Le guet-apens

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Police, justice, prison mises en cause, dans une ville de province, par un fait divers. Pourquoi Géronimo est-il allé regarder le "caillassage" que des gamins du quartier infligeaient à un "flic" interpellant un jeune chauffard ? Les derniers ennuis que Géronimo lui-même avait eus avec la police, remontaient à deux ans. Il faisait tout, à présent, pour "s'intégrer".
Publié le : jeudi 1 mai 2003
Lecture(s) : 57
EAN13 : 9782296321885
Nombre de pages : 110
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Jean-Pierre Perrin Martin

Le guet-apens

L'Harmattan
5-7, nIe de l'École-Polyteclmique

75005 Paris

FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Merci à iS'ylvain Baudrier pour les illustrations et le dessin de couverture!

Ce livre doit beaucoup aux observations de l'auteur, mais il est œuvre d'imagination. S"i d'aventure, quelqu'un reconnaissait qu'il a ~fourni modèle à tel ou tel comportement, qu'il sache que l'auteur ne croit pas les gens d~finitivement ~fixés dans leur attitude d'un moment J.

Le policier

Sur le clos, au sud, poussaient des navets jaunes et des salades. Au nord, mûrissaient des raisins. Le phylloxéra ayant mangé les vignes, des pommiers étaient venus, alignés, accrochés à des fils de fer, en espaliers. La famille Gauthier avait donné son nom au clos. Elle ne s'était jamais inquiétée du sous-sol. Les services y ont repéré une cavité. Bâtir là aurait été risqué. Vieux soutell"ain, ancienne carrière, glissement d'argile, à un mètre en dessous, c'était creux. Des bombardements ayant détruit beaucoup de maisons en ville, six baraquements furent programmés là pour reloger les sinistrés. On les aligna à l'écart du vide que les sondages avaient révélé. Les gamins racontaient qu'un trésor était enfoui. Ils tapaient du pied sur le goudron de la nouvelle rue. Est-ce que ça sonne creux? Ça sonnait peu. L'école voisine ouvrit

trois classes supplémentaires. La paroisse organisa du catéchisme. Le jardinier qui avait habité une cabane en bordure du Clos Gauthier, parmi les navets jaunes, pensait que le phylloxéra était monté de la caverne: « On sait pas tout ce qui se cache sous teITe, dans la profondeur. Des microbes, des bêtes...» Son abri fut rasé d'un coup de pelleteuse. Il fut relogé dans le bâtiment A : deux pièces à gauche, au bord de la rue nouvelle. La semelle de ciment était garantie coulée sur du solide, pour autant qu'on sache. Les profondeurs sont du mystère, de l'inconscient. Des surprises, des esprits mauvais, des vapeurs s'en échappent un jour. L'ancien jardinier relevait sa casquette de cuir brûlé, articulait des menaces et regardait les enfants dans les yeux. Eux rigolaient mais n'étaient pas si rassurés. La ville entière est bâtie sur du gruyère. Au moyen âge, les moines auraient creusé des souteITains qui passaient sous le fleuve. Jamais retrouvés! Les bombardements ont mis les gruyères du centre-ville à jour: des caves éventrées, des escaliers qui partent en spirale dans les sous-caves, des puits, des voûtes. .. Plus tard, la reconstruction a recouvet1 le tout, mais les intestins des profondeurs vivent encore. Faut

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pas s'étonner si, parfois, un mur se fend, une rue s'effondre. Le Clos Gauthier est éloigné du centre-ville. Sa préhistoire vient des vergers et des potagers, mais il a sa caverne aussi. Là, les nouvelles rues ont été baptisées à la gloire des victoires de la Grande guen.e : la Marne, l'Argonne, ou d'un héroïsme de la dernière: Flandre Dunkerque. Patriotisme du conseil municipal. Les baraquements vont de A à F. Six grosses larves alignées parallèles en attendant des jours meilleurs. Chacune compte huit familles. Cloisons en bois, toits en papier goudronné... L'ancien jardiner a été nommé gardien. Il est dispensé de loyer. Il reçoit les plaintes, il se mêle de ce qui ne le regarde pas, il boit. Le vicaire fait le catéchisme dans le local social aménagé en croupion du bâtiment F. Souvent, les pneus de son vélo sont crevés. Quand il a parlé de l'enfer, « Nous on a une cavellle en dessous de la rue. Oui, oui, il y a des miasmes qui montent. C'est le gardien qui nous l'a dit ». Les odeurs venaient davantage du gardien lui-même que de la caverne. Les adultes se bouchaient le nez en passant devant sa loge. Les enfants lui lançaient des pierres. Une nuit, il s'est pendu. La Mairie cherchait à le démettre de sa fonction. Personne ne le remplaça. Des

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bavards jurèrent que son corps avait été jeté dans l'enfer. Les petits répétèrent. On oublia le vieux, mais on continua de dire que la cité était maudite, que ça venait du sol. «Savez-vous, Monsieur l'Abbé, que du malheur fermente au dessous de nous? » Le catéchisme fut transféré dans un local paroissial, à côté de l'église. La Mairie fit un projet d'urbanisme: Les six baraquements furent rasés et l'Office municipal des loyers modérés construisit à leur place des bâtiments de quatre étages, cent trentesix appartements en dur.

Les préfabriqués ne résistent pas aux siècles des siècles. Dix ans suffisent à les dégrader. Le Clos Gauthier a trente-cinq ans. e' est dire! Les miasmes ont rongé les entrées et cassé les vitres des logements abandonnés. Des bavures jaunes et noires sont descendues avec la pluie ou montées avec les incendies. «Nique ta mère! » - « A mort la police! » - « Géronimo Nabila» et un cœur entre les deux. Des insultes: «Put, put, put... », on ne sait pas contre qui. Des noms sont gribouillés plus loin, effacés, surchargés, coloriés. Accrochées aux

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fenêtres, des paraboles captent la télévision et l'emportent au fond des logements. Tu ne viens pas tranquille au Clos Gauthier. Tu ranges ta voiture à distance et tu finis à pied. Le danger se lit sur les murs. Il monte du sous-sol depuis cinquante ans. Au temps des navets jaunes régnait l'écologie. La zone a transmuté depuis qu'ils ont décidé de bâtir là, en frange de ville, d'abord pour des réfugiés, ensuite pour des Arabes embauchés par les entreprises du bâtiment. De grands garçons, assis sur des petits murs inutiles ou appuyés contre l'ancien tran sfolmate ur, ne te regardent pas mais te voient venir:« Où va-t-il, celuilà ? » Des petits courent. Des filles, cheveux au vent ou foulard noué sous le menton, jettent un coup d' œil par dessus l'épaule et rentrent chez elles. Deaière les fenêtres, des Arabes ou des Noirs t'observent. Après le hall d'entrée et l'escalier délabrés, te voilà chez eux, dans un palais. La salle de séjour est soignée comme un bijou. Des bibelots de cuivre, de porcelaine, de cristal sur les rayons du buffet; des coupes, des assiettes, des tasses ornées d'arabesques bleues et safran, sur les étagères au dessus du canapé. Au mur, deux grandes photos encadrées d'or, l'une des six enfants groupés, l'autre de la mosquée de

Il

MaITakech. Au sol, trois tapis précieux se chevauchent. Tu te déchausses avant de poser le pied. Le père rentre du travail. La mère, à coups de brosse, chasse la poussière que le chantier a laissé sur ses cheveux, ses épaules et son pantalon. Déchaussé, il vient s'asseoir sur le canapé et prend des nouvelles des enfants, des aînés surtout. Tu vas boire le thé que la mère a préparé dans la cuisine et que le père te sert en levant bien haut la théière. Le filet liquide tombe dans le velTe orné de perles. Une cascade du jardin d'Allah. Si c'est trop chaud, on recommence, on change de velTe. On parle du fils qui est en prison, Géronimo. Géronimo, c'est un surnom venu d'une histoire d'Indiens, jadis, à l'école. .. En repartant, tu crains moins. Les murs sont solides, les voies se croisent à angle droit. Un seul habitant se souvient encore des baraquements. Depuis cinquante ans, il aménage un pavillon à l'angle de deux rues voisines, sans jamais pendre la crémaillère. La clôture ne ferme pas. Les fenêtres baillent. Il est un peu fou, celui-là. On dit. ..Ses mains rongées d'eczéma sont toujours dans ses poches. On dit.. .Les voyous le respectent: il a de l'ancienneté. Son jardin est rempli d'herbes

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folles, de vieux pneus et d'une bétonneuse rouillée. Un monument! La ville s'étend d'année en année. Le Clos est devenu du teITain "Pleine ville". En haut lieu, l'urbanisme a programmé une démolition. On rasera. Mais quand?

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