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Le Cycle d'Ael

De
535 pages
Ael poursuit son chemin vers la vérité et se questionne sur ses propres desseins. Son cercle d'amis se resserre, sous le regard d'un Dieu qui cherche sa voie. Olain, trouvera t il la force en lui de voir enfin les travers de ceux qu'il a toujours servi. Et qu'en est il des amours de la belle Tika maintenant qu'elle porte la culpabilité en elle. Avec l'aide de Bleiztan et des autres, Ael devra se sentir prêt à assumer son statut d'élu lorsque le moment choisi par les forces en action viendra. Il le faudra bien car son alter ego machiavélique, Tannshaï n'a pas perdu son temps.
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2 Titre
Le Cycle d'Ael

3Titre
Julien Conan
Le Cycle d'Ael
L'exode
Roman fantastique
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00856-2 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304008562 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00857-9 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304008579 (livre numérique)

6 Le Cycle d’Ael






« Vous devez requérir la confrérie pour trois choses :
l’une pour fuir et abandonner le péché de ce monde ;
l’autre pour faire le service de Notre-Seigneur ; et la
troisième pour être pauvre et pour faire pénitence en ce
siècle, afin de sauver votre âme ; et telle doit être
l’intention pour laquelle vous la devez demander. »
Extrait du livre du Temple.
Ecritures sacrées de la Confrérie de la Meute.
7 Le Cycle d’Ael
8 Chapitre 1

CHAPITRE 1
La nuit étendit son voile de velours sur
Nosse, caressant le monastère de son ombre et
dissipant la chaleur dans laquelle l’astre diurne,
fougueux et impitoyable, l’avait baigné. Assis
sur un banc, entouré de magnifiques roses
blanches aux senteurs enivrantes, un homme à
l’allure imposante mais au regard tendre,
rêvassait. Son âme était en paix. Son cœur,
longtemps malheureux et déçu connaissait pour
la première fois l’espoir. Non pas un espoir
désabusé, fugace, comme celui qu’il s’inventait
pour lutter contre la mélancolie mortelle qui
l’envahissait lorsqu’il croyait sa quête
irréalisable. Non, cet espoir là, Bleiztan l’avait
longtemps entretenu, caressé, protégé. Il était la
seule façon qu’il avait trouvé de se motiver pour
poursuivre la recherche de l’élu. Mais
aujourd’hui, dans ce jardin artificiel sculpté par
la main de l’homme, dans ce formidable
simulacre de l’œuvre de la nature, le chevalier
de « la Meute » espérait vraiment. Il avait passé
plusieurs heures à réfléchir, attendant que l’élu
9 Le Cycle d’Ael
ressorte de l’auberge pour lui parler. Il avait
ouvert son cœur et ses sens aux voix des
maîtres des loups. Il s’était remémoré les voix
de ses frères déclamant la prophétie de « la
Meute » au fil des siècles. Il avait imaginé les
sanglots de leurs ancêtres, tués, torturés,
disparus. Il s’était souvenu des chants de la
nature dans toute leur immensité. Les
murmures du vent portant les messages de
l’orage, l’odeur des embruns annonçant la
colère de l’océan, la couleur de l’aube, mémorial
du feu sacré dans lequel l’univers même a été
forgé. Là, au milieu d’un simple jardin entouré
de murs, il avait à nouveau pris conscience de la
grandeur de l’œuvre qu’accomplissait « la
Meute ». Des siècles de quête, de privations, de
sacrifices et d’efforts convergeant vers un seul
et unique moment, au milieu du temps et de
l’espace. Ce moment, il l’avait atteint, lui. Il en
eut la certitude pendant son attente. Plus Ael
tardait à sortir et plus les doutes du chevalier
diminuaient. Ce ne pouvait être que lui. Il fallait
que ce soit lui car il savait que s’il ne l’était pas
ou s’il n’arrivait pas à le convaincre, alors ce
serait comme s’il déshonorait la vie de tous ses
frères. Ce serait comme s’il prenait les âmes de
tous ceux qui étaient morts pour la quête et
qu’il les réduisait à néant.
La porte de l’auberge s’ouvrit et le jeune
homme qui représentait désormais tant de
10 Le Cycle d’Ael
choses pour Bleiztan apparut. Son cœur se mit
à battre la chamade et la peur lui empoigna les
entrailles et les noua. Il mit quelques instants à
réagir tant il était paralysé par l’angoisse. Puis il
se leva et fit signe à Ael. Le jeune homme,
hésita puis se dirigea dans sa direction.
Ael venait de discuter longuement avec
Georiane qui lui avait appris une multitude de
choses sur les doctes et leur mode de vie. Il
n’avait voulu dévoiler aucun secret, mais Ael
avait déjà ces réponses là. Il s’était surtout
intéressé aux vocations des doctes, ce soir là.
Jusque là, Ael avait estimé les membres de
l’Ordre Rouge pour l’aide médicale qu’ils
apportaient aux Ondains. Il avait vu Georiane
soigner des malades plus d’une fois et l’avait
admiré pour cela. Mais il avait encore du mal à
oublier les paroles de ses parents, peu désireux
de renier le seul héritage qu’ils lui avaient laissé,
son éducation. Désormais, ce soir, son entretien
avec son ami avait presque tout balayé. Seuls
son amour pour sa famille et son désir de
vengeance étaient restés inchangés mais son
respect pour leurs croyances avait totalement
disparu. Pendant longtemps, il avait accepté
leurs conseils, leur vision des choses. Il les avait
érigés en vérité absolue, incontestable.
Comment aurait il pu en être autrement pour
l’enfant exclu qu’il était, caché du vrai monde,
élevé dans l’illusion ? Depuis le génocide, il
11 Le Cycle d’Ael
avait voyagé, connu d’autres hommes, d’autres
femmes. Il avait contemplé une cité
merveilleuse, ressenti des émotions qu’il n’aurait
jamais pu imaginer et appris de choses
insoupçonnées. Il savait maintenant que le
monde n’était pas l’abysse putride de corruption
et de déchéance que ses parents lui avaient
décrit. Il savait que les Rujaks n’étaient pas plus
mauvais que n’importe quel autre peuple. Il
pensait même qu’ils étaient meilleurs que les
autres peuples bien qu’il n’eut pas connu
d’autres peuples. D’ailleurs, il y avait il
d’autres peuples ? Sans doute, dans la lointaine
Hareb existait il des peuples ayant d’autres
coutumes, d’autres modes de vie mais ils étaient
loin d’Ael. Les Rujaks semblaient être la
meilleure garantie qu’Onde avait d’une paix et
d’une harmonie durables. Il aurait tant voulu
qu’un homme comme Justinien fût le docte de
son village. Lui aurait su être présent et
répondre à toutes ses interrogations d’enfant.
Peut être que si la lumière des doctes était
parvenue jusqu’à Hampton et qu’elle y avait été
accueillie, ses parents ne seraient jamais morts.
Les gardes rouges les auraient peut être
protégés contre leurs attaquants.
Ael avait fini par prendre sa décision. Il
désirait devenir docte. Il avait une soif
incommensurable de connaissance, de
découverte. Il l’avait compris, ce n’était que par
12 Le Cycle d’Ael
la connaissance qu’il obtiendrait sa vengeance.
Il devait d’abord devenir quelqu’un, se trouver
des amis, des alliés, puissants et justes. Alors, ils
pourraient l’aider à venger le meurtre de sa
famille. Grâce aux doctes, sa nouvelle famille, il
serait sûr d’y parvenir. Il lui restait simplement à
s’assurer que le petit incident qu’il avait
provoqué sur l’un d’entre eux n’allait pas lui
causer d’ennuis.
Bleiztan, l’observa faire le tour des rosiers
pour venir jusqu’à lui. Le jeune homme
rayonnait, souriait comme s’il venait
d’apprendre une bonne nouvelle. Lorsqu’il fut
proche de lui, il vit ses yeux bruns. Ils étaient
comme deux fenêtres sur le monde. Un monde
sans malice, un monde de confiance et de
tendresse mais aussi un monde de volonté et de
courage. Son sourire, franc et chaleureux lui
réchauffa le cœur ôtant une partie de son
angoisse. Au moins, il n’aurait pas à surmonter
la méfiance du garçon qui lui souriait. Lorsqu’il
arriva près de lui, il lui tendit la main.
– Je m’appelle Bleiztan. Vous ne me
connaissez pas. – ajouta t il presque
immédiatement.
– Je vous salue, sir Bleiztan. Comment puis
je vous aider par cette magnifique nuit d’été.
– J’ai quelque chose à vous dire mais je ne
peux parler ici. Accepteriez vous de me suivre ?
13 Le Cycle d’Ael
– Où va t on ? – demanda Ael en suivant
Bleiztan qui s’était mis en marche.
– Allons nous promener hors du monastère.
J’ai beaucoup à dire et le calme des collines sera
propice.
– Si loin ? – hésita le jeune homme. – Je ne
sais pas. Il va bientôt faire nuit.
– Je comprend votre hésitation mais ce que
j’ai à vous dire est très important. Ne vous
inquiétez pas, nous n’irons pas loin et vous
pourrez revenir dès que vous le voudrez.
– Bien. Allons y alors. – répondit Ael d’un
ton résigné.
Ils empruntèrent l’allée principale qui
traversait les sept enceintes étoilées du
monastère. Ils étaient proches de l’extérieur,
l’auberge étant situées dans la dernière enceinte.
Ils ne mirent donc que quelques minutes à
sortir du monastère. Dehors, Bleiztan fit
quelques pas pour s’éloigner des portes de
l’immense bâtiment de l’Ordre Rouge puis
s’arrêta. Il prit une profonde inspiration,
conscient qu’Ael le regardait avec curiosité. Il
semblait inquiet de l’air solennel que Bleiztan
affichait.
– Avant de commencer, j’aimerai vous
montrer un objet. – annonça le chevalier. -
– Portant la main à son cou, il tira une
cordelette de sous sa tunique et en détacha un
pendentif. L’objet était un bout de bois moisi,
14 Le Cycle d’Ael
sculpté à l’effigie d’une tête de loup. Le bijoux
était grossier et le bois craquelé et rugueux.
– Ceci est pour vous. – chuchota le chevalier
en fixant l’objet avec respect. – J’aimerai que
vous le passiez à votre cou.
– Pour quelle raison ? – demanda Ael,
étonné.
– J’espère que cela nous apprendra des
choses.
– Quelles choses ?
– Je ne sais pas. – répondit honnêtement
Bleiztan. – Peut être rien.
Ael ne tendit pas la main pour prendre le
pendentif que lui offrait le guerrier. Au lieu de
cela, il fixa l’homme en attendant plus
d’explications.
– Je ne peux rien te dire de plus sauf qu’il est
très important pour toi et pour moi que tu le
fasses. – ajouta Bleiztan en tutoyant le jeune
homme pour la première fois.
Il avait espéré le rassurer en le tutoyant. Il
aurait voulu se montrer moins cérémonieux
mais l’évènement signifiait trop à ses yeux pour
que cela lui soit facile.
– Bon. Je suppose que je ne risque rien après
tout. – dit Ael après réflexion.
Il tendit la main, saisit la cordelette et la passa
à son cou. Le contact du pendentif était
étonnamment froid et pénétrant. Il le sentait à
travers sa tunique. Très vite, avant qu’il n’ait pu
15 Le Cycle d’Ael
le retirer, le froid se propagea à travers sa chair
jusqu’à son cœur. Il sentit subitement les
pulsations s’accélérer au point qu’il fut obligé de
prendre une profonde inspiration pour tenter
de calmer son cœur. Le décor disparut, le son,
les odeurs, Bleiztan, tout devint néant. Soudain,
un bruit de claquement lui parvint de derrière. Il
se retourna et vit une haute structure en bois.
Elle était composée de deux planches croisées,
un peux comme on le faisait pour les pancartes
à la croisée des chemins. Sur l’édifice, un
homme vêtu d’un pagne et maculé de sang était
cloué. Il semblait mort lorsque soudain ses yeux
s’ouvrirent. Il regarda Ael et lui sourit. Des cris
et un fracas assourdissant firent soudain
sursauter Ael. Il regarda dans la direction d’où
ils provenaient et vit de hautes murailles de
pierre blanche. Autour de lui, un décor prit
place. Il était dans une ville aux basses maisons
de pierre blanche. La muraille encerclait la ville
à l’exception d’une ouverture qui servait de
point d’entrée. A sa droite, un bâtiment plus
grand et plus haut que les autres, sans doute
une sorte de monastère, s’élevait. L’homme
crucifié avait disparu. Très vite, Ael repéra la
source du vacarme. Une horde de cavalier en
armures portant une bannière blanche frappée
d’une croix rouge déferlait en direction de
l’ouverture. Soudain, des dizaines de guerriers
brandissant des lames courbes et affublés de
16 Le Cycle d’Ael
turbans et de toges blanches surgirent de nulle
part. Ils se ruèrent sur les cavaliers qui
chargeaient et une bataille sanguinaire s’ensuivit.
Un jet de poussière força Ael à fermer les yeux
et lorsqu’il les rouvrit, il vit à nouveau le crucifié
lui sourire. Un autre son attira son attention. Il
regarda à droite et une salle spacieuse se
matérialisa autour de lui. De nombreux
hommes, vêtus de pourpoints blancs frappés de
la même croix rouge, semblaient assister à une
sorte de cérémonie. Cela ressemblait à une sorte
de cérémonie d’intronisation à en juger par la
position de l’un d’entre eux. Ce dernier était
agenouillé devant une statue posée devant un
autel. Ael, fixa son regard sur la statue et fut
étonné de voir que c’était une représentation
d’un homme à tête de bête. La tête avait
l’apparence de celle d’un loup mais était
légèrement plus volumineuse. Les oreilles
étaient un peu plus longues également.
L’homme agenouillé semblait prononcer une
sorte de serment mais Ael n’entendait aucun
son. Il se leva enfin et le crucifié apparut à
nouveau derrière l’autel. Il souriait toujours et
l’homme qui avait prononcé le serment leva les
yeux vers lui et porta les mains à son cœur.
Soudain, un aboiement fit sursauter Ael qui se
retourna à nouveau pour faire face à un loup
surréel. Il était tigré et faisant la taille d’un
cheval. Ael, se jeta instinctivement en arrière.
17 Le Cycle d’Ael
Lentement, des hommes se mirent à apparaître
autour de lui et le décor d’une forêt s’installa. Ils
avaient des silhouettes faméliques et des barbes
longues comme s’ils avaient vécu sauvagement
dans les bois, loin de toute civilisation. Des
loups vinrent rejoindre le grand loup tigré et
entassèrent des cadavres d’animaux devant les
hommes. L’un des hommes fixa Ael puis pointa
son doigt en direction du sud. Ael, se tourna
vers le sud et il vit à nouveau l’homme crucifié
qui lui souriait. La croix ne bougea pas mais une
nouvelle salle spacieuse apparut autour d’elle.
La salle était jalonnée de sièges confortables et
d’alcôves. Dans chaque siège, se tenait un
homme vêtu d’une armure d’argent qui
rappelait le corps d’un loup. Les épaulettes
étaient prolongées de griffes, la cape était faite
de fourrure et de nombreux zébras avaient été
gravé dans le métal. Près de chaque siège, dans
l’alcôve, un loup tigré était couché. Parfois, ils
tendaient la tête pour se faire caresser par leurs
maîtres. Au milieu de la salle trônait un grand
livre posé sur un piédestal. Ael s’en approcha
comme poussé par une présence extérieure qui
guidait ses faits et gestes. Il n’avait pas bougé les
jambes mais pourtant le piédestal se
rapprochait. Lorsqu’il fut tout près, il vit que le
livre était frappé de la même croix pourpre qui
hantait ce rêve depuis le départ. Alors, l’homme
crucifié apparut à nouveau derrière le piédestal.
18 Le Cycle d’Ael
Il souriait toujours, inlassablement mais cette
fois, une lumière intense émanait de lui, un halo
bienfaisant. Une chaleur rassurante envahit le
corps d’Ael et sa vue commença à se brouiller.
Avant que tout ne disparaisse, il crut entendre
le crucifié déclamer : « Que l’esprit saint soit sur
toi, mon fils. Le père ne t’abandonne pas. »
Ael, rouvrit les yeux. Bleiztan se tenait devant
lui, le regard inquiet, dans l’expectative.
Derrière lui les murs solides et rassurants du
monastère étaient presque invisibles cachés par
la noirceur de la nuit sans lune.
Comme une réminiscence du rêve étrange,
Bleiztan était là. Le chevalier semblait attendre
qu’Ael dise quelque chose mais quoi ? Que
devait il dire ?
– Je ne sais pas ce que vous attendez de moi.
– dit il simplement déboussolé.
– Que s’est il passé lorsque tu as porté le
médaillon ? – demanda Bleiztan.
– J’ai fait un rêve.
– Raconte moi. – dit le guerrier excité.
– Je n’y ai rien compris. Il y avait un homme
cloué sur un poteau. Il n’arrêtait pas de sourire.
J’ai également vu des chevaliers vêtus de blancs
et frappés d’une croix pourpre.
– Et les loups ? – coupa Bleiztan impatient. –
Qu’as tu appris sur les loups ?
– Ce n’était qu’un rêve. Calmez vous.
– Alors ? – insista Bleiztan.
19 Le Cycle d’Ael
– Ael haussa les épaules et poursuivit.
– Des hommes sauvages ont été aidés par
des loups. Ils les ont nourris. Par la suite, ces
mêmes hommes semblaient les avoir
apprivoisés.
– Bleiztan sembla sur le point d’éclater de
joie. Les larmes lui montèrent aux yeux.
– Ces mêmes hommes avaient aussi un livre
marqué de la croix pourpre aussi. Puis le
crucifié m’a dit…
– Non ! – l’interrompit Bleiztan. – Non mon
seigneur, cela tu dois le garder pour toi. Nul ne
doit connaître cette prophétie.
– Sir Bleiztan, sans vouloir vous offenser, je
vais m’en retourner au monastère. Je ne sais pas
quelle folie vous habite mais vos paroles n’ont
aucun sens.
Ael fit demi-tour et se prépara à revenir vers
le monastère, lorsque Bleiztan mit un genou à
terre.
– Tu es l’élu. « la Meute » a enfin fini sa
quête. Tu es l’élu ! – cria t il.
– L’élu ? – demanda Ael.
– Depuis des siècles, nous cherchons celui
qui possède le don. Celui qui amènera le
renouveau pour les loups et les hommes. Toi,
tu as vu la destinée de nos ancêtres. Tu es donc
l’élu et le destin m’a donné de te trouver.
– Mais de quel don parlez vous ? Je vous
assure que je n’ai…
20 Le Cycle d’Ael
– Ael s’arrêta. Se pouvait il que Bleiztan soit
au courant pour ce qu’il avait fait au vieux
docte. Peut être même qu’il était envoyé par
Justinien pour le piéger, le faire avouer.
– Je n’ai aucun don. – affirma t il bien fort.
– Tu dois m’accompagner chez mes frères.
C’est vital.
– Vous accompagner… Mais vous avez
perdu la tête. Vous ne pensez tout de même pas
que par ce que j’ai eu un rêve bizarre, je vais
quitter le bel avenir que j’ai ici pour vous suivre
je ne sais où ? Par ailleurs je ne connais pas vos
frères et sans vouloir vous manquer de respect,
je n’ai rien à leur dire.
Il tourna le dos à nouveau pour repartir vers
le monastère et à nouveau le chevalier le retint.
– Ce n’était pas un rêve bizarre, Ael. C’était
une vision.
– Ca n’a aucun sens.
Il tenta de s e libérer mais Bleiztan resserra sa
prise sur son épaule.
– Lâchez moi. - ordonna t il
– Le destin, la nature, le monde t’ont choisi.
Quant à savoir pour quoi, je ne peux te le dire
exactement car ma connaissance de nos
écritures est loin d’être parfaite. C’est pour cette
raison que tu dois m’accompagner. Les grand
maître de « la Meute » te révèlera ta destinée.
Ton rôle à venir.
21 Le Cycle d’Ael
– Les écritures ? Vous avez des manuscrits
qui parlent de moi ? – Ael incrédule se mit à
rire. - Je ne pensais pas être aussi célèbre.
– Ael, écoute moi…
– Non ! Toi, écoute moi ! – coupa Ael en
haussant le ton. - J’ai toujours manqué de
chance, de par ma naissance, de par mes actes
et mes espoirs. J’ai vécu des choses qui n’ont
pas toujours été joyeuses. Aujourd’hui, cette
chance de devenir docte s’offre à moi. Une
chance d’accéder à la connaissance. Une chance
d’aider les autres à se trouver et vivre heureux.
J’espère aussi me comprendre moi-même grâce
à cet enseignement. Alors je ne quitterai pas
tout ça pour te suivre chez « la Meute » où
ailleurs.
Bleiztan, abattu se rendit compte qu’il avait
sous estimé la tâche. Convaincre l’élu était
beaucoup plus difficile qu’il ne l’avait cru alors.
Pour les chevaliers, il paraissait si évident que
n’importe quel homme aurait été heureux de
recevoir cet honneur. Il espérait donc ne pas
avoir à révéler à Ael ce qu’il avait découvert sur
le meurtre de sa famille. Mais il n’avait plus le
choix maintenant. Il ne pouvait le laisser
embrasser la carrière de docte car il lui serait
ensuite impossible de l’arracher à l’Ordre.
– Ael… tu dois savoir que les doctes ne sont
pas ceux que tu crois. Tu… ils… je sais que si
tu a perdu ta famille c’était par leur faute.
22 Le Cycle d’Ael
– Par la faute des doctes ? – demanda le
jeune homme surpris que le guerrier parle de sa
famille. – Comment sais tu que j’ai perdu ma
famille ? Je n’en ai jamais parlé à personne.
– Je le sais, par déduction. Cela se lit en toi.
Tes actes, tes réactions, tout semblait
l’exprimer. Et je ne me suis pas trompé
visiblement.
– Peu importe. Peut être que tu l’as deviné
mais comment peux tu dire que c’est de leur
faute ? Tu n’étais pas là… à moins que… Tu
faisais partie des assassins, c’est bien cela ? C’est
évident. Voilà pourquoi tu me connais et
pourquoi tu connais mon histoire.
– Non, tu te trompes je t’ass…
– Voilà pourquoi tu veux m’emmener chez
tes frères. Vous voulez terminer le travail, tuer
le rescapé. Assassins ! – cria Ael tout colère.
Aveuglé par la rage et le souvenir de cet
horrible évènement, il se jeta sur le grand
chevalier, l’entraînant à terre. Ael s’était
rarement battu auparavant mais la rage le
rendait plus fort, plus résistant. Ils luttèrent l’un
contre l’autre, roulant, s’attrapant, l’un ruant
l’autre de coup, l’autre essayant de les encaisser
sans blesser son adversaire. Finalement, le
manque d’expérience et d’entraînement eurent
raison d’Ael qui arriva au bord de l’épuisement.
Il n’arrivait plus à commander à ses bras.
23 Le Cycle d’Ael
Bleiztan, bien que fatigué avait encore la force
de se lever et de soutenir Ael.
– Je t’assure que ta colère t’aveugle. – dit il
d’un ton sincère. – Les chevaliers de « la
Meute » ne tuent pas les innocents, ils les
protègent. Tout le monde le sait et le dit. Les
véritables assassins de ta famille sont les doctes.
C’est l’Ordre Rouge qui t’a ôté les tiens, qui t’a
privé de leur amour. C’est pour lutter contre lui
que tu dois réserver ta colère et ta haine.
– Tu… mens… - articula Ael essoufflé.
Il se redressa tant bien que mal, écartant
Bleiztan d’un geste brusque. Lentement, il prit
la direction du monastère. Le chevalier voyait
déjà tous ses espoirs perdus. Il avait non
seulement laissé partir l’élu mais il l’avait en plus
vexé et s’en était fait un ennemi. Cela n’aurait
pas du se produire. Non, cela ne devait pas se
produire. Il courut au devant d’Ael et dès qu’il
fut près de lui, se jeta à nouveau à genoux. Ael
s’arrêta et le regarda courber la tête devant lui.
– Pardonne moi Ael, si je t’ai blessé. Ce
n’était pas mon intention. – voyant qu’il ne
répondait pas, il poursuivit. – J’étais aveuglé par
la joie de t’avoir trouvé au point que j’en ai
perdu de vue l’essentiel. On n’oblige pas les
gens à suivre leur destinée, ils doivent en faire le
choix par eux même.
Toujours aucune réponse. Le chevalier
inquiet continua à parler.
24 Le Cycle d’Ael
– Si je ne peux être ton guide, accepte au
moins que je sois ton ami. A mes yeux tu es
l’être le plus importants en ce monde.
Désormais, je donnerais ma vie pour veiller sur
la tienne. Un jour peut être, décideras tu d’en
savoir plus sur mes frères et de les rencontrer.
D’ici là, je te soutiendrai et t’aiderai quelles que
soient tes décisions.
Bleiztan pensa que rester avec l’élu était sa
seule chance de le convaincre un jour d’aller au
chapitre de « la Meute ». En lui jurant fidélité, il
lui prouvait d’une part qu’il n’était pas l’assassin
de sa famille et d’autre part, il se donnait la
possibilité de lui montrer la vérité petit à petit,
jusqu’à ce qu’il l’accepte enfin. Ael, écouta la
proposition du chevalier jusqu’au bout, fit mine
d’y réfléchir et répondit brièvement.
– Hors de question.
D’un pas décidé, il retourna au monastère.

Tika quitta sa chambre. Elle emprunta une
allée pavée en direction de l’infirmerie.
Aujourd’hui, elle avait pris la décision de rendre
une petite visite à Syl après le déjeuner. Il
déjeunait à l’infirmerie alors qu’elle prenait ses
repas dans sa chambre avec Quentin. Les
doctes du monastère fournissaient le gîte et le
couvert à tous les malades et leurs familles mais
il n’y avait pas de réfectoire commun. Chacun
pouvait accéder à une sorte de salle dans
25 Le Cycle d’Ael
laquelle des plats étaient disposés autour de
grandes tables. La salle était organisée en
spirale. On prenait un plateau en bois et on
progressait dans la spirale tout en se servant
selon ses goûts. Les malades, eux, étaient servis
directement à l’infirmerie. Tika n’avait pas
vraiment apprécié le repas d’aujourd’hui. Les
légumes ne semblaient pas frais et elle n’avait
pas l’estomac dans un bon état, ce qui la mettait
de mauvaise humeur. Par ailleurs, l’idée d’avoir
encore à subir les idées noires de Syl ne
l’enchantait pas davantage. Elle arriva à
l’infirmerie, poussa la porte et s’arrêta au seuil.
Un regard circulaire sur les lieux lui permit
d’avoir une idée de l’ambiance. Dans un coin,
Quentin tirait des notes monotones de sa harpe.
Il avait l’air morose. Tika se demanda s’il n’avait
pas eu du mal à encaisser le repas lui aussi. Syl
était étendu sur son lit et fixait le plafond d’un
air absent. Tika fit un effort pour esquisser un
sourire et se diriger vers Syl mais le courage lui
en manqua. Pour une fois, elle ne lui sacrifierait
pas son après midi. Elle alla s’asseoir dans un
autre coin de la pièce. Pour Quentin, cela ne
présageait rien de bon. Il mettait au point une
nouvelle ballade à la harpe depuis le début de la
matinée mais il s’était interrompu à l’arrivée de
Tika. Laissant de côté la ballade, il s’était mis à
exercer distraitement ses doigts sur les cordes
de l’instrument en réfléchissant. Quentin était
26 Le Cycle d’Ael
au courant de l’intérêt de Syl pour la belle
brune, surtout depuis qu’il l’avait vu se jeter
parmi les loups pour la secourir. Il avait appris
par Tika que le jeune Arkien espérait depuis
longtemps obtenir ses faveurs et qu’elle le
rejetait constamment. Il avait beaucoup de mal
à supporter les humeurs noires de Syl depuis
son accident. Cependant, il espérait qu’elle au
moins lui consacrerait un peu de son temps. Syl
devait se sentir particulièrement inutile et rejeté
depuis qu’il avait perdu son bras et elle seule
pouvait l’aider à surmonter tout ça ou au
contraire le pousser à se refermer sur lui-même.
Il se demanda si Tika était consciente de tout
cela. Il décida de lui en parler le plus tôt
possible. Pour l’heure, il lui fallait sortir Syl de
sa morosité puisque Tika ne semblait pas
décidée à le faire.
– On t’a changé tes pansements
aujourd’hui ? – demanda t il pour rappeler sa
présence à son ami.
– Non. – répondit ce dernier sans le
regarder. – Maintenant, ils le font tous les trois
jours. Ils disent que je vais pouvoir commencer
à quitter le lit dans une semaine à condition de
maintenir mon bras bien immobile.
– C’est une excellente nouvelle, vieux frère.
Je suppose que tu dois mourir d’envie de te
dégourdir les jambes.
27 Le Cycle d’Ael
– Oui, comme tu dis. – répondit Syl
ironiquement. – J’en « meurs » d’envie.
– Allons Syl. Ne sois pas désespéré comme
ça. Perdre un bras ne signifie pas la fin de tout.
– Je ne peux plus ni danser, ni me battre.
Personne ne voudra m’engager dans son
commerce et personne n’achètera plus mes
marchandises non plus. Je n’ai plus qu’à
mendier pour vivre.
– Tu exagères. Les marchands estropiés, ça
s’est déjà vu.
Le blessé émit un grognement en réponse.
– Dis moi plutôt que c’est à cause d’elle que
tu es de mauvaise humeur. – reprit Quentin à
voix basse essayant de briser l’abcès.
– Depuis l’attaque, elle ne me regarde plus de
la même manière. Je le vois bien.
– Tu te trompes. – affirma le ménestrel. –
Nous sommes amis et rien n’a changé. Ce n’est
pas un bras en moins qui va effacer son amitié.
– Ecoute Quentin, vous m’avez sauvé et je
vous en suis reconnaissant.
– Mais ? – demanda le barde sans attendre.
– Mais, son regard a changé et je ne le
supporte plus. Je le sais, inutile de me mentir.
D’ailleurs, le tien aussi a changé. – ajouta t il
après un instant de silence.
– Non, c’est faux ! – affirma Quentin qui
pourtant était persuadé du contraire.
– J’ai pris une décision Quentin.
28 Le Cycle d’Ael
– Laquelle, Syl ?
– Dès que je serai en état, je partirai.
– Partir ?
– Je pars seul. Je retourne à Arkos. Les
voyages, les rêves, tout cela est terminé pour
moi.
Quentin voulut protester mais il se ravisa. A
y réfléchir, il n’avait pas le droit de lui donner
de faux espoirs. Qu’est ce qu’un manchot
pouvait espérer faire dans une société où
l’apparence était mise au premier plan. Non
seulement Syl n’avait plus aucune chance de
séduire une fille de Nosse mais il était
également banni de tous les métiers
respectables. Sur Onde, il n’y avait pas de place
pour les mutilés ou ceux qui étaient atteints de
difformités. C’était un monde dur et sans pitié
mais tel était le prix à payer pour l’harmonie
amoureuse. Quentin qui avait souvent traîné
hors des grandes cités ne le savait que trop bien.
Il avait vu des fermiers mutilés, des pestiférés,
des vieillards séniles, tous travaillant la terre
pour le compte de l’Ordre Rouge. Ils n’étaient
certes pas maltraités et les Rujaks veillaient à ce
qu’ils soient nourris et soignés mais le bonheur
des citadins, leurs libertés, leurs plaisirs, l’art, la
musique, toutes ces choses leurs étaient
refusées. Comme tout ondain, il savait que
c’était là un mal nécessaire. « Le bonheur des
uns fait le malheur des autres » c’était là le plus
29 Le Cycle d’Ael
ancien proverbe de la Terre. Il fallait bien que
certains assument le dur labeur de la terre et des
récoltes. Quelqu’un devait bien s’occuper du
bétail et des corvées. Si l’Ordre avait choisi
d’affecter ces tâches aux plus faibles c’était
uniquement parce qu’ils n’auraient fait que
gâcher la beauté des cités. Il suffisait d’imaginer
qu’une fille de joie soit forcée de donner du
plaisir à un homme à la peau squameuse ou à
un mutilé pour comprendre que les Rujaks
avaient pris la bonne décision. Quentin avait
toujours eu foi dans les décisions de l’Ordre
mais aujourd’hui, alors qu’il devait imaginer le
sort qui attendait peut être on ami, il souhaitait
qu’il eut pu en être autrement.
– Tu sais où cela te conduira. Tu ne pourras
pas rester à Arkos bien longtemps.
– Je sais. Je connais le sort qui m’attend.
– Si c’est ce que tu veux, – finit il par
répondre- nous t’accompagnerons jusque là bas.
– Toi, peut être. – rétorqua Syl - mais elle…
– Il tourna la tête vers Tika. Quentin n’eut
pas besoin de détourner les yeux, il savait de qui
il parlait.
– Elle tient à toi, tu sais. C’est simplement
qu’elle supporte mal de te voir dans cet état.
– Peu importe. Je pars… avec ou sans vous.
– dit il hargneusement.
La réponse brutale de Syl mit fin à la
discussion. Quentin, sortit sa harpe et entreprit
30 Le Cycle d’Ael
d’interpréter un air aux sonorités aiguës et aux
rythmes lents. Syl, lui, se remit à taquiner ses
humeurs noires. Il n’aurait su dire combien de
temps était passé lorsque Tika se décida enfin à
venir lui adresser la parole. La lumière
déclinante qui filtrait par la fenêtre indiquait que
l’après midi touchait à sa fin. Elle, vint s’asseoir
près du lit du jeune manchot.
– Alors, comment va notre grand malade ? –
demanda t elle sur un ton faussement joyeux.
– Tu te décides enfin à me parler ? – répliqua
sèchement Syl.
– Syl, tu es infernal. – dit Tika abandonnant
ses efforts. – Je n’ai pas à supporter tes
reproches stupides.
Quentin faillit s’en mêler puis se ravisa. Il ne
ferait sans doute qu’envenimer les choses. Peut
être était il temps que ces deux là aient enfin
une vrai discussion. Ils s’évitaient depuis trop
longtemps et cela ne pouvait durer.
– Pourquoi me parles tu sur ce ton depuis
ton accident ? – s’écria t elle.
– C’est toi qui me regardes comme un
étranger. On dirait que tu as presque peur de
m’approcher.
– C’est faux, tu le sais Syl.
– Non, tu mens. Je suis manchot mais pas
aveugle ! Je te fais horreur et tu as pitié de moi.
31 Le Cycle d’Ael
– Non ! Tu perds la tête ! – cria Tika,
oubliant que d’autre malade se reposaient en ces
lieux.
Syl ne répondit pas et lui tourna le dos en
remontant sa couverture. Tika avait eu
beaucoup de mal à accepter sa part de
culpabilité dans l’accident de son ami et le fait
qu’il l’accuse de le prendre en pitié ne faisait que
renforcer ses remords. Elle ne pouvait le nier,
Syl lui faisait pitié. Chaque fois qu’elle posait
son regard sur son bras, elle ne pouvait
s’empêcher de penser à quel point sa vie allait
être pénible maintenant. Les larmes lui
montèrent aux yeux. Elle voulut se lever et
partir mais sa conscience lui en ôta le droit. Elle
était responsable de ce drame et elle ne pouvait
pas continuer à fuir chaque fois que Syl le lui
faisait remarquer. Elle avait ruiné sa vie mais
elle allait faire de son mieux pour lui apporter le
peu de réconfort qu’elle pouvait. Elle lui devait
au moins ça. Elle se rapprocha de lui, tendit la
main et lui caressa l’épaule. Syl ne bougea pas
mais elle sentit ses muscles se raidir.
– Je m’en veux, Syl. C’est vrai, j’ai de la pitié
pour toi mais c’est au-delà de mon contrôle.
Aucune réponse ne vint lui apporter le
pardon qu’elle espérait.
– Si tu subis tout ça c’est uniquement par ma
faute. J’ai été stupide, inconsciente et égoïste.
Pourras tu jamais me pardonner ?
32 Le Cycle d’Ael
Tika se mit à pleurer. Syl ne disait rien.
Quentin avait arrêté de jouer et s’était éloigné
pour leur laisser une certaine intimité.
– Je suis prête à tout faire pour me racheter.
Tout ce que tu voudras. Je t’offre mon corps et
mes services tant que tu le voudras. Je suis prête
à rester près de toi, à t’aider dans ta nouvelle
vie.
– Pourquoi as-tu suivi cette maudite
caravane ? – finit il par demander.
Le ton du jeune homme était dur et plein de
reproches. Tika ne sut que répondre. Elle l’avait
fait par jeu, par désir inconscient d’aventure.
Elle était loin d’imaginer le danger que cela
représentait. Mais Syl serait il satisfait d’une telle
réponse ? N’en attendait il pas une autre ? Elle
n’eut pas besoin d’y penser davantage car Syl
n’attendit pas la réponse.
– Peut être croyais tu que si les femmes
étaient si rares dans les convois c’était sans
doute parce qu’elles n’aimaient pas les voyages ?
– poursuivit il cyniquement.
– Je n’y ai pas vraiment réfléchi. – bredouilla
t elle entre deux sanglots.
– Eh bien tu aurais du.
Elle sécha ses larmes du revers de sa manche.
Elle s’était souvenue de ce que lui disait son
tuteur préféré, Louis d’Arcy, lorsqu’il vivait
encore avec elle. « Pleurer ne fait pas disparaître
les obstacle, ça les rend juste un peu plus
33 Le Cycle d’Ael
flous ». Dans ce moment de désarroi où les
regrets se mêlaient à la peur de l’avenir, la voix
rassurante et le visage souriant de l’homme qui
avait veillé sur son adolescence, lui manquèrent
terriblement. Elle prit conscience que malgré
tous les enseignements de sa mère et ceux de
ses tuteurs, malgré tous les avantages qu’ont pu
lui apporter sa vie aisée et sa beauté, elle n’avait
jamais été heureuse depuis le départ de Louis.
Certes, elle avait connu beaucoup de plaisirs et
d’amusements mais chaque fois que ces
bonheurs fugaces s’étaient estompés, elle s’était
sentie encore plus seule. A cet instant, elle
aurait bien volontiers échangé tous ces
moments contre la présence chaleureuse du seul
tuteur qu’elle n’ait jamais aimé.
– J’ai tous les torts et je les accepte. – avoua t
elle. - Je ne pourrais jamais te rendre ton bras,
Syl, mais si tu le veux bien, je ferai mon
possible pour rendre ta vie moins pénible.
Syl se retourna et la regarda. Il était en larmes
lui aussi. Ils se fixèrent pendant ce qui leur
sembla le moment le plus mélancolique de leur
vie. Pour la première fois depuis l’attaque, Syl
eut l’impression que la tendresse avait remplacé
la pitié dans le regard de Tika. Il n’osait parler
de peur de briser à jamais ce regard. Tika
attendait un signe. « Oui, je te pardonne. »
C’étaient là les mots qu’elle espérait l’entendre
prononcer.
34 Le Cycle d’Ael
– Je ne sais pas si je réussirai à te pardonner,
Tika. – finit il par dire – Mais j’essaierai.
Il esquissa un pauvre sourire qu’il ne put
prolonger qu’un instant. Elle lui sourit et
l’émotion la submergea à nouveau. Elle éclata
en sanglot.
35 Chapitre 1





« Vous ferez de nos préceptes un secret absolu. Tout
homme qui les trahira sera occis et tout homme qui les
volera également. Vous ferez cela au nom de l’Ordre et
pour le bien de l’Ordre. »

Lois des Rujaks.
Ciprien, Grand Docte de l’Ordre Rouge.

37 Chapitre 2

CHAPITRE 2
Le château fortifié de Nosse était une
structure des plus remarquables. Elle était
principalement faite de blocs de pierre taillés et
de charpente en bois. Par conséquent, elle
manquait de beauté et de finesse aux yeux du
Grand Docte qui avait l’habitude des formes
finement sculptées dans le marbre du
monastère. La majeure partie du fort avait été
conçue de façon à faciliter le développement de
l’artisanat. Elle abritait les réfectoires pour les
soldats, les habitations des domestiques royaux
et des ouvriers qui veillaient aux tâches
quotidiennes des lieux. Il en était autrement des
murs extérieurs qui cachaient un savant
mélange de pièces piégées et de grilles, tous
deux destinés à empêcher d’éventuels assiégeant
de prendre le fort. Derrière ses murailles, il y
avait suffisamment de place pour abriter une
bonne moitié des habitants de Nosse.
On ne pouvait réellement qualifier de belle
que la partie du fort qui servait d’habitation à la
famille royale. Une enceinte intérieure séparait
39 Le Cycle d’Ael
ces appartements du reste du fort. C’était
derrière cette enceinte qu’étaient aménagés les
jardins royaux dans lesquelles son altesse et ses
courtisanes pratiquaient leurs jeux. Plus loin se
dressaient les appartements royaux aux murs
faits de marbre blanc. Malgré une géométrie
pour le moins austère et archaïque, cette partie
du château avait son charme. A l’intérieur, les
murs épais étaient couverts d’armoiries et de
tapisseries mettant en scène la chasse à cours ou
des batailles. Dans les coins de nombreuses
pièces, des armures d’apparat étaient exposées.
Dans les couloirs, des gantelets incrustés dans
les murs faisaient office de chandeliers. Des
torches et des bougies y brûlaient nuit et jour.
C’était le travail du sénéchal et de ses hommes
de veiller à maintenir la lumière à l’intérieur.
Quant aux chambres, elles étaient équipées de
lits à baldaquin très confortables, de grands
coffres de rangement, de tapis de sol et parfois
même, pour les plus prestigieuses, de latrines.
Contrairement à la partie extérieure du fort qui
était surplombée de tours de garde et de
meurtrières, sans cesse occupées par des
patrouilles, les quartiers royaux ne contenaient
que luxe et œuvres d’arts. Le grand docte hocha
la tête. Lui vivait, comme tous les autres doctes,
dans des cellules artistiquement riches, à l’image
du monastère, mais dont le confort avait été
réduit au minimum. Les cellules aux murs de
40 Le Cycle d’Ael
marbre sculpté et aux fenêtres couvertes de
vitraux renfermaient un simple lit de bois et un
modeste coffre. L’Ordre Rouge avait toujours
pensé, à juste titre, que le confort était mauvais
pour la réflexion. « Otez à l’homme tout
désagrément » pensa Justinien « et vous en ferez
un parfait fainéant ». Cette pensée le fit sourire.
Le fait que le roi disposât de tout le confort
qu’il désirait, arrangeait les affaires de l’Ordre.
En parfait fainéant, il était encore plus facile à
manipuler. La nécessité d’une milice rouge à
l’autorité accrue, commençait à se faire sentir
pour l’Ordre. L’effervescence que provoquaient
de plus en plus les jésuites, les rumeurs de leurs
alliances avec les dissidents d’Hareb et
l’augmentation notable du nombre de spectres
au cours des dernières années commençaient à
menacer l’équilibre social auquel les doctes
veillaient depuis des siècles. Ils devaient
reprendre les choses en main et écarter une à
une ces menaces sinon l’Ordre Rouge pourrait
bien tomber. Pas aujourd’hui, ni dans un mois
ni une décennie mais au fil des siècles, il
pourrait tomber. Mais comment maintenir son
influence, alors qu’il devait faire face
constamment aux intrigues des nobles
querelleurs. La nouvelle milice rouge devrait
être autorisée à réquisitionner les soldats royaux
au besoin, à faire surveiller certains nobles
soupçonnés de complot avec Hareb, à couper
41 Le Cycle d’Ael
quelques têtes et quelques bourses sans perdre
de temps à maquiller les choses aux yeux des
seigneurs féodaux. Il y avait fort longtemps,
lorsque Justinien venait d’accéder à son rôle de
Grand Docte, il avait tenté d’établir une
collaboration avec Merik le sage, roi du
royaume d’Onde. Il avait vite compris, que s’il
portait le surnom de « sage », c’était uniquement
parce qu’il était assez sage pour laisser ses
seigneurs se quereller sans prendre parti. Merik
ne se mêlait jamais des petites guerres
intestines, ni des affaires spirituelles de son
royaume. Il se contentait d’assister aux réunions
du conseil, d’objecter une ou deux fois pour
rappeler son existence au monde et de
percevoir les taxes que lui versaient les nobles.
C’était une sorte de rentier qui louait une terre
qu’il avait hérité de naissance et qui mettait ses
gains au service de ses propres plaisirs. De
toutes les manières, avec les siècles, le rôle
grandissant de l’Ordre Rouge dans la vie
politique et sociale des Ondains et du monde
entier n’avait laissé que peu d’influence aux rois.
Justinien ne pouvait que s’en féliciter ainsi que
ses prédécesseurs. Personne n’était mieux placé
pour entretenir le bonheur d’un peuple que
ceux qui avait également en charge ses affaires
spirituelles. Justinien, caressait l’espoir qu’un
jour, la royauté n’existerait plus et que les
doctes, cette élite pensante et cultivée,
42 Le Cycle d’Ael
gouvernerait le royaume. Malheureusement, il
savait que ce jour ne viendrait pas de son
vivant, ni de celui de son successeur d’ailleurs.
Le schéma féodal était trop stable et résistant.
Les seigneurs avaient réussi à s’octroyer les
faveurs de la caste commerçante et n’avaient
que peu à craindre des artisans. De plus, les
fermiers, chasseurs et bergers qui étaient exclus
dans les villages, loin des cités, étaient pour la
plupart des faibles, des mutilés et des laids que
les villes avaient rejetés. Quelques visites de leur
seigneur de temps en temps, une ou deux
distributions annuelles de vin et de korens,
suffisaient à les satisfaire. Jamais ils ne
participeraient à un soulèvement contre un
noble. Manger à leur faim et copuler chaque
fois qu’ils le désiraient, c’était largement
suffisant pour contenter ces esprits simples. Les
doctes étaient bien placés pour le savoir
puisqu’ils avaient des membres dans chaque
village. Dans chaque village, un ou deux doctes,
calmaient les angoisses des fermiers, leur
montraient les voies du plaisir, les conseillaient.
C’était surtout une façon de s’assurer que les
moissons se fassent en temps et heure et que le
travail ne se relâche pas. Parfois, quelques
esprits forts, rebelles, émergeaient du lot. Ils
étaient alors dirigés vers les villes où l’Ordre les
initiait au commerce et à la vie plus
sophistiquée des citadins. Il leur faisait prendre
43 Le Cycle d’Ael
conscience de leurs avantages, leur ôtant ainsi
toute envie de retourner à leur ancienne vie ou,
ce qui serait plus gênant encore, d’en
convaincre d’autres de venir la partager avec
eux. L’Ordre savait « diviser pour mieux
régner ».
Justinien, parvint à l’entrée du jardin royal.
Comme l’étiquette le requérrait, il s’annonça au
portier et demanda à être conduit auprès du
sénéchal pour une audience. Le petit portier un
peu trop grassouillet et le vénérable docte
traversèrent les grandes pelouses verdoyantes
du jardin jusqu’aux quartiers réservés au
sénéchal. Le Grand Docte fut reçu avec
diligence et le sénéchal lui assura qu’il
annoncerait immédiatement son arrivée au roi.
Il le pria de se mettre à son aise, lui fit servir des
fruits et du vin et quitta la pièce promptement.
Quelques minutes plus tard, il le menait à
travers les larges escaliers en colimaçon et les
longs couloirs éclairés jusqu’à la salle du trône.
– Sa majesté va vous recevoir sur-le-champ,
votre éminence.
– Merci sénéchal. – répondit froidement le
docte.
Le sénéchal fit signe aux deux hallebardiers
qui croisaient leurs armes de hasts devant la
porte. L’un des deux hommes posa sa
hallebarde et entreprit d’ouvrir les deux grandes
44 Le Cycle d’Ael
portes de bois ferré. Le sénéchal fit deux pas à
l’intérieur de la grande pièce et déclama.
– Son éminence, Justinien, Grand Docte de
l’Ordre Rouge et guide spirituel du peuple.
A l’annonce du Grand Docte, les conseillers
et les quelques seigneurs qui étaient rassemblés
autour du roi, se levèrent et se tournèrent vers
la porte. Seul le roi resta assis car c’était le seul
personnage d’Onde à qui l’on témoignait plus
de respect qu’au Grand Docte. Bien que
l’étiquette fut bien moins exigeante vis-à-vis de
ce dernier, la loi l’autorisait, tout comme le roi,
à punir tout comportement qu’il considérait
comme irrespectueux à son égard. Cependant,
Justinien n’était pas un zélé de l’étiquette mais
dans le cas des nobles, il n’hésitait pas à en
demander plus. A ses yeux ces seigneurs étaient
des loups, plus ou moins cultivés mais des
loups tout de même, prêts à saisir la moindre
chance de restreindre les pouvoirs accordés à
l’Ordre Rouge au profit du leur. Leur laisser
trop de latitude dans leurs comportements vis à
vis de lui, c’était en quelque sorte abaisser sa
garde. Ils étaient puissants et n’hésiteraient pas
à profiter du moindre signe de faiblesse de sa
part pour saper son influence auprès du roi. Il
entra donc dans la salle, la tête haute, le corps
raide et traversa le long tapis de velours rouge
qui menait jusqu’au trône sans même regarder
un seul des seigneurs. Ces derniers courbaient
45 Le Cycle d’Ael
légèrement la tête à son passage en signe de
respect mais leurs lèvres affichaient des rictus
de mécontentement. Justinien s’arrêta devant le
roi et fit une révérence. Ce dernier se contenta
de baisser brièvement la tête en signe de salut.
– Mon cher docte. – dit le roi. – Quelles
affaires vous amènent loin de votre monastère ?
– Je suis porteur d’inquiétantes nouvelles que
je me dois de discuter avec vous, votre altesse.
Mais je suppose que vos informateurs vous
avaient déjà mis au courant ?
Merik s’était toujours félicité de posséder le
meilleur corps d’éclaireurs et d’espions du
royaume mais Justinien s’en gaussait. Ces
hommes, étaient au mieux des éclaireurs bien
entraînés et au pire des ivrognes qu’une paye
trop généreuse et un travail trop épisodique
avaient rendu paresseux. L’Ordre Rouge, lui,
avait sa propre équipe d’espions. Ils étaient
membres de la garde rouge, tous sélectionnés
en fonction de leur maîtrise spirituelle et soumis
à une surveillance sévère. Outre le fait que
l’enseignement spirituel leur procurait un net
avantage sur leurs compères royaux, les espions
du monastère étaient constamment en service
puisque le plus clair de leur travail consistait à
contrecarrer les querelles des nobles et à
démasquer leurs espions. Mais Justinien était
bien trop subtil pour expliquer cet état de chose
46 Le Cycle d’Ael
à Merik. Il valait mieux pour l’ordre qu’il garde
sa confiance aveugle dans ses hommes.
– En fait ce n’est pas tant la nouveauté qui
m’amène ici mais plus un désir d’avoir vos
précieux conseils sur la manière d’appréhender
ces problèmes. – rectifia t il.
– Certes, mon ami. Puisque c’est important,
je vous reçois de suite. Je suppose que tout ceci
doit rester confidentiel ? – demanda Merik qui
connaissait déjà la réponse.
Justinien tenait toujours à ce que leurs
discussions se fassent sans témoins, même
lorsqu’il venait pour discuter d’une chose aussi
banale qu’un éventuel agrandissement du
monastère. Le Grand Docte se contenta de
hocher la tête.
– Veuillez nous laisser nobles sirs. –
Ordonna Merik en claquant des mains.
La plupart des nobles tirèrent leurs
révérences et quittèrent la salle. Seul un homme
qui se tenait debout près du roi ne bougea pas.
Justinien le regarda irrité. Il était rare que les
nobles désobéissent au roi et celui-ci était bien
trop près pour ne pas avoir entendu l’ordre.
Pourquoi cet homme se tenait il encore là ?
Saisissant le regard du docte, Merik sourit.
– Justinien, je vous présente Tannshaï, mon
nouveau conseiller et bras droit.
Justinien salua l’homme d’un signe de tête.
47 Le Cycle d’Ael
– Votre altesse, – reprit t il d’un ton
faussement gêné – sans vouloir vous manquer
de respect, je dois insister sur le fait que la
question est de la plus haute confidentialité.
Avant même que le roi n’ait répondu,
Tannshaï prit la parole, au grand étonnement de
Justinien.
– Excusez moi, Grand Docte, mais je pense
que la confiance de notre bon roi m’est
totalement acquise et je vous assure que je
saurai m’en montrer plus que digne. Je me ferai
donc une joie de vous apporter le peu d’aide
dont est capable mon humble intellect.
– Cela est bien dit mon ami. – approuva le
roi.
Justinien fixa l’homme intensément. Qui était
cet illustre inconnu dont personne ne lui avait
jamais parlé, pas même ses espions et qui
semblait avoir gagné subitement la confiance
aveugle du roi. Bien plus encore, il le tenait tant
en estime qu’il l’autorisait à prendre la parole à
son gré, le coupant lui-même. L’homme n’était
pas de ces frêles vieillards qui lui servaient
souvent de conseillers. Il était plutôt jeune, ne
dépassant guère la trentaine. Il était de stature
moyenne et portait un vêtement de cours banal,
tunique d’apparat et pourpoint de velours bleu.
Ce qui attirait l’attention chez cet homme,
c’était indéniablement son visage aux traits fins
et chaleureux. Il avait le front haut, coiffé de
48 Le Cycle d’Ael
cheveux courts, clairs et lisses. Ses yeux presque
féminins étaient d’un vert intense qui virait au
gris et occultaient par leur taille ses fins sourcils.
Son petit nez faisait ressortir d’autant plus sa
large bouche aux lèvres pincées qui lui
donnaient l’air constamment ironique. Pour
finir, il était totalement glabre, ce qui après
réflexion, contribuait sans doute à renforcer
cette impression de jeunesse qu’il dégageait.
L’homme était certainement plus vieux qu’il n’y
paraissait. Remarquant qu’il était observé,
l’homme sourit à Justinien. Ce dernier reporta
son attention sur le roi. Il n’avait perdu que trop
de temps en formalités. Il allait passer aux
choses sérieuses en commençant par faire sortir
ce témoin gênant. Il banda sa volonté,
concentra son esprit et en un ordre rapide et
discret les lança vers le subconscient du roi afin
d’établir un contact. Justinien connaissait bien
l’esprit royal qu’il avait déjà contacté maintes
fois. Ses vices et ses faiblesses étaient devenus
autant de portes ouvertes pour celui qui savait
les trouver. Il envoya une série d’images pour
occuper la partie consciente. Vin, femmes,
chasse, toutes les images se combinèrent pour
faire perdre au roi l’espace d’un infime instant
toute prise sur la réalité. Profitant de cette
diversion, Justinien se glissa dans son
subconscient, y suggéra le doute vis-à-vis du
conseiller et se retira aussitôt.
49 Le Cycle d’Ael
– Bien votre majesté. – reprit il. – Puisque
votre confiance en cet homme ne souffre aucun
doute…
– Il se tut un instant comme pour reprendre
son souffle, s’attendant à une réaction de la part
du roi. Rien ne survint. Au contraire, ce dernier
sembla réfléchir, sourit, puis prit la parole.
– Aucun en effet, mon cher docte. Nous
t’écoutons. Quelles sont ces nouvelles ?
– La quiétude et la prospérité de votre
royaume sont menacées majesté. Et plus
particulièrement la cité royale de Nosse.
– Oui, mes hommes m’en ont informé,
éminence. Il y a des rumeurs de factions
rebelles du royaume d’Hareb qui convoiteraient
nos territoires. Je compte soumettre cette
question au prochain conseil. Par ailleurs, mon
ami Tannshaï, ici présent, a fait de ce dilemme
sa principale cible de réflexion pour les jours à
venir. Nous devrions arriver à faire disparaître
cette rumeur d’une manière ou d’une autre,
bientôt.
Justinien avait écouté scrupuleusement le roi
réciter son monologue tout en feignant d’être
impressionné par sa présence d’esprit. Mais en
fait, cette rumeur n’était que l’un des facteurs
d’inquiétude du docte et ce n’était pas le plus
important.
– Sa majesté est bien informée. – répondit il.
– J’ai pris la liberté, et j’espère ne pas offenser
50 Le Cycle d’Ael
votre ami, de réfléchir moi aussi à la question.
Je pense pouvoir vous proposer une solution
des plus efficaces.
– Toute solution est bonne à envisager, votre
éminence. – rétorqua Tannshaï. – Je vous en
prie, exposez là.
Il s’était exprimé sur un ton neutre mais son
visage affichait un sourire aimable. Il était
impossible de penser, au vu de son sourire, que
cet homme pouvait vouloir du tort à qui que ce
soit. C’était l’expression parfaite de la bonté et
de l’innocence. Pourtant, ce la ne fit que
renforcer la méfiance du docte. Il mit ses
appréhensions de côté et se concentra sur le
sujet de sa visite.
– Je vous propose de mettre en place une
milice spéciale, constituée de nos frères les plus
compétents. Elle aurait toutes les qualités
requises pour démasquer au plus vite les
infiltrations d’éventuels rebelles harebins. La
réflexion et la logique ont toujours fait partie de
nos enseignements au monastère. Or ce sont là
les qualités premières d’un bon investigateur.
Sans vouloir dénigrer vos soldats, votre altesse,
vous conviendrez qu’ils n’ont pas la formation
de nos doctes.
Le roi se contenta de hausser un sourcil de
mécontentement mais ne parla pas. En
revanche, l’homme qui se tenait à sa droite,
Tannshaï, émit un léger grognement que
51 Le Cycle d’Ael
Justinien ne manqua pas de remarquer. Il se
demanda s’il l’avait fait à dessein ou s’il
approuvait tout simplement ce qu’il venait
d’entendre. Voyant que l’homme ne s’expliquait
pas, Justinien poursuivit.
– Bien sûr, vos hommes, majesté,
constitueront un excellent soutien militaire pour
nos investigateurs. Je propose donc qu’une
partie de vos troupes d’élite soit mise aux
ordres des enquêteurs. Avec les membres de la
nouvelle milice rouge, ils constitueront un corps
d’investigation parfait.
Justinien s’interrompit, pour laisser à ses
auditeurs le temps de réfléchir à ses mots. Le
roi tourna instinctivement la tête vers l’homme
aux cheveux clairs. Ce dernier lui sourit et
toussa pour s’éclaircir la voix.
– Je crois que sa majesté en conviendra avec
moi, - répondit Tannshaï en s’adressant au
Grand Docte – cette rumeur, bien
qu’inquiétante, ne mérite pas tant de mesures.
Je pense qu’un simple voyage diplomatique sur
les terres orientales permettra d’une part d’en
avoir le cœur net et d’autre part de renforcer les
relations avec Hareb. Relations qui, je le
rappelle, ont été un peu négligées ses derniers
temps.
– Cela est envisageable en effet. – s’empressa
de répondre Justinien – Cependant, dans le cas
où la moitié seulement de ces rumeurs seraient
52 Le Cycle d’Ael
fondées, le voyage serait bien trop périlleux
pour sa majesté.
– Le danger n’a jamais fait peur à un roi
d’Onde, Justinien.
C’était la voix de Merik, calme et passive, qui
venait leur rappeler sa présence, comme elle le
faisait épisodiquement lors des conseils. Il avait
le chic pour parsemer les discussions de phrases
creuses qui ne faisaient avancer aucun débat.
C’était sa façon de manifester sa présence dans
les duels oratoire dont sa stupidité l’excluait.
Justinien réalisa bien vite que la personne à
convaincre était Tannshaï et non le roi. Il lui
devint clair que ce dernier se rangerait, comme
il l’avait toujours fait, aux côtés de celui qui
aurait le dernier mot. Pourtant, le Grand Docte
ne voulait pas prendre de risque. L’esprit de
Tannshaï lui était inconnu et il était fastidieux
de sonder un esprit peu familier avec discrétion.
Par ailleurs, ce dernier pourrait s’apercevoir de
toute tentative de contact. Même s’il était
impensable qu’il soit au courant des talents
spirituels dont disposaient les doctes, son esprit
serait presque impossible à contacter s’il sentait
une intrusion. C’était une défense tout à fait
naturelle de l’inconscient qui s’érigeait à l’insu
de la conscience, comme une sorte de réflexe
mental. La meilleure option qu’eut Justinien à
ce moment précis était d’utiliser le roi comme
pion. Même si Tannshaï avait visiblement un
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