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Le cri du fleuve

De
173 pages
En reportage pour le compte de CNN, Célia plonge au coeur de l'affrontement des milices qui ont mis à feu et à sang tout un pays. Vitrine ouverte sur les enfants enrôlés dans le ventre des groupements armés, les familles éclatées et les nombreux déplacés, son voyage en Afrique lui permet d'approcher l'une des réalités contemporaines du continent africain. Célia porte ainsi son regard troublé sur un pays d'Afrique Centrale qui, à l'instar des autres pays du continent, tente malgré ses plaies de se reconstruire.
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Le cri du fleuve
















Katia Mounthault







Le cri du fleuve

roman














L’Harmattan





















© L’HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-12030-3
EAN: 9782296120303





A Lolo et tonton Gaston qui ne me liront pas.

A Tonton R. B. F. : ta voix rayonne sur Poto-Poto.

A mes parents.

A Fanfan.

A Marcel.


























I saw the best minds of my generation destroyed by madness.
Allen Ginsberg, Howl.




1




Mon pays ressemble à un homme court sur pattes, le
dos appuyé contre un mur invisible. Sa large tête se dresse
avec une altesse royale. Son nez pointe comme un bras
tendu, son torse se bombe, et ses petits pieds baignent dans
la mer. Moi, je viens des pieds : là où le vent lèche l’océan.

Le ronronnement des moteurs me surprit. A l’intérieur
de la cabine, les passagers avaient l’air engourdi. Certains
se remettaient avec difficulté de leur long sommeil tandis
que d’autres se mouvaient péniblement, étirant avec
lenteur leurs muscles fatigués. Deux hommes s’étaient
levés et faisaient de petits exercices de stretch dans l’étroit
couloir pour se débarrasser des crampes du voyage.
Je les observai d’un air distrait. Mes paupières,
lourdes, pesaient comme des sacs de plomb. Je fis un
mouvement en avant, comme pour me lever, en arrière,
calai mon dos entre deux coussins, puis essayai
péniblement de garder les yeux ouverts. Toute résistance
était vaine. Je refermai d’un mouvement sec le dossier de
presse posé sur mes genoux. Je n’avais plus la force de le
relire, de regarder avec des haut-le-cœur toutes ces photos
d’une génération troquée : les child killers ; les enfants
enrôlés dans les milices, les enfants sacrifiés d’un
continent à l’agonie. Je détournai le regard en
rangeant l’épais dossier dans mon sac, puis recalai mon
dos contre le siège.
7
Mes yeux fixaient l’étendue du ciel à travers le hublot
dans une dernière tentative pour me garder éveillée, tandis
que l’avion amorçait sa lente descente.
A l’extérieur, l’énorme engin flottait avec agilité sur
les coussinets moelleux des nuages. Lorsqu’il perça les
flocons nuageux, des taches noires parsemées révélèrent la
géographie de la capitale, de plus en plus nette. J’aperçus
la chevelure épaisse de la forêt et les collines
envahissantes. Ces dernières, par leurs formes arrondies,
ressemblaient à des millions de femmes nues allongées sur
le dos se prélassant au milieu de l’éclatante verdure. Au
sein de leurs courbes voluptueuses se nichaient de petites
cases éparses.
La piste apparut. Avec elle, des maisonnées en bois en
longeaient les abords. Des hommes et des femmes
vaquaient à leurs occupations matinales, sans paraître
perturbés par le grognement des moteurs, tandis que des
enfants couraient tels des fous dans les cours non clôturées.
Trois d’entre eux s’approchèrent de la piste ; ils firent un
pas sur le tarmac, comme s’ils défiaient l’énorme bœing
qui approchait.
Vu d’en haut, tout semblait paisible.
La descente sur Brazzaville fut rapide. Dès qu’ils
posèrent l’appareil au sol en souplesse, les pilotes qui ne se
doutaient de rien, déclenchèrent une pluie
d’applaudissements dans la cabine passagers. « Mesdames et
messieurs, nous venons d’atterrir à l’aéroport de
MayaMaya où la température au sol est de 22°C », annonça une
voix lasse au discours décousu à cause de la mauvaise
retransmission.
Les voyageurs s’animaient. Ils étaient rassurés d’être
sur la terre ferme et heureux de leur arrivée au pays.
« Ah ! Mon pays », s’esclaffa un homme dégoulinant
de sueur ; il en dessinait les contours à travers le hublot, lui
8
tendant deux mains hésitantes comme l’on dévisage l’être
cher retrouvé après des années de séparation.
A son arrêt, le Boeing se réveillait dans un brusque
tintamarre. La touffeur nous enveloppa. Des enfants
pleurnichaient tandis que des hommes remettaient les plis
impeccables de leurs costumes d’un coup sec de la main,
rafraîchissaient leur visage à l’aide de petites serviettes
parfumées, puis recentraient leur nœud de cravate comme
devant un miroir. Les femmes réajustaient leurs coiffures
et ravivaient les couleurs étincelantes de leur maquillage ;
elles commentaient les dernières rumeurs d’un assaut
réussi de l’armée nationale dans l’arrière-pays tout en
arrachant leurs lourds paquets des compartiments à
bagages. Tout se précipita.
Comme si l’air devenait empesté, un immense
tohubohu de passagers et de valises se bouscula dans les allées.
Je m’y lançai à mon tour, et me frayai une échappée vers la
sortie. Brian me suivait, son appareil photo dansait autour
de son cou.
L’air était figé quand nous descendîmes la passerelle.
Les nuages paraissaient grossis de pluie, ils pesaient
audessus de nos têtes au fur et à mesure que nous avancions
sur le tarmac.
Je suivis le flot de passagers qui déboulait sur le
gravier, le regard inquiet. Le sol sous mes pieds ne m’était
pas inconnu, pourtant j’eus une étrange sensation. Je fus
prise de doutes et voulus rebrousser chemin en direction de
l’avion qu’on apprêtait pour un nouveau départ. En
avançant vers la salle de débarquement, je reconnus au loin
des silhouettes familières et me sentis rassurée. Ma marche
s’accéléra. Les palpitations de mon cœur qui semblaient
s’être calmées reprirent de plus belle, à mesure que la
distance nous rapprochait.
Un petit garçon déambulait à mes côtés, il tenait la
main de son père qui le précipitait vers la salle de
9
débarquement. Il donnait son visage en offrande au ciel,
comme pour en recevoir l’onction des premières gouttes de
pluie. Il ne remarqua pas l’étrange machinerie qui nous
guettait en plusieurs points de la piste, ni les badauds en
uniformes nous dévisageant sous leur béret rouge, une
main impatiente posée sur un long fusil.





























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2




Mma Léa était venue m’accueillir à l’aéroport. Mon
oncle Malonga, se tenait nerveux à ses côtés. En avançant
à leur rencontre, ce fut comme autrefois, une sensation de
bien-être m’envahit tout à coup. J’eus l’impression de me
dédoubler.
Je vis s’éloigner devant moi une petite fille qui
débarquait en provenance de Paris, une pancarte UM
autour du cou. Aussitôt arrivée en bas de la passerelle, elle
la retirait hâtivement en un geste symbolique accompli
pour marquer son indépendance. L’oncle Malonga se tenait
aux pieds de l’avion.
Il me prenait par la main et d’un pas assuré, nous nous
dirigions sur la gauche de la piste vers le salon d’honneur
tandis que la plupart des passagers empruntaient la droite,
en direction de la salle de débarquement. A quelques
mètres, ma mère qui s’impatientait brassait l’air de larges
mouvements en m’apercevant. Elle m’attrapait et me
faisait tournoyer en l’air comme une toupie. « Ti moun » –
mon enfant –, chuchotait-t-elle en me serrant dans ses bras.
C’était une véritable fête autour de moi lorsque je
revenais de Poto pour les vacances scolaires.
L’Europe demeurait mythique pour ceux qui n’y
étaient jamais allés. Ceux qui y habitaient, tentaient
vainement de gommer sous le mirador tricolore les plaies
de la misère nationale. Mais les blessures étaient bien plus
profondes qu’ils ne l’avaient imaginé en quittant leur pays.
Peu de temps après leur arrivée en France, le paradis
salutaire s’était transformé en carcan insoutenable,
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réduisant les aventuriers à vivre à l’étranger sans la dignité
qu’ils avaient chez eux. Forts de leur échec inavouable au
quartier, les voyageurs s’en retournaient au pays étaler, le
temps des vacances, les apparats d’une réussite sociale
qu’ils s’étaient inventée de toute pièce.
Il n’y avait rien de tel que d’assister au débarquement
des passagers en provenance de la France : leur visage
jaune brûlé et leur embonpoint accentué, deux signes
attestant de leur bonne santé physique et financière, les
distinguaient de ceux qui n’avaient pas encore mis les
pieds dans la capitale française. Malgré la chaleur, ils
étaient accoutrés de costumes trois pièces à la dernière
mode.
D’un mouvement synchronisé, les hommes
s’agglutinaient sur le tarmac puis, l’un après l’autre, ils se
donnaient en spectacle dévoilant les griffes des plus grands
couturiers européens, exhibant le dernier modèle de
Weston aux semelles luisantes. Ce défilé de mode
passionnait les populations amassées à l’aéroport. Les
émigrés arrivaient chez eux, les bras encombrés de tous les
artifices du marketing international – des polos Lacoste,
des baskets Nike, et des chemises Façonnable – qu’ils
distribuaient aux mains affamées. Ils étaient devenus une
réelle référence au pays, comme une caste d’un genre
spécial que les gens d’en dessous avaient fini par vénérer.
Au fil du temps, ils avaient même imposé leur style et leurs
habitudes vestimentaires à la gent au pouvoir. Celle-ci se
surprenait à les imiter à la lettre, se parant des mêmes
maquillages pour affirmer leur position sociale.
Pour moi, l’Europe restait un endroit froid où les gens
couraient de RER A à Métro ligne 8 dans l’anonymat total.
Je ne réalisais jamais à sa juste valeur la chance que
j’avais de retourner au pays qu’au moment où la date de
mon retour sonnait telle une sentence à mort. Malgré
l’activité de la maison deux jours avant mon départ – les
12
tantes qui débarquaient les bras chargés de lettres et de
colis pour leur progéniture habitant dans toute la France,
ma mère qui préparait avocats, bananes plantain et autres
condiments pour la famille à Paris –, je m’étais répété
qu’un miracle surviendrait et annulerait mon voyage. Mais
l’énorme valise qui s’imposait sur le lit était le signe
irréfutable que je partais.
Sur le chemin de l’aéroport, je collais mon visage sur
la vitre du véhicule pour m’imprégner de chaque courbe du
paysage : les flamboyants en fleurs des longs boulevards,
les multiples immeubles en construction, l’odeur des
arachides grillées et des petits pains au lait. Tout un
concentré de couleurs et de senteurs que je souhaitais
emporter avec moi et qui me rappellerait, dans les
corridors froids de la France, dans les moments solitaires
de la vie occidentale, l’univers auquel j’appartenais.
Malgré mes incantations, nous nous trouvions sur la
piste en direction de l’avion. Maman me traînait comme un
sac trop lourd tout en me réconfortant ; elle répétait que
nous nous retrouverions aux prochaines vacances et
souriait pour masquer les soubresauts de son cœur.
Mon père, lui, gardait de sa superbe. Il marchait d’un
pas militaire sans dire mot ; son allure révélait l’impatience
des gens de sa stature. Il se rassurait que j’étais dans de
bonnes mains une fois dans l’avion tout en saluant
chaleureusement tous ceux qui se précipitaient pour lui
tendre une main bien ferme et lui faire de grandes
accolades. Dans la confusion, il lui était même arrivé de
partir précipitamment oubliant qu’il m’avait laissée là,
plantée à l’entrée de l’appareil.
Je me laissais ensuite guider par l’hôtesse de bord sous
les regards inquisiteurs que m’adressaient plusieurs
passagers. Tala mwana mokonzi, murmuraient des voix
dans mon dos. Voilà l’enfant du chef.
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Je m’installais sur mon siège, penaude, les yeux rivés
sur le hublot cherchant à accrocher ceux de ma mère. Elle
se tenait devant la porte du salon d’honneur et agitait en
ma direction un mouchoir coloré. Je lui disais au revoir à
travers l’épais vitrage, espérant qu’elle m’apercevait aussi.
On verrouillait les portes pour le décollage, puis l’avion
entamait sa course folle tandis que ma mère disparaissait.
Elle rapetissait d’abord, sa tête puis son corps, jusqu’à
n’être plus qu’un point imaginaire là où je l’avais aperçue
quelques instants plus tôt. Haut dans le ciel, l’avion
vrombissait. Je finis par étouffer mes sanglots. Les voix
chuchotaient encore dans la cabine. Au moment où j’allais
m’endormir, j’avais la certitude qu’elles parlaient de moi.


A cette époque, mes tontons peuplaient le Congo tout
entier, transcendant les régions et les tribus. Ils avaient
fréquenté, si ce n’étaient les mêmes écoles, les mêmes
cercles d’éveil politique et les mêmes espaces de
divertissement. A Paris, ils avaient milité au sein de la
F.E.A.N.F. pour la plupart, un syndicat regroupant les
jeunes engagés africains qui s’organisaient pour éveiller
les consciences populaires et libérer leurs pays respectifs
de l’emprise coloniale. Ils étaient de fervents compagnons
de lutte.
Un après-midi, alors que je fouinais dans une boîte
que m’avait donnée Mma Léa, je retrouvai une photo que
j’apportai à mon oncle Malonga. L’image en noir et blanc,
un peu cramoisie sur les côtés, montrait mes tontons au
mariage de mes parents. Ils étaient tous présents. Je les
retrouvais quarante ans plus tôt, les uns à côté des autres,
le regard fier et solidaire. Je revivais, me rappelant les
récits de mon père sur cette époque, les élans prometteurs
de l’effervescence des indépendances.
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Dès que les premières cloches de l’indépendance
retentirent, mes tontons avaient accouru l’un après l’autre
pour écrire d’une plume hésitante les pages d’une histoire
dont ils étaient les seuls protagonistes. Ils en étaient les
façonneurs. Solidaires un moment, désunis l’instant
d’après, ils œuvraient tous pour un objectif qu’ils avaient à
peine défini. A coups de pioches aveugles, ils planifiaient,
sculptaient, détruisaient puis reconstruisaient leur pays.
Mes oncles faisaient de la politique à tâtons. Ils en
étaient même allés jusqu’à s’armer de leur influence
respective sur les tranches obscures du pays pour justifier
les coups bas qu’ils s’assenaient. Ils avaient déserté la
maison.
Quelques décennies après leur retour au Congo,
lorsque mon père les rencontrait au hasard d’une
cérémonie, certains détournaient le regard car il n’était
plus bon d’exprimer certaines amitiés en public, sous peine
d’être fichés. Les autres, eux, faisaient des embrassades
discrètes et à contrecœur. Le Parti commençait à injecter
son venin empoisonné, la dite démocratie ailleurs était
étouffée dans l’œuf chez nous. Les sbires du pouvoir
étaient partout, prêts à sacrifier les leurs pour veiller au
grain.
A cause de leur acharnement têtu, le Congo se vidait
de tous ses enfants. Mes parents avaient quitté le Congo.
J’étais partie moi aussi, bien avant eux, pour la France
d’abord puis pour les Etats-Unis, au moment où le pays
commençait à s’automutiler, s’épuisant dans des luttes de
palais, au temps où mes tontons venaient encore s’attabler
à la maison.





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3




A mon arrivée à Brazzaville ce matin-là, tout
l’aéroport était en plein chantier. Une écriture maladroite
au charbon placardée sur les murs, dirigeait les passagers
vers l’une ou l’autre salle du petit bâtiment. On nous guida
vers une pièce étriquée qui faisait office de salon VIP.
Quelques fauteuils en cuir y reposaient sur de lourds tapis
arabes, le tout formant un ensemble grossier et dépareillé.
Un portrait du magistrat suprême accroché de travers,
dissimulait à peine les fissures qui lézardaient le mur.
Hormis une large table basse, imposante au milieu de la
pièce, il n’y avait aucune décoration pour égayer l’apparat
terne des lieux. A cause des voleurs, me chuchota ma
tante.
Il y avait autour de moi plusieurs personnes dont
l’expression manifestait à la fois dégoût et crainte. Elles
s’embrassaient avec émoi en se retrouvant, se dévisageant
en pleurs, racontant la main posée sur la poitrine l’exil
causé par la guerre. J’écoutai, l’oreille tendue, les histoires
de fuites, de meurtres, de sauvetages, de naissances, de
décès, jetées pêle-mêle dans les conversations.
Un homme s’approcha de moi et me fit signe de me
diriger vers la sortie : les bagages avaient été récupérés à
l’ouverture de la soute, les passeports déjà tamponnés.
Cette petite manœuvre m’évita la bousculade des
passagers, jouant des coudes pour récupérer leurs
nombreux bagages, puis la dispute avec les agents des
douanes qui se tenaient à la sortie. Brian vérifia que tout
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