Le Goût du Sang

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Dans les vestiges d’un ancien hôpital psychiatrique, un vieux docteur et son équipe tentent de recréer la race des loups-garous aujourd’hui disparue. Seulement, lors d’une sortie souterraine, le sujet de ces expériences échappe au contrôle de ses maîtres.

Dans les Boves d’Arras, trois touristes anglais sont retrouvés massacrés. Après une battue stérile, la Police s’apprête à classer l’affaire. C’est compter sans la ténacité d’un flic peu ordinaire, le lieutenant Gabriel Papadhόpoulos.

Avec son ami d’enfance doté de pouvoirs parapsychiques, Abdelkacem Alhazred, Gabriel va découvrir que l’Enfer possède une porte ouverte sur notre monde et que les démons qui le peuplent aiment bien trop le goût du sang.


Publié le : mardi 12 mai 2015
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EAN13 : 9791094465097
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  1. Michaël Sailliot

 

 

 

 

 

Le Goût du Sang

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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  10. Relent Ier

 

  1. Le Massacre des Boves

 

 

« Qui verse le sang de l’Homme, par l’Homme aura son sang versé.»

La Bible - Genèse 9:4-7

 

 

  1. Prologue

 

Milieu du vingtième siècle…

 

Des gouttes de pluie noyaient chaque parcelle de sa peau. Le vent fouettait son visage avec vigueur. L’air chargé d’électricité remontait dans ses narines, y déposant un parfum rance mêlé à une odeur de terre. Les feuilles mortes tourbillonnaient au passage de l’étrange individu, un personnage insolite qui s’efforçait tant bien que mal de se frayer un chemin à travers l’allée boueuse sans salir ses précieuses bottes en cuir. Arrivé au porche d’entrée d’une bâtisse vieille, triste et défraîchie, il stoppa net. La maison datait du début du siècle, ses murs étaient en brique d’un rouge désuet. L’individu n’avançait plus, faisant abstraction du temps autour de lui ; il se remémorait les événements tragiques qui avaient émaillé l’histoire de la demeure.

Quelques années plus tôt, le premier meurtre avait eu lieu. Il était déjà trop tard, quand il fut appelé en urgence. Il ne put que constater les dégâts. Dans ce qui ressemblait à une chambre de filles, ne subsistait qu’un lot de désolation. Un drap recouvrait ce qui s’avérait être un corps de petite taille. Il le découvrit pour laisser apparaître sur le parquet une flopée de viscères.

La Bête.

Elle était passée par là. Seule la Bête pouvait faire cela. Elle avait commencé à dévorer les intestins éparpillés, mais le temps lui avait manqué pour achever son festin. La victime, une fillette de neuf ans tout au plus, paraissait dormir. Son visage paisible respirait la sérénité. Sa gorge tranchée nette laissait penser à une fin rapide. L’individu espérait détecter là une absence de souffrance lors de la mise à mort.

Comme il connaissait la nature du tueur, il proposa ses services, mais il fut congédié. Il était alors parti comme il était venu.

La bête était revenue, quinze jours auparavant ; plus forte que jamais. Cette fois, elle s’en était prise à l’homme de la maison, sans se contenter de lui trancher la gorge. Elle lui avait arraché la tête et l’avait dépouillé de ses yeux, ne laissant place qu’à deux orbites vides.

Cette fois encore, il arriva trop tard. Il fut renvoyé.

Quelques jours après sa dernière visite, un message lui parvint jusqu’à son repaire. Il prit alors le temps de venir, sachant que la bête ne réapparaîtrait pas avant un petit moment, afin de mettre ses affaires en ordre.

Maintenant, il était face à sa destinée. Aujourd’hui, sa vie prenait un nouveau tournant.

L’individu sonna la cloche suspendue au porche et attendit que la porte s’ouvre. Il était trempé, mais la sensation des vêtements qui collaient sur sa peau ne l’importunait pas. Par contre, il ne supportait pas de patienter et cela faisait bien deux minutes qu’il avait averti de sa présence. Il retenta sa chance, et frappa à la porte qui s’ouvrit enfin. L’individu cracha un juron. Derrière les battants se tenait une servante. Âgée, elle avait l’air effrayé et n’osait soutenir le regard acéré qui la ciblait. Elle ne décrocha pas un mot, opina à peine de la tête et fit demi-tour. L’individu ne se fit pas prier et lui emboîta le pas. Comme il n’avait pas pris la peine d’essuyer ses pieds, des traces inondèrent le parquet derrière ses pas. La servante, apeurée, n’en fit pas la remarque. Ils arpentèrent un long couloir morne, austère et mal éclairé, qui aboutissait à deux portes. Celle de gauche devait mener à la cave, car un seau à charbon était posé sur son seuil.

La vieille femme ouvrit celle de droite. Ils pénétrèrent dans un vaste salon au haut plafond. La maîtresse de maison était assise sur un sofa. Les volets fermés des fenêtres empêchaient de voir son visage. Une odeur de renfermé frappa les narines de l’individu. Malgré cela, la propreté régnait dans la pièce. L’ameublement et la décoration laissaient deviner la catégorie sociale élevée de la maîtresse des lieux. L’attention de l’individu s’attarda sur une poutre sur laquelle était sculpté le visage d’un diablotin. Il remarqua aussi dans l’angle d’une voûte délimitant le salon à la salle à manger, une grappe de raisin et sa feuille dessinée d’une telle façon que l’on puisse, selon un certain point de vue, observer une figure humaine.

Autour de lui, il sentit comme un flot de souffrance planer. Un malaise le submergea, mais il se ressaisit. Cette maison n’avait rien de sain, elle respirait la mort plus que jamais.

La servante s’écarta afin de laisser passer l’individu, et frémit lorsqu’il frôla son échine. Sa patronne fit un signe de la tête comme pour la remercier. Elle ne se fit pas prier et déguerpit sur-le-champ.

La maîtresse de maison se leva pour allumer une lampe à huile posée sur une table. Une lumière dévoila son visage ; la quarantaine, elle dégageait un charme non négligeable malgré une mine marquée par la fatigue. Elle avança vers son visiteur afin de le saluer par une poignée de main. Elle fit un effort considérable pour ne pas flancher sous le poids de la peur lorsque leurs paumes se rencontrèrent. L’homme perçut cet effroi et ne put retenir un sourire sadique.

— Bonjour, professeur. Mer… merci d’être venu.

Toujours sans rien dire, il s’installa en face de la maîtresse de maison.

— Puis-je vous offrir…

La femme s’arrêta, comme si elle prenait soudain conscience d’avoir prononcé une idiotie. Mal à l’aise et trahissant une certaine maladresse, elle tremblait. Le professeur ne put retenir un sourire railleur. Devant son expression, la maîtresse de maison se confondit en plates excuses. La voix de l’étrange individu résonna alors enfin, à la fois rauque et froide : de quoi glacer le sang.

— Il serait bon à l’avenir que tu apprennes à contrôler tes émotions. Je peux te l’enseigner, Élisabeth, si tu veux.

— Je crois qu’il n’y a plus d’avenir en ce monde pour moi, répondit la femme, tête baissée.

— Allons, il ne faut pas être si fataliste. Ne suis-je pas là pour arranger certaines choses ?

Élisabeth déglutit puis réprima un sanglot.

— Venons-en au but de ma présence ici. Tout est en ordre ? demanda le professeur.

— Les papiers sont prêts. Il ne manque que votre signature.

— Parfait.

Un silence s’installa. Une profonde gêne se lisait dans le comportement de la femme. Elle jouait avec ses doigts, prise par un stress insoutenable et ne parvenait pas à fixer son interlocuteur. Ses yeux scrutaient sans cesse le sol.

— Êtes-vous sûr que vous pourrez faire quelque chose pour elle ? demanda-t-elle soudainement avec véhémence.

Le professeur soupira.

— Je ne pourrai rien pour la malédiction qui frappe ta fille, comprenons-nous bien. La bête la traquera sans cesse. Mais je lui apprendrai à vivre avec ce danger. Ton défunt mari était venu me voir et je lui avais déjà conseillé de me la confier. Il a refusé et supporté seul le poids d’un tel calvaire. Regarde où il est, maintenant. Du fond de sa tombe, il doit le regretter. Et ton aînée, la pauvre…

— Mais nous ne savions pas, gémit Élisabeth.

— Je le sais bien et c’est la raison de ma présence.

— C’est tellement dur, je… je n’ai plus qu’elle.

— Changerais-tu d’avis ?

— Non, mais…

La maîtresse de maison éclata en sanglots.

— Écoute, Élisabeth, ta fille n’a pas choisi sa destinée. Je ne peux être qu’un soulagement pour elle. 

— Promettez-moi que vous veillerez sur elle, tout au long de sa vie.

— S’il le faut, je le promets, dit-il sans hésiter.

Ces mots n’empêchèrent pas Élisabeth de pleurer de plus belle.

— La petite est prête ? Plus nous attendrons, plus ce sera pénible pour toi et pour nous tous, ajouta-t-il avec une pointe de compassion dans la voix.

— Je vais vous la chercher, souffla Élisabeth, décontenancée.

Quelques minutes plus tard, elle revint avec une fillette de cinq ans tout au plus. Les cheveux blonds, les yeux bleus, l’air inoffensif, l’enfant portait un ourson en peluche.

— Voilà, ma chérie, c’est le monsieur dont je t’ai parlé. Il va… il est là pour te soigner, c’est un professeur. Un grand docteur comme... 

Elle laissa en suspens sa phrase.

L’homme se leva, s’approcha de la gamine puis s’agenouilla.

— Bonjour, tu dois être Annie. Ton papa me disait beaucoup de bien de toi, il t’aimait beaucoup, tu sais ? Je m’appelle Alvaro. Je vais prendre bien soin de toi, comme l’aurait voulu ton papa.

La petite regarda sa maman qui lui fit un signe de tête en guise d’assentiment.

— Laisse-moi prendre ses bagages, veux-tu ? demanda-t-il à la mère qui s’abandonnait au chagrin.

Elle lâcha la valise et la main de la petite. Il prit l’enfant et se dirigea prestement vers la sortie.

— Nous reviendrons te voir.

La mère leva des yeux pleins d’une incommensurable tristesse.

— Quand ?

— Je ne sais pas. Tout dépend de l’avancée de ta fille. Six mois, un an au plus.

— Je ne tiendrai pas le choc.

— Il le faudra bien, Élisabeth.

— Puis-je la serrer une dernière fois dans mes bras ?

— Je ne préfère pas. Ta douleur n’en serait que plus grande.

La petite fille, impassible, regarda pleurer sa mère sans la moindre émotion. Elle ne semblait guère bouleversée de partir avec un étranger. Alvaro ouvrit la porte d’entrée.

— Ah oui, dit-il en se retournant une dernière fois, j’ai signé les papiers pendant que tu étais allée chercher Annie. Tout est en ordre, je les ai laissés sur la table. Reste là, ne nous raccompagne pas. 

Il disparut derrière la porte, une fille de cinq ans dans un bras, une valise sous l’autre.

Élisabeth plia sous le poids d’une immense douleur. Elle tomba à genoux, sans réprimer un énième sanglot. Elle inonda le parquet des larmes d’une mère ayant perdu son dernier enfant. Elle pleurait et se sentait assaillie par les remugles acerbes de la culpabilité.

Pourtant, elle n’avait pas eu le choix.

Pour le bien de sa fille. Et pour le bien de l’humanité.

L’automne n’était pas terminé, mais au-dehors il gelait déjà à pierre fendre. Une semaine était passée depuis la venue de l’étrange individu. La servante, Geneviève, s’apprêtait à faire la chambre de sa maîtresse. Tandis qu’elle entrait dans la pièce avec un panier de linge propre, elle appela cette dernière, s’inquiétant de ne pas l’avoir vue de la matinée. Elle s’étonna aussi de la froideur de la maison, inhabituelle, alors que sa maîtresse était connue pour chauffer plus que de mesure.

— M’dame Notte ! M’dame Notte ! cria-t-elle dans l’espoir d’entendre une réponse.

Soudain, le panier tomba à ses pieds avec un bruit sourd. Puis Geneviève poussa un cri d’effroi et s’évanouit devant le spectacle funeste qui s’offrait à ses yeux. Gaston, le jardinier, accourut depuis le jardin où il bêchait. Ce fut pour découvrir Geneviève inconsciente et, au beau milieu de la pièce, la maîtresse de maison pendue à une corde.

Bien plus tard, le médecin légiste dégagea une photo froissée de la paume recroquevillée de l’infortunée. En noir et blanc, elle représentait deux petites filles, l’une vraisemblablement de huit ans, l’autre âgée à peine de trois ans. Derrière la photo, d’une écriture féminine, étaient inscrits ces mots :

« À mes deux petites filles, les deux joyaux de ma vie. Sans elles, mon existence n’a plus lieu d’être. Seigneur-Marie-Joseph, pardonnez le geste d’une mère désespérée ».

L’enquête était déjà bouclée.

Suicide.

Le légiste décida de jeter la photo.

 

 

 

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  2. Première giclée

 

  1. Chasses croisées

 

 

« Trop de chiens rendent la chasse difficile. »

Proverbe Téké

 

 

 

De nos jours ou presque…

 

 

  1. 1.

 

Gabriel s’attardait dans son bureau. Il pestait, une clope au bec. Il fumait depuis la Terminale et était devenu dépendant à la nicotine dès sa première année de Droit. Ce jour-là, il avait de la paperasse à traiter et avait décidé qu’il ne s’emploierait qu’à cette tâche. Pas d’affaires sérieuses à se mettre sous la dent ces derniers temps. De plus, il revenait de congés. Deux semaines à se pavaner dans les îles de Crête, d’où il était revenu beau et bronzé de la tête aux pieds. En fait, il s’était beaucoup ennuyé pendant ces vacances destinées à faire plaisir à sa bien-aimée. Il avait pris son mal en patience et en fin de compte, le séjour s’était passé tranquillement. Il était revenu depuis trois jours et la reprise avait paru bien plus ennuyeuse encore. Une rentrée calme.

À dormir debout.

Alors, il rangeait.

Son bureau était une vraie pagaille et il avait l’impression que, plus il tentait de mettre de l’ordre, plus les papiers s’accumulaient.

Il souffla et la fumée s’échappa de sa bouche.

Gabriel n’avait pas encore trente ans, il n’était rattaché à la Criminelle que depuis un an et demi. Il aimait son job, il aimait sa vie et sa routine journalière.

Pourvu que ça bouge un peu quand même, bon sang !

Le désordre qui régnait sur son lieu de travail contrastait avec l’aspect qu’il donnait. Gabriel tirait plus du latin que du nordique ; les cheveux bruns coupés très courts, toujours rasé de près, il s’employait à garder une certaine classe et portait souvent un costume. Même sur le terrain, il aimait garder une tenue d’homme d’affaires. Courir avec des chaussures de ville ne le dérangeait pas.

Étant lieutenant, il avait l’avantage d’avoir son propre bureau. Pour autant, la pièce n’y ressemblait guère, elle avait plutôt l’aspect d’une décharge. Le désordre qui y régnait était peut-être indigne d’un policier de son rang, mais il s’en contrebalançait.

Un tas de paperasses sur le secrétaire, un autre par terre, des boulettes aux quatre coins de la pièce, des feuilles en vrac un peu partout sur le sol. Paule, la femme de ménage, avait bien tenté de remettre en ordre ce foutoir, mais il lui interdisait de jeter les papiers, même ceux froissés ou à moitié déchirés.

Un jour, il avait transformé par mégarde un important document officiel en boulette. Elle l’avait jetée, ce qui avait failli lui faire perdre une affaire majeure. Il l’avait réprimandée avec véhémence, lui reprochant sa propre erreur. Depuis, elle ne faisait que le strict minimum.

Sa hiérarchie ne lui tenait pas trop rigueur de son manque d’ordre. Il avait un privilège, celui d’être le gendre du commissaire. Enfin, pas d’une manière officielle, puisque le mariage avec Marianne était prévu dans onze mois. Mais il avait une bague, une chevalière plus exactement, à l’auriculaire de la main droite. Marianne aimait bien les traditions. Elle avait insisté pour qu’il en porte une.

Marianne, il l’aimait, du moins pensait-il l’aimer. Dans tous les cas, sa vie commençait à lui paraître normale. Et il appréciait cela.

Être comme les autres.

Soudain la porte de son bureau s’ouvrit brusquement. Alors qu’il s’apprêtait à lancer une énième boulette dans un énorme sac-poubelle, une jeune femme en civil entra, la trentaine comme lui, les cheveux châtains coupés au carré. Elle s’était accoutrée d’un jean et d’un simple débardeur. Dans sa précipitation, elle se prit les pieds dans un paquet emballé. Les reliefs d’un sandwich fricadelle et frites de l’avant-veille que Gabriel n’avait pas encore pris la peine de jeter. Le lieutenant de police retint son geste, la boule de papier au creux de sa main.

— Putain, quand est-ce que tu vas ranger ton bordel, Papadhópoulos ? Et ça pue ici, merde.

L’odeur du bureau n’était pas en reste avec la déco. En plus de la cigarette, une odeur de moisi mêlée à celle de la sueur régnait.

— Qu’est-ce que tu crois que je suis en train de faire ? répliqua le lieutenant.

Elle le jaugea d’un air surpris, puis éclata de rire.

— Toi ? Ranger ? C’est une blague ?

— Dégage ! Tu ne vois pas que j’ai du boulot ?

— Tu remettras ton nettoyage de rentrée à plus tard !

Mince. Pour une fois qu’il était motivé.

— Allez, ramène tes fesses ! Ta belle-maman nous attend !

— Ferme-la Paskevitch, la prochaine fois que tu qualifies la commissaire de belle-maman, je te fais un ravalement de façade ! Je te l’ai déjà dit, ça m’énerve !

— Tu oserais frapper une nana, Papadhópoulos ?

— T’as rien d’une nana, Paskevitch !

— Lieutenant Paskevitch, je t’en prie, et ce dernier t’emmerde bien profond ! Allez, bouge ton cul ! 

— Mademoiselle est susceptible ? demanda Gabriel qui abandonna la boulette de papier qui retomba par terre. Il rejoignit sa collègue dans les couloirs. Allez fais pas la tronche, Pauline. Qu’est-ce qu’on a ?

— Des meurtres.

— Tu déconnes ? Géant ! Enfin un truc à se mettre sous la canine !

Le lieutenant Paskevitch se renfrogna devant l’air enjoué de Gabriel.

Ouais, un massacre plutôt sanglant. J’en sais pas plus. Allez dépêchons-nous. 

 

 

  1. 2.

 

Dans son bureau de proviseure, Annie regardait par la fenêtre, ignorant les reflets de son visage fatigué, de ses yeux bleu gris cernés, de ses cheveux d’un blond tirant sur le cendré. Elle les avait noués de façon à former un chignon impeccable.

Les bâtiments de son lycée avaient l’allure de hauts blockhaus aux ombres vertigineuses. La cour, le hall d’entrée et les couloirs étaient vides. Mais dans quelques minutes, les premiers élèves arriveraient et une nouvelle année scolaire débuterait. La routine à première vue et pourtant, Annie éprouvait un sentiment désagréable. Cette année ne serait pas une année comme les autres.

Elle massa ses poignets douloureux. Une grande fatigue s’empara d’elle. Elle n’avait pas beaucoup dormi ces derniers jours. Elle allait s’asseoir lorsque la porte s’ouvrit.

— On ne vous a pas appris à frapper ? beugla-t-elle. Ah, professeur, c’est vous.

Son ton s’était radouci. Elle se trouvait penaude d’avoir réagi avec tant de véhémence, qui plus est devant cet individu. Elle se releva et abaissa les stores de la fenêtre sans que son visiteur le lui ait demandé.

Ledit professeur, un homme chauve d’une quarantaine d’années au teint cadavérique et portant un long pardessus, ferma la porte derrière lui. Il s’installa sur une chaise. Sa mine contrariée et son attitude trahissaient une certaine irritation.

— Tu aurais pu laisser les volets ouverts. À cette heure, le soleil n’est pas assez haut dans le ciel pour me porter quelconque préjudice.

— Voulez-vous que je les rouvre ? demanda-t-elle.

Le professeur souffla, plus de désespoir que d’énervement.

— Ce qui est fait est fait, ça ira très bien comme ça. Tu as eu raison de les baisser, mieux vaut prévenir que guérir.

— Que me vaut votre présence en cette belle matinée de rentrée ? 

La voix d’Annie était empreinte d’anxiété. Les visites inopinées du professeur ne laissaient jamais présager une bonne nouvelle.

— J’ai reçu une missive fâcheuse.

— Une quoi ?

— Un courrier, une lettre de la part d’une de mes sources.

— Ah, vos fameuses sources.

— Exact, heureusement qu’elles sont là. Mes fidèles.

Elle baissa les yeux sans le vouloir, gênée par la façon dont le professeur la dévisageait. Il lui semblait être une bête de foire.

Soudain, la question fusa. Une question qu’Annie détestait, une question qu’elle avait sentie venir, bizarrement.

— Comment s’est passée ta dernière crise ?

— Quoi ? Comme d’habitude, pourquoi ?

— Tu n’as pas oublié de... enfin tu vois ce que je veux dire.

— Non, évidemment que non !

Elle se contrôla pour ne pas s’emporter.

— Es-tu sûre ?

— Oui, j’en suis sûre ! Pourquoi, professeur ?

Résigné à la croire, il souffla d’un réel désespoir cette fois. Il finit par sortir un cliché de son pardessus et le balança sur le bureau.

— Peux-tu m’expliquer cela ?

La proviseure mit ses lunettes et se saisit de la photo.

Elle était devenue presbyte avec l’âge et portait des verres depuis quelques années. Les seuls moments où elle pouvait s’en passer étaient lors de ses fameuses crises.

Elle scruta la scène capturée sur le papier.

Son visage se déforma tant la violence qui en émanait la déstabilisa. La mine révulsée, elle reposa le cliché, la main tremblante.

— Oh, mon Dieu, quelle boucherie ! Où a-t-on pris cette photo ?

— Dans les souterrains d’Arras.

— Qui en est l’auteur ?

Le professeur ne répondit pas. Il reprit l’image et la glissa dans son pardessus. Il fixait Annie d’un air grave.

La proviseure était décomposée, l’effroi s’était installé dans son regard.

— Je vous jure que je n’y suis pour rien. Mes chaînes ont bien tenu ! affirma-t-elle en montrant ses poignets rougis.

Le visiteur fit un signe de tête, l’air contrit.

— Annie, nous avons un sérieux problème sur les bras. Si ce n’est pas toi, qui cela peut-il être ?

 

 

  1. 3.

 

Gabriel roulait assez vite, sans hésiter à mettre sa sirène jusqu’à l’endroit du crime. Les meurtres avaient été commis à Arras, au sein même de l’office du tourisme. Arrivé en ville, il slaloma entre les voitures, klaxonnant celles qui rechignaient à le laisser passer. Sa collègue le poussait à accélérer encore et conspuait les automobilistes qui ne dégageaient pas la route dans la seconde. Un orage violent avait éclaté la nuit même et, à chaque virage, la Safrane glissait sur l’asphalte dans un chuintement insupportable.

Une fois arrivés sur la Grande Place d’Arras, Gabriel et sa collègue se précipitèrent vers le vieux bâtiment. Des policiers étaient déjà présents. Un cordon de sécurité avait été tendu et l’endroit avait été fermé au public.

L’office se situait dans les locaux mêmes de l’hôtel de ville. L’aspect des lieux donnait l’impression de pénétrer dans un musée. Deux « Géants » en train de sourire bêtement trônaient non loin de l’entrée. Les locaux de la mairie se trouvaient à l’étage, le rez-de-chaussée restait, lui, réservé aux expositions en cours, tandis que l’office de tourisme se situait sur la gauche. Du sous-sol de l’office, le beffroi et les souterrains communément appelés Boves étaient accessibles. Les deux lieutenants se dirigèrent dans cette direction.

Un peu plus tôt, la commissaire avait été brève quand elle avait évoqué les circonstances des meurtres en question.

Trois corps avaient été retrouvés dans les Boves d’Arras.

Trois touristes massacrés.

Les Boves étaient des galeries souterraines. À l’origine, il s’agissait de carrières de craies, construites aux alentours du Xème siècle. Par la suite, elles connurent de multiples usages. Les habitants en firent de simples caves, des silos au mieux... Lors de la Première Guerre mondiale, elles servirent aux troupes alliées. Aujourd’hui, ce n’étaient plus que des galeries vides qui s’étendaient sous la ville d’Arras et bien au-delà.

Gabriel et sa collègue arrivèrent dans une pièce qui faisait office de sas. Sur leur droite se trouvait un monte-charge qui permettait d’accéder en groupe au premier étage du beffroi. Il suffisait de lire les panneaux disposés à chaque croisement pour se repérer, les deux lieutenants descendirent un escalier pour se retrouver dans un autre couloir à l’éclairage tamisé. Après avoir traversé une salle de projection, ils arrivèrent dans un nouveau sas. À l’extrémité, une entrée à double porte vitrée fermée et verrouillée par une grille au-dessus de laquelle un panneau indiquait l’accès aux souterrains. L’air sentait l’eau de javel, comme si quelqu’un venait de désinfecter le sol carrelé.

— Bon sang ! Vous allez me dire qui a refermé cette putain de grille ? demanda Pauline aux policiers autour d’elle en claquant du pied.

— Désolé, lieutenant, c’est le responsable des souterrains. Il a préféré attendre votre arrivée.

— Vous voulez dire que personne n’est descendu encore là-dedans ? demanda Gabriel.

— Si, le responsable et deux brigadiers ce matin, lieutenant.

— Où sont-ils ?

— Aux dernières nouvelles, ils vomissaient tripes et boyaux.

— Cœurs fragiles. Hum… Où est ce responsable des galeries ? lâcha Pauline.

— Euh… Je suis là, répondit une voix derrière le gardien de la paix en faction.

Ce dernier recula, laissant apparaître un homme à l’aspect frêle, au visage blafard et à la démarche nonchalante.

— Et vous n’avez pas vomi, vous ? demanda Pauline d’un œil circonspect.

— C’est que je ne mange pas le matin, répondit-il d’une voix timide.

— Bonjour ! lança Gabriel en donnant un coup de coude à sa collègue, prête à sortir une deuxième ânerie. Lieutenants Papadhópoulos et Paskevitch de la Criminelle. Nous prenons les rênes de l’enquête.

— Monsieur Lefort, responsable de la gestion des Boves.

— C’est vous qui avez découvert les corps ?

— Ce matin, oui. Je suis arrivé le premier, très tôt.

— Vers quelle heure ?

— Sept heures.

— Si tôt ?

— Je suis matinal. Je ne commence qu’à neuf heures, mais il m’arrive d’arriver plus tôt.

— Ouais, venir un quart d’heure plus tôt, je veux bien, déclara Pauline, mais deux heures avant… faut pas tourner rond.

Le responsable, gêné, se gratta la tête. Gabriel se racla la gorge. Pauline comprit qu’elle avait de nouveau ouvert sa bouche une fois de trop.

— Allez-y, continuez, proposa Gabriel de façon apaisante et sereine.

Monsieur Lefort hésita un instant avant de reprendre son récit.

— J’étais parti changer un projecteur défaillant. Après avoir atteint les premières marches, à environ trente mètres de celle-ci, j’ai remarqué des flaques. Il a bien plu cette nuit et il n’est pas rare que les galeries soient inondées, mais là ce n’était pas de l’eau. Au bout de quelques mètres, j’ai remarqué que mes chaussures étaient teintées de rouge.

Pauline et Gabriel le dévisagèrent en silence. Les yeux du responsable trahissaient un certain malaise. Sa bouche tremblait.

— Du sang, il y avait du sang partout ! s’exclama-t-il, effrayé. Puis plus loin, trois corps. Mon Dieu, ce massacre, c’était horrible ! Qui a pu commettre de telles horreurs ?

— Avez-vous reconnu les victimes ?

— Non. Cependant, je pense que ce sont des touristes anglais. Nous avons reçu des groupes de touristes hier. Ils étaient nombreux. Apparemment, ils se seraient éloignés de leur groupe.

— Et personne n’a signalé leur disparition à la fin de la visite ? s’étonna Pauline.

— Pas à ce que je sache, non.

— Et le guide ? Rien vu non plus ? C’est possible de se faufiler comme ça ? Ces galeries sont étroites, non ?

— Il n’y a qu’une seule brèche, assez peu visible, qui émerge dans une zone interdite au public qui descend vraiment en profondeur. Ils ont dû aller par là.

— Ont dû ? Putain, j’y crois pas ! s’énerva Pauline. Quel merdier !

Le responsable des Boves baissa la tête, presque honteux. Gabriel fusilla sa collègue du regard, mais celle-ci l’ignora.

— Bien, donnez les clefs s’il vous plaît. Nous descendons, annonça Gabriel.

— Je vous accompagne ? demanda le responsable, anxieux.

Gabriel contempla Pauline puis haussa les épaules.

— Pas pour l’instant. Nous allons juste jeter un coup d’œil aux corps en attendant le légiste. Nous ferons appel à vous plus tard au sujet de cette brèche. Passez-moi votre clef. Vous avez un double ?

— Oui, répondit le responsable qui tendit un vieux passe rouillé. Elle ouvre les grilles, les portes vitrées n’ont pas de serrure.

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