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Kenji MIY AZA W A

Le coquillage de feu et autres contes
Traduit du japonais par Françoise LECŒUR

Ouvrage traduit avec le concours du Centre national du livre

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Reme rciements
Je remercie vivement: - M. Taijiro Amazawa pour les conseils qu'il a bien voulu me prodiguer. Je me suis inspirée de ses notes pour rédiger celles de ce livre. - M. Tadashi Mamada pour l'aide précieuse qu'il m'a apporté tout au long de cette traduction.

1995 ISBN: 2-7384-2987-4

@ L'Harmattan,

Prélude à la danse des cerfs1
Des nuages frisés, étincelants, filtrait la rouge lueur du soleil couchant. En oblique, elle se déversait sur la prairie moussue. Les susuki2 ondulaient et brillaient comme des feux blancs. Fatigué, je m'étais assoupi et les rafales de vent se changèrent peu à peu en paroles humaines. Bientôt, elles me contèrent le véritable esprit de la danse des cerfs qui s'était déroulée dans la prairie et du côté des monts Kitakami. A l'époque où cette contrée n'était que hautes herbes et arbres sombres, Kaju arriva de l'est de la rivière Kitakami et vint s'y installer avec ses grandsparents. Ils y défrichèrent un petit champ et y cultivèrent millet et panic3. Un jour, Kaju tomba d'un châtaignier et se démit un peu le genou gauche. En pareil cas, les habitants du lieu avaient coutume de se rendre dans les montagnes de l'ouest où jaillissait une source d'eau
1 Elle fait référence à la danse des "lions" (animaux mythiques), spectacle folklorique des provinces d'Iwate et Riyagi. Elle est exécutée par des danseurs coiffés d'un couvre-chef en forme de tête de cerf qui frappent un tambour maintenu sur leur poitrine. 2 Herbe de haute taille au long et beau panache d'un blanc argenté. 3 Plante herbacée cultivée comme céréale ou plante fouragère. 3

chaude. Ils s'y construisaient une cabane et y logeaient le temps de la guérison. Par un jour de beau temps, Kaju, lui aussi, partit. Il chargea sur son dos, céréales, misoI et quatre marmites et, clopin clopant, parcourut à pas lents la prairie de susuki. Leurs épis argentés pointaient déjà vers le ciel. Il traversa nombre de ruisseaux et de cailloutis. Quand la chaîne montagneuse s'agrandit et se précisa et qu'il put distinguer un à un les arbres de la montagne, si semblables aux brins de mousse des cyprès2, le soleil était déjà passé à l'ouest. Il brillait d'une lueur un peu pâle sur une dizaine d'aulnes bleus. Kaju déposa lourdement son bagage sur l'herbe, en sortit des dango3 de marron d'Inde et de millet et entama son repas. Des touffes et des touffes de susuki blancs recouvraient la prairie. Ils brillaient et ondulaient au vent comme des vagues. Kaju mangea ses dan go. Il trouva vraiment magnifique le tronc de l'aulne, qui se dressait, noir et
droit, au milieu des susuki,

.

II avait marché avec tant d'ardeur qu'il avait l'impression d'être rassasié. Il abandonna donc un morceau de dango, de la taille d'un marron d'Inde. - C'morceau, pt'ête ben que les cerfs vont l'manger, soliloqua Kaju.

1 Pâte de soja fermentée. 2 Cyprès du Japon ou cryptoméria. Arbre à feuillage persistant qui atteint une vingtaine de mètres de haut. On le trouve souvent aux abords des sanctuaires et son bois est très apprécié. 3 Boulettes de farine deriz. 4

Il déposa le reste sous les fleurs blanches d'un saxifrage!. Peu après, il chargea son bagage et reprit lentement sa marche. Un peu plus loin, toutefois, il s'aperçut qu'il avait oublié sa serviette à l'endroit où il venait de se reposer. En hâte, il revint sur ses pas. L'aulne noir fut bientôt tout proche. Il ne lui faudrait sans doute guère de temps pour y retourner. Kaju s'arrêta net. Il sentit - il en était certain la présence des cerfs. Cinq ou six bêtes, peut-être plus, allaient et venaient tranquillement, étirant leurs museaux humides. Prenant bien garde de ne pas agiter les susuki, foulant l'herbe sans bruit, sur la pointe des pieds, Kaju se dirigea vers eux. De toute évidence, les cerfs étaient venus pour le dango. - Ah, des cerfs! Y sont v'nus ben vite, marmonna Kaju qui sourit intérieurement. Sur ce, il se recroquevilla et s'approcha d'eux à pas de loup. Kaju pointa légèrement le visage d'un bouquet de susuki ombragé, et, stupéfait, se recula aussitôt. Six cerfs tournoyaient dans les herbes où il se trouvait auparavant. Kaju les observa par les interstices entre les susuki .et retint son souffle. Le soleil tombait juste sur le sommet de l'aulne dont le faîte brillait d'une lumière bleue. On aurait dit qu'un être au corps bleuté se tenait là sans bouger à contempler d'en haut les animaux. Les épis des
1 Plus précisément la Parnassia palustris de la famille des saxifrages. Elle pousse en montagne sur les terrains humides et ensoleillés. Sa taille varie de dix à quarante centimètres et elle donne des fleurs blanches au début du printemps et en été. 5

susuki resplendissaient un à un d'une lueur dorée et, ce jour là, le pelage des cerfs était particulièrement magnifique. Tout content, Kaju posa discrètement un genou à terre et les contempla avec ravissement. Les cerfs avaient formé un grand cercle et tournaient en rond sans s'arrêter. A bien les observer, on remarquait que tous semblaient attirés par le centre. La preuve en était que leurs têtes, leurs oreilles et leurs yeux convergeaient tous de ce côté. A plusieurs reprises, ils firent deux ou trois pas incertains hors du cercle, comme si quelqu'un les avait tirés vers le centre. Ils semblaient vouloir y aller. Bien entendu, au milieu, se trouvait le reste de dango de Kaju. Mais, ce qui retenait si vivement leur attention, ce n'était aucunement le dango, mais bien plutôt la serviette blanche de Kaju, tombée sur l'herbe, à côté. Elle dessinait la forme du signe kul. Sans bruit, Kaju plia son genou douloureux en s'aidant des mains, et s'assit bien droit sur la mousse. Peu à peu, la danse des cerfs se ralentit. Tour à tour, ils avançaient une patte avant vers le centre, l'air décidé à s'approcher, puis, tout surpris, se rétractaient et reprenaient leur course avec calme. Agréable à l'oreille, le bruit de leurs sabots résonnait jusqu'au fond de la terre noire. Ils cessèrent enfin de tourner et se rassemblèrent autour de la serviette. Soudain les oreilles de Kaju tintèrent. Il trembla de tous ses membres. En effet, comme un bouquet d'épis balancé par le vent, le sentiment des cerfs se mua en une vague qui se transmit jusqu'à lui.
1 Un des signes du syllabaire phonétique japonais hiragana.

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Kaju n'en pouvait croire ses oreilles, il entendit ces mots, prononcés par les cerfs: - Bon, si j'allais y voir ? - Oh la ! Mais c'est dangereux. Si on attendait un peu? Il entendit aussi: - Si j'tombe dans un piège comme le renard de l'au t' jour, ça s'rait ben ennuyeux. Tout ça pour un dango ! - Ma foi, c'est ben vrai. Il entendit encore: - On n'sait point si c'est qué'que chose de vivant. Et encore: - y a l'air d'avoir qué'que chose de vivant là d'ans. Pendant ce temps, un des cerfs parut se décider, sortit du cercle, et, le dos droit, se dirigea vers le centre. Tous se turent pour l'observer. Le cerf qui s'était décidé étira le cou le plus qu'il put, tendit ses pattes et, à pas feutrés, s'approcha de la serviette. Brusquement, il fit un grand saut et revint à toute allure. D'un coup, les cinq bêtes se dispersèrent en tout sens. Toutefois, le premier cerf s'arrêta net, si bien qu'ils finirent par se calmer et revinrent lentement se grouper devant lui. - C'était comment, c'long truc blanc? - Qu'est-ce que c'est? s'enquirent-ils. - Il a des plis dans le sens de la longueur. - Ça doit pas êt'vivant. C'est plutôt du genre champignon. Champignon vénéneux. - Non point. Ça a ben l'air vivant. - Ah, bon. Avec toutes ces rides, il doit être drôlement vieux! 7

- C'est la sentinelle des vieux, tu veux dire. Ah !
Ah !

- Ah ! Ah ! C'est une sentinelle bien pâlotte! - Cette fois, c'est mon tour d'y aller.
- Vas-y. Tu ne risques rien. - Il n' va point me manger? - Mais non, vas-y donc. A pas feutrés, le deuxième cerf s'avança. Les autres, restés en retrait, hochèrent la tête puis l'observèrent. Plusieurs fois, le cerf qui s'éloignait eut l'air terriblement effrayé. Il progressait sans bruit, les pattes rapprochées les unes des autres et arrondissait le dos pour l'étirer ensuite. Il fut enfin à un pas de la serviette, étira le cou le plus qu'il put et renifla. Tout à coup, il bondit et fila. Tous tressaillirent et voulurent s'enfuir d'un coup. Mais le cerf s'arrêta tout net. Ils finirent donc par se tranquilliser et les cinq têtes rejoignirent la première. - C'était comment? Pourquoi qu't'as filé comme ça ? - J'ai ben cru qu'il allait me mordre! - Qu'est ce que c'est donc? - J'sais point. En tout cas, il est tacheté de bleu et blanc. - Qu'est-ce qu'il sent? - Il sent comme les feuilles de saule. - Est-ce qu'il respire? Il respire? - J'ai point remarqué. - Cette fois, c'est moi qui y vais.

- Vas-y.
A pas feutrés, le troisième cerf avança à son tour. Il y eut un léger coup de vent et, un bref instant, la serviette bougea. Surpris, le cerf s'arrêta. Ses compagnons sursautèrent aussi. Cependant, le cerf 8

parut se calmer et reprit sa marche furtive. Finalement, il allongea le bout du museau jusqu'à la serviette. De leur côté, les cinq cerfs hochèrent la tête l'un vers l'autre, d'un air entendu. Alors, celui qui s'était rapproché se raidit comme un bâton, sauta et s'enfuit. - Pourquoi qu'tu t'es enfui? - J'ai eu une de ces peurs! - Ça respire t'y ? - Hum, on n'entend pas de respiration. Il a point l'air d'avoir de bouche non plus. - Il a une tête? - J'sais point s'il en a une. - Puisque c'est comme ça, j'm'en vas y voir. Le quatrième cerf sortit du rang. Bien sûr, lui aussi avait peur. Toutefois, il alla jusqu'à la serviette et, hardiment, la poussa légèrement du museau. Il recula en vitesse et revint à toute allure. - Eh ! C'est quéqu'chose de mou. - Comme de la boue? - Non pas.
- Comme de l'herbe.

- Non pas.
- Comme du,duvet d'arbrisseau1. - C'est un peu plus ferme que ça. - Qu'est-ce que c'est'y donc? - Ça m'a tout l'air d'êt' vivant. - Oui, c'est ben vrai. - Hum, ça sent la transpiration. - Moi aussi, j'm'en vas y faire un tour, déclara le cinquième cerf qui, à pas feutrés, s'avança. Ce cerf
1 Metaplexis japonica. Arbrisseau ou sous arbrisseau des prairies qui pousse dans tout le Japon. Ses graines contiennent des poils blancs semblables à des fils de soie, utilisés comme tampon encreur ou pelote à aiguilles à la place du coton. 9

avait tout l'air d'un farceur. Il amena sa tête au-dessus de la serviette et la secoua d'un air interrogateur. Cela fit rire les autres qui s'égayèrent ici et là. Sûr de lui, le cerf sortit la langue et lécha la serviette un grand coup. Mais il parut soudain prendre peur, ouvrit tout grand la bouche et laissa pendre sa langue. Il revint, courant à la vitesse du vent. Tous étaient stupéfaits. - Alors? Alors? Tu t'es fait mordre? Ça t'a fait mal? - Pururururururu. - Il t'a arraché la langue? - Pururururururu. - Qu'est-ce qui t'est arrivé? Alors? - Ah ! Ma langue s'est toute rétrécie. - Ça avait quel goût? - Ça n'avait point de goût. - C'est quéqu'chose de vivant? - J'sais point c'que c'est. Cette fois, vas-y voir. - Bon, j'y vas. Avec précaution, le dernier cerf s'avança à son tour. Tandis que tous, hochant la tête d'un air intéressé, le fixaient des yeux, il progressa, baissa la tête et renifla la serviette. Il n'avait pas l'air inquiet le moins du monde. Brusquement, il la prit dans sa bouche et revint sur ses pas. Ses compagnons se mirent à sauter d'une patte sur l'autre. - Oh ! Bravo! Bravo! Si on l'attrape, il ne fait plus peur. - C'truc là, c'est sûrement une grande limace desséchée. - Bon, vous êtes prêts? Je vais chanter. Et vous, dansez! 10

Le cerf se plaça au milieu de ses compagnons et commença à chanter. Tous se mirent à tourner, tourner, tourner, autour de la serviette.
"Au milieu de la prairie miam-miam ce dango à son côté, l'air majestueux la sentinelle blanchâtre la sentinelle blanchâtre si elle n'aboie pas elle est longue et maigre où est la bouche? limace nous avons trouvé quelque chose un dango de marron d'Inde est parfait, mais elle allonge la jambe importune molle molle elle ne pleure pas non plus tachetée tachetée où est la tête? atteinte par la sécheresse."

Ils virevoltèrent, coururent, dansèrent. Vifs comme le vent, les cerfs foncèrent sur la serviette. Ils y enfoncèrent leurs bois et la foulèrent de leurs pattes. La pauvre serviette de Kaju était maculée de boue et même trouée par endroits. Peu à peu, la ronde des cerfs se ralentit. - Eh ! Cette fois, on n'a qu'à le manger. - Eh ! C'est un dan go cuit. - Eh ! Il est tout rond. - Eh ! Miam-miam. - Eh ! Comme il est bon! Les cerfs se dispersèrent, puis, de tous les coins de la prairie, se rassemblèrent autour du dan go. En commençant par le cerf qui s'était avancé le tout premier vers la serviette, ils en mangèrent chacun une bouchée. Le sixième cerf n'eut plus que les miettes. Peu après, ils formèrent un cercle et marchèrent en rond. Kaju était si absorbé dans la contemplation des cerfs qu'il avait le sentiment d'en être devenu un. Il voulut, sur le champ, se joindre à eux mais vit ses Il

longs bras et comprit que c'était impossible. Il retint à nouveau son souffle. A cet instant, le soleil atteignit le sommet de l'aulne et resplendit d'une belle lueur jaune clair. La danse des cerfs se ralentit peu à peu. Ils se firent l'un l'autre des signes de tête précipités et s'alignèrent bientôt face au soleil, tout droits, comme pour l'adorer. Kaju restait fasciné par le spectacle, si semblable à un rêve. Le cerf situé le plus à droite chanta à voix basse: "Derrière les minuscules feuilles vertes de l'aulne . . Jaran Jararan resplendit le soleil." A l'écoute de cette voix, pareille à une flûte de cristal, Kaju, les yeux fermés, trembla. Le deuxième cerf à partir de la droite se dressa soudain. Il fit onduler son corps comme une vague, s'élança, se faufila entre ses compagnons et inclina plusieurs fois la tête en direction du soleil. Puis, il revint à sa place, s'arrêta brusquement et chanta: " Si l'aulne met sur son dos le soleil il est un miroir de fer qui se brise et brille de mille morceaux." Émerveille, de son côté, Kaju adora aussi le soleil et l'aulne splendide. Le troisième cerf à partir de la droite se leva, salua de la tête et chanta: "Le soleil, derrière l'aulne, descend les susuki, étincellent étincellent éblouissants éblouissants." Les susuki brillaient vraiment comme des feux tout blancs. 12

"L'aulne se dresse au milieu des susuki étincelants étincelants au pied de son tronc l'ombre de sa longue silhouette." Le cinquième cerf baissa la tête très bas et reprit dans un murmure:
" Le crépuscule au fond des susuki

étincelants étincelants sur la prairie moussue les fourmis même ne vont pas." Tous les cerfs inclinèrent la tête. Le sixième d'entre eux leva soudain le cou et chanta. "Solitaires au fond des susuki étincelants étincelants fleurissent les saxifrages charmants charmants." Un instant, les cerfs sautèrent et bramèrent. On aurait dit le son de flûtes. Impétueux, ils tournoyèrent en tous sens. Un vent froid arriva du nord et souffla furieusement. L'aulne brillait comme un miroir de fer brisé, ses feuilles bruissaient, kachin kachin, l'une contre l'autre. On avait même l'impression qu'elles émettaient des sons métalliques. Jusqu'aux épis de susuki qui, mêlés aux cerfs, semblaient tournoyer avec eux. Kaju oublia complètement qu'il n'était pas un cerf, s'écria: "Ho! Allez! Allez !" et sortit brusquement de l'ombre des susuki. Stupéfaits, d'un même mouvement, les animaux se figèrent. Aussitôt, ils se tournèrent de côté et s'enfuirent, telles des feuilles d'arbre soufflées par la bourrasque. Ils fendirent les vagues de susuki, 13

troublèrent le flot de lumière vespéral et s'enfuirent loin, très loin. Après leur passage, comme les veines d'un lac tranquille, les susuki continuèrent d'étinceler, sans fin. Alors, Kaju eut un sourire un peu amer, ramassa sa serviette boueuse et trouée et se remit en marche vers l'ouest. Cela me revient maintenant, c'est dans la lumière du crépuscule de la prairie moussue que le vent pur d'automne m'a conté cette histoire.

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Le général Son-bâ-yû et les trois frères médecins

1. Les trois frères médecins Il Ya bien longtemps, vivaient dans la capitale Layû, trois frères médecins. L'aîné, Lin-pâ, était un médecin ordinaire qui soignait les gens. Son cadet, Lin-pû, était un médecin pour les chevaux et les moutons. Quant au plus jeune, Lin-pô, c'était un médecin pour les plantes et les arbres. Au sommet d'un escarpement jaune, à l'extrémité sud de la ville, les trois jeunes frères avaient construit côte à côte trois hôpitaux couverts de tuiles bleues. Sur chacun d'eux flottaient des bannières blanches et vermillon. Quand on se trouvait au pied de la pente, on voyait monter à la queue leu leu des moines souffrant de la laque1, des chevaux qui boitaient un peu, des jardiniers tirant des charrettes de pots de pivoines qui s'étiolaient ou encore des cages remplies de perruches. Quand ils arrivaient en haut, ils se
1 Maladie contractée au contact de la laque, vernis à base de résine de sumac, très employé en Chine et au Japon.

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divisaient en trois; les malades entraient chez le docteur Lin-pâ à gauche, les chevaux, les moutons et les oiseaux, chez le docteur Lin-pû au milieu, ceux qui transportaient des végétaux, chez le docteur Linpô à droite. Tous trois étaient en vérité très versés dans l'art médical, faisaient montre d'une grande compassion et étaient déjà ce qu'on appelle de grands médecins. Toutefois, du fait qu'ils n'avaient pas encore eu l'occasion de se distinguer, ils n'occupaient pas un rang particulièrement élevé et leurs noms étaient inconnus hors de la contrée. Or, un jour, il se produisit une chose bien étrange. 2. Le général Son-bâ-yû, gardien du Nord Un matin, juste au lever du soleil, les habitants de la ville de La-yû entendirent, très loin du côté des prairies septentrionales, un son étrange et intermittent. On aurait dit une volée d'oiseaux qui chantaient d'une même voix. Au début, personne n'y prêta attention; les gens continuèrent à balayer devant leur boutique. Mais, peu après le petit déjeuner, le son se rapprocha de plus en plus et, quand les habitants comprirent que c'étaient de beaux sons de clairons et de flûtes, toute la ville fut soudain en émoi. On entendit aussi le son répété d'une sorte de tambour. Déjà, commerçants et artisans s'arrêtaient de travailler. Les soldats qui gardaient les portes de la ville les fermèrent toutes aussitôt, placèrent des sentinelles sur les remparts encerclant la cité et informèrent le palais.

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Un peu avant midi, le jour même, on entendit également des bruits de sabots, des cliquetis d'armures et des ordres lancés. Tout laissait croire que les arrivants encerclaient la ville de toute part. Le cœur battant, gardes et citadins jetèrent chacun un coup d'œil par les meurtrières. Au-delà des remparts, du côté nord, s'étendaient des troupes innombrables. C'était une forêt de hallebardes et de bannières triangulaires qui brillaient au gré du vent. Le plus étrange est que ces soldats étaient tous hirsutes, gris de poussière et semblables à des fumées. Un général, les yeux perçants, la barbe toute blanche et le dos courbé, se tenait à leur tête. Monté sur un cheval blanc dont la queue se dressait derrière lui, tel un balai, il leva vers le ciel une grande épée et chanta d'une voix très puissante:
"Le général gardien du Nord Son-bâ-yû à présent, du désert au-delà du fortin est enfin revenu. J'aimerais parler de rentrée triomphale et valeureuse mais, en fait, nous avons été battus. Ces contrées lointaines sont bien froides! Il Y a trente ans, dans un passé jaune, à la tête de cent mille hommes, j'ai franchi cette porte et suis parti plein de fierté. Par la suite, je n'ai plus vu que le ciel. Le vent sec soufflait du sable, les oies sauvages elles-mêmes souvent se desséchaient et tombaient. Tout ce temps, je n'ai cessé de courir sur ma monture. Mon cheval fatigué maintes fois s'effondra. Les yeux emplis de larmes, il fixait les sables lointains. Chaque fois, dessous mon armure, je tirais un peu de sel et le lui donnais à lécher afin de le ranimer. 17

A présent, le cheval a trente cinq ans. Il lui faut quatre heures pour parcourir cinq lieues. Quant à moi, j'ai déjà soixante-dix ans. Je pensais qu'il me serait impossible de rentrer mais heureusement mes ennemis sont tous morts du béribéri. Cet été, en effet, l'humidité a été extrême et une autre cause de la maladie est qu'ils ont couru sur les sables à notre poursuite. Considérant les choses aInSI, peut-être peut-on parler de victoire. On peut aussi se féliciter que sur cent mille hommes partis, il en revienne quatre-vingt-dix mille. C'est bien regrettable pour ceux qui sont morts mais, en trente ans, même s'ils n'étaient pas allés au combat, dix pour cent d'entre eux ne seraient-ils pas morts? Nous voici, vos compagnons de naguère à La-yû enfants et frères. Le général gardien du Nord Son-bâ-yû et son armée sont rentrés. Pouvez-vous à présent nous ouvrir les portes ?"

Du côté des remparts, ce fut un tumulte pareil à un jaillissement; certains pleuraient de joie, d'autres couraient les mains en l'air, d'autres encore voulurent ouvrir eux-mêmes les portes et se firent réprimander par les gardes. Bien entendu, des messagers coururent en toute hâte au palais du roi et la porte du château s'ouvrit toute grande. A l'extérieur aussi, les soldats n'en pouvaient plus de joie et pleuraient en se retenant à leurs chevaux. 18

Le général gardien du Nord Son-bâ-yû, la tête et les épaules toutes grises, le visage volontairement fermé, tenait calmement les rênes de son cheval et, en tête des troupes, regardait droit devant lui. A sa suite, les soldats qui portaient trompettes, tambours, lances ornées de bannières triangulaires et hallebardes de cuivre rouillées et bleuies, puis d'autres, des flèches blanches sur le dos, entrèrent dans la ville. Les chevaux marchaient au rythme des tambours, tout particulièrement le cheval blanc du général Son. A chaque pas, ses genoux émettaient des grincements et battaient avec justesse la mesure. Les soldats entonnèrent un chant militaire:
"La dernière et première nuit de chaque mois, la "lune noire" s'élève au-dessus du désert. Les nuits de vent d'ouest et du sud, même en hiver, la lune est toute rouge. Quand les oies sauvages volent en hauteur, l'ennemi au loin s'enfuit. Nous enfourchons nos chevaux pour partir à sa poursuite et voilà qu'il neige à gros flocons."

Les soldats avancèrent. La simple vue de quatre-vingt-dix laisse pantois.

mille hommes

"Les jours où tombe la neige, même en plein jour le ciel est tout sombre. Seul, le chemin que prennent les oies sauvages, d'un blanc vague, se distingue légèrement. Le sable gelé s'envole et déterre l'armoise desséchée. Les plantes arrachées, les unes après les autres, volent vers la capitale." 19