Le festival des humeurs

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Profitant des préparatifs du 60ème anniversaire de l'indépendance de leur pays, des chômeurs invitent leurs concitoyens à crier leur ras-le-bol en lançant le projet "Pays à vendre". Vendre leur pays en échange d'un bien-être que six décennies d'indépendance ne leur ont pas fourni. Ils préconisent d'unir l'Afrique en une seule République. D'un pays à un autre, les opinions publiques se rallient joyeusement à la cause : unir l'Afrique vaille que vaille malgré les craintes et les peurs. A travers ce roman, Mame Pierre Kamara nous entraine dans un univers d'humeurs où chaque citoyen livre selon sa foi du moment ses déceptions et ses rêves.
Publié le : jeudi 1 juillet 2010
Lecture(s) : 366
EAN13 : 9782296700543
Nombre de pages : 230
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LE FESTIVAL DES HUMEURS
Mame Pierre Kamara LE FESTIVAL DES HUMEURS Roman L’Harmattan
Du même auteur Espérances et Plénitude(recueil de poèmes), Éditions le Nègre International, 2002. Les appétits féroces(roman), Éditions l’Harmattan, septembre 2007.        !  "#      !!"!#! $% !!"!#!
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1 Depuis quelques mois, on ne parlait que de ça ! Pas un jour où la presse n’évoquait la préparation du soixantième anniversaire de l’indépendance du pays. Dans les lieux de culte et les écoles, lors des cérémonies ethnofamiliales, on discutait de cet événement que rien n’autorisait à être exceptionnel. Ni le taux de croissance en pleine détresse économique, ni le chômage que nulle statistique n’osait révéler. Sans la comparer à l’euphorie d’une victoire de coupe d’Afrique ou du monde de football, celle dont faisait l’objet cet anniversaire rappelait une cause à défendre. Mais laquelle ? Le quotidien officielLes Eclats,la rue appelait la que Voix de son maître, laissait inlassablement paraître, en première page, le message d’une grande personnalité du régime invitant le peuple à célébrer de manière éclatante ce grand événement élevé au rang de destinée finale. Sur le même ton, des communiqués fréquemment diffusés à la radio et à la télévision d’Etat ainsi que sur tous les sites officiels répondaient à un curieux modèle d’annonce : « La famille Mbolo, parents et alliés font part du décès d’Ernest Saint Gabriel MBolo, leur fils, frère, cousin, ami, connaissance et surtout voisin. La levée de corps aura lieu au site Grégoire, après le cérémonial d’intérêt au soixantième anniversaire de l’indépendance du pays. » Lassés de cet enthousiasme exagéré laissant dire tout et n’importe quoi, les religieux exprimèrent leur agacement et rappelèrent que la destinée finale évoquée dans les saintes écritures ne se fêtait pas par des discours emballés et pleins de mensonges. Certains, classés parmi les mauvaises langues, demandaient ce que cet anniversaire avait de plus que les autres, célébrés chaque année depuis ce jour prétendument historique de la proclamation
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de l’indépendance de notre pays. Même la chefferie traditionnelle, souvent réservée, s’en donnait à cœur joie en usant de superlatifs comme elle ne l’avait jamais fait. On devinait sa motivation que personne n’osait révéler, sans doute par peur de représailles. En certains milieux, cependant, se chuchotait son goût immodéré des délices terrestres, même si elle ne s’interdisait pas tant d’autres. Makoukou, l’humoriste doué pour doper le moral des citoyens après une hausse du coût de la vie, disait que si les superlatifs étaient à manger, une odeur pestilentielle causée par une diarrhée nationale envahirait le pays. Bien sûr qu’il faisait son travail grâce auquel il nourrissait sa famille même si, comme la plupart des artistes, il ne savait pas de quoi demain sera fait. Il ferait quoi, s’il le savait ? Rien, évidemment. Car, quand un hiver rude gelait la terre des principaux pays exportateurs de blé, l’envolée du prix de ce dernier l’empêchait d’acheter suffisamment de pain pour nourrir sa famille. Un autre jour, quand un bombardement à forte odeur de pétrole privait de vie tant d’innocents, il renonçait très souvent à l’usage du transport en commun dont le prix n’en finissait plus d’augmenter parce qu’au ProcheOrient, des gens s’entretuaient pour préserver la sécurité de citoyens grand standing en installant l’insécurité dans tous les pays. Il avait d’ailleurs arrêté de participer aux marches contre la hausse des prix, parce qu’il jugeait le peuple tellement poltron et conciliant qu’il le comparait à l’escargot dans le caleçon masculin : « Pourquoi l’escargot peutil séjourner dans le caleçon du garçon ? C’est... C’est parce qu’il est inoffensif ! », plaisantaitil. Makoukou était l’un de nos grands artistes. Pendant longtemps, il avait cherché à financer la production d’un téléfilm, d’un court métrage par la coopération internationale. Sans succès. Pourtant, rappelaitil, durant des décennies, chaque gouvernement eut un ministre de la Culture passant assez de temps dans les festivals, les colloques et les nombreuses cérémonies du donneretdurecevoir. Il qualifiait cette politique de mélancolie culturelle, et railla sa
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douleur lors d’un colloque sur l’exception culturelle auquel il fut convié dans le chantre du cinéma africain à Ouagadougou, capitale du pays des hommes intègres. Il y avait apprécié différents cinémas frappés de la même maladie, des mêmes psychoses, et financés par ceux qui continuaient de percevoir l’Afrique comme l’espace des cultures primitives et sauvages. Par contre, il avait fait la différence entre tous les cinéastes, et s’était interrogé sur la culture qui devrait être l’exception. Quand on l'invitaà s’armer contre l’hégémonie du cinéma yankee, il s’en était amusé en demandant s’il n’y avait pas une autre hégémonie à préserver à tout prix. Ah ! Celuilà et ses moqueries sur l’exception culturelle ! C’était un homme que l’on respectait, juste avec le cœur et les sentiments. Partout, s’affichaient les symboles de l’indépendance : devant les sièges du Gouvernement, du Parlement et du Sénat ; dans le hall de la Chambre des conseillers ; devant le bâtiment du Conseil des érudits, des protecteurs et gardiens des traditions ; à l’entrée de l’Académie des langues nationales ; dans la cour de l’Institut de conservation des épopées Africaines ; et au sommet du monument commémorant le sacrifice des fils du pays trônait un grand drapeau arborant un chiffre 60. Étaitce le drapeau tel qu’on le connaissait au siège des différentes organisations sousrégionales, régionales et internationales dans lesquelles le pays était membre, tel qu’il fut appris dans les écoles, en cours d’instruction civique ? Toutes ces questions que posait la presse qualifiée de nonpatriote paraissaient peu utiles. Car il n’y avait rien de plus important que la prochaine fête de l’indépendance. D’ailleurs, une personnalité du régimeclaironna : « Cet anniversaire que nous préparons dignement est celui du peuple. Or, tout n’est pas peuple. Le peuple, c’est la partie saine de la population ! »Des réseaux de soutien s’organisèrent sous la houlette du parti au pouvoir après le discours de lancement de Majorprésident qui avait, en substance, dit ceci : « Quand notre pays fêtera ses soixante années d’existence, vous vivrez un moment historique : celui du
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sursaut patriotique, de la nouvelle espérance, de la renaissance, des émergences, des bienveillantes grâces... Mobilisezvous pour en faire un moment d’allégeance à notre Nation éternelle ! » Ah ! Il fallait voir ces militants et sympathisants, ces amis de leurs amis, qui, sous un soleil de plomb, prirent d’assaut le grand stade. Les tisserands, les forgerons, les bijoutiers, les musiciens, les laudateurs et communicateurs, les ballets nationaux et provinciaux, les écoles de pensée, les mouvements affiliés, les groupements de promotion de toutes sortes, bref, les groupes représentatifs de la partie saine de la population avaient massivement répondu présents. Le commandeur du parti, deuxième personnalité dans l’appareil d’État, donna le ton : « Mes propos viennent de Majorprésident et s’adressent à vous tous. Celui qui n’a audessus de lui que Dieu ordonne de vous incliner devant l’œuvre qu’il lèguera à la postérité à l’occasion du soixantième anniversaire de notre indépendance. Elle est constituée de milliers de kilomètres de routes, de tellement d’usines, de tant de symboles de l’Afrique en éveil ! Il me charge de dire que le sacrifice à consentir par tous devra être à la hauteur de l’événement. Les tisserands tisseront dix kilomètres de pagnes à l’effigie de Majorprésident pour orner, ce jourlà, les tribunes et les parterres. Les bijoutiers créeront des médailles dorées et des bracelets sertis du chiffre 60 à porter aux nouveaunés une semaine avant la dateanniversaire de notre indépendance. Le Mouvement intellectuel national rédigera une retentissante motion de soutien et réécrira un hymne national aux évocations typiquement africaines, tandis que les groupements de promotion élèveront le pays à cette ère de belles espérances à travers des caravanes de citoyenneté. » Raclant sa gorge, bombant le torse en donnant une gravité à sa voix, le commandeur du parti s’emporta : « Peuple ! Mes propos sont d’une valeur sacrée, car ils proviennent de la seule volonté qui compte : Majorprésident ! » Après le journal télévisé, une speakerine au sourire étincelant valorisé par un maquillage de bon goût invita les téléspectateurs à
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