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LE CRI DE LA CHOUETTE

De
154 pages
Ce roman raconte la vie d'Etienne, un jeune gamin qui vit dans un petit village de Saintonge au lendemain de la Libération. En empruntant des chemins tortueux qu'il sait habilement se tracer, il n'hésite pas à laisser son costume d'ange pour le troquer contre les guenilles du diable. Mais l'intrigue qui le plonge dans ce combat intérieur, risque bien de le conduire, malgré lui, aux frontières de l'interdit.
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Le cri de la chouette
« Sur le ciel tout ébréché, les étoiles sont moisies. Allez donc, pensera l'homme} allez doncfaire un enfant. ., » Paul Eluard

L'Hartnattan

Collection Écritures dirigée par Maguy Albet
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A Mylène, mon épouse.

A mes filles, Elodie, Julie, Barbara, Elsa.

Il fait nuit, je regarde en clignant des yeux la veilleuse tout au fond du dortoir. Je n'ai jamais eu l'habitude de déserter ma chambre. Aujourd'hui, je suis arraché de mon nid par un tourbillon d'une cruauté qui me plaque à la réalité glaciale. Mes paupières tremblent et refusent de se fermer malgré la fatigue qui m'envahit. Pour vaincre l'anxiété, je décide de ne plus fixer cette lueur pâle et d'enfouir ma tête sous l'oreiller. Immobile, j'aperçois dans la nuit, ce cercle scintillant que je viens de photographier. Au lieu d'imaginer une étoile lointaine veillant sur moi, je vois au contraire un œil hagard. Un peu comme celui qui poursuivait Caïn, à la seule différence qu'il s'agit de celui d'une chouette. Celle que j'ai étranglée au printemps dernier et qui est la cause de mon entrée à l'internat. Si je suis ici cette veille de rentrée scolaire, c'est qu'une suite de péripéties m'y a conduit. Un enchaînement implacable, je viens de quitter la ferme des Ormeaux. J'ai du mal à imaginer le fossé qui va séparer ma vie d'écolier de celle de collégien. Sur le point de m'enfouir sous les draps, je revis mon histoire. S'il pouvait s'agir d'un mauvais rêve... Je me plonge un an en arrière, imprégné de sursauts nerveux, je remonte dans le temps sans me donner la force de penser qu'il eut pu en être autrement. Mon instituteur disait toujours que ni la fatalité, ni le hasard ne pouvaient 7

expliquer l'histoire et que rien n'était écrit d'avance. Ce qui s'est passé aurait très bien pu ne pas arriver, mais c'est arrivé.. . Recroquevillé, les jambes en chien de fusil, la couverture serrée contre ma poitrine, je fais un bond dans l'espace et le temps. Après un trajet enivrant, mes souvenirs me déposent au cœur du village qui m'a vu naître.

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Ce matin, un épais brouillard enveloppe le village. Les fers de mes souliers scandent la marche vers l'école. Chaque pouce accroché aux lanières de cuir d'un sac trop lourd, il ne me faut pas plus de vingt minutes pour le mener de notre demeure, la ferme des Ormeaux, au préau austère de la Communale où je l'y dépose avec un grand soulagement. Ce vendredi-là, j'arrive juste avant que monsieur Finst, notre instituteur, tire sur la chaînette qui agite la cloche fixée en haut du mur de la maison d'école où il a élu domicile deux ans avant la déclaration de la Guerre; il Y a maintenant dix ans. Le temps de former le rang, de retirer les manteaux, d'accrocher les bérets dans le couloir, nous pénétrons dans l'univers fabuleux de la classe imprégnée d'odeur de cire et tapissée des gravures les plus illustres de l'histoire de France. Celles qui constituent le patrimoine de tous les écoliers de mon âge. Du regard sévère et convainquant du chef Gaulois aux allures de héros de Joffre et Foch, les impressions de grandeur de notre passé sont soigneusement exposées: Charlemagne, le roi Louis sous son chêne, Henri IV dressé sur sa monture; autant de symboles qui composent un Panthéon scolaire que nous visitons au quotidien. Je réponds un timide "présent" à l'appel de mon nom, Etienne Bélivay. C'est la première parole que je prononce à voix haute car Monsieur Finst sait contrôler les interventions et fait régner un silence impénétrable jusqu'à 9

la fin des cours. Ce calme pèse tant sur nos têtes qu'on ne fait aucun chahut à la sortie pas plus que sur le chemin du retour. Les rares sujets de dispute se limitent aux billes marchandées ou aux tacles trop appuyés dans la cour de récréation. Je reviens généralement avec Henri, mon camarade depuis la classe préparatoire. Il habite au centre du bourg à une centaine de mètres de l'école. Nos commentaires sur la journée sont donc brefs. Depuis que nous sommes dans la classe de Monsieur Finst, nous nous partageons à tour de rôle la place de premier.

Henri est mon camarade et pourtant, malgré notre jeune âge, nous avons déjà de nombreux points de désaccord. Il n'a aucune sympathie pour notre maître alors que j'entretiens une admiration passionnelle envers lui. Henri passe ses matinées du jeudi au catéchisme, accompagné de sa mère. Chez nous, l'église reste un lieu quasiment inconnu. Je crois que j'ai dû m'y rendre à trois reprises. Une fois, tout gamin, lors du baptême d'un cousin. Je me souviens mieux de la seconde fois, en juillet 1943, avant d'accompagner Grand-mère à sa dernière demeure. C'était une entorse aux traditions de la famille, mais elle avait toujours souhaité des obsèques religieuses. Enfin, en juin dernier, alors que je relevais un défi lancé par Henri, je me suis rendu au presbytère voir le père Bouvier pour m'entretenir avec lui des miracles de la Vierge et ne rien apprendre de plus... Nos différences ont germé dans des modèles d'éducation que chacune de nos familles nous ont inculqués. Nos altercations sont souvent l'écho de ce que nous entendons dire le soir à table ou à la veillée quand on a l'autorisation d'y participer. A la maison, les références religieuses n'ont jamais eu droit de cité. Une seule exception, Grand-père avait accepté que sa femme, 10

malade, accrochât provisoirement un petit crucifix au mur de leur chambre, juste au-dessus du lit. Les parents d'Henri sont des catholiques "pur-sang". L'autel, les cierges et les missels faisaient figures de repères depuis leur plus tendre enfance. Ils sont Bretons d'origine, le père avait envisagé une carrière dans la Marine nationale. Il s'était engagé à Brest, mais des raisons de santé l'avaient empêché de mener à bien ses projets. Le hasard avait voulu qu'il vînt s'échouer à SaintMartin, petit village perdu, en plein cœur de la Saintonge, avec sa femme juste après la naissance de leur unique enfant. Henri est mon copain et même plus. Quand je lui serre la main devant chez lui, le soir, je n'ai qu'une hâte, c'est de le retrouver le lendemain. Je parcours seul le reste du chemin en ruminant la leçon de morale que je réciterai par cœur à Monsieur Finst. Ma mère m'attend. Elle guette davantage l'horloge que ma maigre silhouette. Dès que j'arrive aux Ormeaux, son premier travail est de retirer mon cartable et de le ranger soigneusement au pied du buffet sur lequel elle a préparé mon goûter. Rien ne manque, ni le beurre, ni le chocolat, ni la confiture. Ensuite, l'emploi du temps est presque aussi rigoureux que celui imposé par Monsieur Finst. Je reste dans la cuisine, au bout de la table et j'ai une heure pour faire mes devoirs que Maman vient contrôler avant de me faire réciter les leçons. Après, je me prépare pour aller chercher le lait chez les Timonier. Je refuse de les appeler mes voisins, car, bien qu'habitant la ferme la plus proche, ils demeurent à trois cents mètres de chez nous. Trois cents mètres, ce n'est pas grand-chose pour un garçon de dix ans, mais il ne faut pas oublier que cette distance compte double les soirs d'hiver ou quand il pleut. Dès mon retour, je monte à l'étage faire ma toilette, puis je profite des quelques minutes qui me restent avant Il

l'heure du dîner pour aller rejoindre les héros de Jules Verne ou pour aligner, dans ma chambre, des soldats de plomb sur le tapis étriqué mais suffisant pour dessiner dans l'ombre, l'espace d'un champ de bataille. Absorbé par ce monde magique des jouets, j'entends toujours claquer la porte lorsque Grand-père et Papa rentrent. Depuis que les vendanges sont terminées, ils arrivent beaucoup plus tôt. Au moment où sonnent les huit coups de la vieille horloge vendéenne placée au fond du couloir, ma mère sert l'inévitable soupe. Grand-père vit avec nous depuis qu'il est veuf. Il préside en bout de table, je suis à sa droite en face de ma sœur Isabelle âgée de cinq ans. Maman dîne à côté de moi, Papa devant elle. Nous n'avons jamais changé cette disposition et, je crois qu'elle est établie pour toujours. On parle beaucoup à table, c'est Grand-père qui mène la discussion. Il est ici chez lui. Son père avait terminé de bâtir les dépendances de la ferme dont il avait lui-même hérité de son aïeul. Grand-père est un personnage extraordinaire. Bien qu'il n'ait jamais obtenu son certificat d'études primaires, il connaît beaucoup de choses. Il a voyagé dans toute la France. Il a participé aux grands événements de notre époque, il en parle avec passion, et dit souvent qu'il a vécu deux guerres et manqué une révolution... Dans le village, il est devenu un notable, il vient d'être élu maire en octobre dernier. Depuis qu'il est entré dans la famille, Papa travaille avec lui. Nous n'avons pas de vaches, on ne cultive que la vigne. Maman s'occupe aux tâches ménagères.

Il est vingt heures trente passées, j'ai fini de dîner, je monte me coucher. La journée du samedi coule paisiblement. Je ne me laisse pas impressionner par les pièges camouflés dans la

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dictée de Monsieur Finst. Le reste du temps est consacré aux révisions de la semaine, un jeu d'enfant. Le soir, c'est la veillée. J'y assiste depuis que j'ai eu sept ans, l'âge de raison. Assis devant la cheminée, Grand-père se plaît à raconter en patois charentais, ses histoires que je finis par connaître par cœur. Maman semble davantage prise par son tricot. Papa écoute et ne donne son avis que lorsqu'il est d'accord avec son beau-père. Nous recevons des invités. Monsieur Gustave est le plus assidu d'entre eux. Il est premier adjoint au maire d'Eavy, le chef-lieu du canton. Monsieur Gustave est clerc de notaire, c'est sans aucun doute le meilleur ami de Grand-père. Ils sont tous les deux francs-maçons, ils ont pris ensemble le maquis quand la Gestapo a décidé de ratisser la région afin de l'''épurer'' des esprits subversifs. Ce qui me plaît, c'est que Monsieur Gustave, farouche laïc, me parle souvent de l'école et de mon instituteur. Quand il s'adresse à moi, j'ai le sentiment de participer pour de bon à la veillée. Je ne pense pas que mes camarades de classe aient cette même chance. Les soirées du samedi durent jusqu'à l'épuisement. Dès que Maman s'aperçoit du clignotement répété de mes paupières, elle me prend dans ses bras et m'accompagne au lit. Le dimanche matin prolonge l'ambiance feutrée des soirées de la veille. Je vais avec Grand-père au marché d'Eavy. Il revient de la chasse vers dix heures. Sa joie de m'emmener le dissuade de poursuivre plus longtemps le gibier. Je monte à ses côtés dans la superbe traction qu'il a achetée aussitôt la Libération. Le marché est très animé. On y retrouve en principe Monsieur Gustave. Pour lui montrer la sympathie que je lui porte, je relance les discussions abordées la veille. Nos débats se poursuivent au café du Commerce où Grandpère est très connu. C'est un excellent joueur de billard, je ne me suis jamais lassé d'observer la façon dont il ruse, avec la complicité de la bande, pour faire le point. Sa 13

vision du jeu, les trajectoires que suivent les boules pour se rejoindre à l'intérieur de ce grand rectangle vert en disent encore plus que mes leçons de géométrie. La partie dure parfois plus d'une heure, ce qui me laisse tout le temps de déguster mon verre de limonade. Il nous arrive d'être encore au "Commerce" quand midi sonne. Grand-père ne revient jamais sans avoir fait quelques emplettes. Il achète, tous les dimanches, un bouquet de fleurs que Maman dispose dans un vase en porcelaine à côté de la photo de Grand-mère. Dans la voiture, je jette un œil sur le journal et j'apprends, comme un fait banal, que les mineurs du Nord viennent de se mettre en grève. Grand-père ne se défile pas devant l'abondance de mes questions mais il me fait comprendre qu'il est fort probable que monsieur Finst fasse allusion à cet événement en cours d'instruction cIvIque. Nous apercevons au loin notre village. Sans doute Maman attend. Comme d'habitude, elle aura préparé un repas plus copieux que d'ordinaire. Même chez les "païens" le dimanche est un jour sacré... Papa, de son côté, profite de ses moments de répits pour aller jouer à la belote chez monsieur Potin, l'épicier, qui, à l'occasion tient buvette. Il lui arrive de revenir plus tard que nous, parfois sans avoir joué aux cartes... A table, Maman s'informe des nouvelles du village ou de celles d'Eavy. Elle ne côtoie pas beaucoup de monde ici. Quand elle sort - car elle conduit la traction - c'est pour aller à Saintes, la sous-préfecture. Elle prétend qu'on y fait de meilleures affaires...

Grand-père avait raison. Monsieur Finst n'a pas oublié de nous parler de la grève des mineurs. Il lui arrive fréquemment de saisir l'opportunité d'un événement pour 14

attirer notre attention. Il le fait avec précaution. Il tient à nous éveiller sur les problèmes que rencontrent les adultes. Il se garde de tout commentaire. Sur le mur, derrière son bureau il a fixé le portrait de Jules Ferry en-dessous duquel est inscrit: "Ne touchez pas à cette chose sacrée qu'est la conscience d'un enfant." Notre instituteur est un homme au-dessus de tout soupçon. Tout le monde le respecte. Il est secrétaire de mairie et au courant des affaires du village. Dès qu'un problème surgit, c'est à lui qu'on fait appel davantage qu'à Grand-père. Dans nos campagnes le hussard de la République a toujours conservé un statut privilégié. Chacun, ici, connaît ses opinions politiques. Pendant la Résistance, il a dirigé un maquis de FTP dans le Limousin. En 1937, au moment où il prenait ses fonctions, il était membre du parti communiste. Aujourd'hui, bien qu'il ait fait connaître ses désaccords avec son parti, cela n'empêche pas les gens de l'appeler, avec une certaine sympathie, le "rouge"; ce qui apparemment ne le dérange pas.

Aujourd'hui, à la place de la leçon de morale, Monsieur Finst nous a expliqué l'histoire des mineurs, leurs rudes conditions de travail. Il a lu un passage de Germinal et en a profité, cet après-midi, pour faire une leçon de géographie sur la houille et l'ensemble des bassins miniers français. Ce soir, après mes devoirs, j'ai pris le journal et j'ai lu tout l'article concernant le mouvement des "gueules noires" .

C'est dans ce rythme implacable que s'égrènent les journées. Je ne me lasse ni de la répétition des trajets vers l'école ni du temps maussade qui accompagne l'automne. Les jeudis offrent autant de moments d'évasion que j'aime savourer souvent seul. Mes jeux sont très diversifiés. 15

Ce jeudi-là, très tôt, je chausse mes bottes pour me rendre au bord du ruisseau qui coule au creux de la plaine en bas du village. J'avais, depuis longtemps, décidé de le remonter jusqu'à sa source qui jaillit à environ quatre kilomètres. Je viens de terminer une espèce d'embarcation miniature commencée cet été. C'est la reproduction d'une goélette dont Henri m'avait passé les plans. Nous avions projeté de faire la mise à l'eau ensemble mais mon acolyte est en train de se noyer dans le flot de la lecture des Evangiles, je pars sans lui. Au bout d'une heure de marche, j'ai remonté le cours d'eau. Je vais pouvoir procéder au lancement du navire. Je le pose délicatement sur l'onde transparente. Il n'a pas l'air déséquilibré, la proue en direction de l'aval. Les voiles, récupérées des' guenilles trouvées dans le grenier n'ont qu'une fonction symbolique, c'est évidemment le courant qui permet à mon bateau de naviguer; le courant et la perche de roseau que j'agite de temps à autre pour écarter les obstacles. Je suis fier de moi, l'embarcation arrive à bon port et dans les temps. Je ne serai pas en retard pour le déjeuner et je vais m'empresser de raconter les détails de cette première grande course à Grand-père. Pour l'après-midi, j'avais proposé à Henri de venir m'aider à enduire de glu les piquets de notre vigne au fief Marcel. C'est comme ça qu'on attrape les grives. En ce moment, il y a du passage, seulement il est hésitant. Son père n'apprécie pas ce genre de passe-temps. Il exècre la chasse et encore plus le braconnage. Il trouve tout ça malhonnête et même cruel. C'est vrai que les grives ne chantent plus de la même façon quand leurs pattes soht fixées et que leurs ailes se débattent follement espérant, en vain, recouvrer la liberté. L'année dernière il avait déjà refusé d'envoyer son fils m'accompagner pour relever les collets que j'avais tendus en cachette. "Tu ne tueras point!" lui avait-il déclaré en fronçant les sourcils. 16

Après le repas, je suis allé rendre visite à Henri. Ses parents partagent le plaisir que j'ai de me retrouver chez lui. Finalement, nous avons abandonné notre projet de braconniers et, il a décidé de me suivre jusqu'au bois de la Fontaine, j'ai quelque chose à lui montrer. Nous sommes les deux seuls élèves de la classe à ne pas faire partie de l'équipe de football qui s'entraîne régulièrement le jeudi pour mieux déchaîner la foule le dimanche matin lors du match. Je n'ai rien contre le ballon rond mais les crampons m'ont toujours un peu impressionné. Henri, lui, déteste le sport en général. Sa forte corpulence et ses pieds plats ont freiné ses élans et l'ont même dissuadé de faire partie de l'équipe. Nous partons pour le bois de la Fontaine. Au fond du sentier, à droite, se dresse un chêne plus que centenaire. Il présente la particularité d'avoir un trou d'au moins dix centimètres de diamètre à l'endroit où nait sa première branche. La semaine dernière, j'avais remarqué des plumes blanchâtres et marron au pied de l'arbre, et repéré plusieurs pelotes de réjections parsemées autour du tronc. Il y a de fortes chances que cette cavité soit habitée par une chouette. Henri ne veut pas que je tente d'escalader jusqu'à la demeure mystérieuse. J'insiste: - Tu as peur qu'un monstre sorte de cet orifice? - Pas du tout, mais on ne dérange pas un animal qui dort, c'est tout! - S'il dort, rien ne m'empêche de l'observer sans faire de bruit ! - Il n'y a pas que ça, tu risques de glisser en essayant de grimper sur un tronc aussi large qui ne t'offre aucun point d'appui. - J'ai une solution. Il me faut une corde tout simplement. - Ne t'entête pas! S'il s'agissait d'un trésor, je ne dis pas mais pour voir une bestiole recroquevillée comme une boule au fond d'un trou noir... 17

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