Le fleuve et la barrière

De
Publié par

Tout commence par une petite annonce que Guillaume Ledoux découvre par hasard en épluchant des légumes dans sa demeure solitaire de la campagne normande. L'annonce a été passée par les copines de Louise Bouzon, secrétaire à Namur, qui n'a aucune envie de se marier. Nous sommes en 1978. Au fil des ans, quels liens vont se tisser entre Louise et Guillaume, entre leurs proches, Charlotte, William, Thérèse, Juliette et la jeune Zazie ? Dans ce roman à sept voix, chaque membre de cette famille compliquée raconte les évènements à sa façon : les fuites, les silences, les secrets et en toile de fond, les soubresauts du début du 21e siècle qui conduiront au « jeudi rouge » de juin 2020.
Publié le : mardi 8 septembre 2015
Lecture(s) : 14
EAN13 : 9782806108005
Nombre de pages : 143
Prix de location à la page : 0,0082€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois
Françoise Duesberg
Le leuve et a barrière Roman
Le fleuve et la barrière
Du même auteur :
La valise,nouvelles, Academia, 2015.
Le fleuve et la barrière Roman à sept voix
Françoise Duesberg
Illustration de couverture : « Aquamarine 3 » de Liliane Dion
D/2015/4910/36
© Academia – L’Harmattan Grand’Place 29 B-1348 Louvain-la-Neuve
 ISBN: 978-2-8061-0239-3
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’auto-risation de l’auteur ou de ses ayants droit.
www.editions-academia.be
Chapitre 1 LA BARRIÈRE(Guillaume, été 1980) Tout a commencé par une petite annonce. C’était il y a deux ans, en février, le froid et la pluie n’en finissaient pas, je déteste le mois de février. Deux ans et cela me semble si loin, comme si c’était arrivé à un autre. Quelle mouche m’a piqué ? Les petites annonces, ce n’est pas mon genre. Les coups de tête non plus. Mon genre à moi, c’est plutôt de peser le pour et le contre, de sauter d’un pied sur l’autre, de tourner autour du pot et finalement de ne rien décider. L’annonce, je l’ai vue tout à fait par hasard. On dit qu’il n’y a pas de hasard, et pourtant. J’épluchais les légumes et l’annonce m’est apparue, oui, c’est le mot, apparue, entre une pelure de carotte et une pelure d’oignon.Aussitôt, j’ai écrit à l’inconnue, couru au Photomaton du Super U et posté la lettre. Après, il n’y avait qu’à attendre. Je n’y croyais plus quand un soir en rentrant de l’école, j’ai trouvé la lettre. Une écriture ronde et franche, aucune faute d’orthographe, mais quelle idée d’utiliser de l’encre rouge ! Enfin, chacun ses goûts. Elle ne s’était pas foulée, elle n’écrivait que quelques lignes. Elle avait vingt-huit ans, était secrétaire et vivait en Belgique, cela me convenait, je n’ai rien contre les Belges ni les secrétaires et cinq ans de moins que moi, c’était parfait. Elle joignait une photo et un numéro de téléphone. J’ai horreur de télé-phoner, j’ai laissé passer des semaines avant de prendre mon courage à deux mains. Elle avait une voix plutôt agréable, avec une pointe d’accent, elle disaitet pouis, vingt-houit.Nos conversations étaient brèves et s’espacèrent de plus en plus. Je ne suis pas bavard de nature et la jeune femme ne m’encourageait guère. Jusqu’à ce coup de fil qui m’a tiré du lit un dimanche de juillet :allô, Guillaume, c’est moi, Louise. Je vais à Paris. Soyez content, je fais la moitié du chemin. Je vous attends
à dix-sept heures à l’hôtel de Maupassant, chambre 403.Oui, aujourd’hui. C’était un ultimatum. J’aurais pu répondre que je n’étais pas un petit chien qui accourt quand on le siffle, j’aurais pu invoquer des obligations, un repas de famille mais je n’ai plus de famille, je suis incapable de mentir et je devais m’avouer que j’avais envie de la voir, la fille de l’annonce, rescapée d’un enfouissement fatal dans le bac à compost où se serait inexorablement décomposé ce « Libé » de février 1978 qui allait peut-être changer ma vie. En pleines vacances scolaires, j’étais libre comme l’air, j’ai dit,d’accord, j’y serai.
J’ai exhumé du grenier mon vieux sac de voyage, je l’ai fait et défait plusieurs fois, quels vêtements emporter, combien de jours, combien de caleçons, cette chemise, trop sport, celle-là, trop cintrée et les chaussures, mon dieu, pas une paire qui ne soit avachie, de quoi aurais-je l’air ? J’ai fermé les volets, confié la chatte à la voisine,vous nous quittez, Monsieur Ledoux ?Son long nez s’allongeait pour en savoir plus. Puis, le grincement de la barrière, la petite route entre les fougères, le car, le train. L’arrivée sous la pluie à la gare Saint-Lazare, le vacarme, l’envie de repartir. Pour me donner du courage, j’ai observé encore une fois la photo, les taches de rousseur, les toutes petites rides au coin des yeux, le sourire doucement narquois.
J’ai décidé d’aller à pied, j’avais le temps, marcher me ferait du bien. J’ai horreur du métro et de tous ces corps trop proches. Au moment où je franchissais la Seine, le ciel s’est éclairci et l’air m’a paru plus léger. Je suis entré dans les Arènes. Des enfants jouaient, j’aurais volontiers passé le reste de la journée dans cet espace clos à l’abri de toute agi-tation.
L’hôtel de Maupassant était à deux pas. Le réceptionniste, plongé dans « L’Équipe », n’a pas levé la tête. J’ai monté les escaliers dont le tapis rouge m’a semblé usé, un peu taché. Quatrième étage. Chambre 403. La porte aussi était rouge, un rouge brun que j’ai trouvé oppressant. J’ai imaginé les
8
lourdes tentures, la chambre sombre, trop chaude et poussié-reuse. Étouffante. Et si je faisais demi-tour ? Je retrouverais la petite route et ses bouses de vache, le grincement de la barrière, l’odeur d’herbe coupée et de pommes blettes. J’ouvrirais les volets, je lui téléphonerais, j’inventerais un empêchement, une indi-gestion, une fuite d’eau à la cave, je lui dirais que ce n’était que partie remise, pourquoi ne viendrait-elle pas me rejoindre, dans cette maison, celle de mon enfance, que je n’ai jamais quittée ? Je l’attendrais à la barrière,écoutez comme elle grince, jejouais déjà à la faire grincer quand j’étais petit et ma mère disait, arrête voyons, tu nous cassesles oreilles. Nous remonterions ensemble l’allée, on entrerait par la grande porte, celle des invités, j’aurais ciré l’armoire normande, préparé ma soupe de poisson, sorti la belle vaisselle. Le lendemain, je l’emmènerais sur la falaise, nous descendrions à la plage de Saint-Aubin par la valleuse, je lui donnerais la main pour qu’elle ne se torde pas les chevilles sur les galets, on se bai-gnerait puis on irait se réchauffer au bistro de Jules. J’ai rallumé pour la septième fois la minuterie. J’étais ridicule. Mon père avait raison de soupirer,Guillaume, tu es vraiment trop timide.À cinq ans, je me cachais dans les hortensias quand arrivaient les amies de ma mère, je ne voulais pas que l’on s’extasie sur mes boucles blondes auxquelles elle tenait tant,ça te va si bien mon chéri, je ne voulais pas qu’on m’appelle pour réciter « Le loup et l’agneau » à l’heure du thé et des madeleines. Je n’ai plus cinq ans, je n’ai plus ma mère ni mon père, ni mes boucles blondes, je ne connais plus de fables, j’ai un début de bedon et de calvitie. Je n’ai pas frappé à la porte de la chambre 403 de l’hôtel de Maupassant, je me suis sauvé, le réceptionniste lisait toujours « L’Équipe », j’ai refait le trajet en sens inverse, sans m’arrêter, la tête dans les épaules. J’ai récupéré la chatte, la voisine me regardait d’un drôle d’air. Je n’ai pas appelé
9
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.