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Le dernier Bastion

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Une poignée de soldats émergent d’un charnier, peu après une bataille sanglante qui a décimé leur armée sur une île tropicale. Un mercenaire de Radash, un jeune épéiste, un guerrier charismatique armé d’une hache, un mage de feu et un héros légendaire, borgne et muet, au faciès ravagé par d’anciens combats... Ces hommes se rassemblent sous les frondes de la jungle, tandis que rugissent les animaux sauvages et qu’au loin retentissent les tambours de guerre des Zeynukks, des sauvages à la peau d’ébène. Les rescapés n’ont d’autre choix que de se retrancher dans un mystérieux bâtiment, une position qu’ils pourront défendre face aux hordes innombrables lancées à leurs trousses. Cinq jours. Ils doivent résister cinq jours, jusqu’à l’arrivée des renforts. Survivrez-vous avec ces héros cinq jours devant une horreur épique dont personne (surtout le lecteur, c’est-à-dire vous) ne revient indemne ? Le dernier Bastion est lauréat du Prix du récit Fantasy de 2017, dont la remise du prix a lieu lors du Festival Méditerranéen du Polar et de l’Aventure à Port-Barcares.


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FABRICE PITTET

 

LE DERNIER BASTION

 

 

 

 

DU MÊME AUTEUR AUX ÉDITIONS FANTASY-EDITIONS.RCL

 

 

LA GLOIRE ÉCARLATE (mini-roman numérique), 2014

L’AILLEURS EST ICI (recueil broché), 2014

PAR-DELà LES ONDES (mini-roman numérique), 2015

LES CHRONIQUES ECARLATES (recueil broché), 2016

Baseline

 

 

 

 

 

Du Numérique au Fantastique CMJN 

 

Sous la direction d’Olivier Lusetti

 

© FANTASY-EDITIONS.RCL,

Version numérique Hiver 2017

16 rue Antoine Blain

66 000 Perpignan

Relecture & Correction : Teresa Ruiz et Coralie Ruiz

Illustration : Camille Alquier

Mise en page [PAO] : Coralie Ruiz

ISBN : 979-10-92557-50-3

 

Courriel : manuscrit.fantasy.editions@orange.fr

 

 

 

 

 

 

LE DERNIER BASTION

 

 

Prologue

 

Un liquide chaud et sirupeux lui coula dans les yeux, puis dans la bouche. Tyd eut un haut-le-cœur, mais il le réprima de toutes ses forces. Surtout, ne pas faire de bruit ! Juste attendre et prier pour que ces guerriers noirs s’éloignent du champ de bataille. Avec un peu de chance, on ne le remarquerait pas.

Et il vivrait.

L’odeur métallique qui régnait dans l’air s’en trouvait alourdie par les effluves immondes des excréments. On le lui avait pourtant dit, lorsqu’il suivait les cours de ses instructeurs : « Quand un gars crève, il arrive que sa vessie et ses intestins se détendent, avec les conséquences peu ragoûtantes qu’on imagine. »

La moiteur était terrible. Elle emplissait ses poumons à chaque inspiration. Étrangement, l’impression qui s’en dégageait lui rappelait le jour où il avait failli se noyer dans un lac.

Les minutes défilèrent. Une crampe lui mordillait la jambe. Les muscles de son dos protestaient à force d’être sollicités. Plus aucun bruit de lutte. Plus de cri, d’insulte ou de cliquetis d’épée. Juste le sifflement du vent dans les branches. Et le pépiement des oiseaux pullulant sur cette île de malheur.

Prenant son courage à deux mains, Tyd repoussa les trois cadavres qui le camouflaient. Il se redressa avec prudence, replaçant ses longs cheveux noirs derrière ses oreilles. Des dizaines de corps parsemaient le sol de la jungle. La plupart portaient les brigandines de son armée.

Tyd saisit une épée qui traînait là et la glissa dans son fourreau. Il détourna les yeux, de manière à échapper à ces regards vides et blancs qui le jugeaient, ces regards issus des dépouilles dont il s’était servi pour se couvrir et se protéger.

Il marcha sans but, louvoyant entre les morts, baissant la tête lorsque des lianes ou des branches lui barraient la route, chassant les nuées de mouches qui vrombissaient de toutes parts. Par endroits, il y avait ces corps énormes, noirs, parcourus de tatouages et de scarifications. Des hommes aux larges épaules, aux bras gonflés de muscles, au torse nu. Leurs visages d’ébène transpiraient la violence, et les osselets accrochés aux lobes de leurs oreilles, à leurs narines ou à leurs arcades sourcillières accentuaient cette impression. Et que dire de ces immondes ornementations qu’ils portaient autour de leurs cous de taureau ? Ces têtes rétrécies, pas plus grosses qu’un pruneau, enfilées dans des cordelettes…

Ces Zeynukks personnifiaient toute la furie de la guerre.

« Mais bon sang, suis-je le seul survivant ? »

Un frisson parcourut Tyd. Il revit la fureur de la bataille. Ces mares de sang, ces morceaux de chair virevoltant dans les airs, ces membres tranchés, ces intestins éparpillés au milieu des fougères... Il sentit un liquide acide remonter dans sa gorge et vomit le frugal repas de la veille. Il se redressa, transpirant, tremblant. Le monde autour de lui tourbillonnait comme s’il était ivre.

Ses yeux noyés de larmes se posèrent un instant sur les traits tuméfiés d’un Zeynukk, un homme de près de deux mètres, taillé à la serpe. Son torse épais exhibait le tatouage d’un démon cornu, dont les lèvres esquissaient un sourire malsain.

Même dans la mort, ces sauvages semblaient dangereux.

Soudain, une main jaillit des fourrés et le tira en arrière. Dans un juron, Tyd perdit l’équilibre et s’effondra sur les fesses. Il se retrouva nez à nez avec le visage tanné d’un grand guerrier de trente ans, dissimulé dans l’amas végétal. Ce regard dur, cette barbe noire taillée avec soin, ces iris bleus comme l’océan… Tyd ne le connaissait pas, mais les marques rouges qui parcouraient sa brigandine de cuir ne laissaient planer aucun doute quant à son identité. Il s’agissait d’un Radashien, issu de la section qui avait épaulé son armée.

— Ne bouge pas, petit, murmura le mercenaire avec un fort accent. Là...

Lentement, le guerrier tendit l’index. Deux Zeynukks approchaient. Ils portaient de puissantes épées et leurs yeux balayaient inlassablement le charnier qui s’étendait à leurs pieds. Parfois, leurs lames s’abattaient sur les moribonds. Dans ce conflit, il n’avait jamais été question de clémence pour la faction adverse. Seul comptait son anéantissement total et définitif.

Tyd tremblait, même si la présence du grand Radashien lui accordait un semblant de sécurité. Il ne pouvait s’arracher au spectacle macabre qui se jouait devant lui, à travers ce feuillage ajouré. Obéissant à son instinct, il se tassa de plus belle, avalant la salive accumulée dans sa bouche.

L’un des Zeynukks agita la main pour chasser un nuage de mouches.

— Fey-ta nak, taka Amanka-na ! maugréa-t-il dans son langage âpre.

Son compagnon acquiesça et tous deux se penchèrent au-dessus d’un cadavre. De hautes herbes empêchaient Tyd et le Radashien de distinguer clairement de qui il s’agissait. Le sauvage qui avait parlé se baissa, dégaina un poignard et l’approcha du visage du mort. Les Zeynukks, visiblement amusés par ce qu’ils avaient découvert, libérèrent des gloussements graves. Mais ce comportement égrillard fut de courte durée.

Une épée avait soudain jailli du tapis de dépouilles. La rapidité avait pris tout le monde de court, en commençant par le Zeynukk accroupi. Sa gorge était maintenant traversée de part en part par la lame et son rire s’était mué en gargouillements. Le corps du sauvage, inerte, bascula sur le flanc. Le second Zeynukk exécuta un bond en arrière, les traits tirés par la surprise.

C’est alors qu’une imposante silhouette s’extirpa du charnier. Recouvert de sang et de fluides, l’homme en question tenait une épée dans sa main droite. S’armant de courage, le Zeynukk se fendit d’une frappe de taille. En réponse à l’attaque, le mystérieux guerrier se baissa à une vitesse ahurissante, laissant la lame adverse chanter au-dessus de sa tête. Lorsqu’il se releva, son épée siffla. Le sauvage à la peau d’ébène tomba à la renverse, le torse ouvert, les côtes brisées.

L’homme avait la quarantaine bien tassée. Il n’était pas très grand, mais sa carrure évoquait celle d’un bœuf assigné au trait d’une charrue. Ses jambes épaisses supportaient un tronc massif, bosselé par des muscles impressionnants qui tendaient sa brigandine de cuir. Sur son crâne poussaient des cheveux gris coupés court. Mais les caractéristiques les plus étonnantes de ce guerrier restaient sans conteste les différentes mutilations dont il souffrait. Son bras gauche, amputé au niveau de l’épaule, ne formait qu’un mamelon dans la manche cousue de sa chemise. Quant à la moitié droite de son visage, elle se résumait à une masse informe de chair boursoufflée. Une plaque de métal avait été vissée sur sa tempe et un cache-œil en cuir masquait son orbite dévastée.

Tyd le connaissait. Sinon personnellement, du moins de réputation. Tul’Bor l’Increvable. Une bête de guerre. Sans doute le plus grand champion de leur armée décimée.

Tyd et le Radashien rejoignirent le borgne avec méfiance et le saluèrent. L’homme répondit par un hochement de tête. Tout le monde savait que Tul’Bor avait perdu l’usage de la parole, des années auparavant.

— Et maintenant ? s’enquit Tyd.

Des miaulements, des feulements, des grognements résonnaient au loin. Au-dessus d’eux, dans les houppiers, des créatures invisibles agitaient les branchages alourdis de feuilles. Des odeurs étranges flottaient dans l’air moite. Ce n’était pas étonnant, compte tenu des fleurs gigantesques qui poussaient un peu partout et qui distribuaient aux brises leur pollen épais et doucereux.

Le Radashien intima soudain le silence en collant son index sur ses lèvres. Il tendit l’oreille, ses yeux réduits à deux estafilades sombres. Puis il demanda à ses compagnons de le suivre. Ces mercenaires étaient réputés sur tout le Continent pour leurs sens aiguisés. Et surtout pour leur adresse au tir à l’arc. D’ailleurs, l’une de ces armes était passée en travers de son torse et un carquois rempli de traits se balançait dans son dos.

Les trois survivants se frayèrent un chemin dans la jungle et débouchèrent dans une petite clairière. Ici, des rochers couverts de mousses s’empilaient naturellement, empêchant les grands arbres de coloniser la zone. Sur l’un des gros blocs était juché un homme habillé d’une cape noire. Fin comme de la soie, ce vêtement dansait autour de sa silhouette élancée. Mais c’est son visage qui conféra aussitôt à cet individu son identité : sa barbe en pointe se terminait par une tresse décorée de perles multicolores.

Un mage de feu.

À ses pieds, dos au roc, un second Adaraxien repoussait férocement l’attaque de quatre Zeynukks, maniant une hache avec dextérité. Autour de lui, plusieurs cadavres de sauvages se tordaient dans l’herbe. De leurs blessures s’extirpaient des torsades de fumée, et des grésillements indiquaient que les projectiles magiques rongeaient toujours leurs chairs. Le mage avait donc déchaîné ses pouvoirs quelques instants plus tôt.

Les quatre Zeynukks n’avaient pas encore remarqué les intrus. Il fallait agir sans attendre. Le Radashien encocha une flèche et lâcha la corde de son arc. L’un des terribles combattants s’effondra, le crâne transpercé par un trait empenné de rouge. L’Adaraxien pris au piège – son dos était toujours plaqué contre la roche – profita de cette seconde de surprise pour occire l’un de ses adversaires avec sa hache. Un troisième expira lorsque Tul’Bor lui planta son épée entre les omoplates.

Le dernier Zeynukk encore debout haletait. Cinq ennemis l’encerclaient. Il se savait perdu. Mais son faciès n’exprimait aucune peur, aucune vexation. Comme tous ses semblables, la mort lui importait peu. Donner sa vie au nom du Roi-Cannibale constituait la plus belle façon de périr. Avec un hurlement à glacer le sang, il se rua sur Tul’Bor, mais une flèche le cueillit en pleine gorge.

Alors qu’il reprenait son souffle, Tyd aperçut un autre Zeynukk, plus petit que ses congénères, accroupi au pied d’un tronc. Le Radashien tira, mais son trait alla se loger dans le fût de l’arbre. Le sauvage disparut aussitôt dans les fourrés.

Le mage de feu descendit de son perchoir. Il avait une cinquantaine d’années. Ses mouvements lents et son teint livide indiquaient qu’il avait épuisé ses ressources magiques. Il exécuta une solennelle révérence à l’adresse des trois nouveaux venus.

— Messieurs, merci à vous. C’était moins une. D’autres survivants ? Pas de nouvelles de Dame Rawenna ?

— Rien, répondit Tyd en avalant sa salive.

— Et merde… J’ai de la peine à croire que cette dure à cuire se soit fait fait tailler en pièces.

— Il y a des centaines de morts dans cette jungle, expliqua le jeune homme avec une grimace. Et ces salauds les passent tous par le fer. C’est… un massacre en bonne et due forme. Un anéantissement total de notre armée.

Le magicien acquiesça, l’air sombre, et se tourna vers le guerrier à la hache.

— Tu proposes quoi ?

L’Adaraxien concerné ne réagit pas. Il mastiquait un brin d’herbe et des tics nerveux agitaient son faciès dur.

Un mugissement grave retentit au loin, par-delà les arbres gigantesques ceignant l’endroit. Les cinq hommes ne connaissaient que trop bien cet instrument, la célèbre corne des Zeynukks. Des tambours répondirent bientôt à ces sonorités langoureuses, qui semblaient ramper dans leur direction.

L’alarme avait été lancée.

Le guerrier équipé d’une hache jura tout bas et cracha par terre, tandis qu’il écartait de son visage une mèche de cheveux bruns.

— On file ! Et vite ! déclara-t-il. Nous ne sommes pas de taille à les affronter à découvert !

Le reste du groupe ne se fit pas prier. Ils zigzaguèrent à toute vitesse entre les corps sans vie, entre des troncs singuliers évoquant des amas de tentacules ancrés dans le sol. Devant eux, parmi les plantes aux feuilles dentelées, des animaux colorés fuyaient et les invectivaient à grand renfort de sifflements. C’est à ce moment qu’ils réalisèrent l’étendue du champ de bataille. L’affrontement s’était très vite transformé en une multitude d’échauffourées.

Ces Zeynukks leur étaient tombés dessus comme un essaim de sauterelles tombe sur une culture de maïs. Sans prévenir, dans un tumulte de fin du monde. Pourtant, les trois-cents Adaraxiens de l’armée de Rawenna s’étaient bien battus et, un instant, le combat avait même tourné à leur avantage. Mais les sauvages avaient vaincu, compte tenu de leurs connaissances de la jungle et de leur légère supériorité numérique.

En chemin, les survivants trouvèrent l’un des chariots ayant accompagné leurs sections. Les mules avaient été tuées et leurs dépouilles attiraient déjà des essaims de mouches. Sur le pont du véhicule s’empilait du matériel : des vivres, des armes, des couvertures… L’homme à la hache montra l’exemple en bourrant un sac de tout ce qui lui tombait sous la main.

— On va devoir se retrancher quelque part, annonça-t-il d’une voix forte. C’est une évidence. Prenez ce que vous pourrez. De la nourriture et de l’eau, surtout ! Hé, le Radashien ! Il y a toutes les flèches que tu veux, là-dedans !

— Je n’emploie pas vos jouets mal équilibrés. Ce ne serait pas digne de mes couleurs.

Sur cette étrange déclaration, le mercenaire trotta jusqu’à deux cadavres recouverts de la même armure que lui. Il leur adressa des paroles à voix basse, les yeux fermés, la main posée sur leur front. Une fois qu’il eut terminé son rituel, il prit leurs arcs et leurs carquois. Pendant ce temps, les trois autres rescapés appliquaient les recommandations de l’homme à la hache. Ils repartirent au pas de course, emportant avec eux de grands sacs à dos tendus par leur contenu.

Les bruits des tambours de guerre se rapprochaient. Parfois, un cri se détachait de ce tempo menaçant, un cri destiné à motiver les troupes qui les traquaient.

La pénombre s’intensifiait à mesure qu’ils s’enfonçaient dans l’écheveau végétal. L’écorce des arbres, lisse et noire, rappelait l’onyx, et leurs branches s’entortillaient parmi les lianes et les buissons parasites. De grands champignons, masses gluantes bouffies de vermine, colonisaient des souches gorgées d’humidité et diffusaient une odeur infecte, assimilable à celle des excréments. Des nappes de brume s’effilochaient sous d’invisibles caresses, ces brises chaudes qui parcouraient inlassablement la jungle. Par endroits, on entendait des battements d’ailes désespérés, ceux des volatiles prisonniers de toiles d’araignées démesurées. Mais la lutte restait vaine : à chaque mouvement, leur plumage s’empêtrait un peu plus dans le réseau collant des arantelles. Pire, ces gesticulations ne manquaient pas d’attirer les horribles arachnides qui, s’extirpant des ténèbres, s’acheminaient vers leurs proies en remuant leur abdomen gonflé et duveteux.

L’aura de la jungle s’était comme altérée. D’abord pesante, elle était maintenant étouffante et oppressante, porteuse d’une indicible menace. Les sons n’étaient plus les mêmes. Alors que, normalement sur cette île, les perroquets et les singes vociféraient leur amour et leur haine dans la canopée, des cris de nature différente ébranlaient les hauteurs. Des grognements rauques, des piaillements répétés, des trilles aigus ressemblant à des rires humains… À cette symphonie de bêtes s’ajoutaient des bruits de reptation, et des ombres apparaissaient parfois à travers le feuillage.

Malgré cette atmosphère délétère, les cinq guerriers poursuivirent leur course, le dos courbé par l’effort. Puis soudain, ils orientèrent leur trajectoire sur la gauche. Une percée dans la végétation diffusait une chiche lumière, mais pour les fuyards, cette clarté était semblable à la flamme d’une bougie pour les insectes de la nuit. Elle les attirait, leur promettait le doux refuge de sa blancheur.

Ils surgirent ainsi dans une clairière en demi-cercle, dont le rayon avoisinait la centaine de mètres. Mais ici, rien de glorieux ne les attendait. Un vieil édifice de pierre, de forme cubique, se dressait, collé au flanc d’une montagne abrupte et oblongue qui coupait le paysage en deux. Construite au sommet d’une volée de marches, la structure exhibait un toit plat, rythmé de merlons arrondis. Elle évoquait plus les ruines d’un ancien mausolée qu’une réelle habitation. Ce sentiment était renforcé par la présence des monolithes qui piquetaient le sol, telles des stèles anonymes plantées dans un antique cimetière.

— Pas le choix. On entre, et on tente l’impossible en repoussant l’ennemi, déclara l’homme à la hache.

— Cet endroit ne me dit rien qui vaille, maugréa le mage de feu en lissant la tresse de sa barbe.

— C’est toutefois mieux que de combattre nos adversaires à découvert, dans une jungle que nous ne connaissons pas.

Tul’Bor grommela quelque chose et s’élança vers le bâtiment. Ses quatre compagnons l’imitèrent aussitôt.

Le jeune Tyd perdit l’équilibre et s’étala entre les monolithes, dont la plupart lui arrivaient au niveau du nombril. Il jura. Sa jambe s’était prise dans une galerie dissimulée par du lichen sombre. Le mage se rapprocha et l’aida à se relever.

— Debout, petit. Fais gaffe où tu mets les pieds, d’accord ?

Tyd remercia l’homme d’un sourire gêné et lui emboîta le pas.

Ils gravirent les marches qui menaient au bâtiment. De part et d’autre de l’entrée, de vieilles statues s’élevaient sur des socles de granit. Même si leurs contours avaient été poncés par le temps, ces œuvres représentaient de grosses limaces bouffies, tordues en forme de « S ». Une frise sculptée parcourait tout le pourtour de l’édifice, juste au-dessus du chambranle, mais les motifs exacts étaient peu perceptibles : des vers se mêlaient à des insectes et des silhouettes humaines. Les murs mesuraient six mètres de long pour une hauteur plus ou moins équivalente. Une porte unique permettait de gagner l’intérieur, à savoir celle qu’ils venaient d’emprunter. Sur les parois latérales, une fenêtre garantissait l’éclairage des lieux. Au centre de la pièce, une échelle de pierre menait à une trappe en bois et assurait l’accès au toit. Mais les regards des cinq hommes convergèrent vers la forme maigre qui se trouvait dans un coin. Un vieillard à la peau noire comme le jais, dont le visage rappelait un pruneau séché, habillé d’une toge verte de facture grossière. Des osselets parcouraient sa longue barbe torsadée. Il gesticula, les mains levées, implorant la clémence. Le mage du feu s’approcha de lui et l’inspecta.

— Ce n’est pas un Sorcier des Charognes, dit-il. Sans doute un ermite qui vit en ces lieux.

— Rachâh ! Rachâh shem-bal ! Raygy-na Amanka ! Biam-ni kor. Affal-ah ! Raygy-na Amanka ! cria le vieillard, les yeux exorbités.

— Que raconte-t-il ? demanda Tyd.

— Je ne comprends pas tout, proclama le mage, mais en gros, nous sommes sur les terres de Raygy-na… Autrement dit du Souverain… Cet homme nous invite à quitter la bâtisse, car nous ne sommes pas les bienvenus.

— Sans blague, grogna le guerrier à la hache. Assomme-le, Guern. On s’occupera de lui plus tard.

Le mage acquiesça et administra un puissant crochet au Zeynukk étique. Ce dernier sombra dans l’inconscience et s’étala sur les dalles.

— Et ça, c’est quoi ? demanda Tyd.

Le jeune combattant désignait un trou circulaire dans le sol, situé au centre de la construction. L’homme à la hache s’avança et jeta un coup d’œil intrigué à l’intérieur.

— Un puits ? hasarda-t-il.

— Vu l’odeur infecte qui s’en dégage, j’en doute, déclara le mage. Mais il y a de l’eau, au fond. Je l’entends couler, même si c’est très faible.

Les martèlements des tambours étaient proches, dorénavant. Des ordres furent lancés d’une voix rocailleuse, et des guerriers y répondirent en beuglant à l’unisson.

— Ils arrivent, dit le mage de feu.

Un lourd silence s’imposa parmi les assiégés. Tous les regards convergèrent naturellement vers l’homme à la hache, lequel louchait sur la lame incurvée de son arme. Il hésitait, transpirait, maugréait quelque chose… Puis soudain, ses yeux papillotèrent et il s’extirpa du spectacle que lui seul percevait. Il leva un visage marqué par la gravité.

— On se positionne ! hurla-t-il. Hé, le mercenaire ! (Le Radashien se tourna vers lui, son faciès tiré par une expression légèrement dédaigneuse.) Va te poster en haut et fais ton boulot.

L’archer taciturne ouvrit la besace qu’il portait en bandoulière et en sortit une cape d’un rouge vif. Le symbole de Radash par excellence. Chaque membre de sa section possédait un tel vêtement, mais ils s’en étaient débarrassés peu avant de débarquer sur l’île, afin de garantir un minimum de camouflage au sein de cet enfer végétal. Le Radashien l’enfila avec des gestes contrôlés, le visage grave. Enfin, il rabattit sa capuche par-dessus son crâne. Ses traits disparurent alors dans l’ombre et le mercenaire soupira, comme si cet accoutrement lui offrait l’anonymat dont il avait besoin pour se sentir à l’aise. Il gravit ensuite les échelons de pierre, emportant son arc et deux carquois. Heureusement, la trappe n’était pas verrouillée, car il l’ouvrit d’une simple bourrade de l’épaule.

— Tul’Bor ! héla l’homme à la hache. Toi et moi, face à la porte. Les fenêtres sont trop étroites pour leur permettre de pénétrer. Ils emploieront donc obligatoirement l’entrée. On massacre tout ce qui franchit le palier. (Le borgne légendaire acquiesça et alla se positionner, non sans agiter sa lame pour se dégourdir le poignet.) Petit ! (Tyd se tendit, attendant les ordres.) Tu te places derrière nous et tu frappes les sauvages qui nous débordent. Compris ?

— C… compris !

— Guern, il te reste un peu de magie ?

L’intéressé baissa les yeux, visiblement mal à l’aise.

— Pas pour le moment. J’ai vraiment tout donné, dans cette fichue bataille. Demain...

— Demain ? (Le guerrier gloussa.) Bien, va pour demain, dans ce cas !

Tyd recula de quelques pas et se retrouva près du magicien. Ce dernier lui glissa :

— C’est Xental-Amani, si tu veux savoir. Un compagnon de longue date. Il commandait un navire, lorsque tu n’étais qu’un gamin couvert de lait. Mais maintenant, c’est un soldat. Moi, c’est Guern, mage de feu de second ordre. Je paie mes galons pour entrer dans le premier ordre. (L’homme eut un sourire amer.) Mais au vu des circonstances, cette promotion devra sans doute être ajournée.

— Tyd… Moi c’est Tyd.

— Première campagne ?

— Oui.

— C’est normal d’avoir les foies, petit, tu sais ?

— Je n’ai pas les foies ! se défendit le jeune Adaraxien.

Guern gloussa et posa une main sur l’épaule de Tyd.

— Alors c’est très bien, car tu vas pouvoir me montrer tout ça.

 

 

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