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Illustration de couverture : Shutterstock, Debra Millet.
Directrice de collection ReLIRE : Cécile Decauze
Première Publication : 1994, aux Editions de l'Olivier
Exploitation en vertu de la licence non-exclusive confiée par la SOFIA dans le cadre de la loi n° 2012-287 du 1er mars 2012 relative à l’explo itation numérique des livres e indisponibles du XX siècle.
ISBN : 978-2-37169-017-2 Dépôt légal internet : novembre 2014
IL ETAIT UN EBOOK Lieu-dit le Martinon 24610 Minzac
« Toute représentation ou reproduction, intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, ou de ses ayants droit, ou ayants cause, est illicite » (article L. 122-4 du code de la propriété intellectuelle). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par l’article L. 335-2 du Code de la propriété intellectuelle. Le Code de la propriété i ntellectuelle n’autorise, aux termes de l’article L. 122-5, que les copies ou les reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, d’une part, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration.
Seul le sens de notre vie nous mène à la mort, toute marche en travers en infinie...
Jean Giraudoux, Juliette au pays des hommes.
A Noëlle Werner
PREMIERE PARTIE
1
— La paix ! cria un homme à travers champs.
La Didise se retourna, elle était à mi-montée de la côte du cimetière.
L'homme avait houspillé son chien, dont les bonds joyeux sur la route du bois lui fatiguaient les nerfs.
La paix, pensa-t-elle, sur quel ton voilà que ça se dit à présent. Salut ! je te quitte. Pardon ! je t'écrase. La paix ! je t'engueule. Salut, pardon, la paix, répéta la Didise en douceur, on dirait pourtant la devise du Paradis. Et elle redit tout bas les mots de la devise. Alors un chien fantôme lui jappa son affection à la figure, des hommes invisibles aux nerfs usés se turent sur son passage, et elle remit un pied devant l'autre avec un peu moins de tristesse.
Ses jambes la faisaient souffrir. Le cimetière était loin, là-haut, pour des vivants. Ce n'était pas un de ces cimetières de pacotille où il fait bon aller se rafraîchir un peu sous les branches, goûter le grand silence, et croire qu'on peut ne plus lutter.
Il faisait mauvais aller à celui-là.
Le vent la décoiffa, et son châle en tricot glissa de son épaule.
On y monte parce qu'il faut bien, pensa-t-elle. Et plus on va, plus les jambes enflent, plus le souffle rétrécit, plus le corps manque, plus l'âme insiste, plus les autres sont morts, plus il faut.
C'était un de ces soirs de novembre de chez nous où le ciel est si rouge que les petits-enfants croient leurs grand-mères une dernière fois quand elles racontent que ce chaud lointain qui est comme une promesse, cette couleur de fête à travers des épaisseurs de vent glacé, c'est saint Nicolas, tout là-haut, qui met ses pains d'épice au four.
La Didise arrêta son pas, elle tourna la tête en arrière. L'homme au chien avait disparu. Il avait dû rentrer dans le bois. Il devait partir à la chasse. C'est pour ça qu'il voulait la paix.
Il y a vingt-cinq ans, j'aurais su mettre un nom sur cette allure et sur ce cri, pensa-t-elle.
Pour la première fois de sa vie, elle s'avisa, en regardant le village en contrebas, que le cimetière était comme son reflet, son pareil, de l'autre côté d'un miroir invisible qui serait né de la rivière, et que si quelqu'un se toquait un jour d'en dessiner la carte, il retrouverait à peu de choses près la place des rues, des carrefours et des quartiers, la taille des familles et la hiérarchie des métiers.
Et le plus beau, c'est que personne n'y avait pensé, au moment de bâtir. Ça s'était fait tout seul. Les belles chapelles s'étaient trouvées comme par hasard au beau milieu, de part et d'autre de la grande allée, bien rangées, bien espacées, comme de chaque côté de la grand-route s'étaient prélassées avant elles les maisons à balcons et à clochetons où les docteurs, les assureurs et les notaires meurent de vieillesse. A l'est, à la lisière des champs d'avoine et de colza, les familles décimées de douze enfants avaient pu installer leurs misères en toute discrétion : tombe de la ferme de Plappecourt, accident de tracteur
; tombe de la ferme Ronguevaud, chute de cheval, accident de tronçonneuse ; tombe de la ferme Hallinger, incendie de la grange à foin. Au sud s'enfonçaient dans la terre les plus vieilles souches de la région, des générations de cultivateurs disparus dont les fils avaient relevé les noms sur leurs enseignes, tombe fendue de la menuiserie Jeancolin, tombe décapitée de la boulangerie Torlotting, tombe de traviole du café Pauly où nos hommes allaient boire leur coup pour s'aider à marcher droit, du temps où quelqu'un leur demandait encore tous les jours de marcher. Entre champs et village, le puits comme un lavoir. Et tout à l'écart, à l'ouest, à l'abri du rideau de pins qui donnait son cortège de larrons calcinés à la statue de Notre-Seigneur grandeur nature, se dressait, royal, inquiétant, avec son dais, ses chaînes à festons et son couple de gisants blancs, la tombe des Vœckler, où la Didise alla se signer.
C'était la seule tombe du cimetière qu'on appelait le monument.
Il y avait bien autre chose plus haut, qui n'existait pas vingt-cinq ans plus tôt. La Didise y monta voir. On avait ratiboisé une cinquantaine d'ares de la sapinière, aplani le terrain en pente, bâti un mur très droit dans le prolongement de l'enceinte, semé du gravillon couleur de plage dans les travées. Par terre il y avait des dalles, bien alignées, gravées, fleuries, tout comme des tombes. C'étaient des tombes. On aurait dit une exposition-vente de marbrerie industrielle. Elles faisaient pas sérieux, semblant, sans rien dedans. Elles portaient des noms en majuscules. C'étaient de vrais noms, des noms connus de la Didise il y avait vingt-cinq ans et plus, des noms de vrais morts. Mais ces noms, creusés net sur une surface grise ou grenat, si lisse qu'on y voyait bouger ses jambes, ces noms avaient l'air de sortir d'une histoire inventée.
Le Titave, par exemple, s'appelait dorénavant et pour toujours comme il ne s'était plus appelé depuis l'âge de douze ans où il avait quitté l'école : Bazin Gustave, en lettres d'or. Et ce nom pour distribution des prix, lui qui n'avait jamais pensé valoir grand-chose, lui allait comme une paire de bretelles à un lapin. Comme la dalle de marbre impeccable, la copie d'écolier en négatif qui portait sa note finale sans commentaire — en âge il avait, pour la première fois de sa vie, au-dessus de la moyenne —, comme cette page noire, régulière et sans rature, pouvait aller à un corps et à une vie aussi tordus et torturés que les siens. Nos enfants nous ressemblent, notre écriture nous ressemble, nos habits nous ressemblent et nos maisons pareil, jusqu'à nos chiens qui ont la même gueule que nous. Il n'y a que nos tombes, aujourd'hui, pour ne ressembler à rien ni à personne, qu'à de la matière tirée à quatre épingles, froide et sans rides, trop polie pour être honnête.
— Déserteur, dit la Didise en passant devant la dalle du Titave dont les lettres dorées étaient juste assez hautes pour ses yeux finissants. Qu'est-ce que tu es venu fabriquer ici ? Tu aurais déménagé au village-expo, peut-être, de ton vivant ?
Le Titave avait habité une des plus vieilles maisons du village, toujours froide avec sa cuisine au nord-est, son couloir plus glacé qu'un serpent mort, toujours sombre, avec son jardin sans pelouse et ses cages à lapins dont la musique de dormants qui grincent et craquent, de plancher de paille qui se dérobe et se rassemble et de grillage heurté qui tinte et gratte résumait, dans sa modestie, toute la vie à la campagne : l'art de bouger en tournant sur soi-même, l'art de bercer les cœurs en agaçant les dents.
La Didise maudit le Titave. La mort neuve ne lui disait rien qui vaille.
Elle pensa à ce proverbe idiot : Quand on est mort, c'est pour longtemps.
Depuislongtemps, rectifia-t-elle. Ça se prépare. Ça ne s'improvise pas. Même une
mort subite, ça ne s'improvise pas. Surtout une mort subite. Il y faut de la lignée, de la famille, du cortège, de la cérémonie. Des exemples et des traditions. Quelque chose à quoi se raccrocher. Je me souviens qu'on disait dans les temps : « Le fils Becker s'est jeté dans le puits. — Ah, tiens ? Comme son nononcle. » « Encore un Werner de tombé de ses arbres ! — Ça fait le cinquième depuis quatorze. Et tous des mirabelliers. » Des racines et des rhizomes, de la branche ! Et pas sortir de terre comme un champignon de la veille. Les faire-part, on pouvait les réciter comme des tables de multiplication ! Toi, Titave, tu n'es même pas enterré entre tes père et mère.
Elle avait tout de suite détesté le Cimetière-Neuf, et tous les prétextes lui étaient bons pour le dénigrer, mais, à la vérité, un seul changement l'avait choquée : à cause de lui, le monument des Vœckler s'était trouvé rétrogradé, plus si blanc, avec toute cette brillance du dessus, plus si haut, avec cette pente d'à côté, déplacé, somme toute, avec ses fioritures et ses statues, sa mort affichée en trois dimensions, éternelle et révoltante, et hurlée à pierre fendre parmi le chagrin sans vagues et sans relief des nouveaux venus dont l'insignifiance luisante révélait la résignation, mille fois plus que ne l'avait fait en son temps le tape-à-l'œil couleur de cathédrale de leurs ancêtres.
Du haut du cimetière, on apercevait le village entier, et de la tombe des siens, chacun pouvait surveiller sa maison et faire signe avec le bras à ceux qui étaient restés. Il suffisait de se tourner et de se retourner, et on était pris entre hier et tout à l'heure, entre ciel et chemin, entre ce qu'on était et ce qu'on serait, ce qu'on devrait emporter et ce qu'on pourrait laisser, et ça aidait, à monter la côte comme à la redescendre.
La Didise n'y voyait plus guère. Il lui fallait déjà des dorures à la Titave pour qu'elle se donne encore le genre d'écarquiller les yeux. Je ne vais pourtant pas chausser mes lunettes comme si je venais lire le journal... De toute façon, les noms, les dates, elle connaissait tout ça par cœur. Elle rajusta son châle en se tournant vers la vallée. Quelque chose n'était pas à sa place, comme si le Cimetière-Neuf, en se surajoutant dans le tableau, en avait rompu l'équilibre. Il manquait à présent quelque chose de l'autre côté, du côté de la vie. Elle savait bien quoi, mais elle n'aurait su le dire. Ce ciel rouge, par-dessus les arbres noirs, faisait tout basculer, et l'odeur n'était plus celle de cuisson douce des veillées.
La Didise se crut en Enfer. Ni salut, ni pardon, ni paix. Un grand trou, soudain, au beau milieu d'un village qu'on a connu entier pendant plus de cinquante ans. Un cimetière insuffisant. Trop de morts, pas assez de vivants.
Sa première visite, après vingt-cinq ans d'absence, avait été pour l'eau du puits, une eau jadis si fraîche qu'il lui semblait se laver de tout quand elle s'en passait le creux d'une paume sur les paupières et sur les lèvres. La pompe avait été repeinte et le vieux seau cabossé en fer-blanc remplacé. Et l'eau, dorénavant, glaçait au lieu de consoler.
Quand son mari, le Bernard, était mort subitement, elle avait d'abord pensé se tuer. Mais c'était tout de suite ou jamais, le Bon Dieu l'avait fabriquée autrement, fabriquée, comme toutes les femmes, pour survivre à un homme. Elle avait très vite senti, comme un arrière-goût à la peine et au chagrin, un appétit d'apprendre encore. De revoir sans cesse en pensée le corps de son homme étendu sans vie lui rappelait tout de l'ancien temps, tous les morts de sa première vie, et la rappelait vers eux. Il y a souvent, dans les histoires, des gens qui reviennent au pays après une longue absence. Ils reviennent incognitopour se venger, surveiller leur femme ou vérifier dans l'amertume qu'on les a oubliés une bonne fois pour toutes. Ce sont toujours des histoires d'hommes, peut-être
parce que les hommes acceptent de meilleure grâce d'être déçus. La Didise, emmitouflée dans ses tricots, n'avait rien à venger, personne à surveiller, juste un peu d'eau du puits à goûter encore une fois. Elle n'avait pas changé de nom, son allure alourdie et sa curiosité de cimetière suffisaient à la protéger de toute reconnaissance.
Elle prit une chambre au mois à l'hôtel-restaurant du Chardon. De sa fenêtre qui donnait sur le parc municipal, elle voyait grimper jusqu'au premier étage le sapin que l'aubergiste avait planté trente ans plus tôt, un lendemain d'Epiphanie. Elle entendait les voitures freiner et redémarrer dans des pétarades au nouveau feu rouge du carrefour. L'hôtel avait 1 trois chambres.Entre midi, la grande salle était remplie par les routiers, les samedis par des noces et banquets, rares étaient les clients qui passaient la nuit sur place. Les nouveaux propriétaires n'étaient pas d'ici, mais une vieille qui débarque seule avec ses valises, ça les chiffonnait, elle voyait bien qu'ils crevaient d'envie de lui poser des questions. Quand ils lui avaient tendu sa clef, accrochée avec celle de la porte d'entrée après un petit chardon de plomb bleu, on aurait dit qu'ils attendaient quelque chose en échange, quelque chose d'autre que des billets, une autre clef. Les premiers temps, elle sortait avant l'aube, elle remontait la route jusqu'à la sortie du village, elle redescendait par la rivière et elle rentrait, comme les chouettes et les vampires, aux premiers rayons du soleil ou aux premières lueurs de jour qui poussaient l'air derrière le brouillard. Elle avait trop peur de ce qu'elle avait vu pour rester devant au grand jour, des choses terribles et des mirages qui lui reprochaient son retour, et pourtant, toutes les nuits, elle parcourait les mêmes rues avec peine et scrupule, parce qu'elle se croyait en Enfer et croyait qu'on peut épuiser l'Enfer à force de l'habiter.
Elle avait toujours pensé que l'Enfer était quelque chose de bien particulier, rien à voir avec toute cette fantasmagorie de flammes et de chaudrons et de diablotins rôtisseurs, la fourche à la main et la ricane aux lèvres. Non, quelque chose de pire, évidemment, où nous serions partie prenante, et pas un monde où, pour nous faire souffrir, on serait allé chercher des figures de carnaval et des ustensiles de cuisine. L'Enfer, d'après la Didise, c'était ni plus ni moins notre propre monde où tous nos souhaits, mais tous, intégralement, se seraient trouvés exaucés. Que chacun se remémore, et jusqu'au moindre, la litanie de ses souhaits, et qu'il dise si leur satisfaction parfaite n'est pas l'Enfer. Vous auriez souhaité la mort de l'un, l'amour d'un autre, la chute d'un puissant, la puissance d'un faible, la nudité d'un corps, le sommeil d'une âme, la résurrection d'un appétit, et tout serait donné à chacun selon son désir : les deuils et les passions, les ascensions et les exils, tout existerait et tout serait visible, et pour chacun, et pour tous. La rançon d'une vie de colères, de convoitises et de dépits, de complaisances et d'aveuglettes. Et tous ces êtres manipulés par nos envies seraient là, sans exception, à nous regarder sans mot dire, puisque alors nous les voudrions silencieux, mais leur mutisme nous interrogerait : C'est bien ça que tu voulais ? Imaginez un peu... Voir tout le bien et tout le mal appelés de nos vœux répondre présents et se mettre en branle, bien droits, bien hauts, bien sûrs d'eux, aussi confiants dans l'existence que des enfants très désirés, tandis que nous-mêmes, nous, les parents, écrasés par notre propre puissance, nous deviendrions tout petits, petits comme des pucerons, pour assister à l'éclosion d'un buisson de roses trouées.
Elle se promenait de son pas tranquillisé par l'arthrite, elle était en Enfer. Ce qu'elle avait souhaité de pire, dans ses rares moments de colère et de révolte, était advenu, ici même, sur les lieux du vœu. Et il était trop tard pour regretter. Les regrets ne servaient qu'à rendre plus lumineuse encore, plus étonnante et plus spectaculaire la réalisation du désir. Elle avait beau se dire et se redire : Je n'aurais pas dû, je ne voulais pas, c'était fini. Le mal était fait. Il était fait depuis ce jour d'il y a vingt-cinq ans où elle avait pensé : Si
seulement... Et c'était seulement arrivé, et elle n'avait plus qu'une chose à faire, c'était de regarder, bien en face et sous toutes les coutures, et pour les siècles des siècles, ce qu'elle avait une fraction de seconde rêvé de voir arriver. L'Enfer, pensait la Didise, c'est quand Dieu vous dit oui.
Elle attendait le jour où un habitant de l'Enfer, un comme elle, rendrait son goût pur à l'eau du puits et donnerait son sens aux disparitions qui la torturaient toutes les nuits. Elle attendait que quelqu'un dise à Dieu : La Didise, vous vous rappelez, celle qui était partie depuis vingt-cinq ans et qui nous a laissés et qui ne s'est pas souciée de nous, j'aimerais bien qu'elle sache au juste ce qui s'est passé en son absence.
2
« Dire que c'est ici que la petite a appris à lire », pensa-t-elle en regardant encore une fois dans l'odeur de fumée du crépuscule ce fameux monument des Vœckler, les pieds lisses de ses mariés couchés côte à côte et se tenant par la main et tournant légèrement leurs visages l'un vers l'autre, sans sourire. Ils étaient sculptés là tels que personne ne les avait jamais vus, tels que tout le monde les imaginait, amoureux, graves et blancs. Je dis la petite, mais aujourd'hui elle doit aller sur ses trente-cinq, avoir un mari, des enfants. La première fois que je l'ai aperçue, c'était le jour de son baptême, elle avait quoi ? Une semaine ? Dix jours peut-être, puisque sa mère était sur pied.
2 La Didiseschnoupfa, en faisant le geste de navette de quelqu'un qui se lisse la moustache, dans le grand mouchoir à carreaux du Bernard, la seule chose qu'elle avait gardée de lui.
C'était la fin des années cinquante. On avait envie d'habiter enfin des lieux pimpants. Les tas de purin disparaissaient l'un après l'autre des trottoirs. Les jours de procession, on commençait tant bien que mal à distinguer l'odeur des pétales de rose. On avait des démangeaisons de fête nationale, de fête régionale, de fête patronale, de fête de l'école, de fête de l'usine, de fête de famille et de Fête-Dieu. On aurait fêté le Diable, pourvu que ce soit la fête. Avec leur Saint-Germain-des-Prés, les Parisiens de ce temps-là s'imaginaient qu'ils étaient les seuls à savoir se trémousser, vider des bocks et souffler dans des trompettes. Mais nous aussi nous avions nos saints, nous avions nos germains et nous avions nos prés, et des tentations de les accoler, de les mélanger, de les crocheter ensemble et de tout confondre dans une sarabande monstre, et, tant qu'à être, indécrottablement, des ploucs, des ploucs endimanchés, de nous faire beaux, et de nous en mettre jusque-là, de la beauté, et de nous montrer sous notre meilleur jour. Nous ne pouvions décemment pas faire moins que nos trottoirs.
M. Vœckler avait compris tout ça. Ce n'est pas par hasard qu'il avait été désigné comme maire à la Libération. Ce n'est pas par hasard qu'il avait pu rebâtir en un clin d'œil son affaire de meubles et la scierie après les bombardements. Un homme qui a le sens des affaires et le sens du devoir à ce point-là, c'est d'abord un homme qui a le sens du profond besoin de festivités de ses compatriotes. Il y avait d'abord eu les bals et les banquets sous la grande halle à bois. Il y avait eu la marche solennelle à travers les rues pour saluer le retour du général de Gaulle. Il y avait eu la noce de son fils. Il y avait maintenant le baptême de sa petite-fille. Tout le village ou presque avait assisté à la messe, et juste après, il nous avait tous conviés au vin d'honneur donné dans le parc de sa propriété. La fanfare avait joué, les hommes avaient tiré des coups de fusil contre le ciel, ceux de la menuiserie avaient apporté leur présent, qu'ils fignolaient depuis des mois, après leurs heures ; c'était la chambre de la petite : un lit à bascule, une commode, un coffre à joujoux, une petite chaise et une table en hêtre roux. C'était un jour de grande liesse comme on en connaît quelques-uns dans une vie, un de ces jours où, dans une foule, on ne se sent que des amis, et Dieu sait qu'il faut à ce sentiment un jour de grande liesse ou de grande catastrophe. A la mi-mars, les branches étaient encore nues, mais le soleil tapait si fort qu'on se serait cru en plein mois d'août, après une de ces tempêtes d'ici qui ravagent tout, une particulièrement méchante qui n'aurait pas laissé une fleur sur pied ni une feuille en place. Ce jour-là, pour la première fois, j'ai pu voir de près et même toucher les grands troncs majestueux qui faisaient dans ce parc comme des colonnes à un temple à ciel ouvert. On avait envie d'y passer la main, inlassablement, comme dans
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