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Le Gourou

De
216 pages
" La guerre qui ravage le Pool est la pire des guerres, la pire des sales guerres civiles. Mais ce livre n'a pas été inspiré par les affrontements fratricides. Tout juste sert-il de fond sonore aux problèmes que les hommes et les femmes d'un pays rencontrent en cas de crise aiguë, crise politique, sociale, économique. Tous ces différents aspects seront abordés par petites touches et épisodes (...) ".
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Claude-Ernest NdallalE gourou
uNE impostur E Co Ngolais E
lE gourou
uNE impostur E Co Ngolais E
r oman« La guerre qui ravage le Pool est la pire des guerres, la pire
des sales guerres civiles. Mais, disons tout de suite que ce livre
n’a pas été inspiré par les affrontements fratricides. Tout juste
sert-il de fond sonore aux problèmes que les hommes et les
femmes d’un pays rencontrent en cas de crise aiguë, crise
politique, sociale et économique. Tous ces différents aspects
seront abordés par petites touches et épisodes et non dans des
traités spécifiques souvent fort savants, ennuyeux, pour ne pas
dire incompréhensibles. »
Claude-Ernest Ndalla, dit Graille, est originaire du Congo-Brazzaville. Il a
été successivement secrétaire d’État à la présidence chargé de la Jeunesse
et des Sports (1965) ; ambassadeur en République populaire de Chine
(1969) ; premier secrétaire du comité central du PCT (1969-1971) ; ministre
du Redéploiement de la jeunesse (1997-1999) et il est actuellement conseiller
spécial du chef de l’État. Le Gourou est son deuxième roman, après La Belle
aux yeux verts.
Illustration : ThinkStock / Jalka studio
Ecrire l’a frique
ISBN : 978-2-343-00333-7 Ecrire l’a frique
9 782343 00333719,50 €
Claude-Ernest Ndalla
lE gourou • uNE impostur E Co Ngolais E










LE GOUROU
Une imposture congolaise


Écrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen

Romans, récits, témoignages littéraires et sociologiques, cette
collection reflète les multiples aspects du quotidien des
Africains.
Dernières parutions

Salvator NAHIMANA, Angélique Gisèle Nshimirimana. Mon
homme m’aurait mangée toute crue. Edition bilingue kirundi-
français, 2013.
Aboubacar LANKOANDE, La palabre des Calaos, 2013.
Christian ROCHE, Amaï. Amour et rébellion en Casamance, 2013.
Giovanni MELEDJE, Scandales d’amour, 2013.
Maxime OUARO, Boro, 2013.
Martin KAPTOUOM, Promesse africaine. Parole d’immigré, 2013.
Sidi ZAKARI, Un élu du peuple, 2013
Géraldine Ida B AKIMA POUNDZA, Le retour en France des
expatriés. De Conakry à Paris, 2013.
José THISUNGU, Les chantiers intimes, 2013.
Djibril SALAM, Au bonheur des damnés, 2013.
Denis BOMBA-NKOLO, Le rêve du Pygmée Oyoa-Baka, 2013.
Jema DAZOABA SILA, Bons vents, 2012.
Fweley DIANGITUKWA, Notre vie est un mystère. Cette chambre-
là May, 2012.
Cyriaque MUHAWENAYO, La guerre des nez au Burundi. Je l’ai
vue et vécue, 2012.
Élie MAVOUNGOU, Incertitudes, 2013.
Serge FINIA Buassa, Une semaine mémorable. Qui a tué Laurent-
Désiré Kabila ?, 2012.
Isabelle JOURDAN, C’est comme ça, à Ouaga…, 2012.
Valentin DIBA KEMENA MUZEMBE, Les démons des rives. Ces
maîtres qui corrompent, 2012.
Corinne N’GUESSAN, Les vierges folles, 2012.
ASLE, Un seul pied ne trace pas le sentier, 2012. Maurice H
Marilaure GARCIA MAHE, Le mythe de l’enfant fondateur, 2012.
FACINET, Kiridi, 2012.
Rachel KAMANOU ATSATITO, Mirages de migrants, 2012.
Yacine BODIAN, Les bois de Béssir, 2012.
Laurence RANDALL, La production littéraire camerounaise,
2012.
Arnold NGUIMBI, Pascaline, dans les flots de la chute, 2012.
Claude-Ernest NDALLA











LE GOUROU
Une imposture congolaise
Roman

























































































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© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00333-7
EAN : 9782343003337

CHAPITRE I




Ce jour-là n’était pas un jour comme les autres.

Déjà la veille, la peur s’était insinuée, puis emparée
des gens – jeunes et vieux, hommes et femmes, croyants,
athées, marabouts et animistes, boutiquiers et paysans,
petits vendeurs, réparateurs de vélos – tout le monde avait
peur, une peur diffuse, une peur confuse dont personne
n’osait parler, mais qui n’en existait pas moins. La cause
de ce malaise, que dis-je, de ce désarroi, la voici en peu de
mots.
Le jour déclinait ; mais des deux côtés du ciel, le
soleil et la lune étaient là ensemble ; malgré la lumière
terne et morne du soleil, le croissant de lune, mince et
effilé, luisait avec une étrange ténuité. Les gens ahuris ne
comprenaient pas pourquoi Compère soleil et Dame la
lune ne se séparaient pas.
A cause de cet incident, les gens avaient passé une
mauvaise nuit. Ils avaient fait des cauchemars, voyant
dans cette présence concomitante un mauvais augure, un
vilain présage, l’annonce d’une catastrophe imminente.
Donc ce jour-là, la journée commença maussade, triste,
languissante, morne, morose. Elle s’éclaira enfin pour
participer à l’allégresse générale : les nuages fondirent
dans le ciel et le soleil répandit sur le monde une lumière
gaie, chaude et solennelle.
La peur de la veille s’était évanouie et même
envolée. Les tracas, le souci, les pressentiments et les
prémonitions du début du jour eux aussi avaient disparu.
Insouciants, les gens rigolaient bien fort de leurs angoisses
8
passées : les hommes aisés, avec sourire, comptaient leur
or, les croyants catholiques, protestants, kimbanguistes,
salutistes, adeptes des églises de réveil rendaient grâce à
Dieu d’avoir pris en compte leurs prières et dévotions. Les
musulmans allaient de leur « Allah est grand ! ». Personne
ici pour dire comme en Côte d’Ivoire, « si Allah est grand,
Blanc n’est pas petit ! »
Les matswanistes, eux, continuaient de brûler des
cierges et suppliaient Matswa d’intercéder auprès du Père
céleste pour leur venir en aide. Les nganga nkissi quant à
eux, pensaient que le soleil nous amadouait pour nous
faire baisser la garde, mais que le plus dur était à venir.
Aussi avaient-ils tranché la tête à quelques poulets, qu’ils
avaient jetés sur le sable pour lire dans le sang répandu ce
qui devait arriver. Ils étaient persuadés que quelque chose
devait arriver. Ils s’attendaient à un évènement qui allait se
produire avant que la nuit ne tombât. Pour les nganga
nkissi, tous les signes qui nous avaient été donnés, ne
l’avaient pas été en vain. Dieu dans sa miséricorde et sa
bienveillance haute, nous avait fait tenir un message.
Jamais soleil et lune, jamais nuages et lumière ne s’étaient
ainsi affrontés.

Un des nganga nkisi était allé en forêt au point du
jour. Il devait interroger la nature, et pour cause : la forêt
regorge de secrets des mondes minéral, végétal et animal.
Ces trois magnifiques mondes s’affrontent dans une
empoignade éternelle de la survie du plus fort. La forêt est
un univers complexe, un domaine où règne une odeur
douceâtre, quelque peu putride, une odeur imprégnée de
chaleur humide et de vase ; une odeur de mort et de
putréfaction. Dans la forêt, les arbres, les lianes, les
animaux meurent et la puanteur de leur décomposition et
putréfaction flotte et empeste l’air, accrue par l’humidité
ambiante. Pour ceux qui vivent dans la savane herbeuse, la
9
forêt est un enfer. Mais pour ceux qui la fréquentent
depuis leur prime enfance et en vivent, la forêt est un
havre de paix, de tranquillité et de beauté : les arbres
jaillissent et s’élancent vers le ciel à l’assaut du ciel,
monstrueux mais majestueux et leurs cimes disparaissent
dans un fouillis inextricable, alors que leurs troncs
énormes, gigantesques, ruissellent de lianes enchevêtrées,
éclairées par les trouées, par des orchidées éclatantes.
Dans la forêt, la nourriture est abondante – fruits à
pain, safous (que nos chers voisins camerounais appellent
attanga), bananes, oranges, citrons, bigarades, noix de
kola, grenades, papayes, noix de palme, diverses racines et
des tubercules (tarots, ignames, patates, manioc…) – les
petits ruminants qui font des mets succulents courent
insouciants – les pauvres petites bêtes ne savent pas le
danger que représente cet animal debout qui ressemble
tant aux singes leurs, confrères de la forêt. Les oiseaux
dans les airs et les poissons dans les rivières, les marigots
et étangs peuvent compléter le menu des villageois.

Les nganga nkissi se regroupèrent dans une grande
case en briques de banco – terre mêlée de paille et de
chaume bien compactée et séchée au soleil, le bon soleil
brillant, luisant et étincelant de chez nous. Le toit de la
maison est de bonnes tôles apportées de la capitale.
Cependant, pour éviter la chaleur, on a posé du chaume
sur les tôles. Ainsi, la pluie ne pénètre pas dans le logis et
le chaume maintient une fraîcheur bienfaisante à
l’intérieur de la maison.
Le nganga nkissi parti en forêt était à pied d’œuvre.
Il huma l’air humide avec ses effluves de mort, regarda
attentivement alentour, scrutant chaque arbre et liane dans
un rayon de cinq mètres. Il écouta le chant des oiseaux, le
feulement et le mugissement des animaux, le cri-cri des
insectes, le frou-frou des feuilles, etc. Le message était
10
clair : quelque chose d’insolite et d’inattendu allait se
passer avant la fin de la journée. Aussi se hâta-t-il de
revenir au village confronter ses observations avec les
supputations établies à partir des traces de sang des
poulets sur le sable.
Le nganga nkissi forestier était parti de bonne
heure, de si bonne heure que le jour n’avait pas encore
succédé à la nuit. L’aube le trouva au cœur de l’enfer vert,
au plus profond de la forêt. Il était très tôt car la forêt est à
deux lieues du village. Il était parti de si bonne heure qu’il
fût de retour au village quand les nuages se fendirent pour
laisser passer les rayons du soleil qui inondèrent le monde
de lumière dorée.
Il s’appelait Mikouizambazi. Il était sans âge, peut-
être 100 ans. Cependant, aucun cheveu blanc sur sa tête,
aucune ride ne ravinait son visage – peut-être un peu plus
de cent ans, mais cela était démenti par son allure générale
et sa vélocité : il marchait vite, si vite qu’on avait
l’impression que ses pieds ne touchaient pas le sol ; ses
pieds effleuraient à peine la terre nourricière. Les vieux du
village qui ne sortaient plus de leur logis disaient qu’il les
avait vus bébés. Et ceux qui le disaient leur aîné
approchaient de la centaine, car ils avaient subi les
premiers sermons de Simon Kimbangou, le prophète des
Kongo dans les années 20. Sa voix mélodieuse et sans
hésitations et non chevrotante contredisait son âge. Etait-il
né dans ce Mbanza-Kimputu, ce gros village qui avait
accueilli les premiers Blancs en visite dans la contrée ?
Mbanza signifie gros village par opposition à « ghata »
qu’on peut traduire par hameau. Mbanza, c’est donc un
bourg. Du fait que ce gros village avait accueilli les
premiers visiteurs venus de Mputu (altération de Portugal
qui a fini par désigner toute l’Europe), les indigènes de la
contrée l’avait baptisé le Bourg des Européens, c’est-à-
dire Mbanza-Kimputu. Personne ne se souvenait du nom
11
antérieur, pas même la tradition orale. Peut-être que le
nganga nkissi forestier le savait, mais personne ne lui avait
posé la question.
A coup sûr, il savait puisqu’il était adolescent en
ces temps lointains. A coup sûr, il savait, lui qui racontait
tant de choses intéressantes et savantes qui dataient des
époques reculées. Il racontait que ceux de sa race – les
Kongo – étaient sortis d’Egypte en 220 avant Jésus-Christ
et avaient atteint les bords du grand fleuve auquel ils ont
donné leur nom en 320 après Jésus-Christ. Avant Jésus-
Christ se dit « gekila gandu kia mu nionzi ».
Les jeunes et les adultes de Mbanza-Kimputu ne
lui avaient pas posé la question sur l’origine du village
parce qu’ils avaient peur de sa magie – lui disait, sa
science – ce en quoi il avait raison car à ses débuts, la e renfermait et la magie et la religion. N’a-t-on pas
appelé les premiers mages, mathématiciens ! Les Kongo
des temps reculés nommaient la religion par kilongo et la
science Mazayu, alors que de nos jours, kilongo désigne le
médicament.

L’homme sans âge et les autres nganga nkissi
s’assirent dans la grande maison autour d’un grand feu
allumé dans un antre délimité par des briques en argile
cuites. Le feu sentait bon la résine et dégageait non pas des
langues de feu mais des flammes et la chanson montait :
« A l’étroit dans l’antre, dansent les flammes, sur les
bûches, de la résine coulent les larmes ».
Pourquoi le feu, alors que dehors le soleil brille et
luit ? Comme s’il avait deviné la question, l’homme sans
âge répond : « C’est pour montrer la continuité du monde
et des mondes. Le feu éclaire et anéantit les ténèbres de
l’ignorance. Le feu fortifie et galvanise. Cependant, il y a
des années et des siècles, il y a très longtemps, le feu avait
12
détruit et anéanti des civilisations très avancées, des
continents entiers avec leurs habitations. »
Le feu des origines n’est plus une légende. Le feu
des origines n’est plus quelque chose de nébuleux. Il est
établi depuis une trentaine d’années qu’il y eut une
humanité très avancée sur notre planète terre qui fut
anéantie par un cataclysme qui rappelle une explosion
atomique. Robert Charroux, dans un livre fort documenté
paru chez Laffont en 1965, rapporte des traditions orales
mexicaines et hindoues qui ne laissent pas place au doute.
Jugez-en : Voici ce que disent les traditions maya parlant
des USA : « Ce pays est le royaume de la mort. Seules y
vont les âmes qui ne se réincarneront jamais, mais il fut
habité il y a très longtemps par la race des anciens
hommes. »
Le Popol Vuh, livre sacré des Mayas – Quiclux
donne des détails sur le cataclysme qui anéantit les
ancêtres des Mexicains : « Il y a de très nombreuses lunes
de cela, les peuples du troisième âge furent condamnés à
mort par les dieux. Un grand déluge de feu et des torrents
de résine (flammes) descendirent du ciel. Enfin, de
violents ouragans achevèrent de détruire les créatures (du
3ème âge) dont les yeux furent arrachés, les têtes, les
chairs rongées, les entrailles mordues, les nerfs et les os
mâchés par les séides du dieu de la mort. »
Or le Popol Vuh est, selon les ethnologues, le
document le plus ancien sur l’histoire des hommes. Plus
ancien que la Bible des Hébreux, que le Big Véda des
Hindous et que le Zend Avesta des anciens Iraniens.
Les hindous de leur côté, dans leurs textes sacrés
donnent une relation qui ressemble fort aux écrits
mexicains « le feu de l’arme terrible détruisait les cités en
produisant une lumière plus claire que 100.000 soleils. Ce
feu faisait tomber les ongles et les cheveux, blanchissait le
plumage des oiseaux, colorait leurs pattes en rouge et les
13
rendait tordues. Pour conjurer ce feu, les soldats
couraient se jeter dans les rivières pour s’y laver et y
laver tout ce qu’ils devaient toucher. »
Les Mexicains racontent la disparition des hommes
du troisième âge et disent les mutations physiques subies
et les hommes du troisième âge laissent la place à ceux du
quatrième âge. « Il ne reste des hommes du troisième âge
que les singes des forêts. On dit que ces singes (mutés)
sont les descendants des hommes. C’est pour cette raison
que le singe ressemble à l’homme » et Robert Charroux
commente – à la page 55 de son livre « Le livre de secrets
trahis » : « Les effets d’irradiation et les mutations
clairement rapportés par les livres sanscrits se retrouvent
à peu près identiques dans la relation des écrits sacrés
mexicains ; le feu qui vient au ciel arrache les têtes, les
yeux, ronge les chairs et les entrailles.
Enfin, les hommes du troisième âge subissent des
mutations physiques, exactement comme s’ils avaient été
irradiés par une explosion atomique, puisque leur race
disparaît…
Ainsi on peut déduire que d’après les traditions
écrites de deux peuples séparés l’un de l’autre par 20.000
km, deux cataclysmes à caractère atomique ont frappé
deux points du globe. L’Asie et l’Amérique. »
Les anciens Mexicains font descendre le singe de
l’homme par mutations et détériorations de l’espèce, à
l’inverse des préhistoriens classiques. Et Alexandre
Dumas Fils, quand quelqu’un lui demanda s’il était vrai
que l’homme descendait du singe, répondit :
- A vous regarder, j’ai la conviction que c’est le
singe qui descend de l’homme.
Il ne croyait pas si bien dire, à la lumière des
révélations des Mexicains.

Mais, revenons à Mbanza – Kimputu.
14
Les nganga nkissi analysèrent leurs observations et
conclurent de façon unanime que le bourg allait au-devant
d’évènements fâcheux, qui apporteraient la désolation
dans toute la contrée. Ils étaient unanimes dans leur oracle.
Une seule question : devait-on porter à la connaissance des
villageois ces conclusions sans dire la nature du danger ?
Ils n’avaient aucune preuve et ignoraient jusqu’à la nature
du danger. Ils savaient au plus profond d’eux-mêmes qu’il
y avait danger, mais leur science ne pouvait leur donner
aucun détail, aucun indice…
Cependant, ils résolurent tous de prévenir la
communauté villageoise et chacun déciderait de la
conduite à tenir en toute responsabilité individuelle.
Les adultes se regroupèrent par maisonnée et
lignage. Les jeunes, quant à eux, se regroupèrent par
classes d’âge, s’affranchissant du même coup de la
hiérarchie socio-traditionnelle autour de leurs aînés et
patriarches d’un autre âge.
Lorsque ceux qui avaient eu le courage de vaquer à
leurs occupations coutumières rentrèrent, fourbus de
fatigue et repus de lassitude, certains trouvèrent le logis
vide. La fatigue fit alors place à l’angoisse et à la peur, une
peur diffuse, insidieuse, confuse. La peur flottait dans
l’air. Elle était indéfinissable. Pourtant, elle était réelle et
perceptible.
Le jour déclinait et le soleil disparaissait là-bas
derrière les collines, les teintant de pourpre. Les grand-
mères serraient dans leurs bras décharnés leurs petits-fils.
Par ce geste, elles voulaient s’affranchir de l’angoisse qui
les étreignait et les subjuguait, et de défendre la vie
conjuguée au futur…
Habituellement, le crépuscule est un moment
exquis, une heure de paix et de calme. Habituellement,
c’est l’heure où, rentré des champs, on a envie de
s’attarder un instant sur le pas de la porte, malgré les bras
15
et le dos engourdis de fatigue. Cette fatigue, non
seulement les gens la supportent, mais au contraire, elle
semble porter une espèce de lumière – promesse de bonne
récolte de maïs doré, d’arachide, de légumes.

La grand-mère, en sentant la délicate haleine du
petit corps chéri, sent le bonheur envahir son cœur, jetant
loin d’elle le manteau d’angoisse et de peurs diffuses qui
l’enserrait.


* *
*


Vers le soir, un souffle d’air frais presque froid
envahit le village et le bois alentour. Le vent couche à plat
les hautes herbes, et près des habitations les tiges de maïs.
Les feuilles des arbres forestiers (manguiers, avocatiers,
orangers, palmiers, goyaviers) voguent sur le fond noir du
crépuscule sans se détacher des branches. Dans le lointain,
un grondement sourd…
Une inquiétude soudaine s’empare de tout le
village. Chacun sursaute parce qu’il se sent observé.

La veille, c’était le cauchemar : le soleil et la lune
se disputaient dans le ciel étalé. Le soleil malgré l’heure
tardive refusait de disparaître alors que la lune était haute
dans le ciel.
Le jour suivant, les nuages avaient disparu et le
jour promettait ; la journée s’annonçait généreuse et
sonore : les arbres, mal réveillés, avaient fini par se
mouvoir à l’appel de leur propre sève.
Il y avait certes la mise en garde des nganga nkissi,
mais beaucoup en avaient ri, car savoir ce n’est pas
16
suffisant, et dire ce n’est pas assez. On doit aussi essayer
de faire comprendre.


* *
*


Ils étaient là au milieu du village. Ils n’étaient pas
nombreux, peut-être dix, peut-être quinze. Mais celui qui
semblait être le chef avait des yeux fous et un regard
halluciné qui semblait lancer des éclairs. A part ses yeux
inquiétants, ses gestes étaient vifs, précis et un doux
sourire éclairait son visage. La voix était lente, onctueuse
voire même mélodieuse. Son langage hautement auréolé,
était celui d’un prédicateur, à l’instar de ces témoins de
Jéhovah qui parcourent les rues de Brazzaville, la bonne
parole à la bouche et les brochures à la main. Il n’y avait
que ses yeux qui inquiétaient. A certains moments, ses
yeux envahissaient son visage, lui bouffaient toute la
surface. On y voyait des éclairs, des grondements de
tonnerre, des langues de feu. Sans ses yeux terribles dans
lesquels dansaient des flammes, sans ses yeux, on aurait
pu le prendre pour un être inoffensif. Il dit être venu les
libérer de la tyrannie des gens du Nord.
- Comment tu peux nous libérer avec à peine une
vingtaine de jeunes aux pieds nus et sans armes ?
- Le Seigneur Jésus, le Messie, le Fils du Dieu
Tout-Puissant avait-il une armée ? Pourtant, il a vaincu.
- Il est tout de même mort sur la croix, et la
crucifixion est une mort infamante !
Il ignora la remarque et continua son propos.
- Je n’ai pas besoin d’armées terrestres. Ceux qui
m’ont envoyé feront descendre du ciel des armées
17
invincibles quand le moment sera venu ! Pour l’heure,
mettons-nous à la prière !
- Quel genre de prière ? Ici nous avons de fervents
catholiques, des protestants, des témoins de Jéhovah, des
salutistes, des corbeaux, des kakistes, des pentecôtistes,
des kimbanguistes et…
- Il n’y a qu’un Dieu et tous les hommes sont
frères. Je suis venu à vous pour vous apprendre la nouvelle
façon de prier et de louer notre créateur. Seulement vous
devez utiliser la prière avec précaution. Quand vous
demandez à Nzambi’a Mpungu l’eau pour verdir vos
champs desséchés, vous ne devez jamais oublier que l’eau
qui apaise la faim et la soif peut aussi tout inonder, tout
ravager sur son passage. L’eau qui donne la vie, cette
même eau noie les troupeaux, nivelle les montagnes et tue
les hommes après leur avoir tout enlevé. L’eau peut
apporter la vie et le bonheur, comme elle peut aussi
apporter la destruction et la désolation.
- Mais qui es-tu ?
- Je vous l’ai dit, je suis l’Envoyé, le Messager qui
apporte témoignage de la puissance de Dieu. Tu n’es tout de même pas fils de Dieu comme le
Seigneur Jésus ?
- Je suis fils de l’homme, mais oint du Seigneur
Tout-Puissant. En tant que fils de l’homme tu as un nom. Quel
est-il ?
- Je suis Ntoumi l’Envoyé !
- Nous connaissons notre langue et savons que
Ntoumi signifie l’Envoyé. Mais quel est le nom de ton
père sur cette terre des hommes ?

L’Envoyé roulait des yeux terribles, mais celui qui
le harcelait ne se laissait pas intimider. Il tenait tête. C’est
au contraire son vis-à-vis qui perdait son calme et son
18
sang-froid. Sa voix avait changé, elle était devenue
stridente : l’Envoyé ne parlait plus, il sifflait et soufflait
comme un phoque, avec de la bave aux commissures des
lèvres – écume blanche sur les vagues noires des lèvres.
Voix stridente, souffle court, respiration qui
suffoque. On a en mémoire ce vers de Racine dans
Andromaque : « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur
vos têtes ».
Cinq sifflantes en un seul vers. Cette répétition des
sons « s » donne l’impression de serpents qui sifflent,
prêts à donner la mort.
19


* *
*


« L’homme est un abîme ; on a le vertige quand on
se penche dessus. » a écrit George Buchner. Il ne croyait
pas si bien dire.
L’Envoyé pris dans son délire messianique était
secoué de convulsions frénétiques. Allongé sur le dos à
même le sol, il se trémoussait des bras et des jambes, dans
une espèce de danse de saint Guy – la bouche
entr’ouverte, blanche d’écume. Il avait subi un choc
violent. Lui qui nageait dans les vapeurs éthérées de la
prédication, lui le nouveau messie n’avait pas supporté
d’être ramené sur la terre congolaise où on est toujours le
fils ou le neveu de quelqu’un. A force de jouer les
Envoyés, il avait finalement cru être d’essence céleste. Ses
adeptes habitués à le voir subjuguer tout le monde partout
où ils étaient passés ne savaient que faire. Ils étaient
désemparés, moutons sans berger. Ils étaient sidérés,
pétrifiés, comme s’ils avaient reçu un coup de massue sur
la tronche. Ils avaient le vertige à se pencher sur ce corps
d’homme agité, gigotant dans tous les sens.
Chacun d’eux se rappelait comment il était arrivé à
suivre ce gourou des pauvres hères. Il avait emmené un
peu de lueur d’espoir, un peu de joie dans la vie de
chacun. Ils avaient, chacun et tous, juré fidélité à celui qui
les avait tirés de la désespérance et d’une mort certaine.
A certains il avait dit : « Ce n’est pas bon de dire,
je ne veux pas être mêlé à cela. Quand le jour viendra, ce
sera comme un grand fleuve en crue qui nous emportera
tous. Alors, il vaut mieux choisir et adhérer maintenant.
Sinon ce sera trop tard. Ne dit-on pas qui remet à demain
20
trouvera malheur en chemin… ? Demain les places seront
chères, très chères, maintenant elles ne coûtent rien …».
A d’autres il avait dit : « La religion a été donnée
par Dieu aux hommes pour les aider à supporter le
fardeau de la misère et de l’oppression, puis à rejeter ce
lourd fardeau même par la violence. Dieu a dit : « œil
pour œil, dent pour dent … Dieu a créé l’homme libre et
l’homme libre ne doit pas porter un fardeau qu’on lui
impose injustement. Personne, selon Dieu, ne peut être
obligé d’aliéner sa vie entière au service d’un maître.

Mais les juifs se sont emparés de la religion et ont
prêché la résignation. « Esclave, sois soumis à ton
maître ». Ils ont lancé une malédiction contre nos
ancêtres, les fils de Cham. Nous devons retrouver notre
dignité et récupérer notre religion. Parce que les premiers
hommes étaient noirs - une légende raconte que Dieu créa
l’homme à partir de l’argile qu’il fit cuire pendant douze
heures. L’argile trop cuite sortit d’un noir d’ébène. Puis
Dieu fit cuire une seconde humanité. La cuisson dura 6
heures. L’argile sortit blanche parce que pas assez cuite.
La troisième humanité cuite pendant 9 heures sortit d’un
jaune doré.»
Il ajouta : Ce que je dis là est fantastique. Mais dit
Teilhand de Chardin, « seul le fantastique a des chances
d’être vrai ! » A certains, il dit ses paroles terribles : « la
vérité est un message de mort dans le monde des hommes,
et qui la proclame est sûr de connaître un péril qui peut
être fatal. Un proverbe français dit : « qui dit la vérité doit
avoir un cheval sellé pour s’enfuir au plus vite ! »

Le contradicteur du gourou avait profité de l’émoi
crée par le malaise de celui-ci pour quitter le village en
douce. Il était parti emportant le peu d’argent qu’il