Le dernier devoir

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296419230
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Ecntures arabes

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Collection dirigée par Marc Gontard

Albert Bensoussan

LE DERNIER

DEVOIR

récit

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur L'humanisme dans fa pensée juive médiévale, AIgçr, CJ.M., 1957. - Les Bagnoufis, récit, Paris, Mercure de France, 1965.

-

-

IsbilÛl, contes et poèmes,

Paris, P.-).

Oswald,

1970.

- PoettJSespanofes de hoy, anthologie, Paris, Privat-Didier, 1972. - La Bréhaigne, récit, Paris, Denoël, 1973.

-

l' Mrique méditerranéenne). - Au Nadir, roman, Paris, Flammarion, 1978. - L'Échelle de MesrorJ,récit, Paris, L'Harmattan, 1984.

FrimaldjéZtJr, roman,

Calmann-Lévy,

1976 (prix

de

@ L'Harmattan,

1988

ISBN: 2-85802-953-9

Un mai perdu dans l'ombre et la tristesse humaine, Veillant l'étoile veuve avant qu'elle ne meure Dans les régions désenes du ciel...

Je l'ai veillé la nuit comme une ime vivante, Une dilection pour le mon le plus beau! Et que sais-je de lui qui ne soit légendaire!... Vraiment, est-ce bien là ta tombe entre les branches, Cette Stèle isolée où pas un homme, même Pas un enfant n'ira chercher le deuil suprême... ce blême Et triSte corps dans la paix sourde de lui-même...
moi qui n'habite Qu'une région de l'ime où les vents sont sans gîte...

Près de toi. Je veux une mer froide et grise Qui ponera ton nom... Patrice de La Tour du Pin Le Jeu du Seul au royaume de l'Homme

I

Le souffle s'en va et le corps reste muet. »
«

Je ne vais pas faire tourner ma table pour t'entendre me parler dans les régions désertes du ciel. Mon pupitre est à l'ancre, aussi ferme sur ses pieds que cette heure de pierre où ta mort l'a frappé. Faut-il croire aux signes? Je relisais alors les épreuves de cette traduction où le narrateur évoque la fin de son père, et quoique le conflit avec le fils fût au centre de l'intrigue, mon regard se brouillait et j'achevai en larmes cette lecture éprouvante, tiré par la sonnerie du téléphone, rompu par la voix altérée de ma sœur: c'est fini. Et moi: oui, oui, je viens, dans mon sanglot, et le train pour Paris dans le quart d'heure qui suivit, car ma valise était faite, comme d'une mère qui se prépare à donner le jour. Tu me portais sur tes babouches la nuit à travers le couloir, tu épargnais à mes pieds nus le froid carrelage qui menait de mon lit au petit coin, et moi je demeurais dans mon sommeil: mais comment est-ce que ce souvenir m'est si présent aujourd'hui? Je dormais pour de bon, d'autant plus serein, abandonné, que

tes mains me soutenaient sous les bras, et chacun de tes pas était un pas pour moi. Recroquevillé au suaire, petit, rétréci, fœtal, laissemoi te poner à mon tour, accomplir le parcours du couloir de la nuit, sans me heuner contre les murs, déchiffrant du bout de mes doigts aveugles le braille du noir crépi.

Depuis que tU dors sous la table, je ne cesse
d'éprouver ta présence, te sentir là, en moi, sous ma peau. Jamais comme depuis que tu as quitté le monde je n'ai perçu de façon aussi aveuglante que tU étais mon visage, que j'avais tes mains, ta démarche et même cette drôle de figure penchée que dans ta semi-inconscience tu avais sur l'oreiller, et plus tard le figement, cet air étonné, surpris d'être rendu après tant de souffrances, et me voilà moi aussi qui penche la tête, m'étonne et m'absente de la vie.

Toute la journée de ce 16 juin 1985 tU as rôdé dans
mon corps. Pour la première fois j'ai reçu un cadeau pour la fête des pères. C'est complètement idiot, mais Mathilde se disait que cette année je n'allais pas te féliciter au téléphone ou me rendre à Paris avec cette cravate et cette paire de chaussettes qu'elle m'a achetées, avec même un peu de noir dans la trame pour la circonstance. Et toute la journée j'ai souhaité être isolé, seul avec toi, et je penchais la tête à tout instant à l'affût de ton ombre, m'irritant de l'absence et ne pleurant que sur moi dans cette grande maison désenée qui est la mienne, jusqu'à l'irruption de la nuit à pleines pelletées de ténèbres. L'autre nuit, la onzième après sa mon, j'ai rêvé de lui. Et c'était la première fois depuis qu'il n'est plus. Que de premières fois depuis qu'il n'est plus? Où l'on 8

a conjugué sa présence au passé, où l'on répétait ses paroles anciennes, où pour la première fois maman t'a appelé EI-Morhom, celui qui n'est plus! Dans mon rêve j'étais à table, chez eux, et il n'y avait non pas Marcelle, qui est désormais associée à sa maladie, elle qui l'a soigné comme un enfant, porté, langé, bercé les six derniers mois de sa vie. Dans mon rêve, c'était Renée qui s'occupait de la maison, elle qui renvoie à l'époque heureuse de l'Algérie ancienne, quand elle travaillait avec lui aux établissements Zabulon Sebban. Une photo les fige sur le pied du départ : mon objectif les avait saisis du haut de notre balcon, de dos avançant dans la ruelle du même pas volontaire. Dans mon rêve mon père est grand, il me revient de la nuit des temps, droit et rajeuni. Pourquoi n'auraisje pas trié parmi toutes ses images celle qui l'avantage et me rassure? Oui, il est debout, alerte, et il déclare: je vais faire du café. Mais je pousse du coude ma sœur ainée pour qu'elle le devance. C'est un rêve sans angoisse. La maladie, la mort y sont abolies. Au réveil je suis d'autant plus réconforté de l'avoir revu que Lucien, quelques jours plus tôt, manifestait sa mélancolie en déclarant dans l'amertume du café que nous avalions à haute dose pour faire passer l'instant :
« Depuis qu'il est mort je ne rêve plus à lui, alors que

pendant

tous les mois de sa maladie c'était chaque

nuit; je me dis qu'il m'en veut 1... »
Oui, nous nous sentions tous obscurément coupables. Mais pour quelle autre raison que de rester vivants? Est-ce d'avoir trahi son sillage?

9

II

«

Si le malade repose à terre, on

ne prend pas de siège, mais s'il est

au lit, on peut s'asseoir. »
Le dernier devoir (Prescriptions rituéliques relatives aux derniers devoirs envers les morts, tirées du Code Rabbinique. Recueillies par Rabbi Mimoun Abou, de MoStaganem)

Quand Marcelle, tirée du fond de son sommeil par le cri du téléphone, est accourue chez eux, il gisait sur le carrelage, assis, la cuisse raidie sur laquelle s'affairaient ses mains comme pour en chasser les picotements de douleur. Et maman à côté qui était allée chercher au salon le combiné, traînant le fil par le bref couloir jusqu'à la cuisine. Il était cinq heures du matin. Mais en cette aube d'octobre qui pour les juifs était Tichri, mois du Kippour et des jours redoutables, Yamim Noraïrn, mon père, n'irait plus psalmodier les Selihot, et Monsieur Lévy, son collègue de la synagogue, qui bientôt mon-

tait au troisième et sonnait à la porte pour s'y rendre ensemble, en serait pour sa peine. Nous en serions tous pour notre peine dès lors que mon père en tombant s'était fracturé le col du fémur. Bon pied bon œil, c'était la devise de ce soudard de quatorze, lui qui avait fait tant de marches et contremarches, parcourant l'Atlas et les côtes rifaines. Pour atteindre Marrakech, disait-il, il nous fallait des heures et des heures de marche, trois jours avant d'arriver on voyait à l'horizon du sable la pointe du minaret de la Koutoubia, et c'est cet espoir qui nous permettait de tenir malgré la soif et la torpeur du désert. Il fut l'infatigable randonneur de nos loisirs algérois: tel dimanche c'était la montée à EI-Biar par le chemin des SeptMerveilles, derrière chez nous: à Alger, le paradis était juste derrière la porte, et nous allions nous pencher au balcon de Saint-Raphaël sur la plus belle baie du monde. Tel autre jour de fête nous faisions le grand tour des collines, La Redoute, Birmandreis, Birkadem, Kouba jusqu'à la villa du prince d'Annam qui nous grisait, exotique, de tour du monde. Il me tenait la main et je chaussais avec lui les bottes de sept lieues. Qui l'arrêtait? Qui pensait qu'un jour il s'arrêterait? Chaque matin, sa canne et son chapeau, et à la synagogue qui était, à la ftn, sa seule sortie quotidienne. «J'y arrive le premier, disait-il fièrement, comme le recommandait mon père. Papa, que Dieu repose son âme - et il baisait pieusement le bout de ses doigts ré~était touiours : A la prière, premier arrivé, dernier parti. » C'est qu'il était pieux le vieux grand-père qui signait même son nom en hébreu au bas des documents qui nous restent. Au retour, ma sœur, juste avant de partir ouvrir sa librairie, lui préparait son café au lait avec une grosse tartine beurrée... ... Après m'avoir mené au bout du long couloir, mes 12

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