Le Félipou

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296290211
Nombre de pages : 126
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LE FÉLIPOU
(Contes de la sixième heure)

Du même auteur

Les Bagnoulis, Mercure de France. Isbilia, Oswald. La Bréhaigne, Denoël. Une saison à Aigues-Ies-Bains, Maurice Nadeau. Frimaldjézar, Calmann-Lévy, Prix de l'Afrique Méditerranéenne. Au Nadir, Flammarion. Les pieds-noirs, Belfond (en collab.)

Éditions de L'Harmattan L'échelle de Mesrod, Le dernier devoir, Mirage à Trois, Visage de ton absence, Le marrane, La ville sur les eaux, Djebel-Amour ou l'arche naufragère, L'échelle séfarade.

@ L'HARMATIAN,

1994

ISBN: 2-7384-2569-0

Albert

Bensoussan

LE FÉLIPOU (Contes de la sixième heure)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

"Roses canines et ronces noires peuplent pour nous les rives du naufrage" Saint-John Perse

LE CHOHET

L'éveil est lourd et prégnant. Il faut pousser la persienne contre le jour. A l'ouverture, tout ce talc sur l'oeil, une chaux de clarté qu'avive le soleil. Vite revenir au bassin, baigner un corps fourbu dans l'eau du songè, regagner l'ombre, s'enduire de lin en refusant toute cette pompe mati,nale. Oui, Aldjezar, que ta majesté me pèse, sitôt remontée à la vue! Pourtant naguère sur les parvis, belle tu fus et t'appelais sultane. Moi confondu au mur et surveillant tes pas, comme tu babillais en c<Xluet ommerce, tous les pachas baignant tes c pieds de bave idolâtre! Alors j'étais ivre de toi, de ta sueur, tes moites rides de croissance. Quel bonheur, ah oui! que de te soutenir! Et tant pis pour Atlas et son échine torve. Mon enfance est légère et mon âge a bon dos. Mes vieux s'en sont allés, et mes frères anciens. Après qu'il m'a pesé comme un cerceau de reins, cet orphelinage rehausse l'impalpable lumière. Comme un nuage qui se suspend entre deux ors, balançant de la dune et 7

de l'ocre emphase. Ainsi mon'univers pétri d'incertitude, car il s'inscrit en friable mémoire. Avec pour seul ciment un amour acéré. Pour tous ces autrefois où je poussais dehors, dans la joie de réveil, persienne contre jour. Mais cette fois je te tiens prise aux cils et aux cornes, ô cité innocente, mon amoureuse. Au nom d'Allah, le Compatissant. Je le jure par l'après-midi: En vérité, l'homme est perdu! Cet enchevêtrement de murs blancs clôturant les patios, de maisonnettes se prêtant mutuellement le flanc, avec nulle venelle au milieu, bloc opaque accessible seulement par le ciel - sauf les légitimes habitants qui, eux, entrent par étroits couloirs ouvrant sur artère. Rue du village, traversée seulement du taxi de msieu Laskar, des carrioles d'artisans, d'ânes paysans ou montagnardes mules. Domaine solaire, protégé de la foudre et le feu, mais pas du chitane, ce diablotin noir de Boudjema sautillant sur les murettes, bondissant aux coursives, glissant aux colonnettes, se hissant à pignons et créneaux, omniprésent, insaisissable. Mais le Clément et le Miséricordieux, grande est Sa gloire, a placé un guetteur de basse-tour, le moins suspect de vigilance car un oeil crevé et l'autre chassieux - double accident de chasse, au demeurant, si terrible est le faucon des Trares qui niche au sommet du Djebel Filodzen dominant N'dromah. Le veilleur de la sixième heure, s'il ne dort, certes, que d'une paupière, s'arrange pour que ce soit de celle qui est infiniment close. Cette sentinelle cachée derrière la colonne soutenant le stuc de son toit, voilà Zalamit. Vif esprit de braise, agile comme l'étincelle, il puise son surnom à son conlmerce coutumier du souk: le seul à 8

vendre au détail les bâtonnets de papier gras roulé sur la fleur de soufre. Qui veut fumer et n'a que le tabac, qui est en panne avec ses charbons au canoun, et celui-là mal embouché de son narghileh sans mèche, tous entourent le borgne qui glapit parmi les scorpions et les mouches: Zalamit ! Zalamit ! Mais chacun ne lui achète contre un dixième de sou troué qu'une "zalamit". Et voilà pour le factionnaire. - Où que tu cours, ya ouled, grogne-t-il immobile vers l'ombre de Boudjema, violemment contrasté sur la chaux des torchis. Qui parle de répondre? Boudjema, sa vraie langue est l'authentique parler berbère, le tamazight. D'ailleurs le plus jeune de ses frères doit à l'esprit frondeur de l'ombrageux géniteur de se prénommer tel. Eh quoi! ne s'appelle-t-on pas ici et François et France? Alors va pour Tamazight. Rien d'étonnant que d'identifier sa pousse - son diwan - à ce bien le plus précieux, à ce puits sans fond, sa langue. Boudjema, alors que tout le monde gît mort de sieste au plus haut du soleil, a un atout imparable: il est noir de peau, comme tout bon descendant de Gnaoua, et il se fiche comme d'une datte des rayons assassins. Dans la paix ronronnante des dormeurs il s'élance sur ses pelotes de laine, rebondit sur talons, et de terrasse en terrasse va quêtant le double aliment: ici - et ce sera chez Sirnha l'étourdie - deux ou trois bonnes galettes de blé noir oubliées sur la plaque du canoun, là - aux ultimes cours du village, jouxtant les premiers champs de vigne - quelques grappes de raisin mises à sécher pour les besoins des couscous d'hiver. Et s'en repart nanti du dîner familial jusqu'à la grotte de chaux noircie où retrouver sa mère et la ribambelle, en attente du retour du père et déjà activant le tuyau branché à la fontaine publique.

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Et voilà Si Mohand annonçant sa rentrée par l'effroyable touffeur. Chez nous, au village et sur la route jusqu'à Isbilia, l'étroite métropole, les ordures sont haussées, entassées en haut du char à mules recouvert de chaumes coulissants. Le patachon à l'arrêt lui balance haut les couffins malodorants qu'il renverse sur le socle de bois, et là, pieds nus et saroual retroussé, armé d'un râteau, il ordonne l'ordure. Lui, certes, ne sent plus rien depuis tant d'années, ses narines pleines de chema et d'explosions tabagiques. Ainsi vide-t-il de détritus et d'excréments le parcours de campagne dans le tintinnabulement des cascades. De six à deux - ou dit-on quatorze heures? Voilà Baba-Sidi, crie la petite Ourida - le nez creux, la coquine. Alors Boudjema mande Mustapha tourner le robinet public et s'arme virilement du caoutchouc. Sitôt son père débarrassé de ses vieilles hardes - excepté le lambeau serré entre ses cuisses -, il l'asperge d'abondance jusqu'à lui redonner une approche acceptable. Puis la mère lui fait enfiler la vaste gandoura de laine, repeigne ses mèches grises qu'elle ramasse sous la calotte de dentelle blanche, le redresse dans sa dignité de géniteur et maître de céans. Le père franchit le seuil de sa maison et s'asseoitposément sur la natte d'alfa, jambes écartées, mains posées sur genoux. A la turque, n'est-ce pas! Devant lui, arrondi au petit banc par Zoubida l'épouse, le plateau de cuivre avec ses galettes encore chaudes et le raisin sec. Et pour boire, en écuelle d'argile crue, le délicieux petit lait qu'on a pu acheter à profusion, car nectar résiduel des barattes. Ouverture du banquet: Seuls les hommes l'entourent, Mustapha en face, contre qui se presse, lèvre goulue et morveuse, Tamazight en petit dernier, et Boudjema au bond assagi qui repose en douceur sa tête sur l'épaule de Si Mohand, pour recevoir, lui et lui seul, la précieuse bénédiction. C'est qu'il le mérite 10

bien, cet enfant nourricier. Et que la licorne embroche l'unique oeil vigilant de l'infâme Zalamit, et que la pierre paralyse sa plus que molle et bavarde... Ma grotte aux carreaux blancs. Demeure pénultième. Chaque vitre d'ardoise, une barricade. Le ciel s'endeuille de mon oeil affaibli. Les cendres stalactites et l'enchevêtrement spéléologique des cordes et des drains. Descendu aux abysses, reverrai-je le jour? Mon bras se tend au laiteux sourire par-dessus les seringues (mais quelle est-elle, sous sa coiffe?) et c'est replonger en l'ouate dans l'assourdissant silence des absences. Est-ce la voie nécessaire? J'ai tant besoin de te rejoindre, clarté primordiale. Ainsi maman prenait-elle ma tête sous son tablier dans la nuit de la défense passive. Les piqués suraigus faufilaient le collectif effroi. Les explosions à hauteur de front dégageaient par le hublot de cave le soufre fumigène. Il fallait retenir ses poumons en aspirant au tamis d'un mouchoir détrempé. A la fin défaillait le souffle, et toujours papa poussait son haleine dans mes narines en balbutiant d'apaisantes prières. Et c'était comme la naissance de l'éclair. Oui, nous remontions en surface dans l'ultime vagissement des sirènes. Mais à cette heure, plus jamais père et mère. Qui me tiendra la tête? Et qui dans ma bouche poussera l'oxygène? Qui le baiser de vie? Zalamit a d'autres chats à fouetter. Son oeil est sa balance et il est las des gambades de l'ouled, des voltiges du noiraud. Lui seul connaît la valeur oculaire: économe, le cyclope préfère d'autres cibles. Faudrait-il donc lever la tête et de son front enchéché braver la nue? Et risquer le dard du Il

fulminant rayon. Non, trop précieuse sa paupière pour la hocher en terrasses. Il s'accote à la colonne en préférant l'ubac; oui, il se choisit opaque: seules ses babouches, naguère jaunes de cuir et désormais de sienne terre brûlée, font sur le devant, en obscène bâillement, comme un doublesix de vigilance. Que nul ne s'estime abusé; Zalamit affiche, quoique ombreuse, sa présence à l'intime patio parcouru à cette heure du seul balai zénithal. Or lui aussi sait mettre le fou aux poudres. Il lui suffit d'une larme de patience. Tôt ou tard un homme en démence croisera au large, qui aura délaissé l'abri légitime pour quêter l'illicite escale. L'interdit, certes, pour cela séduit. Ainsi de la felouque franchissant la barre qui se déporte d'irrésistible élan sur le havre rocheux où elle se drosse et chavire. Ainsi l'époux adultère défaille-t-il en chemin et néglige, viles marques, pistes vénales, l'ignoble chiffre des babouches. Mais qui passe à cette heure pétrifiée en s'envolant dans sa gandoura? Est-ce un estomac qui court et laisse en faux-fil l'immonde déjection? Cette silhouette hoquetante en plein jour, est-ce démarche de menteur, ou dérapage de voleur? Mais non, mais non. Zalamit a l'oeil et le nez. Assez pour flairer et pincer le coupable en pleine course. L'odeur, certes, le lui dit assez. Non, pas Si Mohand, digne époux et vénérable père. Une odeur, pourtant, de cloaque, oui, c'est cela, la puanteur des bassins où trempe la peau du chameau qui servira bientôt aux maroquiniers d'Isbilia. Quoi, ce chauve d'Abbas, ce fartass qui n'a plus rien à gratter et s'enfuit vers l'autre chevelure? Ignore-t-il que Fatima se sera épilée en mousmé accomplie? Alors Zalamit songe et voit. Sa tête bascule contre le stuc. Bientôt il aura de quoi dire et conter, ce revenant du rêve? Mais laissons-le pour l'heure savourer son extase, tandis qu'à l'autre bout de cour 12

révanouissante étoffe brune du grand gaillard lubrique fait siffler l'ardente pierre des siestes africaines. La dame blanche a approché de ma poitrine quelque chose comme une tête métallique de fonne rectangulaire avec un manche, tout brillant de cuivre, non, pas un stéthoscope ni une cuillère à dessert, un Gilette, peut-être, vulgaire rasoir d'homme à la lame plate et coupante des deux côtés, et sans savon ni eau, ni talc - oui, à sec, à sec, sadiquement - voilà qu'elle me rase toute la poitrine. Est-ce bien nécessaire pour une banale indigestion? Maux de ventre, enflure, flatulence, ceinture stomacale, que sais-je? Le chauve déteste cette mode islamique. Epilation, pouah! Le poil, soupire-t-il en rembobinant son turban sur le crâne, est un bien précieux. Il aime, donc, chez la femme le creux d'ombre des aisselles, le mystère velouté du moussu d'entre les colonnes, il affectionne même ce duvet dru sur la lippe supérieure de Fatima la brune qu'il savoure d'un bout de langue gourmande... Alors lui revient - est-ce prédiction de vieil âge? - le proverbe israélite de sa marraine tétouanaise, du temps où Arabes et Juifs n'étaient pas si fâchés, et Oro, donc, proclamant : "Donde hay pelo, hay alegrfa". Lui avait-il confié les secrets chevelus de sa jeune maîtresse, la peau brûlée de la Nubienne? Tous ces poils, mon fils, insistait la fille d'Israël à pleines mains, mais c'est ton bonheur... Fatima à la sixième heure du jour, a délaissé son labeur domestique: la maison en grand et le carrelage à gros seaux. Sauf un seul, le dernier, qu'elle a transporté au bassin de cuisine où, dans sa solitude de servante et clôturant la porte, elle s'est dévêtue des hardes ménagères. Comme par routine, tournant la tête alternativement à gauche et à droite, 13

elle approche son nez de sous ses bras vers l'algue ténébreuse et fait une frimousse un peu lasse en soulevant sa lippe; et comme elle s'accroupit au sol, le remugle pubien rejette sa tête en arrière. Oui, elle chavire du plaisir des sens, aiguisant déjà ses doigts pour quelque gratte préalable. Fatima aime bien sa bonne odeur de femme laborieuse et constate: le morçob il a fait sa journée. Alors prenant l'éponge, elle puise à pleines mains dans l'eau fraîche pour s'asperger de propreté. Ainsi à plusieurs reprises sur les épaules, au creux des reins dégoulinants et jusqu'entre les orteils, partout où l'âcre arôme s'immisce et s'élève. Drapée dans sa foutah, elle range sa toilette, pirouette sur ses pieds nus, orangés de henné depuis l'ultime visite de la lune et sa reconquête sur l'impureté. Elle puise, enfin, à son coffre de famille l'ample chemise de lin qui l'enrobe jusqu'à l'astragale. Sa chevelure rouge - du raçoul mêlé de teinture d'ambre - vient mordre en arrondi l'immaculée collerette. Elle se tourneboule sur le coussin de l'attente. Bientôt, oui, l'aiguille fouette l'heure. Sur sa persienne de silence et en secret, tiens, qui vient donc ergoter? Ah ! Abbas, lumière de mes yeux, mes bras dans tes paumes, tes pieds sur mes paupières, mon ventre à ton pieu... Et voilà pour les amants et l'envie calamiteuse. Pardi, de Zalamit.
...

Quelle est-elle sous sa coiffe, la maîtresse de ces bleus iris, comme retombées célestes ou rognures de nue? Ma nudité ne l'effraie guère. Pas plus qu'un enfant gigotant à l'issue et que l'on suspend à bout de bras pour les claques primordiales. Non, seulement un tapotement des deux paumes telles de blanches colombes sur l'épigastre où s'horripile, au sud du champ d'épilation, la crête pubescente. 14

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