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Le disparu de Trégastel

De
190 pages
La vie privée du commissaire Le Rouzic est une catastrophe: pris par son métier, il a oublié l'essentiel, et se retrouve seul à Morlaix, aigri, malheureux, prisonnier de la routine. Deux affaires vont le tirer un moment de sa torpeur: d'abord un marin disparaît en mer dans des conditions suspectes; ensuite, le manoir d'un député, étoile montante du parti socialiste, est cambriolé. Aucun rapport en apparence. Et pourtant!
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Fanch Babel

Le disparu
de Trégastel
Roman
































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ03299Ȭ3

EAN : 9782343032993












Le disparu de Trégastel

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Hériche (MarieȬClaire), La Villa, 2014.
Musso (Frédéric), Le petit Bouddha de bronze, 2014.
Guillard (Noël), Entre les lignes, 2014.
Paulet (Marion), La petite fileuse de soie, 2014.
Louarn (Myriam), La tendresse des éléphants, 2014.
Redon (Michel), L’heure exacte, 2014.
Plaisance (Daniel), Un papillon à l’âme, 2014.
Baldes (Myriam), Où tu vas, Eva ?, 2014.
Paul (Maela), L’homme à la peau de soie, 2014.
Couture (Josiane), Courtes éternités, 2014.
Lecocq (JeanȬMichel), Rejoins la meute !, 2014.
Bastien (Danielle), La vie, ça commence demain, 2014.
Bosc (Michel), L’amour ou son ombre, 2014.
Guyon (Isabelle), Marseille retrouvée, 2014.
Pain (Laurence), Elsa meurt, 2014.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr

Fanch Babel

Le disparu de Trégastel

roman


















L’Harmattan








À Helena


Ce récit est purement imaginaire et toute ressemblance des
personnages avec des personnes réelles ne serait que
fortuite.
En revanche, tous les amoureux du Finistère reconnaîtront
les lieux !







1. René Le Rouzic

Le commissaire René Le Rouzic venait de se lever. Le jour
commençait à peine à blanchir les fenêtres. L’ampoule de
cent watts qu’il avait installée dans le couloir le fit cligner
des yeux. Il faudrait la changer, mais cela, il se le disait tous
les matins. Il ouvrit la porte de la cuisine et s’arrêta sur le
seuil. Cette maudite cuisine, allaitȬil enfin avoir le courage
de la ranger ? Il hocha la tête. Tous les matins, le même
choc. Ce désordre, les assiettes empilées, les verres remplis
d’eau sale, les emballages déchirés, les épluchures qui raȬ
cornissent doucement sur un coin d’évier, les taches, les
sacsȬpoubelles qui s’accumulent, tout cela lui donnait le
hautȬleȬcœur ou le foutait en rage. Ça dépendait. Mais il
réagissait toujours de la même façon : il remplissait la maȬ
chine à café, la mettait en marche et accompagné du bruit
de ses hoquets, il dégageait un coin de table, coupait un
morceau de baguette rassise, sortait le beurre du frigo
quand il ne l’avait pas oublié quelque part sur le buffet ou
ailleurs, allumait la radio et attendait que le café soit prêt,
l’œil furibond devant ce fouillis qu’il ne parvenait à maîtriȬ
ser que toutes les deux ou trois semaines, quand il se liȬ
vrait, comme il disait, à une grande lessive.
Martine ferait une tête si elle voyait cette chienlit !
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Son bol vidé, la tartine à peine entamée, il passait à la
douche après avoir refermé la porte de la cuisine. On verȬ
rait plus tard pour cette satanée grande lessive.

Il quittait toujours son petit appartement de la rue
SainteȬMarthe avec une espèce de soulagement. La porte
refermée à clé, il se sentait un autre homme dans sa cheȬ
mise fraîchement apprêtée, son veston anglais et ses jeans
habitués à son corps. Il avait cette chance d’avoir une voiȬ
sine qui faisait des repassages et tous les travaux de couȬ
ture possibles et imaginables. Il était un très bon client car
il ne portait jamais de chemise deux jours de suite et, dès
qu’un bouton manquait, il avait recours aux services
d’Any. PeutȬêtre d’ailleurs que la personnalité de celleȬci
jouait un rôle dans ces habitudes. Any était une belle
femme enjouée avec laquelle il était agréable d’échanger
quelques paroles pendant qu’elle repassait ou cousait. En
tout cas, il se rendait avec plaisir à son atelier, au moins
deux fois par semaine, s’asseyait sur un tabouret près de la
porte et discutait avec elle de tout et de rien.

Il faisait plutôt frais ce matinȬlà, comme presque tous les
matins d’ailleurs. La proximité de la mer, la ville au fond
de sa vallée encaissée, la rivière, les hautes maisons de graȬ
nit, l’ombre immense du viaduc expliquaient sans doute
cette constance. Le cri des mouettes résonnait dans les
vieilles rues encore vides.
Avant de traverser la place des Otages, il bifurqua et enȬ
tra au Taylor, un bistrot sympa où il se rendait souvent. Dès
qu’il poussait la porte, le patron faisait couler un express
double et extrayait un croissant de la caisse que venait
d’apporter un boulanger, croissant qu’il plaçait sur une asȬ
siette, à côté du café fumant, sur le bar.

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Le Rouzic saluait à la ronde et se huchait sur le tabouret
placé à hauteur de son café.
— Ça va comme vous voulez, Monsieur le commisȬ
saire ? C’était la phrase rituelle que prononçait régulièreȬ
ment le patron, un colosse au sourire avenant, en lui
tendant une main large comme un aviron.
— Ça va, répondait toujours Le Rouzic, mais…

Et ce mais introduisait un petit dialogue à propos de la
politique nationale ou municipale, des résultats sportifs,
des accidents de la circulation. De la météo, quand l’inspiȬ
ration manquait. Parfois, un autre consommateur se joiȬ
gnait à la conversation et apportait ses lumières. Puis, en
finissant son croissant, Le Rouzic jetait un œil sur Le
Télégramme et OuestȬFrance avant de se lever et de quitter le
bistrot après avoir salué à la cantonade comme il se doit.

Il se rendit ensuite au commissariat, un regard distrait
glissant sur les vitrines tout en examinant le ciel vers le
nord, sous le viaduc, le meilleur moyen de savoir le temps
qu’il allait faire dans les heures à suivre. Guère plus. À
Morlaix, comme quasiment partout dans le Finistère, les
sautes d’humeur de la météo sont constantes et le beau
temps s’affiche rarement pour une éternité. Mais on peut
en dire autant du mauvais temps.
Cela faisait une dizaine d’années que Le Rouzic était arȬ
rivé dans la ville. Il venait de Rennes. Il avait quitté la caȬ
pitale bretonne sur un coup de tête. De vieilles histoires. À
une époque de sa vie, il avait eu pas mal de problèmes perȬ
sonnels. La quarantaine s’était installée sans qu’il la voie
venir et cela lui avait causé bien des soucis. Il avait mal
vécu cette « midlife crisis », comme pas mal d’hommes : le
sens de sa vie, les coups de vieux que reflète l’impitoyable

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miroir, le sentiment de devenir invisible aux autres.
Surtout aux femmes ! Plus de goût pour grandȬchose. Un
peu trop d’alcool. Rien de bien exceptionnel… Il y avait
aussi Martine, le grand amour de sa vie, mais un grand
amour devenu calme habitude, routine. On n’avait plus
grandȬchose à se dire et pas d’enfants. Mais il doutait du
fait que des mômes aient pu changer quoi que ce soit. Tout
s’use dans cette chienne de vie, se disaitȬil : le visage, le reȬ
gard, la douceur des paroles et des gestes, les amitiés. Les
lèvres.
Martine était infirmière au CHU. Quelques années auȬ
paravant, elle avait pris un miȬtemps pour qu’ils soient
plus ensemble, mais en exigeant qu’il abandonne le service
« actif » et devienne davantage un administratif. Tout cela,
à cause des horaires. Ainsi, elle était sûre qu’ils pourraient
passer plus de temps l’un avec l’autre. Vivre en un mot.
Après bien des discussions, il avait négocié avec ses supéȬ
rieurs une sorte de compromis : moins de terrain et plus de
bureau. Mais c’était une cote mal taillée. Il s’emmerdait
entre quatre murs et Martine ne profitait guère plus de sa
présence.
Un beau jour, sa hiérarchie l’avait quasiment totalement
isolé dans l’administratif. Il n’était plus jamais sur le terrain
alors qu’il avait tant aimé ça. Il avait une conception
« sociale » de son rôle. Jeune flic, il était persuadé qu’il allait
défendre la veuve et l’orphelin. Il avait dû en rabattre,
certes, mais tout de même, c’était encore préférable à ce
qu’on lui faisait faire maintenant : distribuer les missions,
arranger les rapports, organiser l’action des autres, s’occuȬ
per du Noël du personnel.
— Mon vieux, lui avait dit Dupré, le divisionnaire, à nos
âges, ça ne vaut pas le coup de nous faire courir à travers
les quartiers et les rues. On a assez donné, toi comme moi.

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Aux jeunes de battre la campagne ! De toute façon, regarde
nos bedaines ! On a l’air fin quand il s’agit de piquer un
cent mètres et de courser le voyou ! Les planques des nuits
durant dans une bagnole glaciale, ça te plaît ? Comme moi,
tu es plus à ta place, désormais, ici, au commissariat, à préȬ
parer les opérations, à organiser la logistique et à analyser
le boulot de nos limiers frétillants ! Tout évolue : il faut saȬ
voir changer…
Et Le Rouzic ne quittait plus son bureau. Certes, il avait
désormais des horaires précis, mais quand il rentrait, il
n’avait jamais envie de sortir et Martine ne profitait pas daȬ
vantage de sa nouvelle situation. De plus, il était devenu
irritable, bougon. Martine en avait assez de le voir arriver
à la maison pour s’installer devant la télé, un verre à la
main.
Un temps, ils s’étaient pas mal disputés. Il avait même
été parfois violent. La vie à Rennes devenait intenable. L’alȬ
ternative était simple : ou bien ils se séparaient ou bien ils
essayaient de relancer la machine ailleurs. Ils avaient opté
pour cette dernière solution : trouver une petite ville calme
où il pourrait recommencer à bosser sur le terrain puisque
c’était son grand souhait, mais avec évidemment moins de
contraintes que dans une grande ville comme Rennes. Une
petite cité où elle retrouverait aussi un emploi. Pas loin de
la mer si possible. Pour les loisirs.
Il avait demandé sa mutation pour Morlaix où un poste
se libérait et Martine avait eu la chance d’obtenir un temps
partiel à l’hôpital…
— Tu fais une connerie, lui avait prédit le divisionnaire.
Tu vas te faire c… làȬbas. Et puis, en fait, tu vas retourner
à la base. Encore deux ou trois ans ici et tu passes divisionȬ
naire. Comme moi. Pas à Rennes, bien sûr, mais dans une

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ville, une vraie ville, pas un bled comme Morlaix. Tu
connais Morlaix ?
Non. Il ne connaissait pas Morlaix. Mais il voulait partir.
Refaire autre chose, reprendre de l’élan, perdre son bide,
renouer avec ce qu’il considérait être le métier de flic.
Voilà.
Ils avaient déménagé, emportant le moins possible, souȬ
cieux de vraiment repartir presque à zéro. Ils avaient
trouvé une jolie maison dans le quartier des Ursulines avec
une belle vue sur les toits d’ardoises de la ville, sur les cloȬ
chers, et leur nouvelle vie avait débuté sous de bons ausȬ
pices. Martine s’était immédiatement plu à Morlaix. Pour
lui, tout avait été plus difficile. Certes, la région, la cité ofȬ
fraient tout ce qu’il aurait pu souhaiter mais à part les inȬ
fractions commises par les nombreux pochards qui hantent
la cité, hormis quelques vols, quelques femmes battues,
quelques histoires de drogue, il n’y avait rien de vraiment
enthousiasmant. Si sa vie de policier était moins inactive,
avec sa manie de jouer les bonnes âmes, il passait encore
plus de temps en dehors de chez lui qu’au cours de ces anȬ
nées rennaises qui avaient tant exaspéré Martine. Le point
positif, c’étaient les contacts, les collègues. Tout était plus
direct, plus ouvert.
Malgré tout, le déménagement et le changement de
poste n’avaient pas amené l’évolution espérée. Il s’emmerȬ
dait sec et c’était dans le fond un emmerdement qui dépasȬ
sait la médiocrité des choses et de la vie, un emmerdement
existentiel, quasiment ontologique. Il tombait régulièreȬ
ment dans une dépri qui le rendait imbuvable et ses relaȬ
tions avec Martine avaient continué à se détériorer
jusqu’au jour où elle était partie.
Ç’avait d’ailleurs été pour lui paradoxalement une sorte
de soulagement. Désormais, les choses étaient claires, il

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n’était qu’un vieux bonhomme en devenir, plus bon à
grandȬchose d’ailleurs, dévalant la planche savonneuse qui
mène à la fin. Il suffisait d’attendre la retraite et le grand
saut final. À moins, se disaitȬil, d’avoir le courage un jour
de précipiter les choses. Son pistolet de service, jamais utiȬ
lisé depuis qu’il était à Morlaix, pourrait au moins servir !
On avait vendu la maison. Martine avait rejoint le méȬ
decin avec lequel elle voulait « refaire » sa vie, comme si, à
cinquante piges on allait « refaire » quoi que ce soit, et lui,
il avait pris un petit logement rue SainteȬMarthe et s’était
englué, doucement, dans ses habitudes : les allersȬretours
au commissariat, le Taylor, le pressing, les plats du jour au
Chaudron, la pêche de temps en temps et surtout la bouȬ
teille, le soir, à la maison, en écoutant de la musique ou rien
du tout. Cela faisait déjà six ou sept ans. Il aurait pu reparȬ
tir, prendre du grade. Mais rien de tout cela ne l’intéressait
plus. D’ailleurs, il allait un peu mieux. Il était entré dans sa
peau de solitaire vieillissant et ne détestait pas le menu freȬ
tin qu’il avait à traiter. Il avait toujours eu une âme d’assisȬ
tante sociale et, quand il le pouvait, il s’efforçait de faire en
sorte que le pauvre type qui venait de se faire pincer à piȬ
quer trois bouteilles dans un magasin ou à fracturer une
serrure pour dormir dans un endroit sec n’ait pas besoin
de passer devant le juge. Il recevait le contrevenant dans
son bureau, lui passait parfois un savon, parfois essayait
de résoudre avec lui ses problèmes. Une bonne discussion
sans tralala lui semblait préférable à la menace ou à l’enferȬ
mement. Parfois un billet de sa part et une promesse du
« délinquant » suffisaient. Il avait constitué son petit réseau
de bonnes âmes : Pierre le travailleur social qui était touȬ
jours capable de trouver un endroit où coucher, Gabriel, le
toubib, qui recevait ceux qu’il lui envoyait à n’importe
quelle heure du jour et de la nuit, Jeanine, l’infirmière qui

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suppléait Gabriel quand celuiȬci ne pouvait pas, Roger, le
responsable d’Emmaüs et toute une ribambelle d’hommes
et de femmes susceptibles de donner un coup de main à
celui qui était dans une mauvaise passe par la faute à PasȬ
deȬChance. Les collègues du commissariat pensaient
comme lui. Tout allait bien.
Il était seulement moins compréhensif pour les histoires
de drogue, les actes de violence gratuite, les dégradations
qui pénalisaient d’autres pauvres types. Moins compréȬ
hensif, mais comme elles étaient rares, ces grosses affaires
et quand il y en avait…
Il venait ainsi d’avoir affaire au patron d’un bateau de
pêche, Vincent Mahé, une espèce de voyou qui profitait de
ses campagnes pour convoyer des ballots de haschich ou
d’autres cochonneries, un sale type qui avait été mêlé à des
histoires de prostitution et qui bénéficiait toujours d’une
mansuétude incompréhensible. Les collègues de Brest
l’avaient plusieurs fois alpagué dans des histoires pas
claires, mais, faute de preuves suffisantes, de témoignages
solides, ils avaient toujours dû conclure par un nonȬlieu.
Deux fois, il était passé devant les tribunaux, mais sans rien
écoper.
Ce type, ivre, venait de démolir le mobilier du bistrot et
d’amocher deux clients. René Le Rouzic s’était déplacé ; le
gars avait été arrêté sans difficultés et placé en cellule de
dégrisement. Pendant ce temps, le commissaire avait fait
visiter sa voiture de fond en comble et on avait trouvé de
la marihuana et de la cocaïne. En petite quantité, mais tout
de même.
Le lendemain matin, il avait dressé le procèsȬverbal de
garde à vue et demandé au contrevenant de le signer.
CeluiȬci s’y était refusé et avait exigé que l’on prévienne
son avocat, ce qui avait été fait. Le type était

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particulièrement antipathique, arrogant et vulgaire. René
pensait à un procès en comparution immédiate vu les faits.
Il avait alors appelé le procureur pour lui expliquer l’afȬ
faire et recevoir son avis. CeluiȬci avait écouté mais n’avait
pas paru convaincu. L’histoire de la drogue compliquait le
tout, avaitȬil argué, le fait que le prévenu avait fait appel à
son avocat aussi. Il était du genre hésitant, le procureur. Sa
voix tremblait un peu. En fin de compte, il lui avait proposé
de prendre un moment de réflexion et de le rappeler.
À peine une demiȬheure plus tard, le téléphone sonnait,
mais foin du procureur, c’était Le Mat, le patron de la PJ de
Brest, un peu embarrassé, lent à lâcher le morceau : Morlaix
était dessaisie de l’affaire au profit de Brest, par décision
du procureur. Pas plus d’explications. La garde à vue deȬ
vait immédiatement prendre fin. Le prévenu serait convoȬ
qué au commissariat central de Brest pour un simple
rappel de la loi.
Du jamais vu !
Ce type, Mahé, connaissait à l’évidence pas mal de
monde, et des gens bien placés. Le lendemain, on l’avait
appelé de Brest. Avec ménagements tout de même, on faiȬ
sait comprendre au petit commissaire de Morlaix, que cette
affaire de drogue, c’était de la broutille. Ni les patrons du
bar ni les consommateurs malmenés n’avaient porté
plainte ou n’avaient l’intention de le faire. Il valait mieux
laisser tomber. Inutile d’aller devant la justice…
Le patron de Mahé, un des plus importants armateurs
de la région, un ami et associé de Jacques Sergent, le patron
des BricoBretagne, les supermarchés du bricolage de diȬ
mension européenne, s’était porté garant que cela ne se reȬ
produirait plus. Le préfet avait appelé pour qu’on le mette
au courant de ce qui s’était passé. Il n’avait rien dit, mais
Le Rouzic avait compris par cette simple manifestation

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d’intérêt que lui aussi le priait silencieusement de laisser
courir.
Il avait contacté son copain le juge, qui lui avait déconȬ
seillé de poursuivre. Mahé était intouchable. Rien à faire
tant qu’il ne se mouillerait pas gravement, mais comme il
était malin et savait jusqu’où il ne pouvait pas aller…
Quant à ses protections, le patron de l’armement Le
Guillou et l’industriel Sergent, ils sont des amis très
proches du député Trégaro, une des étoiles montantes de
parti socialiste…

Dégoûté, il s’était dit qu’après tout, cette histoire ne l’inȬ
téressait pas. Si les grands bourgeois et les petits mafiosi
s’entendent… Il y avait simplement vu une incitation de
plus à camper sur sa propre ligne : la défense des petits
poissons quand on donne des blancsȬseings aux requins !
Mahé, avec un sourire ironique, avait tenu à s’excuser
en quittant le commissariat et avait même voulu laisser un
gros billet pour les œuvres de la police. René Le Rouzic
avait failli exploser, et puis, il avait tendu la main et pris le
bifton.
Il n’avait quand même pas remercié.

Cette affaire qui lui était passée sous le nez avait laissé
des relents écœurants. S’il retombait un jour sur ce Mahé,
il aurait moins de compréhension pour le chœur bienȬ
pensant de ses protecteurs.

Arrivé à son bureau, il ouvrit les fenêtres. Le commissaȬ
riat se trouvait dans un immeuble ancien et une odeur de
moisi régnait en permanence dans les locaux. Il n’y avait
rien à faire. On avait changé la tapisserie l’année passée,
installé une aération mécanique : le tout sans succès. Pour

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