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Le dragon d'ombres (Les invocateurs - tome 2)

De
191 pages
La vie est devenue bien compliquée, dans le sanctuaire de Ranon.
Sahelle, de retour grâce à l’intervention du chasseur Jaffar, est toujours incapable de contrôler son dragon. Elle doit affronter ses plus grandes peurs, ce qui complique bien sa relation avec Médévas.
De son côté, Jaffar, parjure de son propre sanctuaire, peine à trouver sa place en tant que membre d’escadrille. Réussira-t-il à faire oublier ses frasques et à voir ses compétences reconnues ? Pourra-t-il oublier son amour pour Sahelle ? Et surtout, arrivera-t-il à comprendre que lorsque le chemin devient ardu, c’est qu’il nous confronte bien souvent à nos plus profondes erreurs ?
Médévas, quant à lui, en tant que chef de sanctuaire, est plus que jamais en difficulté à cause du dragon noir. Alors que les attaques massives se multiplient, sera-t-il assez fort pour braver la pire des situations ? Dans sa terrible quête pour comprendre comment et pourquoi les carniciels sont venus à la vie, c’est sur un chemin bien périlleux qu’il devra conduire ses compagnons, en trouvant la force d’aller jusqu’au sacrifice ultime.
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LE DRAGON D’OMBRES
Les invocateurs – Tome II
Emmanuelle Soulard
© Éditions Hélène Jacob, 2014. CollectionFantasy. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-242-2
Partie I
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1 – Attaque
Le conducteur du chariot se tenait sur ses gardes. En équilibre, les guides tendus, à demi debout devant son siège, il scrutait sans cesse les buissons qui bordaient le chemin poussiéreux. Ces saletés de carniciels pouvaient se cacher n’importe où. Il était en première position du convoi. Toujours quatre voitures, pas une de plus, pas une de moins. Il ouvrait la voie. Il avait eu de la chance. La première place se disputait âprement, en général. Certains la jouaient aux dés. D’autres aux poings. Ce coup-ci, c’était son tour. Et même s’il ne pouvait détacher les yeux des alentours, au moins, il ne risquait pas d’être bloqué par une voiture accidentée. Il pourrait envoyer ses chevaux en plein galop. Et la vitesse, c’était vraiment important. Tendant ses guides, il ramassa doucement le fouet. Les deux chevaux de l’attelage dressèrent les oreilles, prêts à réagir au moindre mouvement. C’étaient des demi-sang nordiques. Les seuls capables de tirer ces chariots aux grandes roues, aux amortisseurs démesurés, prévus pour les longues distances et les démarrages en flèche. Un bon conducteur choisissait toujours cette race. Ceux qui avaient essayé d’innover n’étaient plus là pour raconter leurs tentatives… Ses chevaux, il les appelait Droite et Gauche, comme toujours. Pas la peine de se creuser à trouver un nom à des bêtes qui ne faisaient jamais long feu. Ils coûtaient les yeux de la tête, en plus. Ces chevaux-là étaient la crème de la crème, capables de garder un trot soutenu pendant des heures, et de rivaliser en vitesse de galop avec les cavaliers, même lorsque le chargement était plein. Mais ça ne suffisait pas. Ça ne suffisait jamais. Il leva la tête. Au-dessus d’eux, planant dans le silence à quelques dizaines de mètres, une escadrille de dragons les escortait. Comme s’ils étaient capables de garantir leur sécurité… L’attaque débuta sans un bruit. Les formes noires surgissaient de la terre, alors que des dizaines de carniciels quittaient leur affût. Aussitôt, les fouets claquèrent, les chevaux se jetèrent dans un galop fou. Les cochers, debout sur les sièges, les encourageaient de la voix et sifflaient les dragons au-dessus. Alerte inutile. Ils étaient déjà en piqué, en train de cracher le feu sur les bords de la route, dispersant le gros de l’attaque. Les chevaux poussaient des hennissements de terreur
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désespérés. Une bonne partie des carnivores se précipita sur les voitures, empêchant les sauriens d’utiliser leur arme de prédilection. Les dragons plongeaient, crochetant les volatiles au passage de leurs pattes puissantes et de leur gueule. Les corps brisés par de formidables coups de queue étaient projetés à des vitesses faramineuses. Le conducteur de la première voiture, accroché à ses guides d’une seule main, tentait vaillamment de tenir à distance trois attaquants grâce à son couteau. Soudain, il y eut un puissant battement d’ailes au-dessus de lui, un choc sur la voiture. Il entendit à peine le sifflement de la rapière, et vit les corps décapités qui tombaient autour de lui dans des gerbes de sang. Il releva les yeux. Debout sur le toit, un chasseur blond nettoyait sommairement son épée dégoulinante. Compensant sans peine les cahots par ses jambes fléchies, il lui sourit. Malgré le fracas des roues et de la course, le conducteur réussit à entendre la question : — Tout va bien ? Encore abasourdi, il opina. Le chasseur rengaina sa rapière et siffla. Un immense dragon vert aux reflets mordorés les rasa. L’homme prit son appel et sauta. Le cocher, éberlué, le vit saisir une des pattes immenses nanties de serres que l’animal avait tendue vers lui. Dans une manœuvre aussi rapide qu’impressionnante, il se hissa sur son siège, à moitié propulsé par le dragon lui-même. Au battement d’ailes suivant, il avait déjà rebouclé son harnais. Le cocher, retenant tant bien que mal ses bêtes paniquées, vit les derniers chasseurs reprendre leur formation à bonne altitude. Plus aucune trace des carniciels. L’attaque n’avait duré que quelques secondes. Confortablement assis dans sa selle, Jaffar observait le convoi. Les conducteurs freinaient les chevaux. Il leur restait encore deux bonnes heures de trajet, et il était peu probable qu’il y ait une autre alerte sur le chemin. Les chasseurs, encore excités, échangeaient des commentaires au sujet de l’attaque. Fojid, le chef d’escadrille, dépêcha un éclaireur pour détecter une autre embuscade. Jirod, son second, fit décrocher son dragon, et vint se placer à côté de Jaffar. Cela faisait maintenant plusieurs semaines qu’il avait intégré l’équipe, et c’était la première fois que le second venait lui parler. Ils allaient profiter du plané des dragons, même s’il fallait un peu élever la voix. — Jolie cascade, que tu nous as faite là. — Merci. Mais le second ne partageait pas son sourire. — Dommage que Dofit n’ait pas été capable de te suivre. Remarque, ça se comprend, il est supposé rester sous ta protection, et pas l’inverse. Dommage aussi qu’il ait dû essuyer seul l’attaque de cinq carniciels. Il a salement ramassé.
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Jaffar braqua son regard sur le dragon juvénile placé devant lui. Le jeune chasseur lui tournait le dos, mais les blessures de sa monture étaient nettement visibles. Il saignait du dos, et une de ses ailes était déchirée. Il avait du mal à conserver le plané, et devait régulièrement faire des efforts supplémentaires pour se maintenir à la hauteur. Le reste de la patrouille allait lui être épuisant. L’animal serait cloué au sol pendant les prochains jours. Le jeune qui le chevauchait gardait la tête résolument braquée devant lui. Jaffar ne réussit pas à voir s’il était blessé ou non. Jirod reprit, menaçant. — Lâche-nous encore une fois comme ça, et je charge les gars de te faire comprendre la notion d’équipe. Suis-je clair ? Le chasseur ne répondit pas. Le second repartit à sa place. Jaffar appela Dofit. Le jeune ne se retourna pas.
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2 – Une soirée ordinaire
Dans le brouhaha ambiant de la salle commune du sanctuaire de Ranon, les plats étaient passés et vidés. Une fin de journée habituelle. Sahelle n’avait pas touché son assiette. Elle restait silencieuse, le regard perdu la plupart du temps, sauf lorsqu’elle allait chercher Médévas des yeux, à l’autre bout de la salle, trônant à la position d’honneur de la table des chasseurs. Son statut de chef du sanctuaire l’exigeait. À côté d’elle, les deux aspirants, Maligan et Saac, ne parlaient pas plus, épuisés par le rythme de leurs journées. Par contre, les deux filles, Elva et Fidrine, ne cessaient de chuchoter et de pouffer de rire. Aux dépens de Sahelle, la plupart du temps. Elle avait appris à les ignorer. N’y tenant plus, elle se leva, alla laver puis ranger son assiette, et sortit. Dehors, la nuit était tombée. L’automne s’installait. Elle frissonna en montant les marches qui conduisaient à la première terrasse. Ça, c’était la partie facile. Elle enchaîna les escaliers, raides, se cramponnant aux rambardes de plus en plus verticales. L’antre du chef du sanctuaire trônait tout en haut de la falaise. Maintenant qu’elle partageait son lit, c’était là qu’elle dormait. Elle continuait d’enchaîner les marches ardues une à une, sans regarder derrière elle. La nuit noire avait beau lui cacher le vide, elle ne pouvait néanmoins refréner les battements de son cœur. Une violente rafale la secoua. Elle se mit à claquer des dents. Elle arrivait à la dernière terrasse. Maintenant, il lui restait les échelles. Elle mit la main sur le premier montant. Même le bois était froid. En plein hiver, lorsque la neige et la glace recouvraient tout, comment les gens faisaient-ils pour remonter dans leurs antres ? Elle entreprit la lente ascension. Le plus difficile était de passer d’une échelle à l’autre. Elle serrait les dents, tirait sur ses bras, et s’obstinait à ne pas regarder sous elle, terrifiée par l’espace grandissant qu’elle surplombait. Enfin, elle arriva à la dernière terrasse, celle qui servait d’aire d’atterrissage à Lothon. S’accrochant au montant, elle s’engagea. Mais elle trébucha sur le parapet, perdit l’équilibre. Se sentant chuter, elle hurla. Ses genoux claquèrent sur le sol de pierre, la douleur lui coupa presque le souffle. Elle était tombée sur la terrasse. Juste à côté d’elle, le vide s’ouvrait, effrayant. Elle se traîna sur le sol, jusqu’à ce qu’elle se sente en sécurité. Elle s’assit, se massant les rotules, les yeux pleins des larmes qu’elle ne pouvait retenir. Elle s’accorda un petit répit, puis se releva. C’était l’aire d’atterrissage la plus grande du sanctuaire. Un parapet la bordait,
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protection dérisoire face aux dizaines de mètres qu’elle surplombait. Dans la falaise, plus noire que la nuit et que la roche, l’ouverture de l’antre se dessinait. Sahelle s’approcha, timidement. Un raclement d’écailles sur la pierre la fit sursauter. Lothon était là, couché dans l’obscurité. Il veillait. Elle savait que le saurien géant fixait l’ouverture gigantesque où sa propre silhouette se dessinait parfaitement sur le paysage. Elle ressentait presque physiquement l’attention du dragon, celle du prédateur le plus absolu de ce monde. Médévas lui avait dit de rentrer, mais la perspective de pénétrer dans la caverne, seule face à l’animal géant, la terrifiait. Comme tous les soirs. Refermant les bras sur elle-même, elle essaya de se réchauffer. En vain. — Tu vas bien ? Tu as crié. Elle n’avait pas entendu le chasseur monter derrière elle. L’allure de Médévas était reconnaissable entre mille, même dans une telle pénombre. Il avait sauté sur la terrasse sans un bruit. Il s’approcha d’elle. Elle aimait tant lorsqu’il s’inquiétait. Elle lui sourit. — Rien de grave. J’ai glissé. Il ne commenta pas davantage sa maladresse. Il posa sa main sur son épaule. Une brusque rafale la fit grelotter. Elle leva les yeux vers lui, tremblante. Il lui sourit, lui caressa la joue, et l’embrassa. Elle lui rendit son baiser. Elle aurait dû goûter ce moment parfait. Elle aurait dû se laisser aller. Mais elle ne pouvait s’empêcher de penser à ce qui allait suivre. Il se redressa, lui prit la main et, sans un mot, il l’entraîna. La grotte avait beau être immense, la masse de Lothon la remplissait presque en totalité. Ses serres raclèrent le sol alors qu’il réagissait à leur approche. Sahelle crispa sa main,
involontairement. Médévas ne ralentit pas, passant le long de son dragon avec une simplicité qui découlait de l’habitude quotidienne, laissant une main nonchalante lui courir sur le corps. Sahelle, elle, sursauta lorsque l’énorme tête se tourna vers elle, la fixant. Le dragon géant la renifla au passage. Ses immenses crocs luisaient. Ils passèrent dans la grotte adjacente, le bureau de Médévas. Là, il la lâcha, prit le temps de faire un peu de lumière. Alors qu’il allumait les bougies, Sahelle se frictionnait de ses bras. Elle n’arrivait pas à se réchauffer. Il posa le bougeoir sur la table, et lui prit les mains. Il était si beau, dans la lumière changeante des chandelles. Elles éclairaient de reflets sa chevelure brune, dessinaient les courbes de son visage si parfait. Il s’approcha et l’embrassa de nouveau. Puis, il ouvrit la porte de la chambre attenante. Les vieux gonds grincèrent. Dans son cachot aussi, les gonds grinçaient. Et ce son déclenchait toujours un déferlement de terreur. Parce que chaque fois qu’elle l’entendait, celui qui avait été son mari venait la voir.
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Elle ferma les yeux. Le bruit horrible résonnait dans sa tête. Médévas était passé dans la chambre. Voyant qu’elle ne le suivait pas, il ressortit. — Ça va ? Elle leva vers lui un visage inondé de larmes. — Je suis désolée, je suis désolée… Elle n’arrivait pas à dire quoi que ce soit d’autre. Il la prit dans ses bras. Tout simplement, il la prit dans ses bras. Elle sanglotait, incapable de se retenir. Elle pleura longuement. Il la laissa faire. Lorsque les sanglots se tarirent, il l’écarta de lui, la détaillant. — Tu m’as l’air épuisée. Va te coucher. Elle opina. Elle entra dans la chambre. La cheminée n’était pleine que de cendres froides. Elle se glissa entre les couvertures. Le lit était trop grand, trop humide. Elle se blottit dans un coin, se recroquevillant sur elle-même, à la recherche d’un peu de chaleur. En vain. Médévas ne vint la rejoindre que bien plus tard. C’était pratiquement devenu un rituel. Chaque fois, tous les soirs, elle pleurait. Chaque fois, tous les soirs, il la consolait, le cœur battant de rage. Et il se rappelait, quelques mois auparavant, lorsqu’il avait tenu Retors en respect. Il en venait presque à espérer que la situation se reproduise. Même devant toute sa garde, l’épée au clair, il n’était pas sûr que cette fois-ci, il serait capable de retenir sa lame… Il se déshabilla, sans faire de lumière. Ses doigts s’égarèrent sur la boucle en argent de son ceinturon. Ils en avaient poli la surface, tant la caresser lui était devenu un tic. Il poussa un soupir. Dans son lit, la jeune fille bougea un peu. Il entendait son souffle lent et régulier. Il se glissa sous les couvertures et laissa ses yeux se perdre vers un plafond rendu invisible par l’obscurité.
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3 – Jeux
Alors que son dragon basculait en vrille à gauche, Jaffar attrapa la balle au vol, juste au-dessus de sa tête. La perte d’altitude lui permit d’éviter un des membres de l’équipe adverse, qui plongea à sa suite. Mais le chasseur blond avait déjà rétabli l’assiette et, par deux coups d’ailes bien appuyés, il parcourut les quelques mètres qui le mettaient hors de portée. Dans le même mouvement, il lança la balle du côté opposé, droit sur Dofit. Le jeune l’attrapa par une de ses multiples poignées, et plongea pour éviter Jirod qui lui fonçait dessus. Les deux sauriens s’évitèrent de peu. Le plus jeune remonta en chandelle, sa monture battant des ailes frénétiquement, peinant à récupérer sa portance. Avisant le câble d’acier qui courait de part en part de la vallée, l’animal s’y accrocha par les pattes avant, essoufflé, et se laissa pendre, ses ailes tombant le long de son corps. Il avançait son cou de l’autre côté, les narines dilatées au rythme de sa respiration, curieux. — Pas plus de deux secondes sur la ligne, ou tu seras éliminé ! Sans réagir à l’avertissement de son supérieur, le jeune homme regarda juste à sa droite le cadre de bois accroché au câble qui le narguait. Ils avaient trois points de retard sur l’autre équipe, et jeter la balle à travers le but, même si ça nécessiterait un peu d’adresse, était terriblement tentant. Ils avaient fait les trois passes obligatoires. Mais il était bien mieux placé pour marquer contre son camp que pour améliorer le score. Il fit décrocher son dragon et lança la balle à son équipier le plus proche, Tilas. Ce dernier, un peu surpris, s’empêtra dans ses rênes. Il tendit le bras au maximum, s’allongeant pratiquement sur le dos de sa monture. Mais il ne réussit pas à l’attraper. La balle rebondit sur les écailles lisses, et chuta, décrivant une courbe magnifique. Lorsqu’elle toucha le sol, l’équipe adverse poussa des cris de joie. — Éliminé ! Le jeune n’eut pas d’autre choix que d’aller se poser pour récupérer la balle et la relancer dans le jeu, avant de se résigner à observer le reste du match depuis une des crêtes de la vallée circulaire où ils jouaient. À quelques dizaines de mètres, sur un faux plat, un dragon géant venait d’en rejoindre un autre. L’arrivant s’adressa à celui qui regardait le jeu. — Bonjour, Fojid.
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