Le cou du canard

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"Ah cette boule qui t'obstrue le ventre, indicible : ta douleur est non pareille. Nul ne la sait, pourrais-tu la dire nul ne l'entendrait. Et puis tu vis en un temps où l'enfant on le lave, on le nourrit, mais on le touche de peu ; l'écouter, le regarder, n'a guère cours...". Naître bâtard dans l'Ouest rural, catholique et muet du XXème siècle commençant : mauvaise pioche. Voici le récit de cette histoire de malchance, toute une vie dense dans ferme, village, école puis séminaire ; vie où le malvenu n'occupe que des strapontins, vie qu'il finira par quitter à vingt ans, on ne sait pour où.
Publié le : mardi 1 juillet 2003
Lecture(s) : 217
EAN13 : 9782296321977
Nombre de pages : 162
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LE COU DU CANARDcgL'Harmattan, 2003
ISBN: 2-7475-4418-4Pierre-Marie BOURDAUD
LE COU DU CANARD
A la mémoire
de mon père, Clément Bourdaud.
Cet ouvrage lui doit beaucoup.
De ma mère, Berthe Houguet.
Elle m'a donné le goût du livre.
Et pas qu'à moi.
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Hargita u. 3 Via Bava, 375-7, rue de l'École-Polyteclmique
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALlEOuvrage du même auteur:
Mes Bien Chers Frères
L'Harmattanl
1909.
Tu es né la nuit, dans une n1étairie perdue aux écarts, gi-
flée par un vent d'auto111ne humide COlnn1e les yeux de ta
n1ère.
Tu es né de ses larlnes de douleur et de honte. Enfant du
péché, enfant du plaisir interdit, enfant du bal honni par les
prêtres, tu auras toute ta vie pour payer ça.
Tu es né en pleurant, brûlé de fraîcheur, saoulé de lu-
lnière brutale, étourdi de séparation, tu ne con1prends pas,
déjà, et tu ne con1prendras jalnais.
Accouru dans son coupé-docteur tout noir, la prelnière
autolnobile du pays, le n1édecin t'a empoigné par les chevil-
les, basculé et fessé pour te tirer le pren1ier de tes cris. Il a
glissé d'elle à toi un oeil lourd du silence jeté sur ces cho-
ses-là, il en a vu bien d'autres,. et puis, C0111mentdire la
pitié de ce qui vous attend, ta mère et toi. On t'a lavé, bou-
chonné, en11nailloté de coton raide à la mode elnpesée du
te111ps.Pour la raideur, on n 'a pas fini.
Tes lnenottes qui griffent le vide, ta tête qui dodeline
comme dans un refus, tes petons qui avancent lnais n'avan-
cent pas, serrés par le lange: est-ce ta ligne de vie cette
gesticulation menue, têtue, perdue. Et ton regard quand tu
entrouvres tes yeux de glycine sur un monde qui ne t'attendpas, quelle tristesse le baigne de son eau salée. Ainsi font
tous les bébés, dit-on. Toi, on dit vrai. Le sourire viendra
lnais plus tard, et n'loins souvent qu'il n'aurait fallu à ton
cœur de cristal.
L'accouchée a les veinules du cou éclatées. Sale de toi,
chen'lise trempée de sueur, épuisée d'avoir crié à la force,
elle te jette un regard double: haine pour qui l'a tant fait
souffrir après un si court plaisir et va exhiber à jan'lais son
infalnie de fan'lille, pitié pour qui n'est coupable en rien, ne
voulant déjà qu'être aÙné et donner de retour. Mais pour-
quoi n'es-tu pas n'lort COlnme ceux qu'on sort tout violets,
presque lnolnifiés, cœurs meurtris et froids, petits bouts de
cadavres que la n'lère a porté des jours sans savoir. Pour-
quoi n'est-elle pas lnorte, ça arrive bien, elle aurait payé, et
vite, et pour toujours.
Les feln lnes présentes n'osent la regarder, trop contentes
de s'occuper à tes soins, aux siens, de tendre sa vieille cape
au docteur avant qu'il parte dans le noir sur un café bien
chaud avalé debout. Excepté le brasillelnent lent du feu
dans la chen'linée, silence. On n'entend que toi, palfois elle.
Sauf celui qui va fuir ce désastre, qui attend l'air vif du
dehors COn'llneune délivrance, aucun hOlnme ici. Ce n'était
pas leur place, alors. Mais qu'auraient fait là ceux qui Inal-
gré eux devenaient le père et le grand-père d'un COlpS
étranger. Tu ne seras qu'un n'létis de la fidélité. Tu es le
malheur.
Pourtant, Inêlne si tu n y croiras guère, tu as eu de la
chance. Autrefois, des nouveaux-mal-nés, les olphelinats en
engloutissaient pour des années de grisaille solitaire, d'uni-
formes râpeux et de bonnes sœurs pas toujours bonnes - les
pires de ces spécialistes de la charité rengorgeaient aux
enfants perdus, leur tenant les cheveux à poignées, le von'li
du rata saucé de larmes qu'elles les avaient d'abord forcés
d'entonner. Et parfois, des idiots, des infirlnes ou des pou-
8lets de haie con1n1e toi, il arrivait lnêlne qu'on en fasse pas-
ser si la faiseuse d'ange n'avait pu les décrocher avec son
aiguille à tricoter avant: double dose de laudanun1 dans le
biberon, et voilà un nouvel habitant du paradis. (Faiseuse
d'ange, quelle expression, cet accouplement d'un verbe
trivial et d'un nOln éthéré. Le sordide de l'acte et son
maquillage en bénédiction pour l'enfant échappant ainsi
aux affres de la vie qui l'attendait). Et certaines n1ères, les
plus barbares, ou les plus n1alheureuses, celles dont les
hOlnmes de la maison ou d'ailleurs, au choix, s'étaient ser-
vis, celles qui n'avaient pu que se lnordre les lèvres, se déli-
vraient en secret et jetaient l'intrus aux porcs.
9II
Jadis, il fallait baptiser au plus tôt. Seuls les cas désespé-
rés pennettaient l'ondoiement, ce baptême-express, sur pla-
ce et sur-le-champ. Un maigre convoi familial courait à
l'église dès le lendemain ou mieux le jour même, que le
petit païen échappe aux tristes Limbes, grisaille éternelle,
monde infini du silence opaque, sous-paradis des anabapti-
sés. Pluie, froid, tempête, n'importe, et maint enfançon a
rejoint précocement le Ciel pour ça.
En certaine paroisse, il avait cette autre raison d'y mon-
ter: une étrange coutume proche de la sorcellerie voulait
que baiser la bouche du nouveau-né point encore purgé par
Dieu de Satan le délétère soit bon moyen de conjurer une
rage de dents rebelle. Chicot contre diable, soignons le mal
par le mal. Bisouiller la chair nouvelle et l'exposer à tous
bacilles, plus d'un mal embouché a dû ainsi quelque peu
freiner la courbe de la natalité.
La mère ne venait jamais, son état l'en aurait dissuadée.
Mais surtout, elle ne pouvait entrer à l'église que quarante
jours après la délivrance, pour les relevailles. Le nom de ce
rite issu de l'Ancien Testament et repris par le clergé dit
mieux qu'un discours l'indignité où, selon celui-ci, gisait
celle qui pourtant venait de donner la vie.
Et puis, quel visage aurait eu la tienne, rongée par la
honte, par l'absence des regards que plus personne dans lafan1ille ne lui accordait, par le travail de la ferlne où elle
s'était, comme pour te fuir, jetée à COlpS perdu, oui, gar-
dant des larmes que plus jamais elle ne verserait, des souri-
res que plus jamais elle n'offrirait, surtout à toi.
Le baptême était une cérémonie intime. La famille serrée
autour du baptistère près du catafalque des services funè-
bres, si petite au bas de l'église. Des parrain et marraine
souvent enfants, et graves d'avoir pour la première fois
charge d'âme. Un bébé tout en dentelle blanche, parfois
calmé par les prières du prêtre, sûrement réveillé par l'eau
baignant son front rouge et fripé ou le sel de la sagesse pi-
quant sa langue, et guère adouci par le Saint-Chrème dont le
pouce de l'officiant l'oignait d'une croix délicate. Et sortie
mi-fière mi-intimidée sous le portail du fond devant l'œil
cupide des écoliers, accourus à l'appel vif des cloches ac-
compagnant le geste auguste du parrain semeur de dragées
sur la marmaille accroupie criaillant dans la poussière.
L'illégitime, il gagnait l'église en tapinois, les cloches
boudaient sa fuite par une petite porte latérale sans galou-
piots. Les bienvenus se voyaient fêter d'un bon repas: chez
lui, soupe à la grimace.
L'aîné souvent appelé COlnme son père, pour lnieux te
dissimuler on te baptisa Joseph. Prénom usuel alors pour
hommes et écoles, venu d'un saint ayant payé bon prix sa
sainteté en endossant la paternité de Jésus, un enfant qui
n'était pas le sien - disait l'Evangile. Les impies le sa-
craient patron des cocus, passant outre la belle hnage de
son union avec une femme pure et simple dont il accepta le
mystère appelé par les prêtres Incarnation. Figé sous sa
barbe ondulée, en main une fleur de lys à la fadasse mode
sulpicienne ravageant alors l'art religieux, cet homme doux'
restait à l'écart, comme dans la crèche qui attira tes pre-
12Iniers regards à l'église où tu entras dès que ta mère te crut
sage (le front rouge elle t'en sortit quand tes vagissements
de nourrisson faillirent interrompre le prêche du célébrant
courroucé). On voyait le brave Joseph, l 'œil songeur, veil-
ler le berceau de paille fraîche où un blond bébé nilnbé d'or
souriait aux angelots fessus battant de l'aile dans un ciel
constellé - et à son père: le tien, rêvait-il. Tu retrouvas le
saint en charpentier, rejeté dans l'ombre d'un arbre, sur
une pieuse gravure de la même encre douceâtre où il gui-
dait la varlope de Jésus à l'établi, la Vierge filant la laine
au premier plan. Ton père l'in1itera aux tâches de la ferlne.
Moins la paix.
Tu ne sus jamais - qui te l'aurait dit, parlait-on de lui à
un enfant - cOlnbien tes premiers pas dans la vie furent
indécis. D'incessantes coliques te roulèrent en boule de
souffrance, tes parents s'usant le bras à pousser vainement
ton berceau jour et nuit. Coulaient-elles du lait de ta mère.
Portait-il, poison subtil, tout ce noir qu'elle avait tant de
Inal à Inaîtriser, cette eau profonde où sans se l'avouer elle
t'aurait bien noyé, cette eau roulant mortelles épaves les
souvenirs d'avant, d'avant la faute, du temps où sa vie al-
lait droit et blanc.
On accusait aussi les vers, que prétendait chasser le
Vern1ifuge Lune, l'astre rond et pâle comme les fesses du
poupon ravi qui faisait sa publicité. Oui ils te rongeaient,
mais pas les intestins, et pas qu'aux nuits de pleine lune.
Ces vers, obscurs et minuscules ouvriers du destin, enta-
n1aient dans ta tête un labeur funèbre. Ils avaient le temps.
Tu fus long à n1archer. Pour ça, il eût fallu qu'on te
tende plus les bras. Un bébé quadrupède, c'est maladresses
en rafale: front bleui aux pieds de table, mains brûlées à la
porte du four ou genoux écorchés sur le sol inégal de la
cour. Il faut donc immobiliser au mieux la petite toupie en
bavoir: tourniquet de bois brut devant la cheminée, parc à
roulettes quand on a le temps de pister le vagabond rigo-
13lard, ou station assise ficelé dans une chaise-haute au mitan
de l'étable si ta n1ère est à traire, pleure mon gars, t'auras
de beaux yeux.
Dès que tu fus debout, ce fut pire: poulailler ouvert, ba-
quets d'eau renversés, oies poussant les hauts cris devant
tes lnoulinets. Ces exploits appelaient illico une fessée facile
à donner car, pour simplifier les suites de la digestion, tu
allais sans culotte. Une fois, on te perdit deux heures. Tu
fus trahi par tes larn1es au beau milieu d'un labour où tu
cherchais, déjà, ton père. On te voyait enjamber le sommet
de chaque sillon, trémoussant lenten1ent deux hémisphères
blanc-rose piqués de terre.
Pour le paysan, avoir un fils - c'était béné-- un vrai
diction, surtout en premier. L'assurance que la ferme conti-
nuerait, qu'il y aurait bientôt deux bras de plus. Si 1'héritier
voulait accompagner papa partout, rien ne l'empêchait
même pas maman inquiète. Le petit maraudeur allait boire
le lait frais trait à l'étable, arroser de grain les poules en
dévote couronne ou caresser d'une main ravie la peluche des
craintives mères-lapines aux pieds frappeurs.
Un voisin, tard marié, emmenait ainsi sur ses bottes son
Jeannot encore bouclé long le poursuivant de questions. Ce
jour-là il manœuvre sa charrette dans la cour, l'œil à un
cheval bien nerveux. Est-ce le bruit sec et fort des jantes
cerclées d'acier sur les pierres, les soupirs essoufflés de la
bête, ou la question du valet? Il n'entend pas la terreur du
bambin, il ne le voit pas tomber à la renverse, il ne sait pas
que l'étroit bandage le coupe en deux, il ne comprend pas
pourquoi sa femme lui griffe le visage, pourquoi le petit
reste à terre, pourquoi sous les cheveux blonds collés aux
tempes les yeux vitreux le fixent avec un air d'ailleurs. On
emporte le corps gémissant, le médecin arrive, en vain.
Jusqu'au matin, jusqu'à la mort, au-delà des cris et des lar-
14mes, il veille sans un mot sans un geste l'enfant, son enfant,
son Jean, son premier, son unique tout haché de noir au
ventre, qui le regarde, qui dort, qui le regarde, qui peut par-
fois ouvrir la bouche et lui murmurer qu'il l'a tué.
Personne - surtoutpas la mère, captive de sa propre dou-
leur - ne vit l'homme cassé tendre sans repos l'oreille aux
grincements de la charrette, aux cris de l'enfant, à son si-
lence. Personne ne sentit l'incessant ressac d'un remords
avivé, comme les maux que ramène le temps humide, par
des giboulées de souvenirs: un coup les vaches, un coup les
champs, et puis, soudain, l'enfant. Personne ne sut le temps
qu'il fallut pour apaiser cette infinie morsure, pour recevoir
le pardon du petit fantôme en chemise blanche. Ni même
s'il advint.
- Tous les matins quandje me lève, je l'appelle. Mais il
ne me répond pas...
La paix de la mort le toucha enfin à l'hospice, où la séni-
lité l'avait enfermé - depuis des années sa femme n'était
plus, consumée d'avoir tant parcouru cette maison sans lu-
mière. Son Jeannot, il lui parlait toujours, tout haut, partout.
Quelquefois, il partait. On le retrouvait au bout d'une route
ou au creux d'un fossé, tremblant, le regard jeté dans le
vide, les os trempés ou le visage gris de poussière. C'était
pour le gamin. Ce p'tit fi d'puton a encore disparu, mais
cherchez donc!
Les fous étaient parqués à Saint-Jacques, l'asile qu'on
promettait à nos camarades quand la colère nous poussait.
Ils en sortaient parfois.
Midi, famille et commis mangent. Grand-père a ouvert
son couteau à flancs de cuivre patinés où bondit un pelotari,
on peut donc l'imiter et caler du pouce un lardon sur son
calot de pain, tous deux taillés d'une lame aiguisée qui en-
suite les conduit lentement à la bouche. Tournant par sacca-
des son camail avantageux, une poule rousse en quête de
15miettes veut franchir la demi-porte entrebâillée, P'tit Loup
le regard noir la repousse d'un jappement silencieux.
Soudain porte et pondeuse volent, chassées par un indi-
vidu qui hache ses phrases, sur fond d'aboiements inquiets
du chien: «Jules! Z'avez-pas vu Jules? C'mon frère!
'Travaille à la carrière! » Quelle affaire. Ne déboulez ja-
mais ainsi chez les gens, il faut respecter tout un rituel, aller
de: C'est-i permis? à : Ben entrez donc! en passant par
moult étapes de politesses réciproques. Avant que Grand-
père ait pu répondre il ressort, encore plus pressé. Je le suis,
derrière mon père méfiant. L'intrus attaque la cave. Sacri-
lège : n'entrent là que les familiers de la maison. Il appro-
che une barrique, ôte la bonde et, les mains en cornet, lance
à l'intérieur un caverneux: «Jules, es-tu là? Si t'es là,
parle! » Bon, c'est un fou. Sortie express, il va trop vite, il
est peut-être reparti.
Retour à la table patriarcale pour conter l'épisode caviste
aux commensaux amusés ou indignés. Nouvelle irruption
du chercheur de Jules, ce coup-là une fourche en main qu'il
regarde attendri: «C'est lui! J'l'ai r'trouvé! » Et départ
définitif, nous n'avons jamais revu l'outil.
La cave m'intriguait. On y allait après un vêlage ardu, un
épandage de fumier ou pour un commerce de bêtes à
conclure. C'était un lieu d'hommes, les femmes restaient au
logis à boire des cafés allongés de goutte ou siroter des li-
queurs à l'extrait de Noirot. Fraîcheur obscure - mon père y
gardait donc son paquet de gris, pour le repas fini venir s'en
rouler une - odeur forte et boisée, épaissepoussière cendrée
uniformisant tout. Clés, bondes, qu'il fallait laisser: on
touche avec les yeux, on regarde avec les mains! Barriques
au son plein ou caverneux selon le niveau du cidre. Verres
alignés cul haut sur un petit râtelier de bois. Fourniment
d'ustensiles: égouttoir, bouche-bouteille, énorme entonnoir,
longue pipette en zinc, calendrier à la gloire du machinisme
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