNESCO sur l'Education. Après ses études d'interprète à Londres, Paris et Anvers, elle fut recrutée par l'Assemblée nationale de Sierra Leone, à la grande déception de son pays. Elle serait peut-êtreencore à Freetown si le hasard n'y avait envoyé le professeur Jean Kayilou que le gouvernement avait nommé, pour la circonstance, ministre plénipotentiaire. Jean était un homme taciturne. TI n'était bavard que pen-

LE CONTEST ANT

15

dant les séances. Myriam, qui était désignée comme interprète pendant la conférence, le remarqua. Elle était tout naturellement attirée vers lui. TIs étaient du même pays. Elle l'avait observé et apprécié lors de ses interventions qui .révélaient toujours un homme mûr, réfléchi et droit. Mais ce qui lui semblait bizarre, c'est qu'en dehors des séances, Jean se mêlait peu à la foule; il se retirait souvent, surtout dans l'après-midi, vers l'Occident. « Cet homme réfléchit beaucoup, se disait-elle; à quoi peut-il bien penser quand il est seul? TI doit être soucieux. Peut-être a-t-il des problèmes de cœur! Voyons! Que pouvons-nous pour l'aider! » - Monsieur le Ministre, dit Myriam en s'approchant de Kayilou, vous avez toujours l'air soucieux. Je vous ai observé depuis le début de la conférence. Avez-vous des problèmes insolubles? Peut-on vous être utile? - Etes-vous médecin, Madame? répliqua Kayilou avec un sourire triste et un peu ironique. - Non! je suis interprète. Mais on peut faire appel à un médecin; il Y en a beaucoup dans la ville. De quoi souffrez-vous? - Ce n'est pas moi! C'est ma femme! Elle est toute -seule en ce moment. Elle est cardiaque. Et je trouve la 'Conférence trop longue; je voudrais déjà être de retour. Myriam était étonnée d'apprendre que le ministre cher~hait un médecin pour une malade absente. Elle en conclut que son interlocuteur lui avait répondu avec ironie. Et cependant elle répliqua, feignant la surprise et l'admiration: - Vous aimez vraiment votre femme? heureuse soitelle! - Oui, je n~ai qu'elle au monde, et j'ai toujours peur

16

LE CONTEST ANT

qu'elle ne me quitte trop tôt. Elle est tellement gentille! Elle m'aime tellement. Et il se rembrunit. Myriam était embarrassée. Elle ne savait pas comment continuer la conversation. Elle se pinça la lèvre de jalousie~ en souriant; d'une jalousie de femme qui se sent refusée, parce que celui à qui elle veut plaire vante sa femme. La femme n'aime pas qu'on loue une autre à ses dépens. Jean Kayilou le comprit. Et comme il était homme à ne jamais vouloir faire de la peine à qui que ce soit, il voulut se rattraper, il interrogea: - Vous n'êtes pas Sierra-Leonaise, si je ne m'abuse? - Myriam se sentit ressusciter dans le cœur du ministre et répondit, ragaillardie: - TI ne suffit pas de savoir que je ne ,suis pas d'icir Si vous avez le flair juste, vous trouverez également d'où je viens. - De l'Afrique centrale, répondit sur-le-champ Kayilou, qui commençait à devenir gai. - Bravo! L'avez-vous trouvé tout seul? Mais l'Afrique centrale est vaste. Vous n'avez plus droit qu'à une réponse. Ou vous gagnez et vous vous libérez; ou vous perdez et vous devenez esclave! Kayilou réfléchit. Elle était trop belle pour une Kalawala, Centrafricaine ou Tchadienne. Non! elle devait être Guinéenne. Elle en avait la forme, la taillé, le teint, le port, etc. Pour sûr elle venait du Bondoura et non de l'Afrique centrale. Alors il lança: « Vous voulez brouiller les cartes?

Votre capita1e est Bo... Non! non! j'allais me tromper.

;>

Je compte de dix à zéro, dit Myriam. Chrono! fit-elle,. et elle se mit à compter: « dix! neuf! huit! sept L.. Kayilou tremblait comme s'il jouait vraiment à un jeu

-

LE

CONTE~T ANT

17

d'un million de francs. Imperturbable, Myriam continuait: c six! cinq! quatre! attention! ajouta-t-elle, trois! deux L.. - Vous êtes une Kalawala! Le Kalawala est une petite République située au cœur de l'Afrique Noire. Elle est à peine plus peuplée qu'une ville moyenne des pays « civilisés ». Une de ses décisions les plus radicales aussitôt l'in... dépendance acquise a été, pour échapper à la puissance envoûtante de la culture occidentale, de renoncer à désigner ses citoyens par un nom en ais ou en ien. Ainsi ils ne s'appelleraient pas Kalawalais ou Kalawaliens, mais Kalawala tout simplement, comme la République; fait unique dans les annales des Républiques du monde, et hautement révolutionnaire. Ainsi Myriam était une Kalawala. Et ce fut un soulagement à son amour naissant quand Jean Kayilou dit: « Vous êtes une Kalawala. » - Ouf! quel soulagement! déclara Myriam! vous l'avez échappé belle. - Si j'avais perdu, quel aurait été mon sort? demanda

Kayilou. TI commençait à s'animer; le jeu lui plaisait visiblement. - Vous avez gagné, répliqua Myriam, à quoi sert-il de vous dire un sort qui ne sera plus jamais le vôtre? - Dites toujours! insista-t-il. Faites comme si j'avais perdu! Comme si j'étais devenu votre esclave! - Méfiez-vous, répondit Myriam, la condition d'esclave n'est pas enviable. - Mais je ne suis pas esclave! je vous demande de faire
comme si j'avais perdu, comme si j'étais esclave; et ditesmoi alors ce qu'aurait été mon sort. Myriam réfléchit. Elle se rappela que le ministre aimait aller s'asseoir sur une haute termitière abandonnée, le soir,

18

LE CONTESTANT

vers cinq heures. « Il doit aimer les couchers de soleil! Cet homme doit être très sensible, très sentimental! C'est une

âme un peu rêveuse.

~

Alors, elle demanda:

- VOUSvoulez vraiment savoir ce qu'aurait été votre sort si vous aviez perdu? - Oui, répondit Kayilou, sans hésiter. - Eh! bien, venez demain au coucher du soleil, sur le rocher, à la pointe de la presqu'île, et vous l'apprendrez.

III La mer était déserte et le soleil se couchait sur Cape Sierra, un hôtel moderne bâti sur une presqu'île qu'un mince filet de terre reliait à la ville et que la mer fouettait de tous les côtés, menaçant sans cesse de briser ce cordon ombilical par lequel la vie passait à Cape Sierra. Myriam et Kayilou marchaient sur les rochers. Elle s'était dééhaussée; craignant de glisser sur cette pierre coupante. Kayilou la débarrassa de son sac et de ses chaussures. Elle marchait maintenant, légère, sur ces rochers, parfois hauts comme des voitures Mercédès. TIsallèrent loin, très loin vers la pointe de la presqu'Île. Le cou~4er de soleil était long. pn aurait dit que le soleil ne se décidait pas à s'endormir. Le ciel, à l'Occident, était enveloppé de nuages au milieu desquels le soleil, inoffensif, n'était plus qu'une boule d'un rouge velouté, doux et reposant. Kayilou, qui était très sensible à ce genre de spectacle, fut un instant immobile, paralysé par cette infinie beauté de la nature qui perlait en lui par les ouïes de son âme et

20

LE CONTESTANT

qui le remplissait de bonheur. Il rêvait. Myriam qui, de pierre en pierre sautait devant lui comme une levrette, s'aperçut bientôt qu'elle était toute seule. Elle eut peur de se voir seule. Elle s'arrêta, la tête pleine de pensées. « Se serait-il noyé? », se demanda-t-elle. Elle attendit, le visage tourné vers l'Orient, cherchant vainement son compagnon. Et bientôt sortit des pierres, comme de la mer, une grande silhouette humaine. Myriam revint sur ses pas et se cacha derrière un rocher. Sans aucun doute, c'était un bandit, un voleur. Elle pensait. Et son cœur battit très fort. Puis elle se faufila à travers les pierres et vit à cent pas son compagnon immobile, le visage face à la mer, vers le couchant. « Monsieur le Ministre », lui cria-t-elle fort: Au secours, au secours! un bandit! Mais le bruit des vagues étouffa sa voix qui appelait. La silhouette humaine se montra bientôt, accourant au secours de la jeune femme. Myriam l'aperçut. Et elle se mit à hurler encore plus fort. La silhouette humaine ne comprenait plus rien au spectacle. « Elle crie au secours! j'accours, et eUe me fuit. Que signifie cela? Myriam courut, courut, et Kayilou sentit tout à coup un corps se jeter sur lui et des bras l'enlacer à la manière d'une pieuvre. C'est alors qu'il sortit de sa rêverie et qu'il sentit la jeune femme s'agripper à lui comme un enfant apeuré. - Que vous arrive-t-il, Mademoiselle? demanda Kayilou, les yeux encore brouillés. - Voilà! et elle montra du doigt, tremblante, la silhouette humaine. - Mais quoi! ce n'est qu'un pêcheur! déclara-t-il; t'a-

LE CONTESTANT

21

t-il menacée? La jeune femme demeura interdite, toujours se serrant de frayeur contre la poitrine du ministre. - Mais non patron, dit en souriant la silhouette humaine, je sortais d'un creux de la côte où je pêchais des anguilles, lorsque j'aperçus cette femme qui fuyait et qui criait « au secours ». Je l'ai crue en danger et j'ai voulu me précjpiter vers elle pour lui porter le secours qu'elle demandait. Voilà tout. Myriam était écrasée de honte et d'émotion. Elle desserra peu à peu son étreinte et s'assit sur le rocher, lasse, épuisée. - Ecoute, Myriam, repose-toi jusqu'à ce que tu reprennes tes forces. Kayilou s'assit à côté d'elle. Et soudain, tandis qu'il n'apercevait plus distinctement le pêcheur qui s'éloignait, il réalisa, comme dans une illumination, qu'il avait tutoyé Myriam. « Mon Dieu! se dit-il, que pensera-t-elle? Est-ce un début de familiarité inconsciente? » Puis il reprit, avec l'intention de se réhabiliter: - Myriam, vous remettez-vous de votre émotion? Myriam sourit. - C'est amusant, dit-elle. Comme les grands hommes sont maladroits! A vous entendre on dirait un apprenti amoureux. Vous dites tantôt « tu » et tantôt c vous ~. Pourquoi ne vous fixez-vous pas une fois pour toutes? On vous imiterait. Kayilou étouffait de gêne. Il fit un grand effort pour ne pas le Inanifester et dit: - « Le langage est source de malentendu. :. C'est SaintExupéry qui parle. Il faut parfois se taire! J'aurais dû me

22

LE CONTEST ANT

taire, j'eusse évité ce lapsus. Mais n'y pensons plus. Et pour donner le change à ce problème: - Les derniers témoins du coucher du soleil disparaissent déjà. Nous avons marché trop longtemps. Et bientôt l'obscurité va s'épaissir. Quand me révélerez-vous mon sort d'esclave? - « C'est une chose trop oubliée », c'est aussi SaintExupéry qui parle, répliqua-t-elle. Kayilou était surpris. Il regarda Myriam droit dans les yeux, sans rien dire. L'assurance avec laquelle elle avait fait cette citation si bien adaptée à la circonstance l'étonna. Ils demeurèrent silencieux pendant longtemps. Chacun d'eux rêvait. A quoi chacun rêvait-il? Nul ne saurait le dire. Ce fut Myriam la première qui réagit à l'envoûtement qu'ils subissaient tous les deux: Oh! j'ai froid! fit-elle.

-

Moi aussi, répondit Kayilou.

TIs regardèrent leur montre. Il était dix heures du soir. La Lune, à son plein rendement, transmettait généreusement à la Terre toutes les richesses qu'elle avait reçues du soleil. - J'ai froid, répéta plusieurs fois Myriam, qui cherchait visiblement un peu de chaleur. - Partons! ordonna Kayilou d'un air d'autorité. Et ils partirent. - Ainsi, fit-il, je ne saurai jamais quel aurait été mOD sort si j'avais été votre esclave? - A quoi vous sert-il de le savoir puisque vous partez demain? interrogea Myriam. Et elle poussa un soupir. Puis elle continua: « Je suis Kalawala, et je languis loin de mon pays! ah Lu

LE CONTESTANT

23

lis marchèrent, marchèrent. TI était onze heures trente du soir quand ils regagnèrent l'hôtel. Tout le monde dormait. Ils s'immobilisèrent devant la chambre de Myriam. - Myriam, lança Kayilou, qu'est-ce qui vous retient à Freetown? - Je suis une perle précieuse tombée au fond de la mer. Précieuse pour mes parents, j'entends. Et il faut un plongeur expérimenté pour me retrouver parmi les rochers, les algues et les coraux sous-marins. Puis elle ajouta: « Adieu, monsieur le Ministre", et elle lui tendit la main. Kayilou la prit, la serra bien fort et dit: Non! Pas « Adieu », mais « A bientôt ».

-

. ..
Kayilou rejoignit sa chambre, prit une douche chaude, fit sa valise et se mit au lit. TI était une heure trente du matin. Dans une heure il allait quitter l'hôtel. Oui, le car serait là pour les amener, lui et sa délégation, et certains autres, à Paramount-Hôtel, d'où un autre car les mènerait jusqu'à l'aéroport, de l'autre côté du bac. « Elle est une perle précieuse pour ses parents, se répétat-il longtemps. Et il faut un plongeur expérimenté pour la sortir du sein de la mer. » Il soupira. Puis il reprit: « Elle

est précieuse pour ses parents.

~

Il était couché sur le dos, les yeux en l'air, sous une lumière tamisée par un abat-jour bleu; un sommeil léger le surprit. Et dans un rêve également léger il entendit une voix qui disait: « Oui! je suis une perle précieuse, précieuse, précieuse pour mes parents. Mais je suis perdue parmi les rochers,

24

LE CONTESTANT

les algues et les coraux sous-marins.Et il faut un bon plongeur, un plongeur expérimenté pour me tirer de là. - Je suis ce plongeur-là, répondit-il à la voix. - Alors, signe le pacte! reprit la voix. Et une main lui tendit une lame de rasoir bien tranchante. - Signer avec une lame de rasoir? » La voix allait s'expliquer quand Kayilou fut réveillé par trois coups donnés à sa porte. - Monsieur le Ministre, le car est là, déclara son secrétaire. TI sortit, l'esprit troublé, maugréant en lui-même contre l'importun qui l'avait empêché de signer son pacte. Et quand il fut tout à fait réveillé, il était déjà dans le bac, en route pour l'aéroport.

IV De retour chez lui, Kayilou alla trouver le ministre des Affaires étrangères. - Il Y a à Freetown une Kalawala que l'Assemblée nationale de Sierra-Leone a recrutée. Elle est interprète. C'est une merveille. J'ai pris des renseignements sur sa situation. Elle aurait fait des études avec une bourse de l'Etat Sierra Leonais. Elle se nomme Myriam Bolanga, une Kala.. wala d'origine guinéenne. Ne peut-on rien faire pour la ramener ici? - C'est exact. La Sierre-Leone a financé ses études parce que ses parents y ont habité pendant plusieurs années. Elle a signé un engagement décennal. Mais rien ntest plus facile. Nous avons besoin d'interprètes pour nos conférences. Nous en avons déjà parlé en Conseil des ministres, sur la demande que son père, revenu au pays depuis peu, a introduite auprès du Conseil. Nous avons décidé de négocier avec la Sierra-Leone. Nous avons ici une Sierra-Leonaise, professeur de mathématiques, dont les études ont été

26

LE CONTESTANT

financées par le Kalawala, ses parents ayant séjourné ici pendant des années. - Quelle similitude dans ces deux situations! répliqua Kayilou. Mais cette Sierra-Leonaise est-elle désireuse de rentrer chez elle? - Si elle le désire? répondit le ministre des Affaires étrangères. Elle n'est pas seulement désireuse, sa valise est prête. - Eh bien! il faut en profiter pour faire un échange d'otage, dit Kayilou avec humour.
.*

Rentré chez lui, Kayilou se mit à rêver. « Myriam va donc venir! Elle croira sans doute que c'est moi l'auteur de son bonheur! » Puis il demeura silencieux. « Après tout, se ressaisit-il, n'ai-je pas un petit peu agj pour précipiter son retour? Dieu seul sait combien les affaires traînent dans les dossiers des cabinets ministériels. C'est comme au tribunal. Mon oncle, le commerçant, a été escroqué par un représentant de la firme Mercédès. TI lui a vendu comme neuf un camion d'occasion qui avait déjà servi deux ans. Voici trois ans que l'affaire est dans les dossiers des juges et des avocats. Elle a été renvoyée plus de dix fois et elle demeure pendante. » Puis il se tut encore; il prit machinalement un papier bleu et écrivit: « Ma chère Myriam. » « Non! :.,se dit-il. Il froissa le papier et le jeta dans la
, '.

corbeille. Il en prit un autre et écrivit. : « Ma chère amie. » TI réfléchit encore. TI poussa un soupir.

Une certaine

LE CONTESTANT

27

inquiétude semblait le torturer. « Non! dit-il à haute voix, pas ma chère amie. :. Alors écris: «Chère Mademoiselle 1>, ou mieux encore: « Mademoiselle,. tout court. C'est plus discret comme ça. C'était Evelyne sa femme qui parlait. Elle était. entrée sans qu'il l'entende. - Tu étais vraiment loin, continua-t-elle. J'ai frappé trois fois. Viens, mon chéri, viens manger, lui dit-elle en .lui prenant la main gauche. Tu. recommenceras ta lettre après. Je t'aiderai à trouver l'en-tête, tu veux? Je f'achèterai cet après-midi le manuel de correspondance de l'apprenti amoureux. On y trouve toutes les formules selon que l'amour est à son début, à son apogée ou à son déclin. Les étapes intermédiaires ont également leurs manières de s'exprimer. Je suppose que tu es encore à ton début. Les formules seront faciles à trouver. Viens. Et elle le tira par la main. Mais cloué sur sa chaise, pétrifié par la honte, Kayilou ne bougeait pas. Il se sentait pris en flagrant délit. Car c'était un flagrant délit. TI n'était pas nécessaire de chercher des pièces à conviction. TI était luimême la pièce à conviction par excellence. - Viens, chéri, continua Evelyne. Tu es acquitté, comme je t'ai toujours acquitté. Tu es un homme. Et il faut qu'une épouse, si elle veut le demeurer, sache pardonner. Et moi je veux demeurer ton épouse. Elle est en Sierra-Léone, je suppose. Elle se prénomme comme la vedette sud-africaine. J'espère qu'il ne s'agit pas de la vedette, hein! chéri? - Non! ce n'est pas la vedette, et je te jure que... - Inutile, coupa Evelyne, tu n'as pas à jurer. D'ailleurs, que peux-tu jurer?

-

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.