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LE DRAGON D’OMBRES
Les invocateurs – Tome II

Emmanuelle Soulard



© Éditions Hélène Jacob, 2014. Collection Fantasy. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-242-2 Partie I

3 1 – Attaque


Le conducteur du chariot se tenait sur ses gardes. En équilibre, les guides tendus, à demi
debout devant son siège, il scrutait sans cesse les buissons qui bordaient le chemin
poussiéreux. Ces saletés de carniciels pouvaient se cacher n’importe où.
Il était en première position du convoi. Toujours quatre voitures, pas une de plus, pas une
de moins. Il ouvrait la voie. Il avait eu de la chance. La première place se disputait âprement,
en général. Certains la jouaient aux dés. D’autres aux poings. Ce coup-ci, c’était son tour. Et
même s’il ne pouvait détacher les yeux des alentours, au moins, il ne risquait pas d’être
bloqué par une voiture accidentée. Il pourrait envoyer ses chevaux en plein galop. Et la
vitesse, c’était vraiment important.
Tendant ses guides, il ramassa doucement le fouet. Les deux chevaux de l’attelage
dressèrent les oreilles, prêts à réagir au moindre mouvement. C’étaient des demi-sang
nordiques. Les seuls capables de tirer ces chariots aux grandes roues, aux amortisseurs
démesurés, prévus pour les longues distances et les démarrages en flèche. Un bon conducteur
choisissait toujours cette race. Ceux qui avaient essayé d’innover n’étaient plus là pour
raconter leurs tentatives… Ses chevaux, il les appelait Droite et Gauche, comme toujours. Pas
la peine de se creuser à trouver un nom à des bêtes qui ne faisaient jamais long feu. Ils
coûtaient les yeux de la tête, en plus. Ces chevaux-là étaient la crème de la crème, capables de
garder un trot soutenu pendant des heures, et de rivaliser en vitesse de galop avec les
cavaliers, même lorsque le chargement était plein. Mais ça ne suffisait pas. Ça ne suffisait
jamais. Il leva la tête. Au-dessus d’eux, planant dans le silence à quelques dizaines de mètres,
une escadrille de dragons les escortait. Comme s’ils étaient capables de garantir leur
sécurité…
L’attaque débuta sans un bruit.
Les formes noires surgissaient de la terre, alors que des dizaines de carniciels quittaient
leur affût. Aussitôt, les fouets claquèrent, les chevaux se jetèrent dans un galop fou. Les
cochers, debout sur les sièges, les encourageaient de la voix et sifflaient les dragons
audessus.
Alerte inutile. Ils étaient déjà en piqué, en train de cracher le feu sur les bords de la route,
dispersant le gros de l’attaque. Les chevaux poussaient des hennissements de terreur

4 désespérés. Une bonne partie des carnivores se précipita sur les voitures, empêchant les
sauriens d’utiliser leur arme de prédilection. Les dragons plongeaient, crochetant les volatiles
au passage de leurs pattes puissantes et de leur gueule. Les corps brisés par de formidables
coups de queue étaient projetés à des vitesses faramineuses. Le conducteur de la première
voiture, accroché à ses guides d’une seule main, tentait vaillamment de tenir à distance trois
attaquants grâce à son couteau. Soudain, il y eut un puissant battement d’ailes au-dessus de
lui, un choc sur la voiture. Il entendit à peine le sifflement de la rapière, et vit les corps
décapités qui tombaient autour de lui dans des gerbes de sang. Il releva les yeux. Debout sur
le toit, un chasseur blond nettoyait sommairement son épée dégoulinante. Compensant sans
peine les cahots par ses jambes fléchies, il lui sourit. Malgré le fracas des roues et de la
course, le conducteur réussit à entendre la question :
— Tout va bien ?
Encore abasourdi, il opina. Le chasseur rengaina sa rapière et siffla. Un immense dragon
vert aux reflets mordorés les rasa. L’homme prit son appel et sauta. Le cocher, éberlué, le vit
saisir une des pattes immenses nanties de serres que l’animal avait tendue vers lui. Dans une
manœuvre aussi rapide qu’impressionnante, il se hissa sur son siège, à moitié propulsé par le
dragon lui-même. Au battement d’ailes suivant, il avait déjà rebouclé son harnais.
Le cocher, retenant tant bien que mal ses bêtes paniquées, vit les derniers chasseurs
reprendre leur formation à bonne altitude. Plus aucune trace des carniciels. L’attaque n’avait
duré que quelques secondes.
Confortablement assis dans sa selle, Jaffar observait le convoi. Les conducteurs freinaient
les chevaux. Il leur restait encore deux bonnes heures de trajet, et il était peu probable qu’il y
ait une autre alerte sur le chemin. Les chasseurs, encore excités, échangeaient des
commentaires au sujet de l’attaque. Fojid, le chef d’escadrille, dépêcha un éclaireur pour
détecter une autre embuscade. Jirod, son second, fit décrocher son dragon, et vint se placer à
côté de Jaffar. Cela faisait maintenant plusieurs semaines qu’il avait intégré l’équipe, et c’était
la première fois que le second venait lui parler. Ils allaient profiter du plané des dragons,
même s’il fallait un peu élever la voix.
— Jolie cascade, que tu nous as faite là.
— Merci.
Mais le second ne partageait pas son sourire.
— Dommage que Dofit n’ait pas été capable de te suivre. Remarque, ça se comprend, il est
supposé rester sous ta protection, et pas l’inverse. Dommage aussi qu’il ait dû essuyer seul
l’attaque de cinq carniciels. Il a salement ramassé.

5 Jaffar braqua son regard sur le dragon juvénile placé devant lui. Le jeune chasseur lui
tournait le dos, mais les blessures de sa monture étaient nettement visibles. Il saignait du dos,
et une de ses ailes était déchirée. Il avait du mal à conserver le plané, et devait régulièrement
faire des efforts supplémentaires pour se maintenir à la hauteur. Le reste de la patrouille allait
lui être épuisant. L’animal serait cloué au sol pendant les prochains jours. Le jeune qui le
chevauchait gardait la tête résolument braquée devant lui. Jaffar ne réussit pas à voir s’il était
blessé ou non. Jirod reprit, menaçant.
— Lâche-nous encore une fois comme ça, et je charge les gars de te faire comprendre la
notion d’équipe. Suis-je clair ?
Le chasseur ne répondit pas. Le second repartit à sa place. Jaffar appela Dofit. Le jeune ne
se retourna pas.

6 2 – Une soirée ordinaire


Dans le brouhaha ambiant de la salle commune du sanctuaire de Ranon, les plats étaient
passés et vidés. Une fin de journée habituelle. Sahelle n’avait pas touché son assiette. Elle
restait silencieuse, le regard perdu la plupart du temps, sauf lorsqu’elle allait chercher
Médévas des yeux, à l’autre bout de la salle, trônant à la position d’honneur de la table des
chasseurs. Son statut de chef du sanctuaire l’exigeait. À côté d’elle, les deux aspirants,
Maligan et Saac, ne parlaient pas plus, épuisés par le rythme de leurs journées. Par contre, les
deux filles, Elva et Fidrine, ne cessaient de chuchoter et de pouffer de rire. Aux dépens de
Sahelle, la plupart du temps. Elle avait appris à les ignorer.
N’y tenant plus, elle se leva, alla laver puis ranger son assiette, et sortit. Dehors, la nuit
était tombée. L’automne s’installait. Elle frissonna en montant les marches qui conduisaient à
la première terrasse. Ça, c’était la partie facile. Elle enchaîna les escaliers, raides, se
cramponnant aux rambardes de plus en plus verticales. L’antre du chef du sanctuaire trônait
tout en haut de la falaise. Maintenant qu’elle partageait son lit, c’était là qu’elle dormait. Elle
continuait d’enchaîner les marches ardues une à une, sans regarder derrière elle. La nuit noire
avait beau lui cacher le vide, elle ne pouvait néanmoins refréner les battements de son cœur.
Une violente rafale la secoua. Elle se mit à claquer des dents. Elle arrivait à la dernière
terrasse. Maintenant, il lui restait les échelles. Elle mit la main sur le premier montant. Même
le bois était froid. En plein hiver, lorsque la neige et la glace recouvraient tout, comment les
gens faisaient-ils pour remonter dans leurs antres ? Elle entreprit la lente ascension. Le plus
difficile était de passer d’une échelle à l’autre. Elle serrait les dents, tirait sur ses bras, et
s’obstinait à ne pas regarder sous elle, terrifiée par l’espace grandissant qu’elle surplombait.
Enfin, elle arriva à la dernière terrasse, celle qui servait d’aire d’atterrissage à Lothon.
S’accrochant au montant, elle s’engagea. Mais elle trébucha sur le parapet, perdit l’équilibre.
Se sentant chuter, elle hurla. Ses genoux claquèrent sur le sol de pierre, la douleur lui coupa
presque le souffle. Elle était tombée sur la terrasse. Juste à côté d’elle, le vide s’ouvrait,
effrayant.
Elle se traîna sur le sol, jusqu’à ce qu’elle se sente en sécurité. Elle s’assit, se massant les
rotules, les yeux pleins des larmes qu’elle ne pouvait retenir. Elle s’accorda un petit répit, puis
se releva. C’était l’aire d’atterrissage la plus grande du sanctuaire. Un parapet la bordait,

7 protection dérisoire face aux dizaines de mètres qu’elle surplombait. Dans la falaise, plus
noire que la nuit et que la roche, l’ouverture de l’antre se dessinait. Sahelle s’approcha,
timidement. Un raclement d’écailles sur la pierre la fit sursauter. Lothon était là, couché dans
l’obscurité. Il veillait. Elle savait que le saurien géant fixait l’ouverture gigantesque où sa
propre silhouette se dessinait parfaitement sur le paysage. Elle ressentait presque
physiquement l’attention du dragon, celle du prédateur le plus absolu de ce monde.
Médévas lui avait dit de rentrer, mais la perspective de pénétrer dans la caverne, seule face
à l’animal géant, la terrifiait. Comme tous les soirs. Refermant les bras sur elle-même, elle
essaya de se réchauffer. En vain.
— Tu vas bien ? Tu as crié.
Elle n’avait pas entendu le chasseur monter derrière elle. L’allure de Médévas était
reconnaissable entre mille, même dans une telle pénombre. Il avait sauté sur la terrasse sans
un bruit. Il s’approcha d’elle. Elle aimait tant lorsqu’il s’inquiétait. Elle lui sourit.
— Rien de grave. J’ai glissé.
Il ne commenta pas davantage sa maladresse. Il posa sa main sur son épaule. Une brusque
rafale la fit grelotter. Elle leva les yeux vers lui, tremblante. Il lui sourit, lui caressa la joue, et
l’embrassa. Elle lui rendit son baiser.
Elle aurait dû goûter ce moment parfait. Elle aurait dû se laisser aller. Mais elle ne pouvait
s’empêcher de penser à ce qui allait suivre. Il se redressa, lui prit la main et, sans un mot, il
l’entraîna.
La grotte avait beau être immense, la masse de Lothon la remplissait presque en totalité.
Ses serres raclèrent le sol alors qu’il réagissait à leur approche. Sahelle crispa sa main,
involontairement. Médévas ne ralentit pas, passant le long de son dragon avec une simplicité
qui découlait de l’habitude quotidienne, laissant une main nonchalante lui courir sur le corps.
Sahelle, elle, sursauta lorsque l’énorme tête se tourna vers elle, la fixant. Le dragon géant la
renifla au passage. Ses immenses crocs luisaient.
Ils passèrent dans la grotte adjacente, le bureau de Médévas. Là, il la lâcha, prit le temps de
faire un peu de lumière. Alors qu’il allumait les bougies, Sahelle se frictionnait de ses bras.
Elle n’arrivait pas à se réchauffer. Il posa le bougeoir sur la table, et lui prit les mains.
Il était si beau, dans la lumière changeante des chandelles. Elles éclairaient de reflets sa
chevelure brune, dessinaient les courbes de son visage si parfait. Il s’approcha et l’embrassa
de nouveau. Puis, il ouvrit la porte de la chambre attenante. Les vieux gonds grincèrent. Dans
son cachot aussi, les gonds grinçaient. Et ce son déclenchait toujours un déferlement de
terreur. Parce que chaque fois qu’elle l’entendait, celui qui avait été son mari venait la voir.

8 Elle ferma les yeux. Le bruit horrible résonnait dans sa tête.
Médévas était passé dans la chambre. Voyant qu’elle ne le suivait pas, il ressortit.
— Ça va ?
Elle leva vers lui un visage inondé de larmes.
— Je suis désolée, je suis désolée…
Elle n’arrivait pas à dire quoi que ce soit d’autre. Il la prit dans ses bras. Tout simplement,
il la prit dans ses bras. Elle sanglotait, incapable de se retenir. Elle pleura longuement. Il la
laissa faire. Lorsque les sanglots se tarirent, il l’écarta de lui, la détaillant.
— Tu m’as l’air épuisée. Va te coucher.
Elle opina. Elle entra dans la chambre. La cheminée n’était pleine que de cendres froides.
Elle se glissa entre les couvertures. Le lit était trop grand, trop humide. Elle se blottit dans un
coin, se recroquevillant sur elle-même, à la recherche d’un peu de chaleur. En vain.
Médévas ne vint la rejoindre que bien plus tard. C’était pratiquement devenu un rituel.
Chaque fois, tous les soirs, elle pleurait. Chaque fois, tous les soirs, il la consolait, le cœur
battant de rage. Et il se rappelait, quelques mois auparavant, lorsqu’il avait tenu Retors en
respect. Il en venait presque à espérer que la situation se reproduise. Même devant toute sa
garde, l’épée au clair, il n’était pas sûr que cette fois-ci, il serait capable de retenir sa lame…
Il se déshabilla, sans faire de lumière. Ses doigts s’égarèrent sur la boucle en argent de son
ceinturon. Ils en avaient poli la surface, tant la caresser lui était devenu un tic. Il poussa un
soupir. Dans son lit, la jeune fille bougea un peu. Il entendait son souffle lent et régulier. Il se
glissa sous les couvertures et laissa ses yeux se perdre vers un plafond rendu invisible par
l’obscurité.

9 3 – Jeux


Alors que son dragon basculait en vrille à gauche, Jaffar attrapa la balle au vol, juste
audessus de sa tête. La perte d’altitude lui permit d’éviter un des membres de l’équipe adverse,
qui plongea à sa suite. Mais le chasseur blond avait déjà rétabli l’assiette et, par deux coups
d’ailes bien appuyés, il parcourut les quelques mètres qui le mettaient hors de portée. Dans le
même mouvement, il lança la balle du côté opposé, droit sur Dofit. Le jeune l’attrapa par une
de ses multiples poignées, et plongea pour éviter Jirod qui lui fonçait dessus. Les deux
sauriens s’évitèrent de peu. Le plus jeune remonta en chandelle, sa monture battant des ailes
frénétiquement, peinant à récupérer sa portance. Avisant le câble d’acier qui courait de part en
part de la vallée, l’animal s’y accrocha par les pattes avant, essoufflé, et se laissa pendre, ses
ailes tombant le long de son corps. Il avançait son cou de l’autre côté, les narines dilatées au
rythme de sa respiration, curieux.
— Pas plus de deux secondes sur la ligne, ou tu seras éliminé !
Sans réagir à l’avertissement de son supérieur, le jeune homme regarda juste à sa droite le
cadre de bois accroché au câble qui le narguait. Ils avaient trois points de retard sur l’autre
équipe, et jeter la balle à travers le but, même si ça nécessiterait un peu d’adresse, était
terriblement tentant. Ils avaient fait les trois passes obligatoires. Mais il était bien mieux placé
pour marquer contre son camp que pour améliorer le score.
Il fit décrocher son dragon et lança la balle à son équipier le plus proche, Tilas. Ce dernier,
un peu surpris, s’empêtra dans ses rênes. Il tendit le bras au maximum, s’allongeant
pratiquement sur le dos de sa monture. Mais il ne réussit pas à l’attraper. La balle rebondit sur
les écailles lisses, et chuta, décrivant une courbe magnifique. Lorsqu’elle toucha le sol,
l’équipe adverse poussa des cris de joie.
— Éliminé !
Le jeune n’eut pas d’autre choix que d’aller se poser pour récupérer la balle et la relancer
dans le jeu, avant de se résigner à observer le reste du match depuis une des crêtes de la vallée
circulaire où ils jouaient.
À quelques dizaines de mètres, sur un faux plat, un dragon géant venait d’en rejoindre un
autre. L’arrivant s’adressa à celui qui regardait le jeu.
— Bonjour, Fojid.

10 Le chef d’escadrille répondit par un signe de tête au chef du sanctuaire. Ce dernier observa
le jeu un instant avant de demander :
— Comment se passe l’intégration de Jaffar ?
Il répondit par un grognement.
— Ça pourrait être mieux.
Il restait concentré sur la partie. Au centre de la vallée, Jaffar venait de saisir la balle et de
jeter carrément son dragon dans le cadre du but. Fèche avait replié ses ailes avec une précision
parfaite, en pleine vrille, reprenant son assiette sans perdre un seul mètre d’altitude. Même sa
queue n’avait pas effleuré les montants de bois. Passer à travers les buts était périlleux, et
seuls quelques chasseurs – les plus expérimentés – osaient le faire. La moindre touche
comptait pour trois points contre son propre camp. Mais le but donnait cinq points. L’équipe
de Jaffar poussa des cris de joie.
— Il est peut-être un peu imbu de lui-même, mais il faut bien reconnaître qu’il ne manque
pas de talent.
Fojid jaugea Médévas.
— Ça, pour défendre les têtes brûlées que tu me colles d’office…
Le chef d’escadrille cracha par terre. Dans la vallée, le combat faisait rage. La balle volait
en tous sens, les dragons et les hommes plongeaient les uns entre les autres.
— Tu veux jouer ?
Médévas le regarda, surpris par sa proposition.
— Eh bien… Pourquoi pas ? Mais vu la taille de Lothon, j’ai peur de déséquilibrer la
partie…
— Ben voyons !
Sans attendre de réponse, le chef d’escadrille lança son dragon. Médévas le suivit, un rien
inquiet quant à ses intentions réelles. D’un sifflet puissant, Fojid stoppa le jeu, et annonça
brièvement l’arrivée des deux nouveaux joueurs. Alors que les chasseurs volaient en cercle
pour l’écouter, il enfila un brassard, comme l’équipe du camp aval. Médévas se retrouva donc
dans le camp adverse, à l’amont.
Sur un sifflet du chef, le jeu reprit. La balle passait de joueur en joueur, parmi l’équipe
aval. Les autres tentaient de la saisir au vol. Les dragons s’évitaient de peu, basculaient,
reprenaient de l’altitude, plongeaient. Petit à petit, les joueurs de Fojid réussissaient à
progresser vers l’amont, enchaînant les passes.
Voyant un créneau, Médévas jeta Lothon entre deux adversaires. Le grand saurien lança
une patte, crochetant la balle au vol. Médévas entendit des cris de surprise et d’approbation

11 dans son camp. Il avait relancé Lothon vers le but adverse, et il renvoya la balle à un jeune
chasseur de son équipe.
Il fut percuté de plein fouet. Lothon bascula, stoppa la vrille débutante d’un grand moulinet
des ailes. Médévas releva la tête, identifiant le coupable.
— Désolé ! lui cria Jaffar avec un sourire radieux.
Le chef du sanctuaire, furieux, nota bien son attitude. Impossible qu’un chasseur aussi
expérimenté que lui l’ait heurté par erreur. Il stimula Lothon, filant sous le but à toute vitesse,
remontant derrière. La balle était toujours dans son camp. Les jeunes, bien organisés, firent
deux passes sous ses yeux. Il était le plus proche du but, le mieux placé pour marquer. Il vit
un des membres de son équipe lui faire une passe magnifique. Se dressant sur ses étriers, il
rattrapa la balle sans peine, amorçant un demi-tour en même temps.
Les buts étaient à quelques mètres. Médévas arma son bras. Une ombre plongea devant
Lothon. Il tomba en avant. Iked, la monture de Fojid, lui avait saisi les pattes postérieures et
s’y cramponnait. Il l’entraînait dans une bascule. Les deux sauriens chutaient à toute vitesse
vers le sol, tournant l’un autour de l’autre.
Iked finit par le relâcher. Lothon continuait à tournoyer, bloqué dans sa rotation. Médévas
le talonna de toutes ses forces. Le saurien poussa sur ses ailes, cambrant le dos, et récupéra
son assiette. Sous lui, à quelques mètres à peine, les cimes des arbres se couchèrent sous la
force du déplacement d’air. Médévas leva la tête. Fojid ne cachait pas un sourire mauvais, et
montrait le terrain.
— La balle est au sol… Éliminé !
Le camp de Fojid poussa des cris de joie. Médévas, stupéfait de l’impudence de son chef
d’escadrille, se contenta d’un rase-mottes de Lothon. Le grand dragon ramassa la balle au vol,
d’une serre agile. Son cavalier la lui fit relancer au chasseur le plus proche, et retourna sur la
crête. Il était trop tard pour réagir contre Fojid, maintenant, et il s’en serait voulu de gâcher
une des rares occasions de décompression de l’escadrille. Mais son subordonné ne perdait rien
pour attendre.

12 4 – La tapisserie


Ce soir-là, Sahelle était allongée dans le lit. Couchée sur le dos, les yeux ouverts, elle ne
dormait pas. Elle avait allumé le feu, mais il fumait, et ses petites flammes malingres
peinaient à lui fournir la moindre chaleur, même sous les couvertures. Elle fixait les murs de
pierre, inégaux, où les ombres mouvantes semblaient prendre vie.
Elle entendit un raclement discret de chaussures sur la terrasse. Souvent, lorsqu’il venait se
coucher, il prenait le temps de contempler, à la clarté des étoiles ou de la lune, la vallée qui se
déroulait sous lui. Il s’arrêtait toujours en chemin pour une caresse à son dragon. Parfois,
Lothon émettait un grognement ravi. Ce soir, son pas était lent lorsqu’il entra dans la grotte.
Comme chaque soir, il alla d’abord s’asseoir à son bureau. Il avait toujours des papiers à
terminer. Toujours.
Le cœur battant, regardant par la porte entre-ouverte, elle épiait sa réaction lorsqu’il verrait
le paquet qui trônait face à lui. Il posa la main dessus et glissa un regard à travers la porte
qu’elle avait volontairement laissée ouverte. Avec une joie enfantine, elle sortit du lit,
souriante, et s’approcha. Il lui sourit à son tour :
— Un cadeau ? Pour quelle raison ?
— Parce que j’en avais envie.
Il déplia lentement le tissu qu’elle avait utilisé pour l’emballer. Il passa la main sur le tapis
de selle qu’elle s’était procuré, et examina attentivement la broderie qu’elle avait passé des
heures à réaliser. L’animal était parfaitement exécuté, de même que le symbole qui lui était
toujours associé : quatre représentations schématiques entourant un éclair de feu qui déchirait
une tête de mort. Il murmura, presque à mi-voix.
— La légende du tout premier dragon.
— J’ai vu une tapisserie, dans la salle des cartes, où il était brodé. Bien sûr, je n’ai pas pu
tout reproduire, c’était beaucoup trop grand. Mais j’ai trouvé le dragon joli, et je me suis dit
que ça te ferait plaisir.
— En effet. C’est le cas.
Il se frotta la bouche, la regarda en silence un instant avant de reprendre la parole.
— Tu ne sais pas qui c’était, n’est-ce pas ?
Elle confirma de la tête, en rougissant. Aussitôt, elle détesta sa propre réaction, qu’elle

13 trouvait trop enfantine. Il restait pensif.
— Cette tapisserie représente le tout premier dragon qui ait foulé cette terre. Tous les
enfants des sanctuaires sont élevés en écoutant cette légende.
— Ça avait l’air vieux.
— Ça l’est ! C’est une reproduction de la plus ancienne tapisserie qui ait jamais été trouvée
dans nos antres. Elle décrit toute son histoire. Il me semble bien qu’il y en a une dans chaque
sanctuaire, d’ailleurs.
Il prit le temps de passer une main alanguie sur le tissu avant de reprendre.
— Ça me touche d’autant plus que la tapisserie dont tu parles a été faite par ma mère en
cadeau à mon père, lorsqu’il est devenu le chef de ce sanctuaire. C’est un très beau présent
que tu me fais là, Sahelle.
Il la regarda à nouveau. Une mèche de ses cheveux noirs lui tombait légèrement sur l’œil.
Comme chaque fois, elle trouvait magnifiques la courbe de son visage et la profondeur du
bleu de ses iris. Dans la lumière tamisée, ils tendaient vers le noir. Il murmura.
— Merci.
Il le lui avait dit à mi-voix, avec une étrange douceur. Elle se sentit encore rougir et baissa
la tête, embarrassée. Il lui sourit à nouveau, caressa distraitement le tapis, et le posa à côté de
son bureau.
— Il me reste du travail.
Il l’avait dit sur un ton d’excuse. Il commençait déjà à saisir un parchemin. Elle acquiesça
et se détourna également. Bien sûr, il avait du travail. Comme toujours. Elle était tellement
déçue. Une chance qu’il ne puisse pas voir son visage. Elle avait espéré qu’il fasse plus que
lui sourire. Elle avait espéré qu’il la prenne dans ses bras, qu’elle puisse lui expliquer à quel
point elle l’aimait, et à quel point la situation lui était douloureuse. Elle avait espéré pouvoir
enfin lever la chape de silence qui s’abattait en permanence entre eux et qui les éloignait,
inexorablement, jour après jour.
En se glissant à nouveau dans le lit, Sahelle essuya une larme. À son bureau, Médévas ne
leva pas la tête.

14 5 – Petit-déjeuner


Le lendemain matin, lorsqu’elle se réveilla, Médévas était déjà sorti. La pénombre était
seulement atténuée par un peu de jour se faufilant sous la porte. Elle repoussa ses couvertures,
et posa les pieds par terre. Chacun de ses muscles lui faisait mal. Trop de courbatures. Le sol
de pierre était glacé. Elle prit le temps de faire jouer ses épaules, essayant de chasser la
douleur. Ce n’était pas encore ce matin qu’elle allait briller par ses performances physiques.
Elle s’habilla aussi vite que possible, d’une simple tunique, sans prendre le temps de
raviver les braises du feu. Les cendres étaient froides, de toute façon. Elle noua ses cheveux à
la va-vite et sortit. Sur la terrasse, la lumière la stoppa un instant. Depuis l’antre du chef du
sanctuaire, la vue sur la vallée était époustouflante. Au soleil, le Saphir était d’un bleu
profond, contrastant avec le vert des prairies attenantes. Il faisait froid, l’automne commençait
à faire roussir les quelques arbres qui bordaient la piste d’entraînement des chasseurs. Sur le
pré d’envol, une escadrille se rassemblait pour la patrouille. Sahelle n’était pas en avance et
elle s’engagea sur la première échelle, tentant d’ignorer, comme à chaque fois, les battements
affolés de son cœur. À croire qu’elle ne s’y habituerait jamais.
Dans l’antre commun, le petit-déjeuner était presque terminé. Les conversations
emplissaient l’air autant que l’odeur des brioches fraîches. Dans le fond de la pièce, à côté
d’une des cheminées, le vieux Durris était assis en tailleur, une ribambelle d’enfants autour de
lui.
— Raconte-nous une histoire, grand-père.
— Oh, oui, raconte-nous une histoire !
Xandra, l’intendante, intervint.
— Allons, les enfants, ne l’embêtez pas.
Le vieil homme leva une face souriante.
— Ils ne m’embêtent pas. Alors, les enfants, quelle histoire voulez-vous ?
— Celle de Lorel Makrel, le sauveur du monde !
— Oh oui, celle du sauveur, avec son drôle de cheval ailé !
— Mais vous la connaissez par cœur… Bon, allez, encore une fois…
Alors que le vieux conteur se raclait la gorge et entamait son récit éculé, Sahelle se servit
une boisson chaude et gagna la table des adolescents. Maligan la salua.

15