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Le fiancé

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Trois nouvelles publiées dans le Bulletin de la Société havraise d’études diverses en 1894 :

- Le fiancé : un jeune recru annonce comme profession qu'il est le fiancé de Suzon !

- Service de nuit : qu'est-il préférable d'être à l'armée : un bicycliste ou un cavalier ?

- Heures d'étude : du collège au bureau d'avocat, le mot "étude" poursuit l'auteur qui se souvient de ses longs ennuis.


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LE FIANCÉ et autres nouvelles Henri FAUCON Nouvelles dubliées Dans leBulletin de la Société havraise d’études diverses(1894)
Le fiancé À mon ami Pierre Derocque. Le trompette de garde venait de jeter, dans la nuit claire, les dernières notes, graves et lentes, de l’extinction des feux ; une à. une, derrière les fenêtres du quartier, les lumières s’étaient éteintes. Dans son bureau, le chef du troisième escadron, Raoul de Ligny, sommeillait, en compagnie de son fourrier et du scribe, attendant les « bleus » qui devaient arriver de Caen par le dernier train. Brusquement, le brigadier de semaine entra, et la main au képi, « les voilà, chef, on vous demande chez le major ». Raoul de Ligny se leva et jeta sur ses épaules son lourd manteau à pèlerine, pendant que Lemaire, le brigadier, hurlait dans l’escalier de l’escadron déjà endormi « Un brigadier par peloton au bureau ! » Après quoi, il rejoignit le groupe des chefs qui allaient dans le bureau du commandant major, prendre livraison des recrues affectées à leurs escadrons. Un quart d’heure après, de Ligny et Lemaire revenaient, suivis de quinze conscrits portant presque tous la blouse bleue et la casquette des paysans normands. Rapidement, le sous-officier les aligna en face de lui, puis il s’assit pour prendre leurs noms et les répartir dans les quatre pelotons de l’escadron. — Votre nom ? votre profession ? — Coquelet, bourrelier. — Et vous, le suivant ? — Vatin. — Profession ? – Vous ne comprenez-pas ? Que faisiez-vous chez vous ? — Cultivateur. — Et vous, le suivant ? N’entendant pas de réponse, le maréchal des logis leva les yeux : l’homme qu’il avait devant lui semblait ahuri, hébété ; ses yeux fixes et son front bas témoignaient de l’intelligence atrophiée du paysan. — Votre nom ? répéta le chef. — Jean Colas. — Vous étiez cultivateur ? — J’étais chez moi… j’aidais les vieux à la ferme… – Jean Colas s’arrêta, hésitant comme s’il avait encore quelque chose à dire, enfin il se décida… et puis, je suis le fiancé à Suzon, la fille au père Thomas, puisqu’elle est ma promise. Raoul de Ligny sourit, Lemaire éclata de rire ; les autres bleus eux-mêmes, quoique intimidés par les galons des gradés, sourirent devant l’invraisemblable naïveté de leur camarade. Jean Colas, en compagnie de deux paysans comme lui et d’un employé de commerce, fut affecté au premier peloton, celui du brigadier Lemaire ; celui-ci, immédiatement, conduisit ses bleus dans la chambre, et ouvrant la porte d’un coup de pied ; « Dites donc, les anciens, s’écria-t-il ; voilà un bleu dont la profession, c’est d’être fiancé ; il n’est pas encore de la classe pour aller la retrouver, sa promise. » Dans le peloton endormi, personne ne répondit à la plaisanterie de Lemaire, qui était du reste, à cause de ses sévérités maladroites et de la haute opinion qu’il avait de lui-même, le brigadier le moins populaire de l’escadron. Aidé de deux dragons qui consentirent à se relever, Lemaire désigna aux nouveaux arrivés leur lit et leur « ancien », c’est-à-dire le camarade qui devait, par ses conseils pratiques et par son voisinage constant, les transformer, eux paysans lourdauds et maladroits, en des cavaliers agiles et dégourdis. Jean Colas devint le bleu de Fouché, un ouvrier bottier qui n’avait plus que huit mois à faire, et qui jouissait, dans le peloton, de la réputation d’un terrible brimeur. Dès le lendemain, l’instruction des recrues commença. Jean Colas était bien, de tous les bleus, le plus inintelligent, le plus borné ; la bonne volonté ne lui manquait pas, mais sa compréhension pénible et lente des choses les plus simples lui attirait sans cesse des punitions, des brimades, et les mille petits ennuis réservés aux cavaliers les moins « débrouillards ». Ce surnom de « fiancé », que lui avait donné Lemaire le soir de son arrivée, lui était resté ; tous, dans l’escadron, depuis le maréchal dès logis chef jusqu’aux soldats les plus humbles, ne l’appelaient que le « fiancé ». Quant au brigadier Lemaire, il avait pris Jean Colas en grippe, à cause de ses perpétuelles maladresses et de son air abruti et résigné
’animal qui souffre sans oser se plaindre. Fouché, son ancien, qui « dressait » sans pitié les recrues du peloton, était le seul qui ne songeât point à tracasser Jean Colas ; l’ancien est en effet, pour son bleu, plus qu’un camarade, c’est un guide, un maître, et presque toujours un protecteur. Aussi, le pauvre paysan s’était-il attaché à Fouché ; il s’appliquait de son mieux à comprendre ses explications et l’aidait de tout son pouvoir ; c’est lui qui astiquait les effets de l’ancien, qui allait lui chercher sa gamelle, et il se sentait heureux quand le dragon le récompensait d’un mot d’encouragement. Pour les autres hommes, Jean Colas était resté le dernier des bleus et le souffre-douleurs de tous ; toutes les corvées, tous les ouvrages pénibles, le brigadier Lemaire les lui réservait avec soin. Jean Colas, peu à peu, s’était résigné à son triste genre de vie ; dans ses forts moments de découragement, il pleurait tout seul, essuyant ses yeux rougis dès qu’un homme s’approchait de lui ; mais ce qui contribuait surtout à soutenir son courage, c’était le souvenir de Suzon, sa promise. Le père Thomas et son voisin, Antoine Colas, avaient fiancé leurs enfants depuis bientôt deux ans. Suzon avait toujours connu Jean. Elle le trouvait bien un peu gauche, un peu lourd, mais elle s’était, en somme, facilement habituée à l’idée de devenir la femme du jeune homme qu’elle voyait tous les jours, à côté de qui elle avait grandi, et qui avait toujours eu pour elle des complaisances de frère. Jean, lui, était, dans tout le hameau, considéré comme un brave garçon, dur à la besogne et à la fatigue : ne valait-il pas mieux le prendre, plutôt qu’un inconnu qui serait peut-être un vaurien ou un ivrogne. Le jour des adieux, Suzon fit promettre à Jean de ne jamais l’oublier. « Dans quatre ans, lui dit-elle, tu auras fini ton temps ; dès ton retour, nous nous marierons. » Quant au père Thomas, il glissa...