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Le Dragon du roi

De
548 pages

Wendar est un pays déchiré. Le règne du roi Henry est contesté depuis longtemps par sa soeur Sabella qui rallie de plus en plus de nobles à sa cause. Aux luttes intestines s'ajoutent les raids meurtriers de deux races inhumaines, et ces esprits ténébreux, les Disparus, qui errent à la nuit tombée. Au coeur de cette tourmente, deux innocents doivent accomplir leur destin : Alain, un jeune homme adopté, guidé par une vision, et Liath, une jeune femme qui pourrait bien changer le cours de l'histoire. Luttant âprement pour survivre, ils sont entraînés dans une guerre aux enjeux démesurés, dont l'issue ne dépend pas de l'épée mais de la magie... Voici le premier volume d'une magnifique série épique, sertie dans un univers riche et une culture passionnante.


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Je dédie du fond du cœur ce roman à ma sœur,
Ann Marie Rasmussen.

Prologue

Au sommet d’une colline entourée sur trois côtés par la forêt et, sur le quatrième, par les ruines d’une forteresse s’élevait un cercle de pierres. Il couronnait la colline de sa beauté minérale, comme si le squelette d’un ancien château était si profondément enfoui que seuls les créneaux des plus hautes tours dépassaient du sol. On racontait que ces pierres dissimulaient des chambres secrètes remplies de trésors et peuplées de créatures qui n’avaient pas forme humaine. On racontait aussi que des galeries partaient de ces chambres – comme les rivières souterraines par où s’écoule l’eau d’un lac invisible – pour s’étendre à travers tout le pays, et même jusqu’à la froide mer du Nord et les grandes montagnes du Sud.

Le troisième jour du mois d’avril, au crépuscule, alors que la pleine lune s’élevait à l’horizon, une voyageuse solitaire se frayait un chemin parmi les pierres écroulées de l’ancienne forteresse. Elle portait des guêtres, une chemise de lin écru et des sandales lacées jusqu’aux genoux : des vêtements humains, qu’elle avait pris l’habitude d’utiliser sur cette terre étrangère mais qu’elle n’avait jamais trouvés confortables. Une canne à la main et une petite sacoche suspendue à la ceinture, elle avançait dans le labyrinthe de murs écroulés comme si elle le connaissait par cœur.

Les ruines s’étendaient sur toute la colline, qui s’élevait en pente douce, s’étirant de la berge d’une rivière étroite jusqu’à l’endroit où le dernier mur – pas plus haut qu’un enfant d’un an – se dressait dans la poussière et les herbes folles. Partout autour, c’était la forêt. Un seul feu brûlait de l’autre côté de la rivière, au-delà des piles de troncs d’arbres que l’on venait d’abattre et des champs brûlés en prévision des semailles printanières de l’orge. Il n’y avait qu’un seul village à proximité de la colline couronnée par le cercle de pierres.

La voyageuse s’arrêta avant d’enjamber le dernier mur de la forteresse et rejeta sa capuche. Sa chevelure était si pâle qu’elle semblait irradier d’une lumière qui lui était propre. Elle tira de sa sacoche un morceau de linge déchiré et maculé de sang. Elle fit la grimace et voulut le jeter à terre, comme pour se débarrasser, en même temps que du linge, de la magie qui la liait à lui, avant de se décider à entrer dans le majestueux cercle de pierres.

Mais elle resta immobile, inclinant la tête pour mieux entendre, et poussa un juron. Elle hésita un instant, ce qui permit au premier des cavaliers de la repérer.

Il faisait sombre, mais ses cheveux brillaient dans la nuit ; l’homme avait le regard perçant de la jeunesse… et il la cherchait.

— Alia ! s’écria-t-il. Mon amour !

Il éperonna sa monture sans se soucier du sol accidenté et s’engagea dans les ruines de la forteresse. D’autres cavaliers apparurent. L’homme s’arrêta alors et s’écarta du sentier pour laisser aux fantassins qui portaient des torches le temps de le rejoindre afin qu’ils guident ses pas. Il tenait les rênes d’une seule main. Avec son autre bras, il serrait un paquet de linge contre son cœur.

La voyageuse détourna les yeux du paquet en grimaçant. Le serment qu’elle avait prêté quelques années auparavant – à la manière dont les mortels mesuraient le temps – lui semblait désormais irréfléchi et monstrueux. Elle s’était présentée devant le conseil assemblé et avait parlé fièrement, mais elle ignorait alors à quel point elle allait souffrir dans le monde des hommes.

Elle aperçut une bannière. Un homme couvert de cicatrices, en surcot noir et or, soutenait le jeune prince. Plein d’arrogance et bien droit sur sa selle, il brandissait la bannière au dragon, le symbole de la garde d’élite qui protégeait l’héritier et, par extension, le royaume tout entier. Un dragon noir s’y déployait sur fond d’or, sous un groupe de sept étoiles étincelantes. Elle suivit du regard les contours de cette constellation pour se souvenir de ce qu’elle représentait : la Couronne d’Étoiles que portait le maître de l’ancien Empire… déjà presque oublié par les humains, mais destiné à renaître. Voilà pourquoi elle avait fait ce sacrifice.

Profitant de son hésitation, le jeune prince avait gravi la colline jusqu’à elle. Les torches jetaient des vagues de lumière sur les ruines et leur chaleur l’encerclait comme une prison aux murs de feu.

— Pourquoi m’as-tu suivie ? lui demanda-t-elle. Tu savais que je voulais partir.

— Comment peux-tu partir ? s’écria-t-il sur le ton d’un enfant qui refuse qu’on l’abandonne. (Mais il était si jeune, à peine un homme : il avait tout juste dix-huit ans d’après les calendriers de ce monde. Au prix d’immenses efforts, il arbora une expression de dédain et tenta une approche différente.) Tu devrais au moins rester jusqu’à ce que l’enfant ait un an ou deux, pour t’assurer qu’il vivra…

— Aucune de vos maladies ne l’atteindra et aucune blessure infligée par une créature, mâle ou femelle, ne pourra le tuer, répondit-elle sans y penser.

Un murmure parcourut la troupe de soldats comme le souffle du vent dans la forêt. Ceux qui se tenaient assez près pour entendre sa prophétie la répétèrent en chuchotant à ceux qui étaient plus loin. Le vieux cavalier aux cicatrices talonna sa monture pour venir se poster à côté du jeune prince. La bannière au dragon claqua doucement et caressa le bras de l’héritier.

Alors le paquet s’agita. Le bébé se réveilla et écarta ses langes dans ses mouvements désordonnés. Elle aperçut le duvet noir qui couvrait la tête de l’enfant, son petit visage, ses yeux grands ouverts d’un vert aussi éclatant que des billes de jade, et sa peau qui l’identifiait comme la chair de sa chair : un teint de la couleur du bronze, très différent de la pâleur septentrionale du prince… qui se voyait même là où le soleil avait tanné sa peau. Le bébé referma sa petite main sur un coin de la bannière au dragon et tira dessus avec les forces dérisoires de cet âge. Les soldats le montrèrent du doigt en s’ébahissant devant ce présage : à peine âgé de deux mois, le bâtard qui n’était pas né d’une femme pressentait déjà son destin.

Le prince détourna les yeux pour éviter de voir la scène et tendit prudemment – si prudemment – le bébé au vieux soldat. Celui-ci dut remettre la bannière à quelqu’un d’autre pour recevoir le petit être. Puis le prince mit pied à terre, fit signe à ses hommes de s’éloigner et se planta en face d’elle.

— L’enfant ne t’intéresse pas ? lui demanda-t-il.

Elle ne regarda pas le vieux soldat éloigner sa monture vers un carré d’herbe, là où elle risquait moins de faire un faux pas à cause d’une pierre branlante ou d’un accident du terrain.

— Ce n’est plus le mien, répondit-elle.

— Comment peux-tu dire cela ? C’est le plus beau bébé que j’aie jamais vu !

— Tu le crois parce que c’est le tien.

— C’est ton fils autant que le mien !

— C’est faux ! Je l’ai porté dans mon ventre, je lui ai donné naissance en perdant assez de sang pour arroser tous les champs du village qu’on vient de traverser, mais il n’est pas mon fils et n’était pas censé l’être. Laisse-moi, Henry. (Elle n’avait jamais adopté l’accent de l’est et prononçait son nom comme un Salien l’aurait fait.) Je ne t’ai rien promis d’autre que l’enfant. Laisse-moi partir.

Pendant un long moment, le jeune homme ne répondit rien… du moins pas avec des mots. Il avait un visage très expressif qu’il apprenait péniblement à maîtriser. En le regardant, elle se demanda ce qu’il aurait voulu dire, et ce qu’il allait se résigner à dire à la place. Lorsqu’elle l’avait rencontré, un an auparavant, il disait toujours ce qui lui passait par la tête. Devenu désormais héritier par droit de fertilité, il commençait à apprendre à réfléchir avant de parler.

— Je ne veux pas te laisser partir, déclara-t-il enfin. Par l’invocation de ton nom, Alia, je te supplie de rester avec moi !

— Alia n’est pas mon véritable nom, Henry. C’est seulement celui dont tu te sers.

— Tu n’es pas en état de repartir… Tu étais si malade après l’accouchement…

— Je vais mieux, maintenant.

— Alors pourquoi es-tu venue à moi ? Ne m’aimes-tu pas du tout ?

Sa voix se brisa sur les derniers mots, mais il se ressaisit aussitôt et son visage prit la fixité d’un masque de pierre.

Ce masque, songea-t-elle, est celui qu’il portera le plus souvent lorsqu’il sera devenu roi.

Elle envisagea un instant de lui dire la vérité, parce qu’elle n’avait rien contre lui. Il était encore jeune et inexpérimenté, et il était fort, ambitieux, intelligent et beau à la manière des humains : c’est-à-dire fier et élégant.

Mais il ne lui appartenait pas de révéler la vérité, pas plus qu’il n’appartenait au jeune prince de la connaître. Même s’il allait devenir roi, il n’était qu’un pion entre les mains d’êtres aux pouvoirs bien plus importants que ne seraient jamais les siens à la tête de deux royaumes. Mais elle éprouvait pour lui une certaine sympathie justement parce qu’ils étaient tous les deux des pions.

Elle s’approcha pour l’embrasser sur la bouche.

— Je ne suis pas insensible aux charmes des humains, mentit-elle, mais le devoir m’appelle ailleurs…

Cette dernière partie, du moins, était vraie.

Elle ne pouvait pas supporter d’en entendre davantage, ni de rester une seconde de plus dans ce monde. Il pesait trop lourdement sur ses épaules et lui avait volé tant de son précieux sang… Elle joua avec le morceau d’étoffe ensanglanté arraché au drap dans lequel elle avait accouché. Ce chiffon – et ce qu’il signifiait : son lien avec l’enfant – était la dernière chose qui la retenait là. Elle le laissa tomber mollement à terre.

Tandis qu’il se penchait pour le ramasser, elle enjamba le dernier mur. Il se releva et cria son nom, mais n’essaya pas de la suivre. De toute manière elle ne percevait plus vraiment sa voix, maintenant que les pierres s’élevaient autour d’elle et lui chantaient l’harmonie subtile de leur alignement.

De son regard intérieur, elle effleura la pierre du vent, celle du sang, celles de l’eau et du feu, puis toutes les autres pierres dans l’ordre requis par leurs propriétés. Ici, dans le monde des humains, si elle voulait atteindre le cœur d’un objet, découvrir et manipuler son essence, il lui fallait emprunter des voies sinueuses afin de contourner les murs et les barrières élevées par la magie humaine – puisque ces êtres avaient choisi de contraindre et de maîtriser ce qu’ils ne pouvaient pas comprendre. Mais ces murs s’évanouirent dès qu’elle approcha de l’enceinte sacrée. Elle leva une main. Comme il suffisait d’unir l’air et l’eau pour faire naître la brume, une brume se forma à sa suggestion pour la dissimuler aux regards tandis qu’elle pénétrait dans le cercle des pierres.

Au-dessus d’elle, laissées visibles par la brume qui l’encerclait, les étoiles brillaient intensément. Elle lut leur alignement et invoqua le pouvoir qu’il générait pour l’unir à celui de l’alignement des pierres. Leurs deux chants se mêlèrent dans un chœur qui s’éleva vers les cieux. Elle appela alors le cœur de son monde et un portail apparut à la place de l’autel de feu et de sang.

Ce n’était ni une porte ni un cercle vibrant de lumière, mais une tonnelle couverte de vigne vierge. Elle huma un parfum de neige et sentit la morsure d’un vent d’hiver. Sans la moindre hésitation, elle avança sous la tonnelle et laissa le monde des humains derrière elle.

Le prince Henry, l’héritier des royaumes de Wendar et de Varre, regarda Alia s’éloigner vers le cercle de pierre. Il figea l’expression de son visage, endurcit son cœur et tendit tout son corps. Lorsque la brume se leva pour l’absorber, il crispa les doigts sur le chiffon qu’elle avait abandonné et qui gardait tout ce qu’il lui restait d’elle : son sang.

Trois de ses hommes approchèrent en tenant des torches pour écarter la brume qui avait si subitement jailli du sol et se condensait en un épais brouillard nocturne dans lequel les pierres se noyaient. La lumière des flammes se refléta sur leurs grandes formes immobiles. Un vent glacial lui fouetta le visage et sa dernière rafale porta un flocon de neige parfait et cristallin, qui descendit en spirale pour venir se dissoudre sur ses bottes. Le brouillard flottait toujours autour du cercle.

— Voulez-vous que nous allions la chercher, mon seigneur ? demanda l’un des hommes.

— Non. Elle est partie.

Il glissa le linge dans sa ceinture et demanda son cheval. Une fois en selle, il installa de nouveau le bébé au creux de son bras et, entouré de ses gens, il entama la lente descente de la colline. Le bébé ne pleurait pas, mais ses yeux étaient grands ouverts et rivés sur le ciel, ou son père, ou la bannière au dragon… qui pouvait savoir ?

Une brise se leva depuis le cercle de pierres et la brume s’écoula le long de la colline, avalant les ruines de la forteresse et leur cachant la lune. Les hommes avançaient prudemment, les fantassins tenant fermement les harnais des chevaux et s’appelant les uns les autres pour estimer la distance au son de leur voix.

— Vous êtes bien mieux sans une femme comme celle-là, dit brusquement le vieux soldat sur le ton d’un homme qui a le droit de donner son avis. L’Église ne l’aurait jamais acceptée. Et puis elle possédait des pouvoirs sur la nature avec lesquels il vaut mieux ne pas se compromettre…

La bannière au dragon était désormais en berne, trempée par le brouillard, comme si cette brume surnaturelle s’efforçait de l’attirer vers le sol.

Le prince ne répondit rien. Il regardait fixement les torches des soldats qui l’entouraient. Comme des feux de vigies, leurs faibles rayons luttaient contre les ténèbres.

Un cercle de sept chandelles brillait dans l’obscurité.

Les observateurs regardaient une brume qui s’élevait d’un grand bloc d’obsidienne au centre de leur assemblée. Leurs visages étaient dissimulés dans l’ombre.

À travers la brume, ils distinguèrent de petits personnages : un jeune noble, entouré de ses fidèles soldats, qui portait un bébé dans les bras. Ces personnages progressaient lentement à travers une forteresse dont on voyait pour moitié les ruines et pour moitié le fantôme de ce qu’elle avait été autrefois. Les petits personnages traversaient les murs comme s’ils étaient faits d’air… parce qu’ils étaient réellement des mirages, et que seul le souvenir de ce qu’avait été cette forteresse, dans l’esprit de quelques-uns des observateurs, générait ces murs fantomatiques, cette illusion que le passé s’était matérialisé de nouveau.

— Nous devons tuer l’enfant, dit l’un des observateurs tandis que la brume disparaissait, absorbée par la pierre noire.

L’image du prince et de son cortège s’évanouit avec elle.

— L’enfant est trop bien protégé, remarqua un autre.

— Nous devons pourtant essayer, parce qu’ils ont l’intention de faire voler en éclats le monde lui-même…

La première d’entre eux bougea. Les autres, qui chuchotaient entre eux, se turent pour laisser s’installer un silence plein de mystères.

— Il n’est jamais sage de ne chercher qu’à détruire, déclara alors la première d’entre eux. (Sa voix était profonde et vibrante.) Cette voie ne conduit qu’à la ruine. Cette voie ne conduit qu’aux ténèbres.

— Alors ? demanda celui qui avait parlé le premier en haussant les épaules avec impatience.

La lumière des bougies se reflétait sur ses cheveux blancs.

— Tout comme l’Ennemi peut détourner le croyant de la Voie de la Lumière vers l’Abysse, le mécréant peut être détourné de son erreur pour voir la promesse de la Chambre de Lumière. Nous devons contrer le pouvoir confié à cet enfant inconscient par un pouvoir qui nous soit propre.

— N’oublions pas, ajouta le deuxième observateur, que nous connaissons nos adversaires, alors qu’eux ignorent notre existence…

— C’est en tout cas ce que nous croyons…, répondit le premier.

Il était assis avec raideur, en homme d’action qui n’a pas l’habitude de rester longtemps immobile.

— Nous devons avoir foi en notre Seigneur et Sa Dame, dit la première d’entre eux.

Les autres hochèrent la tête et murmurèrent leur approbation.

Leur cercle n’était éclairé que par la clarté des étoiles, la sphère paisible de la lune et la lumière vacillante des bougies dont l’éclat se reflétait sur l’autel d’obsidienne. De grandes ombres les entouraient, semblables à des géants silencieux.

Plus loin, le vent s’engouffrait en gémissant dans les coquilles vides des bâtiments, invisibles mais sensibles de toute leur masse, dernières reliques d’un grand empire qui avait sombré longtemps auparavant dans le feu, le fer, le sang et la magie. Les ruines s’achevaient sur une plage, si brutalement qu’on les aurait crues découpées au couteau. Les vagues venaient mourir à quelques mètres. Un tourbillon de sable soulevé par le vent frappa leur cercle, et des grains minuscules vinrent se coller à leurs lèvres et s’insinuer sous leurs manteaux.

L’une des observatrices frissonna et rabattit sa capuche sur ses cheveux.

— C’est un projet risqué, objecta-t-elle. Ils sont plus forts que nous, aussi bien ici que dans leur pays.

— Alors nous devons faire appel à des pouvoirs plus puissants que les leurs, remarqua la première d’entre eux.

Un silence attentif suivit ces paroles.

— Je vais me charger du sacrifice, poursuivit-elle. Moi seule. Ils veulent faire sombrer notre monde dans le chaos alors que notre seul désir est de le rapprocher de la Chambre de Lumière à laquelle toutes nos âmes aspirent… S’ils introduisent un de leurs agents dans le monde, alors nous devons en faire autant. Nous ne pourrons pas les vaincre avec nos seuls moyens.

L’un après l’autre, les observateurs inclinèrent la tête pour signifier leur accord. Un seul d’entre eux garda la tête droite. Il posa une main sur l’épaule de la femme.

— Tu ne seras pas seule, lui dit-il.

Ils méditèrent en silence. Les grandes ruines au cœur desquelles ils se trouvaient – squelette d’une ville que ne prolongeait aucun mur fantôme ni aucune vision de sa grandeur passée – firent écho à leur silence. Le sable glissait dans les rues en crissant, cinglant les murs et érodant grain par grain les fresques qui les ornaient. Mais là où les murs avançaient vers la mer, là où ils s’arrêtaient comme si on les avait découpés au couteau, l’ombre de la vieille cité se confondait avec les vagues… non pas emportée par les flots mais tout simplement disparue.

Au-dessus de leurs têtes, les étoiles poursuivaient leur course infinie.

Les flammes des bougies se reflétaient toujours à la surface de l’autel d’obsidienne. Dans ses noires profondeurs subsistait une image du cercle de pierres, qui se dressait là-bas, très loin vers le nord. Les torches de l’escorte du prince jetèrent un dernier éclat avant de disparaître de leur champ de vision lorsque le cortège quitta enfin les ruines.

Première partie

 

L’enfant sans mère

I

Une tempête venue de la mer

1

Lorsque le printemps succéda à l’hiver et que la diacresse du village chanta la messe en l’honneur de sainte Thécla, le témoin de l’Extase du très-saint Daisan, il fut de nouveau temps de préparer les bateaux pour la saison navigable et les voyages d’été vers les autres ports.

Alain avait goudronné le bateau de son père à l’automne. Il en examinait désormais la coque. L’embarcation avait passé la saison froide sur la plage couchée sur un lit de rondins. Le bateau avait bien résisté, mais l’une des planches avait du jeu. Il la fixa avec une cheville en bois de saule après avoir enfoncé de la laine de mouton imbibée de goudron dans le trou. Le bateau n’avait pas d’autre avarie. Après la Semaine Sainte, son père y entasserait des tonneaux d’huile et des meules extraites des carrières avoisinantes et taillées dans les ateliers du village.

Mais Alain ne l’accompagnerait pas, même s’il l’avait supplié de l’y autoriser… ne serait-ce que pour cette saison.

Il se retourna en entendant rire plus haut sur la plage, là où se terminait le chemin qui menait au village. Il s’essuya les mains avec un chiffon et attendit que son père ait fini de discuter avec les autres marchands d’Osna, venus eux aussi examiner leurs bateaux pour mettre au point les détails de leur voyage imminent.

— Viens, mon fils ! dit Henri après avoir examiné le bateau. Ta tante nous a préparé un vrai festin ! Ensuite, nous irons prier à la messe de minuit pour avoir du beau temps.

Ils repartirent en silence vers le village d’Osna. Henri était un homme de taille moyenne aux épaules larges et aux cheveux parsemés de fils argentés. Il passait l’essentiel de l’année loin du village, à visiter les ports situés tout le long de la côte. L’hiver, il restait tranquillement assis dans l’atelier de sa sœur Bel pour fabriquer des chaises, des bancs et des tables. Il parlait peu et d’une voix douce, tout au contraire de sa sœur, dont on disait pour la taquiner qu’elle aurait pu faire fuir un loup rien qu’en ouvrant la bouche.

Alain était plus grand et avait les cheveux plus foncés. Il était assez maigrichon pour qu’on s’attende à le voir grandir encore, comme on s’attend à voir des écureuils et de brusques averses certains jours de printemps. Comme toujours, Alain ne savait pas vraiment quoi dire à son père mais, une fois de plus, tandis qu’ils remontaient le chemin sableux, il essaya de le faire changer d’avis.

— Julien t’a accompagné l’année où il a pris seize ans, argumenta-t-il, avant même d’avoir passé son année au service du comte ! Pourquoi ne veux-tu pas m’emmener cette année ?

— C’est impossible. J’ai juré à la diacresse de la forteresse de Lavas, alors que tu n’étais encore qu’un bébé qui venait de faire son apparition dans ce monde, de te faire entrer dans les ordres. C’est uniquement à cette condition qu’elle a accepté de me laisser t’élever.

— Justement ! Si je dois prononcer mes vœux et passer le reste de ma vie entre les murs d’un monastère, pourquoi ne puis-je pas t’accompagner, ne serait-ce qu’une saison, pour découvrir le monde ? Je ne veux pas devenir comme frère Gilles…

— Frère Gilles est un homme bon, l’interrompit son père d’une voix sèche.

— C’est vrai… mais il n’a pas quitté les terres du monastère depuis qu’il y est entré à l’âge de sept ans ! Ce n’est pas juste de me condamner à cette vie. Si je t’accompagnais, j’aurais au moins quelques souvenirs…

— Frère Gilles et les autres moines sont contents de leur sort.

— Mais je ne suis pas frère Gilles !

— Nous en avons déjà parlé, Alain. Tu es promis à l’Église et tu viens d’atteindre l’âge. Les choses se passeront comme notre Seigneur et Sa Dame l’ont choisi. Ni toi ni moi n’avons le droit de remettre en cause leur décision.